Concours 2, Texte 4

Publié le par christine brunet /aloys

La Reine et ses petits soucis                                      

 

 J’émerge. Je suis seule, enfermée dans cette cellule chaude et douce. Depuis hier, mais hier, c’est quoi, je commence à comprendre que j’ai des sens. Rose, des reflets rose, des lueurs orange. Des sons au loin, un brouhaha continu qui s’arrête l’obscurité venue. Je n’aime pas le silence de la nuit. Je suis seule, abandonnée ? A l’aube, les bourdonnements reprennent. Mes mères sont absorbées dans leur tâche, elles me gavent sans relâche, acharnées dans une course à la survie.  Est-ce ainsi que je suis Reine ? Je ne sais si je suis aimée pour cela. Je mange, j’engloutis cette substance fluide et sucrée. Je m’empiffre et voilà que je deviens grosse. Je vois s’allonger des ailes fines et transparentes, des pattes fermes et agiles, les couleurs, les sons, les odeurs m’enveloppent maintenant avec précision.

Pof, ce matin je suis sortie de mon cocon. Naissance. Quand j’ai débarqué, des milliers d’yeux étaient braqués sur moi. Effrayée, j’aurais voulu des souffles chauds et aimants. Je ne discernais pas les bouches. Y en avait-il seulement pour me parler, me murmurer juste quelques mots tendres ? J’ai eu envie de pleurer et retourner me nicher dans mes illusions. Examinée, évaluée, étais-je bien conforme ? A la hauteur de leur gavage forcené ? Alors j’ai compris la mission : garder ces milliers d’êtres en vie, les rassurer sur ma force vitale.

Pleine de la toute-puissance de mon nouveau corps, je me suis levée pour traverser cet océan d’yeux et sortir de la ruche. Mais au premier geste la masse a grondé, la tempête s’est levée, des vagues de panique ont produit une frénésie de bourdonnements. Je suis restée figée, face à ce mur de mères agitées. J’étais coincée dans un rang, celui d’une star mille fois photographiée. Alors j’ai attendu la nuit de pleine lune. C’était l’été, elles dormaient toutes, même les gardiennes de l’entrée. Leur bourdonnement avait fait place à un ronflement collectif, doux et continu. J’ai marché lentement, sur la pointe de mes pattes, jusqu’à la sortie.

Ce fut merveilleux. Était-ce la réalisation d’un rêve ? Le ciel, la voûte, les étoiles, la lune pleine et tranquille au-dessus des étangs. L’air était suave, mon âme a frémi. Une musique intérieure et délicieuse a coulé en moi, des ondes de chaleur. Je pense que c’est à ce moment-là que je suis devenue amoureuse. Amoureuse de qui, de quoi ? Peu importe, j’étais amoureuse. Belle et dénudée, je me suis hissée au sommet de la ruche. C’est alors que j’ai capté au loin le vrombissement discret d’un quadrimoteur. Un bourdon se rapprochait, il y avait comme une promesse d’amour au cœur de cette nuit mystérieuse.

Depuis deux semaines je n’ai plus le temps de rien, j’ai la diarrhée des mômes. Ça n’arrête pas, je deviens folle. Hier j’ai eu une crise terrible. J’ai enfoncé mon dard dans l’humain qui passe régulièrement ramasser le miel. J’ai piqué son fils, le chien, je me suis cognée contre les parois de la ruche. Toute la communauté a pris peur. Je ponds à la vitesse d’une mitraillette, je vomis les œufs, 2000 par jour. Que ne suis-je constipée ! Je suis un record toutes catégories et bien la seule espèce sur cette terre condamnée à cette ponte monstrueuse.

Bientôt j’irai pleurer face à la lune en souvenir de mon amoureux. Séduite par le bourdon nocturne, j’ai écouté son approche discrète, me suis laissé ensorceler avec délice et je me suis envolée. Toute la nuit nous avons dansé, nous nous sommes enivrés l’un de l’autre. Nous avons échangé des promesses. J’ai su plus tard que mon amour l’a tué. Chaque soir de pleine lune, je vais au sommet de la ruche et chuchote des mots douloureux. Par-dessous le toit j’entends « mes » abeilles ronfler. Au moins elles font leur nuit, jamais eu de problème avec ça.  

Depuis toujours je suis dans le remord. Mes origines, elles me l’ont raconté et rappelé plusieurs fois, ces petites abeilles-robots sans compassion.  Comment pourrais-je l’oublier ? Je suis coupable. A ma naissance, les autres sont mortes pour me laisser passer. J’étais la plus forte. Naître est-il un crime ? La moindre petite herbe est dans l’instinct de survie. J’ai été contrainte de tuer pour naître et je suis révoltée contre ce maudit Grand Créateur qui se cache bien pour cette occasion. Reine des abeilles ? Une entourloupe. Cette ruche, un lieu confiné pour le crime, l’esclavage et le drame d’amour. Du pur Shakespeare.

Une éternité plus tard, j’ai enfin pris la fuite et réalisé mon rêve fou. Dans ma vie suivante me voilà éléphante, Reine de la savane africaine. 22 mois de grossesse pour mon petit, son père est à mes côtés.

Publié dans concours

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J
Voici une histoire bien originale ! :)
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