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Texte 9 concours "Disparitions/fantômes du passé"

Publié le par christine brunet /aloys

La perte

 

Rien ne sera plus jamais pareil. La perte est immense, les enquêteurs, malgré l’épuisement, persévèrent. Nulle part un indice, une piste. Depuis plusieurs semaines, depuis le passage à l'heure d'hiver, les enfants ne rient plus. Même pas un petit peu. Même pas un rictus. Rien. Nada. Étrange, mais véridique. Alertés par les parents inquiets, les enseignants acquiescent discrètement, rapidement suspectés d'être la cause du dérèglement infantile. Il faut dire qu'il est dans l'air du temps de les accabler. La faillite publique, c'est eux. Le bateau qui prend l'eau, c'est eux. Dépensiers ! Fainéants ! Payés à ne rien faire ! Incapables !
            Sans plus attendre, l'État s'empare du sujet. Si, si, si, ce ne peut être que cela : les élèves qui ne rient plus, c'est eux ! Aussi ! Si, si, si !

 

Heureusement, un inspecteur rivalisant de perspicacité va s’intéresser à l'affaire, guidé par l'envie de vérité. Une denrée rare, mais précieuse. Enfin, c'est ce qu'il se dit, brièvement. Inspecteur Lagarance. Flanqué à la rue par sa femme, il squatte l'appartement d'un ami, le canapé s'en plaint, grinçant plus que jamais, mais rien n'y fait. Indifférent au rejet affectif du deux-places, Lagarance n'a plus qu'une idée en tête : remettre les enfants sur le chemin du rire. Et éventuellement, épater sa femme.

Dans l’intervalle, l'enquête.

 

Lagarance ne lâche rien, il va et vient, lunettes réglées sur qui-veut-peut. Il grimpe aux arbres, se tapit dans la nuit qui décline, surgit dès l’aube qui s’éveille, interpelle les passants, les chats, les chiens, les rats des villes et ceux des champs. Se creuse les méninges. Et se creuse les méninges. Et se creuse les méninges. Jusqu'à ce qu’un éclair de génie le frappe, par charité. Pile en haut du crâne. Un truc. Y a un truc, qu’il se dit. Ce n’est pas simplement le rire des enfants, il manque un truc, juste avant le rire des enfants, ça ne tient qu’à quelques lettres, il le sent… Un suffixe ? Un préfixe ? En haut ? En bas ? Près de lui, là-bas, et même ici, dans ce texte, il manque un truc.

Un truc, mais lequel ? Que c’est agaçant de se deviner si près du but, sans parvenir à l’atteindre. Nein, nein, nein ! (L’allemand, uniquement quand il enrage). 

De mauvais gré, Lagarance capitule et part rendre visite à un vieil ami. Ancien gagnant des dictées de l’illustre Bernard. Il lui tend le texte. Le verdict est sans appel : une lettre manque. Entre le n et le p. Dans ce texte, mais aussi dans les manuels, les paperasses, les bavardages, les mimiques et les habitudes. Plus de petits cercles. Perdus. Disparus.

Quelques heures plus tard, tel le messie, Lagarance est reçu par le président. Bises, épingle et remerciements. Et dès le lendemain, sur les petits et grands écrans, le chef des armées, avec gravité, en appelle aux experts de la langue française.

A l'aide, amis enseignants, amis sauveurs ! 

Mince, zut, flûte, ils viennent aussi de disparaître.

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Texte 8 concours "Disparitions/fantômes du passé"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Une histoire vraie

 

C'est l'histoire d'un mec, ça fait déjà toute sa vie qu'il fait semblant.

Alors, à la fin de sa vie il fait semblant d'être mort.

On fait semblant de l'enterrer et il fait semblant de rien.

On fait semblant de le regretter et il fait semblant de ressusciter.

 

Un jour, il tombe à l'eau et fait semblant de nager.

On fait semblant de le sauver et il fait semblant de se noyer.

On fait mine de chercher son corps. En vain, on l'appelle encore et encore.

On raconte que c'est son sport de faire le mort et on lance une fausse couronne dans le décor.

