Carine-Laure Desguin nous propose une nouvelle SF : "Demain est déjà là"

Publié le par christine brunet /aloys

Demain est déjà là

 

 

M5659 et moi on lui a promis au vieux E0101, j’entends encore la voix rassurante de mon pote :

— E0101, ne vous inquiétez pas, on fera de notre mieux, on prendra bien soin de tout ça. Entre nous trois, c’est convenu comme ça depuis notre première rencontre. Souvenez-vous, B1761 et moi, on avait réussi à franchir la ligne. Et c’est ici que … enfin vous connaissez la suite. Cette cachette, là, sous nos pieds, c’est notre secret. Sans vous, E0101, B1761 et moi ne serions que deux pauvres petits idiots, des marionnettes à la merci de ce, de ce foutu… vous savez quoi. De notre passé, nous ne soupçonnerions rien du tout. Et déjà, ce mot, passé, en aurions eu connaissance ? Tellement de mots disparus, tombés dans les oubliettes ! Je dirais même plus, passés à tabac volontairement ! Pour nous empêcher de penser ! Pas vrai, B1761 ?

Et moi de répondre :

— Bien sûr E0101, on vous doit bien ça. Vous nous avez appris tant de choses de la vie d’avant, la vie de ceux d’avant je veux dire, quand il y avait des familles avec des grands-parents qui jouaient aux cartes avec leurs petits-enfants, des vacances à la mer, à la montagne, des boulevards avec des voitures qui klaxonnaient, des musées de toutes sortes, des théâtres, des écoles, des universités, des bibliothèques où des centaines de livres étaient mis à disposition de tous, et tout ça.  De toute façon vous êtes encore ici pour très longtemps, croyez-nous E0101, croyez-nous.  

E0101 nous a regardés l’un après l’autre avec une profonde intensité. Jusqu’au fond de ses yeux, on ne lisait que des certitudes, aucun questionnement. Après quelques secondes, il s’est ressaisi et nous a dit :

— Je le sais moi que mon temps ici est presque terminé. La nuit, des ombres indescriptibles circulent tout autour de moi dans une espèce de danse macabre. Elles me narguent. Elles savent que je connais la traduction d’un tel cirque, je connais leur langage sournois et vicieux. Ce ne sont pas que des ombres, soit, ce sont des agglomérats d’une matière bien vivante. Elles représentent des avertissements de la Milice, voilà tout, une espèce d’avant-garde. C’est qu’ils ont tous les plans, ceux-là. Tout est permis dans ce monde de fous. Un vieux type comme moi qui vit seul dans un hangar de misère, en dehors de toutes les lignes, ça doit disparaître, ça fait tache. Je ne comprends même pas comment les harcèlements n’ont pas été plus fréquents, plus violents, vu ma résistance à leur système. Ces salauds font peut-être des expériences sur ma personne à mon propre insu. C’est à n’y rien comprendre.

M5659 et moi, on a rassuré E0101 de notre mieux. Nous ne croyions pas trop à l’espoir de voir encore pendant des lunes notre vieil ami. Peut-être des référents de la Milice nous suivaient jusqu’ici et restaient silencieux. C’était parfois leur stratégie. Attendre, ne pas réagir des fois que la semaine suivante, la pêche serait meilleure. L’un ou l’autre référent décrocherait un statut plus confortable pour avoir dénoncé un fait relatif au monde d’avant, ce hangar par exemple, ce hangar et tout ce qu’il contient. Ce jour-là, E0101 nous a montré quelque chose de plus fabuleux encore.

— Vous avez le temps, les enfants ? J’aime bien de vous appeler « les enfants ». Et vous savez pourquoi, a-t-il ajouté, d’un air résigné.

— Oh que oui, a répondu M5659, nous avons le temps. Nos référents ne rentrent que très tard ce soir. C’est comme ça tous les lundis. Par précaution, on fera un saut jusqu’au pavillon, histoire d’encoder nos empreintes et puis zou, retour ici. Pas vrai, B1761?

D’un large sourire j’ai acquiescé. Je n’ai pas voulu saper l’enthousiasme de M5659, mais lui comme moi nous le savions, nous étions pucés. Cela faisait partie du Programme. Un jour ou l’autre, des référents débarqueraient chez E0101. Ces invasions d’ombres nocturnes dont notre ami était victime n’étaient que les prémices d’un grand saut vers le néant. Cependant, E0101 avait raison, comment son petit manège n’a-t-il pas été démantelé plus tôt ? Ils savent tout sur chaque individu. Nous avons toujours supposé que nous étions le sujet d’un Programme dans le Programme.

Tous les lundis soir, notre pavillon était sans surveillance physique. Une stratégie du Programme. Mais nous, on y croyait, à cette liberté. Alors on s’inventait des parents qui nous réprimanderaient à la moindre incartade, des gâteaux d’anniversaire avec dessus des bougies multicolores, des parcs avec des étangs et des cygnes qui se bécotent, des instits qui nous balanceraient des punitions, et tout ça. Parce que quelque part, on la connaissait la vie d’avant, elle vivait encore en nous. Parfois, nous ressentions des sentiments étranges, des flashs nous aveuglaient et des images défilaient devant nos yeux. Programme ?

Un lundi soir, nous avions tenté d’ouvrir le pavillon des machines 6D, histoire de découvrir des trucs et des machins, on savait pas trop quoi. Une fois les codes mis à jour, nous avions été comme paralysés.  Nous en étions certains, cela faisait partie du Programme. Les référents se permettaient tout. Tout.

