Texte 5 Concours 3
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Saint Léon
J’ai vu sa main, gantée et rapide, lancer à belle force des nic-nacs et caramels dans la chambre à jeux par la porte entrebâillée. Nous étions avec Mademoiselle, dite Zézelle, et bizarrement elle était toute guillerette, jouant avec nous, l’oreille rouge sous l’effort de se décoller pour déceler un bruit s’approchant. C’est que Zézelle guettait non seulement la surprise qui serait faite à ses chers monstrets – mon frère et moi – mais le pas du grand Saint montant l’escalier.
Car le grand Saint était en fait Saint Léon,le jardinier, son amoureux. Nous, tout à notre jeu et certainement chamailleries, nous ne remarquions pas qu’elle retouchait sa coiffure, veillait à ne pas froisser son tablier, et avait une oreille virant au cramoisi.
Quand la porte s’entrouvrit prestement ce jour-là, nous - les monstrets – ne vîmes que le gant blanc sur une grosse main plus habituée à la bêche qu’aux bonbons, grosse main qui par deux fois nous canarda de douceurs interdites en temps de paix, c à d quand Saint Nicolas étrillait l’âne, lui polissait et vernissait les sabots, faisait cuire ses biscuits et massepains dans les nuages rouges, donnait ses habits à brosser à sa gouvernante, cirait ses pantoufles (il était toujours en pantoufles dans les grands-magasins, car ses chevilles enflaient) et soit préparait sa venue ou s’en reposait – après tout, porter des bonbons et des cadeaux à des milliards d’enfants avec un seul âne, ça use même un grand Saint.
Zézelle, elle, elle vit la main aimée, la bonne grosse main aimée et calleuse dont les gants blancs cachaient les ongles fissurés et un peu terreux. Elle en fut presque plus extasiée que nous qui, après un moment de stupeur, nous sommes dressés avec un ressort de lapin de garenne pour le rattraper – on entendait son auguste cavalcade sur le tapis d’escalier, boum boum boum, et nous devions faire vite ! – mais Zézelle a poussé un cri d’indignation : on ne devait jamais regarder Saint Léon – heuh… Nicolas ! – quand il venait par surprise, sinon il ne revenait plus jamais. Mais on pouvait lui crier merci.
On a hurlé à pleins poumons Merci Saint Nicolaaaaaas ! et une fois l’oreille de Mademoiselle rafraichie et pâlie ainsi que nos joues, nous avons pu descendre calmement au salon de notre mère qui fut stupéfaite de la nouvelle extraordinaire. Non, elle ne l’avait pas vu passer mais la porte du salon était fermée et elle écoutait Tino Rossi et son petit papa Noël à la radio, on le voyait bien… Ceci dit, il lui avait bien semblé entendre les sabots d’un âne s’éloignant sur le trottoir. Il faudrait penser à lui mettre une belle carotte près de la cheminée ce soir. Oui, on pouvait manger un caramel, un.
Je me souviens qu’à mon école une petite fille m’a demandé ce que « le petit Jésus » m’avait apporté pour Noël, je l’ai regardée avec étonnement : comment pouvait-elle croire que le petit Jésus, un bébé ou un petit enfant, pouvait même porter autant de cadeaux. Pour moi, il y avait Saint Nicolas, et puis le bedonnant père Noël, sans doute son cousin, mais le petite Jésus… enfin ! Il ne sait pas conduire un traineau ni guider un âne, passer par les cheminées, se souvenir des adresses de tout le monde. Ce n’est pas le petit Jésus, enfin ! C’est le père Noël !