Mon neveu Tom et moi marchions dans le centre commercial de la ville. Comme il y avait du monde ! En même temps, quelle drôle d’idée de vouloir faire des courses dans un centre commercial, un samedide décembre.
- Tonton, on peut aller à la librairie ?
- Désolé, bonhomme. Il est grand temps de rentrer. On reviendra une prochaine fois, c’est promis.
Nous nous dirigions vers la sortie... quand je le vis. Tom le remarqua, également.
- Oh ! C’est Saint-Nicolas ! Tonton, s’il te plaît, on peut aller le voir ? J’aimerais lui commander mes cadeaux.
- Désolé, nous devons rentrer.
- Mais...
- ON FOUT LE CAMP !
Tout le monde nous regardait. Je commençai à trembler.
- Allez, on s’en va...
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Cela faisait déjà cinq minutes que je roulais. Il régnait un lourd silence dans la voiture. Je jettai un regard à ma droite, Tom était plus que déçu.
- Je suis vraiment désolé, bonhomme. Il... Il ne m’a jamais apporté ce que je désirais le plus au monde.
Tom ne dit rien. Je me reconcentrais sur la route.
- On lui écrira. me dit mon neveu.
Un grand sourire se dessina sur mon visage.
- Ça marche !
Tom sourit à son tour. Nous étions denouveau ensemble.
Maintenant que vous savez qui a écrit les textes du concours n°3... Faut voter ! Tant pis... En votre âme et conscience... Quel texte remporte vos suffrages ? Vous avez jusqu'à ce soir !!! Résultats à 20h !
Quel meilleur sujet que les allées de Bazarland pour exercer une plume trempée dans le vitriol ? Et même si, comme l’a laissé supposer monsieur Audiard (que je remercie), la substance corrosive semble parfois diffuser des senteurs de pomme, on ne peut parler de cette grande foire brinquebalante sans que plane un fumet plus proche du guano que du savoureux fruit. En effet, les plus beaux cas de crétins malfaisants s’y agitent, petits chefs incontournables régnant sur certains manèges et autres grands huit aux dépens de péquins qui croient encore ce que promettent ceux-là. Ainsi fonctionnent les allées et tant pis pour ceux qui voient arriver l’iceberg, ce Titanic ne changera pas de cap !
D’autant moins depuis le retour en fanfare et trompette d’un carambouilleur de première à la tête de l’allée 51. Avec lui, les artiches sont rois et si Bazarland prend l’eau, ce messie autoproclamé colmate les brèches au vilebrequin. Vu depuis les baraques à smoutebolle, qui jusque là échangeaient courtoisement avec lui, ce marchand de tapis ressemble de plus en plus à ceux qui osent tout (et que vous aurez certainement reconnus).
Oh oui, il ose ! car si jusqu’à présent seules les maisons hantées s’arrogeaient le droit d’utiliser le liberticide contre d’imaginaires vermines (les minus habens à leur tête n’étant pourtant que les seuls nuisibles à l’horizon), notre cador semble tout à coup trouver admirables les méthodes appliquées avec zèle par ces princes de l’horreur, que sa propre allée qualifiait encore il n’y a pas si longtemps de voyous.
Il faut dire que dans son Versailles du capharnaüm, tout est fait pour favoriser ses pareils et rien que ses pareils, même les mascottes farcies à la schnouf. Bien sûr, quand ses propres avoirs semblent issus de dimensions propres à la prestidigitation comptable, on ne demande pas à l’âne qui moule des pièces d’or d’où sort son grisbi ! Pas plus qu’on ne l’empêche de malmener quelques péquins, au contraire, après tout, il faut bien occuper les cornichons si l’on ne veut pas finir au fond du bocal, surtout quand on doit encore éblouir ceux qui le jour où les andouilles pondront, n’auront pas fini de caqueter.
Et puis, à la tête de son propre bizness, il y a l’apache. Le nostalgique de l’allée 17. Le manitou du grand huit. Le mensonge est son credo et la manipulation sa religion. Peu à y être entré sont encore là pour en attester, mais sa petite boutique des horreurs embaume plus le laurier-rose et la cigüe que le thym et la verveine. Sur l’échelle de la malfaisance, il a atteint les derniers barreaux.
