Micheline boland nous propose une nouvelle "Sourire"

Publié le par christine brunet /aloys

SOURIRE

 

Il n'avait rien de précis en tête, mais il voulait surtout éviter d'être de nouveau enveloppé par ces perspectives angoissantes qui s'étaient imposées à lui durant son rêve de la dernière nuit. Il ne voulait plus que l'actualité lui pourrisse à ce point l'existence, entache ses petits bonheurs jusque dans ses rêves. Il ne voulait plus être cet homme qui durant le rêve infernal courrait de magasin en magasin pour faire des provisions sensées devenir bien utiles si le conflit venait à s'étendre comme le prévoyaient les journaux dans son étrange cauchemar. Il avait depuis toujours les guerres et leurs conséquences en horreur. Jamais, il n'avait joué avec des soldats de plomb comme ses cousins. Pourtant, il se demandait si cette guerre qui durait depuis trois ans et dont on parlait tant, avait touché son subconscient davantage qu'il n'avait pu l'imaginer.

 

Depuis deux semaines, il était seul. Ses parents étaient partis pour de longues, si longues vacances. Cette absence avait-elle pu avoir un tel effet sur sa vie, se questionna-t-il. Il regarda le jardin. Il respira calmement. II s'étira. Puis il se répéta : " Prends les choses du bon côté. Mange ce que tu aimes. Parfume-toi. Souris. Souris pour attirer les personnes tristounettes, les petits vieux, tes élèves, les passants. Habille-toi de bleu, ajoute des touches rouges et blanches. Bannis le gris et le noir. Sois bienveillant, sois généreux. Cueille des jonquilles, offre-les à la préfète, à la secrétaire. Cela leur fera un bien fou. Mets l'accent sur les progrès de tes élèves plutôt que sur leurs erreurs. Souris. Oui, souris !"

 

Il n'avait rien de précis en tête, mais il aurait voulu être celui qui aplanissait les choses dans son petit univers de professeur. Il se prépara un grand café et un sandwich garni de gruyère et de roquette. Rien que des saveurs qu'il appréciait beaucoup. Il prit ensuite sa douche puis revêtit son costume bleu marine et une chemise bleue. Il vaporisa sur ses vêtements de l'eau de toilette aux effluves de lavande. Il ne cueillit pas de jonquille, mais glissa une boîte de bouchées au chocolat dans son cartable. Il les offrirait lors d'une pause dans la salle des profs. Il se mettait ainsi en condition favorable pour faire face à sa journée.

 

Il roula prudemment, il se gara sur le parking de la supérette à quelques centaines de mètres du lycée. Il marcha vers l'établissement, souriant et décontracté. "Monsieur Gérard est amoureux !", entendit-il, quand il passa dans le couloir principal. Il ne sut pas qui avait tenu ces propos, mais continua de sourire. Ainsi, mes pensées ont un réel impact sur mon apparence, conclut-il pour se rassurer.

Il termina chaque heure de cours en demandant aux élèves de noter sur une feuille vierge une phrase positive inspirée par un grand auteur et il les invita à compléter cette feuille au fil de la semaine. Ce n'était pas un devoir. C'était juste un conseil qu'il leur donnait pour appréhender plus positivement leur quotidien.

Hélas, les mauvais rêves étaient revenus ! Ils n'étaient pas toujours liés aux conséquences éventuelles d'une guerre à l'autre bout de l'Europe ou sur un autre continent, ils étaient parfois en rapport avec la violence urbaine, des trafics de drogues, des effets du dérèglement climatique.  Chaque matin, il employait le même antidote et se répétait : " Prends les choses du bon côté. Mange ce que tu aimes. Parfume-toi. Profite des rayons du soleil aussi bien que des brises légères. Souris. Oui, souris. Habille-toi de couleurs vives.  Bannis les couleurs ternes. Sois bienveillant, sois généreux. Contemple le beau plutôt que le laid. Vis à fond la magie de l'instant présent. »

   

Il décida d'éviter de regarder les journaux télévisés, de lire des articles de presse concernant des événements fâcheux. Il écoutait du Mozart et du Vivaldi. Il faisait un jogging en rentrant du lycée avant même de corriger les travaux de ses élèves et de préparer le matériel nécessaire pour le lendemain. Il jardinait un peu, faisait un peu le ménage, fréquentait à l'occasion le supermarché. Bien entendu, ses parents étaient toujours en vacances. Ils profitaient de leur récente retraite pour vivre de nombreuses semaines d'affilée au Maroc, là où ils avaient acheté une belle propriété avec des membres de la famille, les deux frères aînés de sa mère et leurs épouses. Ses parents lui adressaient de rares courriels et de rares coups de fil. Quant à lui, il évitait de les importuner.

 

Il continua de sourire de plus belle durant les conseils de classe, durant la plupart des cours, durant les récréations et les heures de fourche, en rue, en jardinant, en s'entretenant avec des voisins ou des commerçants, en prenant un café ou un repas avec des connaissances. Sourire était son remède pour se rendre plus heureux et tenter d'éloigner les mauvais rêves. Quand il souriait, il n'était plus seul, il attirait des regards. On semblait apprécier le contentement perçu dans ses yeux, sur ses joues et sur sa bouche. On entamait volontiers une conversation avec lui. Son charme de jeune trentenaire opérait. Il plaisait.

 

Un jour, il n'y eut plus de mauvais rêves. Ce jour-là était le lendemain du jour où il la rencontra. Elle était près de l'entrée du square proche du lycée, elle faisait en quelque sorte la manche, mais ne demandait pas d'argent, elle demandait juste qu'on offre du temps pour mettre sur pied une école de devoirs dans le quartier. Elle, c'était Marie-Thérèse une de ses anciennes institutrices. Ils allèrent boire un café ensemble et il choisit d'offrir au minimum une heure trente par semaine de travail bénévole, le mardi. C'est ainsi qu'il revit Sophie, ancienne élève de Marie-Thérèse, ancienne camarade de classe. C'est ainsi qu'il trouva l'amour, mais ceci c'est une autre histoire. 

 

Micheline Boland

Publié dans Textes

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E
Une autre histoire qu'on aimerait connaître, cette jeune femme a un grand pouvoir sur les mauvais rêves ! Bravo Micheline !
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M
Un tout grand merci, Rayan, Philippe, Carine-Laure et Ani, pour vos chaleureux commentaires !
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A
Un très joli texte qui me donne envie de... sourire.
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C
Oh un superbe texte, on devrait le lire chaque matin.
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P
Ah les contes et nouvelles de Micheline !
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R
Merci pour cette douce nouvelle, Micheline.<br /> <br /> Ma journée commence très bien. :)
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