 

Alors, on fait semblant d'avoir bonne conscience, mais, sous de faux-semblants,

tous ont peur qu'il soit mort vraiment.

 

Par une nuit de claire lune, il réapparaît et on fait comme si de rien était. 

Il dit qu'il a fui le diable et ses grands sabots et feinté cerbère en faisant le beau,

qu'il s'est échappé du royaume des morts en rusant et en faisant semblant d'être encore vivant,

qu'il est revenu sous un autre jour, tel un revenant et que dorénavant, il va croquer la vie à pleines dents, même s'il est devenu un mort-vivant.

 

Il prétend qu'il a changé vraiment et jure de ne plus dire que la vérité.

Mais, depuis, plus un traître mot il n'a prononcé.

Alors, on fait semblant de le croire et de ne pas lui en vouloir.

On sait que personne ne revient de l'au-delà, mais, ça lui ressemble tellement de dire ces choses là. Et, comme il ment depuis qu'il est petit, on raconte qu'on n'a pas voulu de lui au paradis.

 

 

 

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Texte 7 concours "Disparitions/Fantômes du passé"

Publié le par christine brunet /aloys

La passion de l'ange

 

J'avais sept ans. Je me souviens, c'était un jour d'automne.

Je buvais un chocolat chaud avec Papa au Réverbère. C'était notre QG, l'endroit où on aimait déguster la vie. A travers la vitre, je regardais les gens passer, passer et passer... Quand tout à coup, je la vis, la plume blanche.

  • Papa ! criais-je en lui montrant la plume du doigt.
  • C'est une plume d'ange, me répondit-il.
  • Une plume d'ange ?
  • Ils veillent sur nous.
  • Comme Maman ?

 

Je vis la surprise dans les yeux de Papa. Je vis également autre chose...

  • Oui, comme Maman...

 

Papa but une gorgée de chocolat. Je regardais à nouveau les gens qui passaient. Je ne sais pas pourquoi, mais je ressentis soudain l'envie de regarder le ciel, il était tout gris. La pluie tomba.

  • Ta maman adorait la pluie. Ça l'apaisait...

 

Papa rebut une gorgée. Je vis alors qu'il le regardait, le grand verre de bière sur le comptoir. Ça faisait un an que Papa avait arrêté. Je pus y voir l'envie. J'avais peur que Papa rechute.

Je regardais à nouveau la vitre... Maman enlaçait Papa. Comme ses ailes étaient grandes... Et blanches.

  • Garçon, la même chose, s'il vous plaît.

 

Nos deux autres chocolats arrivèrent. Papa me sourit. Je fis de même.

  • Santé, ma puce !
  • Santé, Papa !

 

Je bus une gorgée. Je regardais à nouveau la vitre. Maman avait la main déposée sur le cœur de Papa. Elle me souriait... Tout en déposant l'index sur sa bouche.

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Texte 6 du concours "Disparitions/Fantômes du passé"

Publié le par christine brunet /aloys

LE FADO DES HEURES

 

« Je suis le spectre d’une rose

Que tu portais hier au bal. »

 

Théophile Gautier

 

Elle lui apparut quand vint l’heure bleue. Elle était assise sur le banc des amants dans l’allée des soupirs. Il se souvint de l’inconnue dans le Tunnel de l’Amour. Elle s’appelait Macha.

 

L’arbre de Vénus pleurait. Une de ses larmes rouge comme le sang tomba sur la robe de soie saphirine de la jeune fille. Elle devint, alors, un coquelicot dont chaque pétale étiolé fut emporté par le vent. L’un d’eux s’échoua dans l’amphore de la gardienne de pierre d’un cimetière oublié.

Lorsque des lucioles et des cigales jaillirent du noir azur, la muse reprit forme humaine. Parmi les tombes moussues, elle erra longuement avant de descendre dans une crypte.

Un chat la fixait entre les vitraux fêlés de la nuit. De quel temple égyptien venait ce doux félin que je vis, tout à coup, bondir sur le dais étoilé du ciel ?