Dans ce parc où la stupidité reste le thème principal, bien d’autres rondelles à fondement y font tourner leurs manèges, mais les nommer tous serait, à leur image, fastidieux et inutile. Confondant grandeur et nombrilisme, ces spleenétiques de la pétaudière aiment jouer aux caïds pendant que, dans les allées transformées en bar à boue, l’eau monte inexorablement. Inutile de vous dire que les réparations devront attendre, car si ces gaspards endimanchés s’échangent volontiers des tuyaux, il ne faudrait pas les prendre pour des plombiers ou autres canards sauvages.
Peut-être un jour, parmi les péquins, en restera-t-il pour sauver ce qui pourra l’être ? En attendant…
Mes nom et prénom se sont certainement éjectés de votre champ visuel. Il en est tout autre pour moi. La famille de Clerbois et toute sa clique sont encore bien vivantes dans ma mémoire. Souvenirs d'enfance, senteurs printanières, des cris d’enfants qui s’amusent et gambadent dans les sous-bois. Lors des grandes vacances d’été, vous jouiez en toute innocence à cache-cache ou à colin-maillard entre les dépendances du majestueux château de Clerbois avec la horde de vos petits camarades, tous issus du même milieu que vous. C'étaient les belles années de l'empire de Clerbois. Vos parents et grands-parents recevaient tout le gratin du monde politique et même la crème de la crème du Gotha se déplaçait jusqu’aux si chaleureux salons de ce petit Versailles. Je n’en croyais pas mes yeux, c’était à chaque fois une enfilade de futures têtes couronnées ou déjà couronnées. À l'époque, j'avais huit ou neuf ans, tout comme vous. Rassurez-vous, ce n'est pas d'un viol dans les caves du château entre deux champagnes millésimés, des Rothschild bien sûr, dont je veux parler ici. Non. En ces temps-là, le temps de l’insouciance donc, j'étais si menue que personne ne prêtait attention à ma présence. Et j'étais si calme, si insignifiante, si transparente. Cependant j'avais des oreilles pour entendre et aussi des yeux pour épier. Quel dommage que les GSM n'existaient pas encore à cette époque, j’aurais photographié, filmé, enregistré à gogo toutes ces scènes succulentes. Mon père lui aussi était un personnage quasi transparent. Achille, le brave jardinier tellement attentif à la floraison des arbustes de la propriété. Et cet Achille dont vous avez certainement oublié l'existence depuis tout ce temps en plus de ses oreilles pour entendre et ses yeux pour voir avaient, pour écrire, un crayon entre les doigts. Eh oui ! Rien ne lui a échappé. Les noms de vos illustres invités, les heures et dates de leurs arrivées ainsi que celles de leur départ. Excitante lecture que celle de ces petits carnets aux historiettes si précises, les après-midi froides et pluvieuses, dans mon minable et humide appart de la banlieue bruxelloise, tout en rêvassant à une terrasse ensoleillée quelque part au centre de cette station balnéaire, knokke. Vous connaissez cette ville, knokke, n'est-ce pas?
Revenons à cette lecture exaltante, des rebondissements à chaque page. On pourrait en faire une série sur Netflix, pourquoi pas ? Car il ne manque aucun ingrédient pour obtenir un succès monstre (j’insiste sur cet adjectif), croyez-moi. Du sexe ? Saviez-vous que des de Clerbois vous ne portez que le nom ? Mais ne paniquez pas, le sang qui coule dans vos veines est celui d’un nom bien plus prestigieux. Vous pourriez même vous imaginer portant fièrement sur la tête une couronne flamboyante, ornée de précieux joyaux. Des magouilles de fric ? Alors là, on parle de montagnes de tunes, ça oui. Vous souvenez-vous de ces incendies qui ont ravagé les communes de bip bip ? Et les infrastructures hôtelières érigées quelques années plus tard, une coïncidence pensez-vous ? Vraiment ? Des trafic d’armes ? Aussi ! Des trafic d’enfants ? Oui, et pour ces tristes affaires-là, les éclaboussures surgiront bientôt et je ne serai pas à l’origine de ces divulgations salaces. Ces caves qui restaient pour nous de profonds mystères, caves dont les clés étaient introuvables et nous voulions à tout prix délivrer ces pauvres « fantômes » qui s’égosillaient … Des meurtres ? C’est à tomber à la renverse, je n’en reviens pas de tous ces assassinats commis aux quatre coins de la planète et commandités depuis cette magnifique bâtisse du dix-huitième siècle qui était celle de votre enfance, de notre enfance cher Patrice de Clerbois. Je continue ? Vous êtes toujours vivant ? Vous pensiez que vos ancêtres avaient accumulé vos milliards de dollars à la sueur de leur front ? Non mais quoi, vous rigolez ? Asseyez-vous cher monsieur de Clerbois, vous suez et vos membres inférieurs vous lâchent. Les magouilles, vous les soupçonniez. Mais là, avouez, vous avez zappé des épisodes. Tout cela est détaillé dans les dizaines de carnets que mon père, Achille, votre fidèle jardinier, a précieusement mis de côté. Et voilà, le jour est venu, je suis prête. À présent, je suis une grande fille. Trop pauvre, hélas. Et vous, vous êtes devenu un grand garçon. Richissime. Vous comprenez ? Réfléchissez. Bientôt, je reviendrai vers vous. Nous devons discuter, vous et moi.
