Acte 1 concours "Fureur de lire, fureur d'écrire" - Texte 6
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Comme les mariées de Kusturica
Comme ces mariées aériennes de Kusturica qui flottent au-dessus de la réalité qu’elles ne frôlent que d’une caresse du voile de dentelles et de quelques pétales diaphanes du bouquet, la lecture vous conduit là où vous voulez aller sous la protection d’une autre dimension inattaquable.
Crimes, amours, guerres, jardins idylliques, animaux féroces ou ronronnant, armures, pagnes, peintures de guerre, décorations, boue de la bataille ou sable du voyage de noces, princes charmants ou tueurs en série, discours édifiants, fins heureuses ou chutes abyssales, marche nuptiale ou clac de la guillotine… vous êtes là, en larmes ou le cœur battant, à la main un poignard ou un diamant lançant des rais de lumière, derrière vous un dragon crachant flammes et étincelles ou un chien fidèle… On frissonne délicieusement, en toute sécurité.
Hors des pages de ce lieu magique le réel s’écrase contre les fenêtres : les guérisseurs fous armés de grigris ou vaccins douteux, les amoureux naïfs toujours pigeonnés, les manipulateurs naturels semant misère et humiliation, les filles de joie et celles de foi, les hommes de bien et ceux de rien, les guerres en cours, en discussion, en programmation, les paysages regorgeant de souvenirs devenus béton, banlieues et odeur d’urine, les ondes et vaguelettes si bleues dans les mémoires aujourd’hui recouvertes de préservatifs, filets à oranges et milliards de cadavres aquatiques… Les médias nous informent scrupuleusement, pour que nous n’en perdions rien sauf le sommeil. Pas plus mal puisque ça booste les ventes de somnifères. Le monde réel, mes chers frères et sœurs, est devenu plus effroyable que tout ce que Stephen King peut imaginer, aussi… pourquoi ne pas lire un de ses livres, au fond ?
Les écoutilles scellées, le message je n’y suis pour personne bien diffusé, d’une page à l’autre on s’aventure dans l’aventure, une aventure où quelle que soit la fin des héros et comparses, nous ne risquons que l’émotion de la lecture et de ses pointes de flèche : l’amour, la peur, la passion - amoureuse ou criminelle, on a de vastes chois ! – l’inconnu, le courage, l’ingéniosité, l’élan religieux, l’hypocrisie démesurée, la course à l’héritage, l’infidélité, la maladie…
Bénis les lecteurs, car ils ont un monde privé sans fin dont il suffit d’ouvrir la porte – et parfois bien la refermer. C’est la cure de jouvence et la remise en charge de notre respiration intérieure. C’est l’envol léger des mariées de Kusturica et la caresse du bas de leur robe de satin et dentelles…