Un corbeau vint se poser sur l’épaule d’une statue décapitée.

Une abbesse à demi-voilée flânait dans les allées, puis disparut, comme avalée par l’ombre d’un cyprès.

 

Le lierre nimbait le front des anges déchus qui saillissaient des murs d’une chapelle.

 

Des dames d’outre-tombe diadémées de violettes étaient agenouillées autour d’un immense crucifix et égrenaient leurs rosaires.

 

La porte des songes se ferma. Le poète qui s’était assoupi sur son écritoire, peu à peu, sortit de sa torpeur.

 

Dans le jardin du château, Macha enlaçait le saule de Babylone et murmurait des odes au rouge-gorge mort sous la neige.

 

Au loin, on pouvait voir l’antre de la titanide qui cachait dans son poing l’onyx merveilleux.

 

Macha s’avança jusqu’au bord de l’étang entouré de roseaux qui n’étaient pas encore en fleurs et voulut boire l’éternité aux lèvres du grand cracheur. Dans l’onde, le spectre d’une rose dansait. Ses épines couronnaient la tête de la pauvre Psyché semblable à un astre que des nuées d’orage ensevelissaient. Dans l’onde, le spectre d’une rose dansait…

Macha entendit le brame d’un cerf. L’hallali sonnait tandis qu’elle marchait entre les faux miroirs et contemplait la parade des planètes qui chatoyaient dans le ciel comme des émaux.

Un homme au chapeau melon se hissa, soudain, à la fenêtre du sombre firmament. C’est alors que la clef des songes tomba de la poche de la ténébreuse dont le mouchoir de soie s’envolait vers l’orangeraie où avait été enterrée la jarre de Pandore.

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Texte 5 du concours "Disparitions/Fantômes du passé"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Le temps se cache dans le gousset du destin

Chaque matin, je la regarde passer le long de la fenêtre, tête basse, le dos vouté, un vieux cabas au bout du bras.  Je sais qu’elle va marcher jusqu’au coin de la rue, traverser et tourner en direction du Grain Malin.  Elle repassera dans une poignée de minutes, s’il n’y a pas trop de monde à la boulangerie, si personne ne la retient pour lui parler de sa solitude, si elle ne s’égare pas.

Il n’y a pas si longtemps, elle passait encore accrochée à son bras, le sourire aux lèvres, pleine d’entrain et de joie de vivre.  Lui, la couvait du regard, s’amusait de ses commentaires, revenait de la boulangerie faussement mécontent d’avoir encore cédé à ses envies de pâtisseries, s’arrêtait pour deviser avec un voisin, un ami, une simple connaissance.  De temps en temps, il sortait au volant de sa voiture, un vieux modèle bien entretenu qu’il conduisait avec la prudence née d’une longue habitude, pour se rendre au centre sportif du quartier où il avait encore quelque activité.  Leurs têtes blanches étaient un peu comme les aiguilles d’une horloge, se poursuivant pour mieux se rattraper.  Jusqu’à ce que la plus grande des deux fatigue, qu’elle trotte avec plus de difficultés.  Patiemment, la plus petite l’attendait et tant pis si le Grain Malin avait déjà vendu la plupart de ses délices, croissants et petits pains au chocolat, s’il en restait, feraient aussi bien l’affaire.

Puis, un jour, les balades matinales et les conversations impromptues cessèrent.  La voiture resta définitivement au garage, le centre sportif devint un souvenir, avant de disparaître complètement d’une mémoire effilochée, tout comme les croissants et celle qui continuait à aller les chercher.  Bientôt, elle ne passa plus devant la fenêtre que pour aller prendre le bus qui la mènerait à lui, avant de rentrer le soir, inquiète mais heureuse d’avoir pu partager sa journée avec une ombre qui, pour un instant, un trop bref instant, s’était illuminée.

Ma petite aiguille qui, il y a peu, arborait encore un espiègle sourire de gamine, porte désormais son âge comme un fardeau, une sombre fatalité.  Je la regarde et je vois la racine de son désespoir.  Je sais où cette dernière prend sa source, à quel puits de larmes elle s’abreuve et je me dis que l’absence est une bien cruelle forme d’abandon.

