Gauthier Hiernaux nous propose un extrait de son roman à paraître "Comme des ombres"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Il est un peu plus de vingt et une heure lorsque le commissaire-divisionnaire Abel Van Dockx pose son doigt sur la sonnette.

En dépit de la lumière qui filtre par les stores, il espère de tout cœur que la propriétaire est absente, qu’elle a juste oublié d’éteindre en sortant. Il sait qu’elle vit seule dans cette grande maison rue Albert Lancaster, non loin du Quartier dit du « Vivier d’Oie », mais peut-être l’aide-ménagère fait-elle des heures supplémentaires... Il n’y croit pas trop. Avant de se faire escorter ici, il a d’abord téléphoné au cabinet et un gratte-papier peu avare en heures supplémentaires lui a appris que la boss avait regagné ses pénates de bonne heure.

Dans son dos, les deux jeunes agents qui l’ont amené ici sautillent nerveusement. Peut-être sont-ils embarrassés comme lui d’être là, mais sans doute ont-ils également un peu froid. La température est descendue subitement la nuit dernière et Abel a ajouté à son équipement réglementaire de commissaire-divisionnaire une écharpe. Noire, bien entendu.

En attendant qu’on lui ouvre, il se rappelle du coup de fil qu’il l’a amené dans cette avenue, aux antipodes de la rue dans laquelle il vit depuis plus de soixante ans.

Il a poussé un juron quand il a entendu le nom de la dernière victime de l’attentat. Pourtant, Abel Van Dockx n’aime pas jurer, il ne le fait qu’en de rares occasions et encore plus rarement en public. D’ailleurs, il peine à se rappeler la dernière fois qu’il l’a fait. Sans doute quand il a appris qu’Anuna Van Mechelen devenait son ministre de tutelle. Comme quoi, cette femme doit déclencher quelque chose chez lui.

Presque deux jours après l’attentat qui a coûté la vie à plusieurs malheureux, la DVIT a presque identifié tous les corps (un record de rapidité !), sauf celui du kamikaze ainsi que celui d’une jeune femme, une rouquine, qui s’est pris une balle dans la tête avant d’être pulvérisée par la bombe. Ils ont baptisé le sniper « l’homme à la chapka » puisqu’il est visible de nombreuses fois ainsi chapeauté sur les vidéos de surveillance du marché de Noël. Quant à la petite rousse, elle semble apparaître une minute avant que l’enfer se déchaîne, on ne la voit que de dos en compagnie de plusieurs autres jeunes, lesquels ne pourront pas aider la police à l’identifier car ils ont été rayés de la carte du monde au même moment.

La fille a été défigurée par un sniper avant d’être annihilée par un kamikaze, ça ressemble à une macabre plaisanterie, du style Joker, la Némésis de l’homme chauve-souris. Il songe au héros inventé par Bob Kane lorsqu’on lui ouvre.

Anuna Van Mechelen, portant une robe de chambre à fleurs (des nénuphars en réalité), laisse couler sur son subalterne un regard courroucé. Le mal de crâne du flic revient avec force, il aurait dû prendre un cachet quand il en avait l’occasion, à présent, il est beaucoup trop tard.  

Abel a une boule dans la gorge qu’il n’arrive pas à faire disparaître, il aurait aimé pouvoir déléguer cette douloureuse tâche à un subalterne.

  • Madame, commence-t-il avant de se rendre compte qu’elle ne porte peut-être rien sous son peignoir.   

Il ne l’a jamais vue habillée autrement qu’en tailleur de cuir et en chemisier de soie, cheveux blonds, mi-longs, plaqués en arrière. L’imaginer nue le bloque, il n’éprouve aucune attirance pour elle, mais Van Dockx a toujours été mal à l’aise en sa présence.

La ministre semble se rendre compte qu’elle est la cible non seulement du regard du comdiv, mais également de la bleusaille qui l’accompagne. En outre, un courant d’air froid lui rappelle qu’elle est légèrement vêtue sur le pas de sa porte et qu’elle ferait bien de rentrer si elle ne veut pas assister au prochain conseil des ministres avec une laryngite.

  • Alors, Van Dockx ? Vous n’avez pas le téléphone ?

Il grimace, la douleur a posé ses mains polaires sur son cerveau et le presse de toutes ses forces. Que lui arrive-t-il ? Est-ce le cancer ou ses libations de la veille qui le rappellent à son bon souvenir ? Qu’importe, le coursier funeste doit délivrer son message.