- Merci encore pour toute la confiance que tu mets en moi et dans mon travail d’écriture !
- Un travail ? On voit bien que c’est pas toi qui nettoies les chiottes au supermarché ! Toi, assis devant ton ordinateur, toute la soirée, sans desserrer les dents, me laissant seule devant la télé…
- La télé et tes émissions insipides !
- Bon, et ça se passe comment, après ?
- On va en éliminer sept. Nous resterons à huit pour la deuxième sélection puis quatre pour la troisième et puis j’aurai le Prix. Ah j’en rêve depuis tant d’années !
- T’aurais pas plutôt pu postuler pour le Prix Nobel de Littérature. Il parait que le gagnant empoche la modique somme de 900 000 euros, mais bon, monsieur fait dans la petite pointure…
- Tu m’énerves à la fin ! Tu verras quand j’aurai le Prix et que tout le monde s’arrachera mon roman, tu changeras ton répertoire !
- Et il parle de quoi, ton merveilleux extraordinaire roman qui va nous rapporter dix euros ?
- D’une femme qui emmerde son mari à longueur de journée ! Salut ! Je vais me coucher…
Mademoiselle Gudula von Eiffel descend la rue de son pas ample, sans jamais glisser sur les gros pavés, évitant d’instinct ceux qui se sont inclinés, ceux qui veulent s’échapper. Ses pieds agiles, bien serrés dans des chaussures à lacets, confortables et hideuses, suivent sans faiblir toutes les irrégularités. Sa jupe grise bat ses mollets maigres gainés de coton anthracite. Elle s’arrête devant la vitrine de Le Pétrin d’antan, la boulangerie-pâtisserie qui attire même les gens de la grande ville voisine, des bobos au parler pointu qui aiment tant la vie simple et les produits du terroir, les gens authentiques déconnectés des horreurs du monde. Elle prendra la croustade d’abricots, c’est ça !
Elle entre, souriant à Marie-France, toute prise par l’emballage d’une tarte noisettes-rhubarbes sans gluten pour une dame en tenue de dame à la campagne, le tout ultra-griffé et parfaitement repassé, les lèvres turgescentes comme un doughnut qui aurait trop levé. Elle lance un regard tout d’abord indifférent à Gudula, puis à la fois séduit et amusé. On trouve des gens si bizarres encore à la campagne de nos jours, à un jet de pierre de la civilisation, hi hi hi ! On dirait la Baronne Trapp, hi hi hi ! Mademoiselle, pouvez-vous mieux faire gonfler le ruban, voire en ajouter un d’une autre couleur et les mélanger pour faire joli ? Sans vouloir vous déranger bien entendu… Retour à l’observation de Gudula : mais d’où sort-elle, celle-là ? On n’est quand même pas au Bagdad Café, hi hi hi ! Son chapeau, c’est d’un ri-di-cule ! Quand je vais la décrire à Marie-Alvine et Philippa sur le roof top de Gontrand, on aura encore mal partout de rire ! Soit dit en passant, je dois faire attention à mes lèvres et apprendre à rire sous cape… Mademoiselle, quel désastre, le jus a coulé dans l’angle de la boîte, vous pouvez m’en mettre une autre ? Je ne veux pas vous ennuyer, mais je l’apporte à des gens très exigeants, et… Merci, vous êtres vraiment très aimable, quelle différence avec la ville, vous n’avez pas idée de la vie paradisiaque que vous savourez ici… Mais vraiment, d’où sort-elle ? Ce chapeau avec la touffe de poils de sangliers, la plume de faisan et je ne sais trop quoi d’autre comme plumettes, dans ce petit cabochon d’argent… et le chemisier blanc plissoté, oh ciel quand je vais leur raconter ça…
Gudula attend, droite comme un piquet de barrière. Elle ne les connait que trop bien, ces bobos-ethnologues au jugement bienveillant. Tout le village les connaît. Comme tout le village la connaît : eh oui, elle y est restée à la fin de ses vacances en camp de jeunesse cinquante ans plus tôt, étant tombée amoureuse du petit Léon et des montagnes. A la mort du petit Léon, écrasé en bicyclette par un citadin qui ne s’était pas arrêté, elle était restée. Une fois par an elle retournait dans sa famille et en revenait avec chapeaux, bas, jupes et chemisiers, loden et énergie. Et tout le monde l’aimait, la gentille petite Allemande du petit Léon. Qui n’aurait pas fait de mal à une mouche. Elle cultivait légumes et quelques fruits et, avec une rente de sa famille, vivait sans privations ni luxe.