Enfin, il capitula, l’abandonnant définitivement dans la maison endormie…  C’est du moins ce qu’elle croit, mais moi, je sais qu’il n’en est rien !

Régulièrement, comme la grande aiguille venant taquiner les heures en les frôlant de son ombre, je le vois passer devant la fenêtre, se demandant ce qu’il fait là, pauvre créature solitaire.  Puis il entre, le regard perdu, en quête de cette partie de lui qu’il ne sait abandonner.  Il rôde comme le fantôme du passé qu’il est devenu, celui d’un passé heureux que pourtant elle ignore, désespérément.  Alors, il tente de lui parler, accaparant le tic tac de l’horloge, se glissant dans un grincement de porte, soupirant dans le sifflement d’une bouilloire.  Mais si elle l’entend, elle ne l’écoute pas.  Je le sais, j’ai fait la même chose longtemps avant lui, en vain.

Aujourd’hui, je l’ai chassé.  Non sans lui expliquer qu’il valait mieux qu’il l’attende là-bas, qu’elle trouverait le chemin, j’y veillerais.

Je le connais ce chemin, même si je ne me suis jamais résignée à l’emprunter.

J’ai tenu ma promesse.  Depuis, l’envie de la suivre me titille.  Mais déjà la maison résonne à nouveau de cris d’enfants.  Dans le salon, un petit chat me regarde en silence, les moustaches frémissantes.  Je tends la main vers lui…  Mon voyage attendra bien encore un peu.

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Texte 4 du concours "Disparitions/Fantômes du passé"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Ville assoupie et fantômes du passé

 

La ville semblait commencer à s'assoupir. J'avais trente ans et depuis mes vingt-sept ans ma vie était plongée dans une sorte de léthargie. J'avais choisi de n'accepter que des fonctions intérimaires et d'occuper une chambre en banlieue chez mes parents. Je  mangeais et sortais peu. Je m'étais mis en quelque sorte sur pause. J'attendais un déclic. C'était un jour de début d'automne. Je venais de sortir d'un immeuble après un long entretien d'embauche, prêt à m'engager cette fois dans un travail à durée indéterminée. Je me découvrais pourtant indécis et fragile, car l'entretien avait fait apparaître des coins d'ombre. La nuit venait de descendre sur la ville et la recouvrait d'un voile gris. Ces instants-là montraient la vie de gens pressés. Ces instants-là parlaient de la réalité du métro-boulot-dodo. Peu à peu, une sorte de lenteur commença à prendre le pouvoir et je laissai s'effilocher le temps. J'ouvris grand les yeux sur des beautés que j'aurais eu peine à envisager un peu plus tôt. Les choses se passaient au ralenti, dans le gris nacré d'un univers qui se métamorphosait, qui éveillait à des rêves de renaissance. Je marchais d'un pas plutôt lent et je reconnaissais des silhouettes familières, cette sculpture représentant des mains tendues vers le ciel, ce globe terrestre, cette danseuse en bronze, mais je croisais aussi des personnes disparues, assises ici et là sur un banc, un seuil ou des marches d'escalier. J'avais l'impression qu'elles étaient venues à un rendez-vous fixé, je ne sais trop comment. Je m'assis sur une banquette en pierre, je fermai les yeux. J'entendis des voix et je reconnus celle de Laure, ma fiancée décédée voici trois ans dans un accident de vélo, celle de mon grand-père disparu depuis quelques mois, celle de mon ami Pol mortellement blessé lors d'une chute, celle d'un professeur décédé des suites d'un cancer, celles de voisins qui assuraient parfois ma garde quand j'étais enfant et de parents âgés passés de vie à trépas depuis quelques années déjà. Toutes ces voix étaient douces. Elles prononçaient des mots que j'avais déjà entendus. "Je t'aime…", "Plus tard, nous ferons le tour du Mont Blanc", "On avance pas à pas. Chacun à son rythme. L'essentiel, c'est d'avancer.", "Notre bonheur, c'est à nous de le construire.", "On n'est pas toujours assez fort pour réagir aux imprévus et il faut savoir se le pardonner.", "Chante et danse, mon grand. Fais-toi plaisir." "Comme tu dessines bien !" Les accents, les intonations montaient en moi tels des parfums de bonheurs. Les plaies liées au départ de ces personnes ne s'étaient pas cicatrisées, mais les paroles que j'entendais de nouveau me faisaient du bien. Progressivement, je n'entendis plus grand-chose de ces propos. Alors j'ouvris de nouveau les yeux et je les regardai. C'était une évidence, je ne pouvais les trahir.     

