Concours "Mon plus beau souvenir de vacances" : Texte 5
DERNIER TEXTE ! A VOUS DE JOUER ET DE VOTER AVANT 20H, CE SOIR !
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Mon plus beau souvenir de vacances
Mon arrière-grand-père avait fait construire une villa – « la villa » - au bord de la rivière, à quelques mètres de l’usine familiale. Son père avait fait planter des peupliers le long de la rive qui dissimulaient aux rares et téméraires promeneurs sur la vieille route d’alors la vue de l’arrière de la villa et, plus loin, de la cabine de bain. Au pied de la villa, l’embarcadère et notre barque à la laisse, fidèle et patiente comme Nana, le chien de la famille Darling (Peter Pan pour ceux et celles qui…). Ses flancs mouillés chuchotaient et quand on la sortait, ils fendaient l’onde avec audace, chatouillés par les nénuphars langoureux.
À la cabine de bain, ça embaumait la menthe pouliot, et les sauterelles s’égaillaient comme des étoiles filantes vertes. On emportait nos tartines et de la grenadine (sans penser à la rime) et on oubliait que, derrière le tournant marquise et les petites chutes bouillonnantes juste à côté, se trouvait le monde magique de la tannerie de notre bon Théodore, le cadeau que Dieu nous avait fait : un arrière-arrière-bon-papa génial et inventeur, aux splendides moustaches blanches et au cœur qui fondait à la vue de sa grouillante petite dynastie. C’est que notre Théodore, le cadeau de Dieu, avait étendu la renommée de son travail jusqu’en Russie et, tenez-vous bien, accrochez-vous, en Amérique.
La tannerie elle-même a enivré de ses multiples effluves tous les enfants heureux qui venaient passer leurs vacances – chaque groupe familial à son tour, parfois deux si les enfants acceptaient de dormir ensemble – entre les bassins de trempage dont la vigoureuse odeur de tannin rivalisait avec celle des ombellifères et de l’eau poissonneuse, les entrepôts nauséabonds avec les piles de peaux, les membre bien huilés d’Elvire, la locomotive qui circulait entre les bâtiments sous la conduite de Marcel, le souriant Marcel. Mais il y avait aussi les tartes aux myrtilles récoltées sur la roche à Lomme ou la Montagne-au-buis, le thé de l’après-midi, le savon Camay ou Cadum, la Chimay Bleue que chaque chef de clan de la famille entreposait sur ses propres claies dans la cave, avec son nom et interdiction muette de toucher pour les autres clans.
Il n’y a jamais eu de plus belles vacances, et maintenant nous sommes tous vieux (quand nous ne sommes pas carrément morts…), la tannerie n’existe plus et la Chimay bleue n’a plus jamais eu le même goût. Aucun souvenir n’a recouvert ceux de ces merveilleuses vacances. Mais juste avant qu’on n’en démolisse le squelette, nous y sommes retournés, nous avons vu le grand baril rotatif qui n’avait rien perdu de son parfum grisant, et l’entrepôt aux peaux qui lui, heureusement, était désodorisé depuis des années. Nous avons été jusqu’à la croix de la Roche à Lomme, et on aurait pu, en se taisant, entendre la fanfare de l’usine, le jour de la Saint Crépin, élever la voix de ses cuivres avec tout l’entrain d’une belle époque.