Elle observe la dame à la campagne, sa casquette de baseball au logo chic, son sac à dos à garnitures de cuir d’autruche, son pantalon training blanc ostensiblement griffé… Avec un clin d’œil à Marie-France, elle détache le cabochon et les plumes du ruban de son chapeau, et libère la plume de faisan dont la tige est en métal. Elle dévisse légèrement l’embout, et puis, dans un geste d’habituée, fait jaillir des gouttes minuscules de son vitriol maison, hop hop hop sur le sac, le haut de la casquette, et l’arrière du training. Puis remet tout en place dans le chapeau, les joues roses d’un amusement croissant. Marie-France aussi a un petit gloussement qui conforte la dame à la campagne dans l’idée qu’ils sont tous un peu givrés, là. Elle franchit la porte, célébrée par la clochette au son pur, et déjà un peu de fumée l’entourant dans la fraicheur du matin, un matin à la campagne…
Johan faisait partie du comité de lecture des éditions Du Silence. Il recevait, ce jour-là, Sébastien, un conteur qui animait à l'occasion des soirées dans un café littéraire et présentait régulièrement des spectacles dans des écoles.
Sébastien avait écrit des contes et espérait pouvoir vendre des recueils à la suite de ses différentes prestations, ce qui n'aurait bien entendu pas manqué d'intérêt sur le plan financier. Il comptait aussi laisser quelques livres dans les librairies les plus proches des écoles primaires de la ville et de la région ainsi que faire de la publicité pour son ouvrage auprès de syndicats d'enseignants.
Johan s'apprêtait à annoncer à Sébastien que le manuscrit était refusé. Exaspéré par un début de journée marqué par des embouteillages, Johan salua rapidement Sébastien et entra aussitôt dans le vif du sujet. "Inutile de vous cacher que le comité n'a franchement pas été séduit par votre travail. Vos contes commencent bien, mais la variété n'est pas votre fort ! Chaque fois ou presque c'est la même ritournelle "Il était une fois…" De nombreuses fois également, il y a cette formule "Lune, soleil, lune, soleil " qui marque l'évolution temporelle. Tout cela, c'est redondant, ça alourdit le texte, ça va ennuyer le pauvre lecteur. Franchement, vous ne semblez pas avoir beaucoup travaillé ce manuscrit que vous nous avez présenté. Que de maladresses, que de redites ! Ignorez-vous que les mots petit, grand, méchant, gentil, trembler, heureux,… ont des synonymes ? Je parle ici de répétitions de mots, mais il y a les répétitions de situations, de circonstances,… Ces répétitions-là ne sont pas mal non plus ! Un pauvre qui cherche à s'enrichir, un animal qui cherche à attirer la sympathie, un prince qui cherche l'amour, un gourmand qui cherche à voler de la nourriture dans une cuisine ! Pour être original, c'est original !"
Par moment, Johan haussait le ton, ricanait, utilisait une gestuelle qui témoignait de son irritation. "Zut, on a d'autres choses à faire que de lire de telles horreurs ! C'est mal présenté, la ponctuation est à revoir, comme la séparation en chapitres", finit-il par dire, avant de pousser un gros soupir.
Johan tendit un feuillet à Sébastien : "Tout ce que je viens vous expliquer est écrit là noir sur blanc. Vous pourrez le méditer. Allez courage. Quand la sauce ne veut pas prendre il est préférable d'abandonner."
Johan tendit le manuscrit à Sébastien qui l'accepta en soupirant quant à lui de désespoir.
