Concours 3 texte 3

Publié le par christine brunet /aloys

« Comment va-t-elle, aujourd’hui ? » L’infirmière fronce la bouche et hausse les épaules, puis sourit : « Elle va et vient ! Mais son état général est bon et elle mange de bon appétit. Elle sera contente de vous voir… si elle est dans un bon jour ! »

Jocelyne pousse la porte de la chambre de sa mère et la découvre appuyée sur les coussins, sa toilette à peine terminée, rose et souriante, la longue tresse blanche et un peu jaunie sur le sein gauche. Ses yeux clairs sont joyeux, et elle tend une main parcourue de grosses veines sombres vers sa fille « Ma poulette ! Quel plaisir de te voir ! Mais tu sembles fatiguée, dis-donc, tout va bien à la maison ? » Soulagement, elle la reconnaît, elle est la manamou enjouée de toujours, avant la maladie en tout cas. Celle que tous appelaient Manamou, parce que sa propre mère était Grecque – mais une Grecque blonde, aux yeux bleus ! - , et qu’elle avait toujours aimé le son de ce mana mou, ma maman. Manamou, la reine du kataïfi et des loukoums. Manamou qui n’avait jamais vu la Grèce, remettant à plus tard la visite de la terre de ses ancêtres, on a toute la vie devant soi, pas vrai, alors on va où le mari désire aller, puis où les enfants désirent aller, et puis où on a été si bien, et le grand voyage que l’on rêve reste à jamais un rêve parce que le destin se présente. Un mari qui meurt plus tôt que prévu, et puis la maladie, celle qui brouille les ondes quand on demande qui es-tu ?

Elles parlent gaiement, de tout et surtout rien, mais quel bonheur que de n’avoir rien à dire, juste la routine, ce qu’on a mangé, qui on a rencontré, qui a envoyé une jolie carte, une drôle d’impression dans le couloir, une odeur qui a rappelé quelque chose. Et puis là… Manamou se perd : « Mais qui donc êtes-vous, Madame ? Mon fils n’est pas venu ? « Maman, c’est moi, Jocelyne, ta fille, et tu n’as pas de fils, tu n’as que moi ! » Regard vacillant, le front qui se plisse avec surprise, et puis : « mais enfin… Hyacinthe, mon fils ! Il a deux enfants, Louise et Léonie. Je le sais bien, quand même ! Léonie a épousé un Écossais et elle vit à Glasgow – je dois avoir sa dernière carte postale quelque part ! - , et Louise est partie avec Servais en Argentine… Vous voyez bien, je sais de quoi je parle ! » Elle est un peu impatiente et offensée. Jocelyne soupire… toujours ces Léonie et Louise, et Hyacinthe… d’où tire-t-ellc ces noms ? Chaque fois qu’elle se perd, elle se retrouve avec eux !

Quelque part loin de là, dans le temps et l’espace, Agnès s’est assoupie entre les bras du fauteuil. Son bonnet de dentelle contient difficilement la lourde tresse enroulée autour de sa tête. Elle n’est pas bien vieille, 45 ans à peine, mais sa vie a été bien remplie… Son défunt époux, Walthère, capitaine d’infanterie de marine, lui a fait traverser l’océan plus d’une fois en vaisseaux – ah, le bruit des voiles qui claquaient ! -, la conduisant vivre et enfanter plusieurs fois à Batavia, dans les Indes néerlandaises. Elle s’éveille, c’est l’heure du thé, sa fille Caroline est là. « Maman, encore perdue ? » Elle sourit, Agnès perd un peu la tête récemment. « Ça va, maman ? Tu as l’air d’avoir été bien loin ! » « Où est Jocelyne ? Elle n’est pas ici ? » « Non maman, tu me parles souvent de cette Jocelyne, mais nous ne la connaissons pas, tu as dû rêver fort et loin ! »… « Ah ? Ah… il me semblait pourtant… mais oui, tu as raison, ça s’estompe déjà, ma Caro, j’ai retrouvé la route de ma vie ! »

« Batavia… Antoinette, Caroline, Hyacinthe… On pourrait nous faire un peu de gado-gado pour ce soir ? J’adore ça… » « Manamou ! Ma-na-mouuuuuu ! Tu es ici, tu ne connais pas d’Hyacinthe, ni de gado-gado, tu es ici et tu adores le kataïfi »… La vieille dame rose et paisible sourit, et dans ses yeux Jocelyne voit le déclic : retrouvée ! « Ma poulette ! J’ai encore dit des sottises, non ? Ne t’en fais pas, je retrouve toujours mon chemin vers toi… ma fille chérie ! »

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