« Eh bien ? Vous voulez me refiler la crève ? En tous cas, vous n’avez pas l’air bien, vous… »

  • Sara… lâche-t-il comme un soupir.

Le visage sévère de la ministre change imperceptiblement, son expression revêche s’est un peu altérée. Peut-être que, pour la première fois depuis qu’il l’a rencontrée, les sourcils redessinés de la Ministre Van Mechelen ne forment plus le V de la vengeance. Soudain, Abel oublie tous ses griefs envers cette femme de pouvoir qui a détruit bien des carrières en poussant la sienne. 

  • Sara ? répète-t-elle alors que les commissures de ses lèvres tombent, lestées par une inquiétude naissante. Ma fille ?

Le vieil homme habillé de noir et de blanc hoche la tête.  

Il ne l’a jamais rencontrée, cette jeune Sara, mais il connait son histoire. Bien avant de devenir ministre, sa mère, avocate au barreau de Gand, a défrayé la chronique en mettant cet enfant au monde sans que personne n’eut soupçonné qu’elle était enceinte. Quant au père, de nombreux noms avaient circulé, mais la future édile n’avait rien lâché. On lui avait prêté une liaison avec beaucoup d’hommes, y compris le Premier Ministre de l’époque, la jeune mère était cependant restée mystérieuse. Le déferlement médiatique avait finalement cessé et, quand Anuna Van Mechelen avait reçu son premier portefeuille quatre ans plus tard, plus personne ne se souvenait de la polémique.

En ce moment, tout cela n’a aucune importance pour le commissaire-divisionnaire. Il lit dans ses yeux bleus froids qu’elle a compris la raison de sa présence tardive à son domicile. La main de la femme agrippe le montant de la porte et y pose une épaule.

Il n’a pas besoin d’expliquer qui est la dernière victime non-identifiée jusqu’alors de l’homme à la chapka, une mère sent ce genre de choses.

Elle se laisse glisser le long du chambranle, au ralenti. Quand ses genoux touchent le sol, le peignoir s’ouvre et laisse entrevoir des cuisses laiteuses, mais musclées. Abel, qui n’a pas pu s’empêcher de suivre le naufrage de sa cheffe, se sent honteux de lui infliger ce supplice, il s’en veut d’autant plus qu’il se rend compte qu’il a ramené un public. Les deux jeunes policiers qui ne savent plus où se mettre, qui préfèreraient assurer le service d’ordre d’un concert de bikers plutôt qu’être là.

Il est tout à fait paralysé, il sait qu’il devrait s’agenouiller, la prendre dans ses bras, lui glisser des mots réconfortants. Toutes ces actions font partie des choses naturelles qu’Abel ne sait pas faire. Pour arriver à ce poste, il a dû mettre beaucoup de côté, à commencer par sa vie.

Anuna Van Mechelen tremble, mais ne pleure pas. Voilà une réaction que le comdiv trouvera étrange, plus tard, quand il se repassera l’histoire dans son lit. 

En revanche, et ce malgré son embarras, il note immédiatement une présence, cachée dans la pénombre, à cinq mètres de la ministre. Il ne distingue pas ses traits, la silhouette fait de son mieux pour rester dans l’anonymat.

Van Dockx se dit que c’est la vie privée de sa supérieure et que ce n’est pas le moment de s’y attarder.

Mais, dans un coin de son cerveau quelque peu anesthésié par la situation, il prend une note au vol.

Gêné, il prend congé et rejoint la voiture de patrouille en reculant. La ministre ne bouge pas, mais lorsque la voiture a fait quelques mètres, le comdiv se retourne. La porte est refermée.

 

Publié dans Textes

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P
Une entrée en matière qui donne envie de continuer...
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H
Merci beaucoup :-)
E
Je confirme que jamais je n'ai été déçue par la plume de l'auteur, un régal (noir) à chaque fois. Il me semble que Mr Van Dockx est un brin coquin :D
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H
Coquin ? Non, pas vraiment. Abel est beaucoup de choses, mais coquin...<br /> Merci pour ton commentaire super positif.
A
Un extrait propre à nous mettre l'eau à la bouche ! L'enquête risque d'être intéressante...
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H
Je l'espère :-)