Ensuite, E0101 nous a fait un clin d’œil qui signifiait « allez go les gars » et il a commencé à déplacer une armoire de la cuisine, celle plus basse que les autres et la seule à ne posséder aucun tiroir. M5659 et moi, on l’a aidé, ce n’était pas la première fois que nous prêtions mains fortes à notre vieil ami.  

— Je me demanderai toujours pourquoi ces déglingués n’ont jamais incendié tout ça, nous a lâché E0101 un peu essoufflé par l’effort, tout en calant l’armoire contre le mur et en actionnant une poignée qui se situait juste à côté d’un des pieds de ce meuble. Sûrement qu’ils savent et qu’ils ont un plan, a-t-il continué en soulevant la trappe qui s’ouvrait et nous laissait voir un escalier aux marches incertaines qui nous mènerait vers la grande cave que M5659 et moi nous connaissions déjà. À chaque fois que nous descendions cet escalier, nous étions envahis d’un sentiment indescriptible, c’était une émotion qui nous prenait à la gorge et qui nous paralysait presque.

— Ouf, les lampes fonctionnent encore, dit M5659, soulagé. C’est fantastique ici ! À chaque fois je suis émerveillé. Pas vrai B1761 ?

— Je n’ai même pas de mot, j’ai répondu, avec des trémolos dans la voix.

Émerveillé, oui, je l’étais. Ces étagères de livres sur chacun des quatre murs de la cave, c’était, à notre époque, hallucinant. Sûr que la Milice connaissait ce trésor. Peut-être quelqu’un couvrait-il ce trésor ?

— Aujourd’hui est un grand jour, annonça E01001, vous ne devinerez jamais ce que je vous ai caché …

M5659 et moi, nous étions stupéfaits. Déjà cette cave et tous ces livres de toutes sortes … des livres pour enfants, des romans policiers, pfff, tellement de livres !

— Que pourriez-vous encore nous dévoiler de plus fabuleux ? demanda M5659 avec une grande curiosité.

C’est alors que notre vieil ami fit glisser les étagères du mur intitulé « littérature française ». C’étaient des livres un peu décatis mais tous d’auteurs très célèbres comme Marguerite Duras, Jean Giono, Annie Ernaux, Albert Camus, Louis Aragon, André Breton, etc. Et derrière cette étagère-là s’ouvrait une autre cave, toute aussi grande.

— Voilà ! a lâché E0101, tout fier, en jetant un regard circulaire sur cet inestimable trésor.

M5659 et moi, nous étions ébahis. Nous n’avions jamais vu de livres si anciens. Entre autres, la collection complète des livres de Jules Verne  et des dictionnaires édités sur un papier rarissime à vous couper le souffle ! C’était incroyable ! M5659 a repris ses esprits plus vite que moi et a demandé :

— Oh mais comment donc avez-vous …. ?

La suite de la question, M5659 n’a pas eu le temps de la poser. Car soudain, une explosion nous cloua tous les trois sur place. Et puis ensuite, plus rien.

 

Ce matin-là, je distribuais les copies. Comme à mon habitude, je n’ai pas manqué d’encourager l’un ou l’autre de mes élèves. Arrivée à la hauteur de Bart, je lui ai souri sans trop m’attarder. J’ai toujours pensé que ce gamin avait quelque chose de spécial, quelque chose que je ne pouvais déterminer. Je n’ai pu m’empêcher de le féliciter :

— Bravo à toi, Bart, quelle imagination ! Serais-tu d’accord de nous écrire une suite pour cette histoire fantastique ?

— Merci, madame. La suite de l’histoire, c’est ici et maintenant, m’a-t-il répondu d’une voix neutre, sans le moindre sentiment d’exaltation. Et au sujet de mon imagination, vous savez, elle est nulle.

— Nulle ? Allons, Bart, tu peux être fier de ton texte, ne joue pas les modestes ! lui ai-je répliqué sans aucune hésitation. Et ce que Bart m’a lâché par la suite m’a renversée. Renversée, je répète, je n’ai pas d’autre mot.

— Madame, je ne joue pas. B1761, c’est moi. Je viens d’une zone lointaine, très lointaine, un espace inter-dimensionnel qui est … votre futur. Je suis un éclaireur et je vous le demande, protégez les livres. Bâtissez des bunkers, mettez-y tous les livres que vous pouvez. Des livres de science, des dictionnaires, des livres pour enfants, des livres de poésie, tous les livres sans exception. Racontez des histoires aux enfants afin qu’eux-mêmes les racontent à leurs enfants. Protégez les livres, s’il vous plaît madame, protégez les livres.

 

Carine-Laure Desguin

http://carineldesguin.canalblog.com/

 

Publié dans Textes

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C
Oui, protéger les livres, les vrais... Attention à la numérisation tous azimuts, mon petit doigt me dit que tout ça est voué à disparaître avec l'obsolescence accélérée des outils et des supports !
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A
Une très bonne histoire à méditer. Merci, Carine-Laure !
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M
J'ai adoré la chute de cette nouvelle. Bravo, Carine-Laure !
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C
Merci Micheline! Excellent dimanche et gros bisous!
P
Quelle imagination quand même !
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C
Cette imagination, c'est mon problème, ça fuse dans tous les sens :D