Carine-laure Desguin nous propose une nouvelle : "Il n'est jamais trop tard"
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Il n’est jamais trop tard
Brandon Glowski n’est pas dupe. S’il parle de ce courrier anonyme à son boss, le commissaire Marc Eggermont, celui-ci lui rira au nez :
- Alors Glowski, ce courrier n’est pas sérieux, secouez-vous ! Une vioque a clampsé voici dix mois dans un EHPAD de merde, vous recevez un courrier anonyme, la vioque aurait été assassinée par la directrice et vous, Glowski, vous foncez ! Mon pauvre vieux, ça pue une vengeance entre nanas ce truc-là !
Et malgré tout, l’inspecteur Glowski démarre l’enquête. Trente-cinq ans qu’il épluche des dossiers et qu’il mène des enquêtes. Le flair, il l’a en lui. Ce courrier anonyme, il ressent au plus profond de lui-même que ce n’est pas une embrouille. Glowski approche à grands pas de la pension. Alors les vieux, faut pas les toucher. Ils ont déjà morflé un max lors de cette foutue pandémie, les pauvres.
Dès le lendemain matin, il se rend seul dans l’EHPAD concerné, « La route fleurie ». Il a peu d’éléments : le nom de la supposée victime, le nom de la personne incriminée. S’il foire le truc … il n’ose même pas envisager ce scénario.
À l’accueil de « La route fleurie », la secrétaire demande à Brandon Glowski de patienter quelques instants, la directrice madame Diane Ninzoli arrive dans quelques minutes. Il en profite pour jeter un regard circulaire sur ce hall d’entrée. Une dizaine de fauteuils, une TV grand écran suspendue au mur, des rayonnages de livres, un distributeur de boissons. Soudain, une voix féminine l’interpelle sur un ton déterminé :
- Monsieur Glowski ? Mon bureau est juste là, deuxième porte à votre droite.
- Merci de m’accorder quelques instants, madame Ninzoli.
- C’est pour une inscription ? demande Diane Ninzoli.
- Pas vraiment, non. Il s’agit de madame Claire Dutilleux. Vous vous souvenez ?
- Claire Dutilleux ? Cette dame est décédée voici …
- Dix mois. Je suis inspecteur de police. Nous ouvrons le dossier au sujet du décès supposé suspect de madame Dutilleux. Suite à une plainte anonyme.
- Une plainte anonyme ? répète Diane Ninzoli, abasourdie. Madame Dutilleux a été retrouvée morte en fin de soirée, le médecin n’a rien trouvé de suspect. C’était un décès inopiné. Aucun membre du personnel n’avait relevé au cours de la journée un symptôme particulier. Il n’y a eu aucun manquement, continue Diane Ninzoli, tout en essayant de camoufler son émotion.
- Dans ce cas tout est parfait. Mon enquête sera vite bouclée. Pourriez-vous me signaler le nom de l’infirmière responsable du service ce soir-là ?
- Oui, bien sûr … C’était Delphine Sobry. Peu de temps plus tard elle a opté pour travailler de jour. À présent, elle est secrétaire et s’occupe aussi de l’accueil. Justement elle est de service.
- Je pourrais poser quelques questions à madame Sobry, des questions de routine, rassurez-vous.
- Je ne vois pas ce que madame Sobry pourrait apporter à votre enquête !
- Je l’ignore également. Je désire cependant écouter cette dame, insiste Glowski. En privé, continue-t-il, ironique.
Diane Ninzoli, l’air dépité, sort de son bureau et, arrivée à l’accueil signale à Delphine Sobry que l’inspecteur désire lui poser quelques questions.
- Et n’oubliez pas que ce n’est pas moi qui vais rester à l’accueil à votre place, ne faites pas traîner l’histoire. Madame Dutilleux ne ressuscitera pas ! Prenez le deck avec vous, vous pouvez et répondre aux questions de ce fouille-merde et répondre au téléphone en même temps, ce n’est pas interdit !
- Bien madame Ninzoli.
Delphine Sobry se rend dans le bureau de la directrice, là où l’attend Brandon Glowski déjà installé devant l’ordinateur.