Ensuite, mon regard se porta ailleurs. Assis sur la banquette, je faisais face à un immeuble. Dans le coin salon de l'appartement du rez-de-chaussée, la lumière était diffusée par des lampadaires. L'ensemble était accueillant. Étrangement, les murs de l'immeuble étaient transparents. Je pouvais voir un homme assis dans un fauteuil, suivant du regard une femme vêtue de rouge qui allait et venait en gesticulant. Il me sembla que tous deux riaient, qu'ils étaient heureux, comblés par les musiques, les couleurs et les odeurs de leur vie. Je regardai autre part, là où il y avait aussi des lumières et où les murs étaient aussi transparents. Je vis un enfant caresser un chien, un couple s'embrasser, un homme accrocher un tableau, une dame arroser des plantes. Je vis des intérieurs bien rangés, d'autres au fouillis indicible. C'était cela les délices de la vie. Il me fallait y goûter pleinement. Être celui qui danse sur un air de blues, se balade avec son chien, sort boire un verre avec un copain, s'arrête pour prendre une photo, arrose des plantes.

Un chien aboya et d'un coup les murs perdirent leur transparence. Je pensai: "Ça suffit, Alex ! Tu perds du temps. Engage-toi. Détache-toi de ton passé. Il existe autre chose que le métro-boulot-dodo !" Je me levai. Je pris le chemin de la gare. Je passai devant des hôtels, bars, écoles, boutiques, arrêts de bus,… Je croisais des gens, j'entendais quelques mots. Je prenais de la distance avec moi-même. Parvenu à la gare, je me rendis rapidement sur le quai adéquat. Je rentrai au plus vite chez mes parents, parlai de l'entretien d'embauche et annonçai que je louerais un studio en ville. Mon avenir se profilait avec plus de précision et de joie…

 

 

 

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Texte 3 concours "Disparitions/fantômes du passé"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Lily

 

« Devant la mort qui nous menace,
Chats et gens, ton flair, plus subtil
Que notre savoir, te dit-il
Où va la beauté qui s’efface,

Où va la pensée, où s’en vont
Les défuntes splendeurs charnelles ?
Chatte, détourne tes prunelles ;
J’y trouve trop de noir au fond. » *

 

Quand on parle de fantômes, ou de signes de l’au-delà, il s’agit presque toujours de la manifestation post mortem d’un proche décédé. Sachez toutefois que cette petite histoire personnelle, dont - n’en déplaise aux sceptiques -  je garantis l’authenticité, prouve que la perte d’un animal auquel on est très attaché peut également être à l’origine de ce genre de phénomène.

J’avais une chatte, une splendide Main coon avec laquelle j’avais petit à petit tissé des liens quasiment passionnels, chose que ne peuvent comprendre que ceux qui ont déjà partagé une partie de leur vie avec un animal.

Je dois mentionner tout de suite que c’est elle qui nous avait choisis, ma femme et moi,  en débarquant un beau jour chez nous sans tambour ni trompette. Notre surprise passée, il ne nous fut pas difficile de découvrir qu’elle appartenait en fait à de proches voisins dont elle venait de déserter le domicile.  Il nous fut toutefois impossible de la leur restituer, Lily se sauvant dès qu’elle en avait l’opportunité pour se retrouver, nous lorgnant à travers les vitres, sur le rebord de notre fenêtre.  De guerre lasse, les voisins nous l’abandonnèrent…

Lily comprit que c’était gagné et prit tranquillement ses quartiers. Et notre vie commença à s’organiser à trois, nous adaptant très vite à elle et elle à nous. Avec de charmantes attentions de part et d’autre, des friandises variées contre des «cadeaux » que n’appréciait pas franchement mon épouse... Car il arrivait assez souvent que Lily nous gâta avec des souris ou des mulots qu’elle capturait dans le jardin.