Quelques jours plus tard, Sébastien découvrit que tout cela ou presque avait été commenté sur un forum littéraire où il avait proposé certains contes en lecture. Les piqûres de rappel ne lui manqueraient donc pas.
Il était une fois, dans un royaume fort lointain, une princesse bête comme ses pieds. Du moins était-ce son avis car, pensait-elle, si elle avait été savante peut-être ne se serait-elle pas perdue en explorant le château familial, peut-être ne se serait-elle pas piqué le doigt sur un machin pointu et peut-être, enfin, ne serait-elle pas bêtement couchée sur son lit dans sa robe de soie, les cheveux élégamment disposés sur un coussin de dentelle, le teint pâle et la bouche en cul de poule, tandis qu’elle était plongée dans un profond ennui.
Bien sûr, la sorcière avait sa part de responsabilité dans l’affaire. Pourtant, lorsqu’elle était enfant, la petite vieille s’était montré gentille avec elle, lui apprenant des choses amusantes, bien qu’inutiles d’après certains, comme son alphabet, ou lui offrant des cadeaux, dont un livre ! Depuis son lit, la jeune fille dut convenir que la décision de son père de chasser cette petite vieille du royaume n’avait pas été des plus judicieuses, d’autant plus qu’elle n’avait pas très bien compris pourquoi ces deux-là s’étaient disputés…
Levant les yeux au ciel, elle songea à ses débuts dans son rôle de semi-gisant et à ses premières inquiétudes, celles qui avaient conduit à cette première question : à quoi ressemblerait le prince qui viendrait la délivrer d’un baiser ? Quelques temps plus tard, cette pensée avait déjà beaucoup perdu de son charme, d’autant plus que découvrir le nom du mignon petit oiseau qui chantait tous les matins sur le rebord de sa fenêtre, lui paraissait bien plus intéressant. Ce même pioupiou qui avait attiré son regard vers un rideau si long qu’il bouillonnait au sol, les ombres de ses plis suggérant un dragon. La petite vieille lui racontait souvent des histoires à propos du fabuleux animal et l’envie d’en découvrir de nouvelles la titillait fortement… tout comme obtenir des explications à ses pourquoi ceci et pourquoi cela, induits par son inactivité forcée.
Devant ce besoin de savoir, et excédée par ce prince inutile qui n’en finissait plus de se faire attendre, elle émit un jour le souhait d’obtenir des réponses à ses nombreuses questions. Sitôt la pensée formulée, apparut un double spectral de la petite demoiselle, qui s’en alla parcourir, tel un fantôme, les couloirs d’un château encombré par ses habitants, ankylosés dans une minérale torpeur.
Sans hésiter le dopplegänger flotta jusqu’à la bibliothèque royale. L’endroit ne lui était pas inconnu puisque son double physique y était déjà venu ; une fois ; il y a longtemps. Quand son royal papounet, invité à découvrir les nouvelles acquisitions du bibliothécaire en chef, avait refusé de l’emmener et qu’elle s’y était faufilée en douce. La punition qui avait suivi, bien que sévère, n’avait pu éclipser l’intérêt qu’avait éveillé cette visite éclair.
La princesse spectrale se laissa dériver le long des étagères poussiéreuses, lorgnant les livres jusqu’à en trouver un recelant des noms d’oiseaux. Elle voulait connaître le nom de son petit piaf mélomane et ce n’était pas des considérations, somme toute triviales, comme son manque de pratique en matière de lecture, qui allaient la distraire de sa soif de connaissances. Elle avait le temps d’apprendre et elle le prendrait !
Si les débuts furent un peu ardus, rapidement, sa lecture devint fluide et si elle ne comprit pas toujours tout ce qu’elle lisait, elle en saisit, malgré tout, l’essentiel. Au fil du temps, de ses lectures et de ses progrès, elle découvrit que le monde était bien plus vaste que la salle du trône et que ses pieds, finalement, étaient moins bêtes qu’ils n’en avaient l’air. Enfin, un matin, le double disparut. Aussitôt, emplie de toute la sagesse du royaume, la princesse s’éveilla, annulant par là même le sortilège qui engourdissait le château.
La vie reprit, bien plus intéressante n’en déplaise à papounet.
Puis, un jour, survint enfin le prince qui, non content d’arriver en retard, décréta que contrairement à sa tournure, l’esprit de la belle ne lui plaisait guère. Fort amusée, la demoiselle reconduisit le déçu vers la sortie et s’en alla prendre le thé chez sa vieille amie la sorcière.
