Carine-laure Desguin nous propose son texte, LE MUR, paru dans AURA 126 dont le thème était Pierres
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Le mur.
— Madame Belle, Clara Belle ! Vous revoici pour la visite trimestrielle ! Quelle exactitude ! Que se passe-t-il cette fois ? J’imagine le pire … À propos, comme se porte votre cher époux, l’éminent docteur Sigmund Woody ?
— Inspecteur Sidonin ! Je suis si contente que vous soyez de service ! Justement, c’est au sujet de Sigmund …
— Oui ? je vous écoute madame Belle.
— Le comportement de Sigmund m’intrigue de jour en jour.
— C’est un psychiatre, ne l’oubliez pas …
— Oui, bien sûr. Je suis sa secrétaire, je travaille avec lui et je dors également avec lui. C’est mon mari.
— Bien d’accord avec vous. Et donc, chère madame Belle ?
— Je vous explique, inspecteur Sidonin. Sigmund a toujours aimé se détendre dans le parc qui entoure notre château. Respirer l’invisible entre les platanes, compter les oiseaux sur les branches, glisser dans la boue. Enfin, vous me comprenez.
— Oui … Venez-en aux faits car je dois élucider quelques meurtres et des témoins m’attendent. Aucune éclaboussure d’hémoglobine chez vous n’est-ce pas madame Belle ?
— Pas encore, inspecteur. Mais je crains le pire ! À présent, Sigmund passe des heures entières à jouer au maçon ! Vous comprenez que notre standing en prend un coup. Il n’a vraiment aucune compassion pour moi. Sigmund pose pierre après pierre …. Devant les grilles de notre château ! Un mur ! Un mur de pierres devant les grilles de notre château !
— Oui … Toujours pas l’ombre d’un meurtre, madame Belle. Et ceci dit, vous n’avez pas tenter de lui présenter un catalogue LEGO ?
— J’ai essayé, vous pensez bien ! Il m’a répondu qu’il ne jouait pas, qu’il était sérieux. Cette situation ne peut plus continuer, comprenez-moi, inspecteur ! Depuis que Sigmund a posé les premières pierres, oui petite parenthèse, les pierres sont néanmoins plus nobles que les briques n’est-ce pas inspecteur, des hordes d’individus défilent devant le mur. Certains se permettent de graver des phrases. Sur le mur.
— Graver des phrases ? Un véritable travail tout ça. Et votre mari accepte ces gravures ?
— Oui inspecteur, il est même très content ! Donc les individus reviennent avec marteaux et burins et ça s’agite devant le mur …
— C’est compliqué. Mais madame Belle, toujours pas de meurtre.
— Inspecteur, certaines phrases déplaisent à l’un et l’autre. Ces individus en viennent parfois aux mains ! Sigmund me dit qu’il tente des expériences.
— Des expériences ? Il construirait un mur de pierres devant le grillage de votre château, il accepterait que des quidams gravent des phrases sur ce mur … tout cela pour expérimenter … quoi donc ? le comportement des humains ? Et puis-je savoir de quel genre de « phrases» s’agit-il ?
— Oh de mémoire, Je suis stressée, je quitte le réseau. C’est inquiétant, inspecteur, très inquiétant. À cela, quelqu’un a répondu, Dégage conasse. Un autre a gravé un pouce sous le u du mot réseau. Et je me souviens très bien, un autre encore a gravé un cœur ! Un cœur, inspecteur, un cœur !
— Je comprends tout, madame Belle. Je comprends …
— Des groupes manifestent et défilent dans notre rue. Ils sont contre ce mur. Ah ça, je me rallie à cette opinion ! Et puisque vous avez tous les éléments de l’enquête, inspecteur Sidonin, qu’allez-vous faire ? Sigmund m’a dit hier soir, que c’était flippant, les gens ne savent plus différencier le réel du virtuel, que ce monde deviendrait fou. Et que son expérience aboutissait …
— Madame Belle, dès demain matin, je serai présent devant votre mur de pierres, c’est promis.
— Merci inspecteur. Et que ferez-vous ?
— Je graverai une poubelle sur plusieurs de vos pierres.
— Ah quelle curieuse façon de mener une enquête, inspecteur.
— Et chaque fois qu’un individu viendra soit graver une phrase, ou un pouce, ou encore un cœur, c’est promis très chère madame Belle, je vire tout ça d’un seul clic, peut-être même un clac, dans la poubelle ad hoc.
— Oh merci inspecteur, merci, je savais que vous protégeriez mon Sigmund.
Carine-Laure Desguin