Elle connaissait nos habitudes « sur le bout de sa patte », et savait par exemple toujours très exactement où me trouver, quelle que soit l’heure de la journée ou mes activités du moment. Ou quand elle devinait de façon mystérieuse que nous nous apprêtions à nous absenter en la laissant provisoirement aux bons soins d’une voisine de confiance. Je suis persuadé qu’elle lisait dans mon âme, et tout dans son regard me montrait qu’elle me comprenait et savait que je la comprenais, et que les mots auraient été superflus.   

Un bonheur de quelques années seulement, jusqu’à ce qu’une visite chez le vétérinaire nous révèle un grave problème cardiaque. Dès lors, notre objectif fut de la soulager au maximum tout en prolongeant sa vie, me chargeant moi-même de lui administrer ses quatre pilules quotidiennes, ce qu’avec une totale confiance elle acceptait de bon gré.

M’étonnant, au soir d’une journée pluvieuse, de ne pas la voir rentrer de ballade à l’heure habituelle, je la trouvais morte, allongée sur le flanc contre la porte d’entrée, dans une attitude paisible donnant à penser qu’elle dormait.  Une mort douce en apparence qui atténua un tout petit peu mon chagrin. Un vide soudain auquel il ne nous serait pas facile de nous habituer.

Le lendemain, débarrassés du corps et le cœur lourd, nous avons tout rangé et nettoyé dans la maison, puis remisé à regret ce qui lui avait appartenu (litière, vaisselle, couvertures,…).  Et le surlendemain, au matin, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir une belle souris, morte mais absolument intacte, posée bien en évidence devant la porte de la pièce où j’avais l’habitude de me retirer pour lire et où elle m’avait si souvent rejoint.

Plutôt étrange, non ? Le genre de chose qui nous amène tout d’un coup à douter de notre compréhension profonde de la réalité, une réalité que l’on croit d’ordinaire maîtriser mais dont on devine parfois confusément qu’elle pourrait bien cacher quelque mystère qui nous échappera toujours. Plus de chat dans la maison, comment diable expliquer la soudaine présence de cette souris, et par quel miracle elle avait bien pu arriver là, et mourir là ! À moins que…

Un « cadeau » post mortem comme ultime adieu ?

Oui, force est bien d’admettre qu’il peut exister des liens inter-espèces, des liens très forts, s’établissant dans la vie et, pourquoi pas, persistant même au-delà…

* « À une chatte », Charles Cros
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Texte 2 du concours "Disparitions/Fantômes du passé"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Et si ça ne s’arrêtait pas ? Noah ne répond pas, il est aussi démuni que moi.

Mes cauchemars sont de plus en plus fréquents, de plus en plus violents.  Je suis épuisée et je ne comprends pas.

Je me traîne vers la salle de bain et je cherche dans ma mémoire embrumée depuis quand mes nuits sont devenue aussi pénibles.  Dans le miroir je vois un visage exsangue, un regard terne souligné de poches sombres, deux plis marqués aux coins de la bouche et je serre les dents, les faisant grincer les unes contre les autres dans un mouvement de colère, ou de stress, ou les deux.

En cherchant bien, je me rends compte que cela fait à peine quinze jours que mes insomnies ont commencé.  Il me semble pourtant que cela fait une éternité.  Tout en m’habillant, je continue à triturer cette mémoire que le manque de sommeil rend hermétique.  Avant de sortir, Noah me rappelle que je dois emmener tante Emma chez le médecin.  Je ne l’aime pas la tante Emma, mais j’ai promis à maman de l’accompagner, c’est sa grande sœur, c’est aussi une horrible pimbêche doublée d’une bigote.  Je crois qu’elle ne m’aime pas beaucoup non plus, surtout depuis que vis avec un métis, mais contrairement à maman, elle ne me fait pas peur.

