Concours 2 texte 10 Dernier Texte. Votes jusqu'à 18h, ce soir. Résultats demain
/image%2F0995560%2F20260629%2Fob_f8e867_sans-titre-2.jpg)
Vingt millions sur les mers…
Les néons du cabinet comptable de la rue de Rivoli grésillaient toujours de la même manière à seize heures. Depuis sept ans, mes journées se résumaient au bruit mécanique de mes doigts sur le clavier, aux dossiers suspendus couleur vert d’eau et aux tasses de café tiède bues à la hâte dans le couloir. À la trentaine effacée, je n’étais qu’une silhouette transparente sous des jupes de tailleur trop sages. Pourtant, chaque fois que je fermais les yeux, j’entendais le ressac de l’océan et je humais l’odeur iodée du large. Un rêve d’enfant, enfoui sous des tonnes de bilans financiers…
Ce mardi-là, le ciel parisien était menaçant et lourd lorsque je sortis du bureau. Mes yeux se posèrent sur un petit rectangle de papier, coincé dans une grille d’égout : un ticket de loterie abandonné. Par pure distraction, je le ramassai et le glissai dans ma poche avant que les premières gouttes ne tombent.
Le soir même, installée dans mon studio de vingt mètres carrés, j’allumai la télévision pour le tirage officiel. Lorsque les numéros s’affichèrent un à un à l’écran, mon cœur s’arrêta net. Je vérifiai une fois, dix fois, cent fois. Mes mains se mirent à trembler. Le ticket anonyme détenait la combinaison gagnante. Vingt millions d’euros !
Je ne remis plus jamais les pieds au cabinet. Le lendemain, j’envoyai ma démission par lettre recommandée, savourant chaque mot inscrit sur le papier. Ma nouvelle vie commençait, et elle aurait le goût du sel…
En trois mois d’une course effrénée, je troquai mes jupes de tailleur contre le grand air. Je passai mon permis hauturier en un temps record, investis une partie de ma fortune dans un magnifique monocoque de douze mètres et larguai les amarres depuis le port de Brest, portée par ce besoin viscéral de fuir la terre ferme. Je naviguais au hasard, guidée par le seul plaisir de voir l’horizon s’étendre à l’infini.
Le septième jour, en plein océan Atlantique, la houle se fit plus lourde. C’est là que j’aperçus un homme cramponné à une simple planche de teck, vestige d’un naufrage. Je manœuvrai avec précision, lui lançai une bouée de sauvetage et l’aidai à se hisser à bord, épuisé mais vivant. Malgré ses traits tirés et sa barbe de plusieurs jours, son charisme était indéniable. Ses yeux d’un bleu scandinave croisèrent les miens alors que je l’enveloppais d’une couverture en laine. Il s’appelait Christian.
Réfugiés dans l’étroite cabine pour échapper aux morsures du vent, le temps suspendit son vol. À mesure que je soignais ses engelures, mes mains tremblaient légèrement au contact de sa peau chaude. Christian ne me quitta pas des yeux, un léger rictus reconnaissant adoucissant ses traits fatigués lorsqu’il me demande mon prénom. En entendant « Clara », il sourit. Le silence de la mer laissa place à un trouble brûlant, exacerbé par la promiscuité de notre abri de bois. Plus tard, blottis l’un contre l’autre sous les étoiles pour veiller sur le cap, nos visages se rapprochèrent. Ses lèvres capturèrent les miennes dans un baiser sauvage, impérieux. Ce fut au matin, alors que l’aube pointait, qu’il me révéla sa véritable identité : il était le prince héritier de Norvège, rescapé du naufrage de son trimaran. Loin des protocoles et du monde, notre idylle allait devenir un amour fou et sincère.
Aujourd’hui, la grisaille parisienne est bien oubliée. J’ai repris le large au bras de mon prince, désormais prête à savourer chaque instant de cette vraie vie, loin de l’artifice des royaumes…