Elisabeth chancel nous propose une nouvelle policière "Clair obscur"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Clair obscur

 

La teinte chaude des murs de la galerie d’art, un jaune crème uniforme, contrastait avec la fraîcheur de l’air conditionné qui glaçait le pauvre Frédéric. Bientôt, le froid régna en maître tandis que la galerie se retrouvait plongée dans la plus épaisse obscurité. C'est le moment que guettait Frédéric : son plan fonctionnait à merveille ! Il peinait d'autant plus à identifier la cause du malaise qui l'envahissait. Blotti sous un banc, il était parvenu à se laisser enfermer dans le musée. C'était sa première fois. C'était l'unique moyen d'atteindre Clarisse Moinet, la conservatrice. Il n'avait pas le droit de commettre la moindre erreur... Il s'était préparé psychologiquement. Comme pour s'en convaincre, il serra contre lui son arme : un Berretta de neuf millimètres. Au-dessus de lui, l'autoportrait de Van Gogh le fusillait d'un regard hautain et inquisiteur.

Jusqu'à ce matin, tout allait bien et Frédéric ne rêvait que de l'instant où il pourrait enfin appuyer sur la gâchette. Que lui arrivait-il donc ? Les ténèbres du musée avaient une influence néfaste sur sa détermination !

Il se releva en maudissant intérieurement ses réticences et emprunta silencieusement l'escalier privé qui menait aux étages. Il chuchotait ses pas, mesurant chaque geste, contrôlant chaque respiration.

Sur le palier, il se figea brusquement. Une ombre venait de se faufiler derrière lui. Il attendit quelques instants pendant lesquels le souffle de l'inconnu lui sembla réchauffer sa nuque. Puis, il fit volte-face, s'attendant à heurter de plein fouet l'importun qui s'attachait à ses pas. Personne. Il poussa un long soupir qui manqua de trahir sa présence. Recouvrant peu à peu ses esprits, il se dirigea prudemment vers l'unique pièce de l'étage. Le rai de lumière qui se glissait sur le seuil du bureau lui confirma la présence de la conservatrice.

Lentement, l'arme à la main, il entrouvrit la porte. Sa cible était de dos et Frédéric pouvait voir tout à son aise ses cheveux châtains qui ondulaient sur ses épaules. Elle se retourna enfin, une liasse de papiers à la main. Son visage pâlit face à l'intrus et ses yeux se plissèrent d'effroi en apercevant le revolver. Ses lèvres frémirent sensiblement comme si elle avait voulu prononcer une dernière parole et avait été interrompue par le claquement étouffé de la balle. La pauvre femme demeura debout, haletante, cherchant vainement dans le regard dur le mobile qui mettait un terme à son existence. Ce moment suspendu, à la frontière entre le monde des vivants et celle des morts, parut s'étendre indéfiniment aux yeux de l'assassin. Puis, Clarisse s'effondra dans une mare de sang.

 

Frédéric aurait été incapable de dire comment il s'était retrouvé à nouveau derrière le banc sous le regard perçant du Van Gogh. Il patienta quelques instants, aussi immobile que les personnages peints. Lorsque son téléphone vibra, il ouvrit le message avec la fébrilité d'un insensé : « Photo reçue, votre fille est libre ». Un peu plus haut dans le fil de la discussion, Frédéric revit involontairement la photographie qu'il avait prise et envoyée à son étrange destinataire, la photographie du corps sanguinolent de Clarisse Moinet. Quelques secondes plus tard, un nouveau message le tira de sa torpeur : « Liane vient de m'appeler ! Enfin ! Elle va bien, son ravisseur l'a libérée. Merci Fred, merci ! Tu me rejoins ? » Mais Frédéric n'esquissa pas le moindre geste. Sa fille était en vie, sa fille allait bien, sa fille lui était rendue. N'importe quel parent oublierait tout le reste pour goûter sans réserve à ce bonheur. Pourquoi n'y arrivait-il pas ? La vie de son enfant ne valait-elle pas tous les sacrifices ? Et bien non justement... et c'est cela qui dévorait l'âme de Frédéric. Quels enfants avait-il privé de leur mère ? A quel homme avait-il arraché son épouse ? Quels parents vieilliraient sans plus revoir leur fille ? Qui était-il pour choisir qui avait le droit de vivre ou non ?

Certes, les ravisseurs avaient usé d'un odieux chantage : la vie de Liane contre celle de Clarisse. Le père dévasté n'avait pas résisté longtemps aux supplications désespérées de son épouse. Frédéric pleura. Les larmes coulaient abondamment sur son visage et mouillaient l'assise contre laquelle il tenait sa tête appuyée. Ses muscles ne répondaient plus et, lorsqu'il voulut se redresser, son corps s'affaissa encore davantage.

Le visage de Clarisse le hanterait à jamais. Devait-il attendre l'aube ? Il ne voyait pas quel genre de soleil pouvait éclairer les ténèbres qui emprisonnaient son cœur.

 

Il appuya sur la gâchette pour la seconde fois de la soirée, pour la seconde et dernière fois de son existence...

 

 

Elisabeth Chancel

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M
J'ai beaucoup apprécié. Bravo Elisabeth !
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E
Merci !
E
Beaucoup de plaisir aussi, vraiment bon !
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E
Merci beaucoup !
P
Elles ne font pas légion, les nouvelles policières ! <br /> J'ai pris beaucoup de plaisir à lire celle-ci. <br /> Et comme le dit Ani : que ferions-nous à la place du père désespéré?
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E
Merci beaucoup de votre retour !
A
A la place de Fred, qu'aurions-nous fait ? Une nouvelle bien menée qui pousse au questionnement...<br /> Bravo, Elisabeth !
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E
Merci Ani ! 😊