Le médecin est en retard, comme d’habitude.  J’en profite pour aller me chercher un café et une barre chocolatée.  La présence de ma tante met mes nerfs à rude épreuve, comme si j’avais besoin de ça ! Le café n’est pas très bon, mais il est chaud, c’est déjà ça.  L’emballage du chocolat résiste, m’obligeant à poser mon gobelet pour lui régler son compte de mes dix doigts.  Il se révolte, puis se déchire ; tout comme ma mémoire, qui me ramène chez maman le jour ou j’ai accepté de conduire Emma chez le médecin, le jour ayant précédé la première d’une longue suite de nuits de cauchemars et d’insomnie.  J’engloutis café et chocolat sans lâcher ce mince fil mémoriel, espérant qu’il me mène au monstre tapi dans mes rêves.

Lorsque je reviens dans la salle d’attente, Emma n’est pas là.  Je m’assieds, attendant qu’elle sorte du cabinet médical et cherche ce qui, ce jour-là, a pu déclencher mon anxiété.  Je me revois dans la cuisine familiale, puis dans le salon au décor vieillot, avec ses meubles de style ancien.  Je frôle le fauteuil où papa s’asseyait pour lire son journal ou regarder la télé.  Je baisse les yeux sur le panier où dort Lustucru, le cocker de maman.  Je souris devant l’adorable petit éléphant bleu, qui trône sur le bahut à côté des photos de famille et qui, bien qu’il ait été acheté au profit d’une œuvre, subit les foudres de ma chère tante…  Mais est-ce bien de lui dont se plaint la vieille punaise ? Occupée à trier et ranger les factures de maman, je ne fait pas très attention.  Je me concentre, cherche à rassembler les mots, les bribes de phrases entendues ; quelque chose sur le bahut déplaît à Emma.  Je ferme les yeux, imagine la surface de chêne ciré et me souviens qu’une nouvelle photo y est apparue depuis peu.  Une vieille photo un peu jaunie représentant une jeune fille au visage souriant.  C’est la jeune sœur de maman, Eloïse.  Celle dont on ne parle pas.

Je me remémore ses traits, ses cheveux flamboyants, comme les miens et, soudain, une douleur fulgurante me plie en deux sur ma chaise.  Le monstre de mes cauchemars surgit en pleine lumière.  Des petits bouts de conversations surprises lorsque j’étais enfant, puis adolescente, sortent de sa bouche en une longue litanie, racontant une histoire qui me brise avant de me reconstruire, les ombres enfin chassées.  Je vois Eloïse enceinte, puis Eloïse rejetée par Emma devant maman en pleur et papa qui me tient dans ses bras.

Alors, je me lève et quitte la clinique sans un regard en arrière.  Le cimetière n’est pas loin, Eloïse non plus.

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Texte 1 du concours "Disparitions/Fantômes du passé"

Publié le par christine brunet /aloys

 

LA FUGUE

 

Voilà six mois que tu as disparu. Tu venais de fêter tes vingt ans. Tu es parti un matin de printemps fuyant peut-être la prochaine session d'examens, laissant de côté ta famille et ta copine, Léa. Tu n'as emporté qu'un sac à dos contenant peu de choses. Tu es parti alors que nous étions chez des amis. Nous nous amusions tandis que tu prenais la route avec ton vélo. J'ai vécu des jours angoissants, ne parvenant plus à trouver le sommeil, travaillant comme un robot. Comme m'était problématique cette vie sans toi ! Pourquoi avais-tu éteint ton portable toi qui en abusais ? Personne autour de nous n'envisageait ton suicide. Léa m'a assurée que tu avais plein de projets en tête. Ne venais-tu pas d'adresser le manuscrit de ton roman à un éditeur ?