Il était un foin (ceci est un conte écologique donc ça commence par il était un foin) dans une contrée proche de la forêt bip bip (le nom de cette forêt est encore un secret en ce début d’histoire) une poignée d’humanoïdes ressemblant comme deux gouttes d’eau à des playmobils. Cependant, ce n’étaient pas des playmobils. À cause des deux gouttes d’eau tout d’abord et ensuite parce que ces créatures auraient intégré ce qu’on appelle une conscience. Mais oui, mais oui .., tout arrive dans les contes, surtout les écologiques. Toute la journée, ces Youplaboums (désolée, je n’ai trouvé que ce mot prospère et chevaleresque pour nommer mes créatures) rigolaient comme des baleines et se marraient pour un rien (mais alors là, vraiment un rien) lorsqu’ils divaguaient (pour éviter le verbe vaquer qui m’emmerde depuis toujours) à la chasse aux pipallons, à la pêche aux druides et à la cueillette aux pichamgrognons. J’arrête les parenthèses, ça m’emmerde aussi. Les Youplaboums se cracottaient parfois entre eux car ils étaient contregenrés et nonbinarisés, une chance de plus pour eux. Tout baignait gravos jusqu’au jour où un Youplaboum se ballotant dans la forêt bip bip écarquilla ses ouilles et resta biche baille. Là, à quelques mitres de lui, des pichamgrognons hurlaient de crève-cœur. Kwè ? demanda le Youplaboum ? On nous arrache nos arbres ! mycosirent les pichamgrognons, tous pour un et un pour tous, en chœur donc. Et kwè ? poursuivit le Youplaboum qui voulait ramener sa quête à toute berzingue (cette expression me plie en deux). Oui, je suis une menteuse, j’ai redessiné une parenthèse. Alors le plus chapeauté des pichamgrognons expliquationna en sifflotant ces trémolos : « Les zigues du castel d’à côté se la pètent, ils déracinent nos arbres et les transportent dans les souterrains du castel. Ceci est la districte vérité ! » Et kwè ? s’enkysta de nouveau le Youplaboum. Le plus chapeauté des pichamgrognons aligna ces mots : « Alors harnachés de nos herbes folles nous les avons épitationné pendant des plombes. Ces zigues décorçaient nos arbres, émulsionnaient les morceaux, leur foutaient des torgnoles jusqu’à ce qu’ils se transforment en lamelles gluantes et dégueulasses. Ensuite le Saignant du castel passe-murailla et magitionna les lamelles. Il se cloisonna et puis turlucotta ses zigues. Alors là, depuis une touraille du castel, il tripota les lamelles d’avant en arrière. Et carabistouilla, carabistouilla, carabistouilla pendant des messes. Le Saignant du castel appella ça lire » Lire ? requiema le Youplaboum abasourdi par toutes ces croquignoleries. Et ses lamelles, le Saignant appella ça des livres. Livres ? requiema double le Youplaboum rerabasourdi. Massacrationner nos arbres, tout ça pour lire ! Et lire … c’est kwè, lire ? Lire !
Le Youplaboum suça son pouce et cogita au plus haut de son maximum. Il culbuta jusqu’aux autres Youplaboums et ribouldingua tout ça. Kidnappons le Saignant du castel ! éjecta un Youplaboum récalcitré. Émulsionner nos écorces, c’est pompeux ! éjacula un autre. Basta ! s’éveilla le plus minus des Youplaboums. Dans deux cent trente-deux demi-lunes, il y aura, au turban d’une enfilade, des écrans désoleillés avec des lettres dessus éparpillées dans tous les sens. Cela s’appellera des mots, des phrases, et puis des histoires. Et abracadabran, les livres numér-riques magiqueront. Non ! s’esclaffouillirent les Youplaboums. Ben si ! souligna le plus minus d’entre eux. Alors, surgissa-t-il, épions nos arbres, cela vitessera plus vite l’arrivée du numér-rique et ces soi-disant écrans d’enfumés. Et, d’ici là-bas, apprenons l’alpha-bêta entre les cueillettes de pichamgrognons et les chasses aux pipallons ! Réveillationnez-vous les Youplaboums, et levez-vous debout pour narrationner cette historiette à roupiller couché !
Depuis ce jour-là, les Youplaboums se transformèrent en créatures genrées et binarisées.
Et le nom de cette forêt bip bip ? demanderons les plus attentifs d’entre fous. Alors là, faudra attendre la fin de cette histoire, réponds-je. Gloups.