Acte 2 Texte 6

Publié le par christine brunet /aloys

L’appel du large 

 

Elle rêvait de devenir Tarzanette, une jolie fillette à la frange sombre et vêtue d’une seyante robe admirablement taillée dans une peau de léopard – pas tué, non… mort de sa belle mort et trouvé là sous une large feuille jouxtant une fleur rare -, dont le poil luisant frémirait sous le soleil. Souple et si gracieuse que tous les hôtes de la jungle en seraient littéralement babas, elle se serait balancée sur des lianes tissées de fleurs, souriant à Cheetah et quelque majestueux roi lui restituant son éclatant sourire sous un chapeau perlé et hérissé d’une crinière imposante, les dents blanches tranchant avec bonhommie sur sa belle peau noire. Elle serait restée à jamais la petite Tarzanette, n’ayant qu’à jouer, aimer, câliner et se faire bercer comme une enfant. Elle se perdrait avec Gédéon en Afrique entre les pages de Benjamin Rabier, et dégusterait une banane ou autre délice trempée dans un œuf d’autruche pour son petit déjeuner.

Mais elle grandit, la petite, et ne put freiner ni la nature ni la vie. Finie la frange, et la robe de léopard devint trop petite. Gédéon fut remplacé par l’exaltante Auberge de la Jamaïque et les rêves se sont adaptés. Vivre loin, au large, au loin, dans une autre langue, avoir les bras bronzés et porter de jolies robes légères, dire adieu au col Claudine et les socquettes. Où la porterait son destin, ce destin qu’elle était si désireuse d’embrasser ?

C’est alors qu’elle rencontra son prince venu  d’ailleurs, le beau Jacquie né en Uruguay qui plaçait quelques mots d’espagnol ici et là dans la conversation, lui faisait imaginer le goût du dulce de leche, le bruit des vagues sur le paquebot, et jurait, oui, que jamais il ne resterait « ici », il devait retourner là, revoir la pampa, les Indios, et son ami Carlito. En l’épousant elle entendait déjà les mariachis et sentait l’arôme de l’asado.

Il est reparti à l’aventure, mais l’a laissée sur la rive. Oh, rien d’autre que la vie, les amours qui n’ont pas d’entente, et elle s’est contentée de vivre dans la maison de Jacquie, avec tous les souvenirs de cette vie lointaine qu’elle n’avait pas partagée. Elle a alors pris le large en chérissant ses objets souvenirs à lui : ça, c’était la calebasse à maté de ses parents ; ça c’est le drapeau de l’Urugay, et la plaque du consulat ; ça c’est la chope à bière d’Argentine ; ça c’est un mérinos en bronze offert à mes beaux-parents quand ils ont quitté l’Urugay ; ça, c’est un petit panier fait avec la carapace d’un pangolin ; ça ce sont les 78 tours brésiliens, ne les casse pas ! On les écoutait souvent, ces disques brésiliens qui faisait ay ay ay ay !

Elle a pris le large sans bouger, elle n’a plus jamais vraiment vécu « ici », et à chacun de mes départs, je savais qu’elle était triste et inquiète de me voir partir mais ravie : j’ajoutais un peu d’air du large à son histoire.

 

Publié dans concours

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