Quinze jours après ton départ, nous avons reçu une lettre de France dont le timbre n'était pas oblitéré. Nous ne savons donc pas dans quelle région tu te trouvais. Tu disais que tout baigne pour toi et que tu reviendras une fois ton rêve accompli. Jusqu'à ce message, ton père semblait aussi inquiet que moi. Après, il a dit : "Laissons-le expérimenter les choses, trouver ses marques." Ton père était-il sincère quand il affirmait être certain de te revoir assez vite ? Comme plus aucun message n'a suivi ton courrier, on a tout essayé pour te retrouver : détective privé, radiesthésiste et même voyante ! On a diffusé ton portrait un peu partout. En vain !

Je me suis posé tant de questions, pendant ces six mois. Je me suis culpabilisée : tes insatisfactions récurrentes n'en suis-je pas un peu responsable ? N'est-ce pas mon côté perfectionniste qui t'a rebuté ? N'aurions-nous pas dû, nous tes parents, te conseiller de consulter un psy ? Il est tellement question dans les magazines de jeunes qui s'engagent dans des sectes, qui changent de philosophie de vie ou de religion et qui se retrouvent sur des chemins tortueux. Nous aurions compris que tu arrêtes tes études pour en suivre d'autres. Si tu étais malheureux, pourquoi ne pas en avoir parlé à ton entourage ? Il est difficile de ne pas savoir. Je ne voyais pas de nuages à l’horizon de notre vie familiale. Je n’avais pas remarqué que ton ciel s’obscurcissait. Quand j’y repense, c’est vrai qu’il y avait des moments où tu semblais ailleurs... Je n’y avais pas prêté suffisamment attention. Je le regrette. J’aurais dû être vigilante.

J'aime être dans ta chambre, toucher les objets que tu aimais, m'imprégner de l'ambiance qui traduit ta passion récente pour la photographie, sentir ton odeur sur des sweat-shirts laissés dans la penderie. Il y a quelques jours, j'ai trouvé par hasard des poèmes écrits de ta main entre les pages d'un manuel. Ce sont des métaphores, de beaux mots que j'ai du mal à interpréter : Le vent me parle. Il est impatient et généreux. Il rend libre. Je voudrais fuir vers l'horizon.  

Comment n’ai-je pas pu lire l'insatisfaction, le doute, le questionnement dans ton regard, les entendre dans le timbre de ta voix ? Tu vivais peut-être une dépression naissante... J’espère ton retour. Ton père dit que tu as pris l'année sabbatique que tu n'as pas osé nous demander. Avant, je n’avais pas la même conscience du temps qui passe. Je n'y faisais pas vraiment attention. Je ne surveillais pas avec fébrilité le contenu de la boîte aux lettres. Depuis ta disparition, je m'interdis de profiter de la vie. Je me dis que là où tu es, tu as peut-être faim et froid, que tu vis éventuellement dans un milieu hostile et contraignant ou même que tu es malade.

Mon enfant, je ne suis pas parvenue à te protéger. Je me suis promis que quand tu seras de retour nous mettrons les choses à plat. Oui, nous redémarrerons, ton père et moi, autre chose avec toi. Nous essayerons d'être heureux, tout simplement heureux. Nous t'aimons toujours. Hier encore, j'ai cherché des indices dans ta chambre. Sur l'étagère, j'ai aperçu le seul roman en anglais que tu possèdes : "On the road " de Jack Kerouac. Dans un tiroir de ton bureau, j’ai retrouvé ton livre préféré : "Les poésies complètes" de Baise Cendras. Je l'ai ouvert. J'ai remarqué que tu y avais surligné : "Quand tu aimes il faut partir…" alors j'ai voulu croire que tu es parti parce que tu nous aimais, que tu avais à découvrir ce que la vie offrait de plus beau.

À présent, je suis anéantie. La police m'a annoncé qu'on avait trouvé ton corps dans un glacier des Alpes, mais je me refuse encore à le croire. Tout ce que je sais c'est que je ne cesserai jamais de chercher dans tes carnets et tes livres, la vérité sur ton départ. Oui, j'essayerai de comprendre.

 

 

 

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Excellente année 2025

Publié le par christine brunet /aloys

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