- Madame Sobry bonjour, je vous en prie, dit Glowski en invitant Delphine Sobry à prendre place devant lui. Voilà, je vous explique. L’an dernier, vous étiez infirmière et un soir où vous étiez de service vous avez constaté le décès de madame Claire Dutilleux. Il se fait que j’ai reçu une lettre anonyme stipulant que ce décès était en fait un meurtre. Tout simplement, si j’ose dire. Je suis ici pour essayer de comprendre et, si possible, isoler une piste sérieuse. Cette lettre anonyme, j’y crois. À présent, je vous écoute.
Delphine Sobry reste silencieuse quelques secondes. Et soudain, elle lâche :
- La lettre anonyme, c’est moi. Je n’en pouvais plus de garder pour moi tout cela, c’était trop lourd.
- C’est clash, merci ! Mais je dois avoir des preuves, vous comprenez, tout cela est très grave, on parle ici d’un meurtre. Si vous voulez, notre premier entretien pourrait se dérouler en dehors de ces murs ?
- Merci, je préfère rester ici. C’est ici que je peux vous aider à trouver les premières preuves.
- Déterminée !
- J’aimais beaucoup madame Dutilleux. Cette dame ne méritait pas ça, vraiment pas.
- Eh bien dans ce cas, je vous écoute.
Delphine Sobry rassemble ses esprits, regarde en direction de l’ordinateur et puis débite sans aucune hésitation :
- La chambre de Madame Dutilleux se situait dans l’unité « les uns les autres ». C’est une unité fermée destinée aux résidents fugueurs, ou bien des résidents qui présentent de graves troubles cognitifs. Il n’y a que 12 résidents dans cette unité qui est je vous le répète strictement fermée. À partir de 20 heures, plus aucune visite n'est permise. C’était le vendredi 17 mai et j’étais de garde toute cette semaine-là. Madame Dutilleux était comme d’habitude, presqu’endormie lors de mon premier passage vers 20 heures 45. Mes collègues du soir n’avaient relevé aucune observation particulière. Et, vers minuit, lors de mon second passage, j’ai constaté le décès.
- C’est quand même habituel un décès inopiné dans une résidence pour personnes âgées, malades le plus souvent …
- Oui, mais j’ai de suite remarqué que la couverture était repliée et que le pantalon du pyjama était baissé et …
- Lors de son décès madame Dutilleux a peut-être ressenti des douleurs et elle aurait bougé …
- Lors de la toilette mortuaire j’ai constaté un peu de sang séché au niveau de l’abdomen et aussi un hématome. Cela m’a de suite paru suspect. Alors je me suis souvenue que la directrice était passée par ce service peu après 20 heures.
- C’était son habitude ?
- Non, justement. J’étais occupée dans une chambre voisine de celle de madame Dutilleux. Et je suis persuadée que la directrice sortait de sa chambre. Il m’a semblé entendre du bruit, comme un gémissement. Je vous le répète, c’est un service fermé. Pour ouvrir la porte, il faut badger et donc via l’ordinateur qui se trouve entre nous, on peut vérifier qui a badgé et quand …
- Dites, vous enquêtez à ma place …
- Oh mais promis c’est la dernière fois !
- Continuez …
- Donc, la directrice aurait injecté une dose létale d’un médicament par voie sous-cutanée, là où j’ai vu les gouttes de sang et l’hématome. Par exemple plusieurs ampoules de morphine …
- Ok mais les ampoules de morphine sont comptabilisées. Non ?
- Justement. À cette période il y a eu un stuut au sujet d’ampoules de morphine. Vous pouvez vérifier. La directrice aurait très bien pu subtiliser une ou deux boîtes de morphine car lors d’un décès, les boîtes non utilisées sont restituées à la pharmacie et le bac qui contient les médicaments se trouve dans le bureau de la directrice par sécurité …
- Magnifique !
- Madame Dutilleux n’avait aucune famille et après son décès, la directrice a dépensé des tunes et des tunes, elle faisait valser son pognon et s’en vantait à tout le monde. Vous avez vu la Porsche garée là devant ?
- Oui mais si madame Dutilleux n’avait pas de famille et était incapable de gérer, elle était sous administration provisoire et …
- J’ai tout vérifié dans le dossier. Son administrateur était un avocat du nom de Sébastien Ninzoli, le frère de notre chère directrice !
- Parfait ! L’ordinateur prouvera que madame Ninzoli a badgé deux fois ce soir-là, pour rentrer et sortir du service « les uns les autres ». Votre déposition sera enregistrée. Je vous dis merci et à très bientôt.
Carine-Laure Desguin