Concours 3 texte 6

Publié le par christine brunet /aloys

Equations à vapeur

 

Le laboratoire était vide, pourtant, les appareils étaient sous tension.  Des arcs électriques couraient entre les cuves de cuivre dans un grésillement entrecoupé des « zings ! » typiques d’une surcharge des flux.  Mais où était le docteur K ? Anabel ne quittait jamais son labo sans avoir sécurisé les charges.  Mes bottines claquant sur le parquet, je me dirigeai vers la console de commande, où je posai mon ombrelle.  Sur le panneau en acajou, cadrans et manettes étaient activés.   Les voyants clignotaient en un feu d’artifice de couleurs dont j’étudiai un instant les séquences.  Ce schéma ne ressemblait à aucun que je connaissais.  Impossible de réguler les flux sans connaître la partition.  À quel jeu jouait donc Anabel ? Et où était-elle passée ?

Je me hâtai vers le bureau attenant et ouvrit les doubles portes dont les vitraux fleuris vibraient affreusement, au risque de voler en éclats.  Toujours pas d’Anabel, bien que son ombrelle et son haut de forme blanc emplumé de noir soient présents.  Dans la pièce régnait un désordre inattendu.  Sur le bureau, au sol, des plans, des notes et nombres de schémas s’empilaient dans un effroyable fouillis.  La porte ouvrant sur la chaufferie était ouverte et je m’y précipitai.  Sur les trois chaudières à vapeur, les cadrans étaient au rouge.  Rapidement, je réduisis l’ouverture des compartiments à cristaux de chauffe.  Au pied d’une chaudière, j’aperçus une note de travail.  Intriguée, je la ramassai.  La note comportait cinq équations.  Anabel avait‑elle mis au point une nouvelle séquence ? Si oui, où était la dernière équation ? Soudain effrayée, je retournai dans le labo, observai le pentagone formé par les cuves et, tout en m’approchant de la console de commande, vis ce qui m’avait échappé la première fois : le cadran de démarrage à retardement avait été utilisé.  Rapidement, je retournai dans le bureau et fouillai frénétiquement parmi les schémas.  Chacun représentait les trente témoins lumineux de la console.  À côté de chaque rangée, une équation indiquait la séquence d’une partition ordonnatrice des flux entre les cuves.  Ces schémas, je les connaissais par cœur pour les avoir testés cent fois, mais jamais sur un être vivant ! Anabel avait‑elle perdu l’esprit ?  Je retournai une nouvelle fois dans le labo, à la recherche d’indices.  Plantée au milieu de la pièce, je regardai autour de moi.  La décoration bourgeoise début 19ème n’avait pas changé depuis la mort des parents d’Anabel, elle disparaissait seulement derrière celle vouée à la passion de leur fille : l’ingénierie.  Je laissai mon regard glisser sur les câbles, tubes et tuyaux envahissant le parquet, ainsi que sur les tableaux couverts de chiffres qui en occultaient d’autres, plus artistiques ceux-là.  L’un d’eux attira mon regard.  S’y étalaient les équations trouvées dans la chaufferie.  Je m’approchai.  Cette fois, la sixième équation étaient du nombre, du moins, sa dernière partie, la première étant en partie effacée.  Les rouages de mon esprit mathématique se mirent à tourner à plein régime.  Si les premières formules me permettaient de suivre le raisonnement du docteur K, la fin de l’équation six me donnait sa solution.  Je devais donc pouvoir la reconstituer.  Ceci fait, j’en extirpai les coordonnées géographiques associées.  Megapolis, quartier des affaires… La Meta‑banque !? Inquiète, je transformai les équations en séquences lumineuses.  Le constat fut sans appel, elles étaient identiques à celles clignotant sans fin sur le panneau de contrôle.  Ce schéma était une merveille de raisonnement, mais j’avais du mal à comprendre l’omission de la variable indispensable à tout transfert entre un point A et un point B.  Sans elle, l’harmonie des flux était compromise et une matérialisation au point B impossible !  Une erreur incompréhensible.  Mais était-ce vraiment une erreur ?  Les mains sur les hanches, je levai les yeux vers le plafond en expirant ma frustration.  C’est là qu’apparut une nouvelle donnée dans le problème qu’était devenue cette journée : la trace d’un tir de pistolet à énergie noire ! Anabel avait agi sous la contrainte.  Son agresseur avait dû l’emmener comme gage de ma coopération à leur retour…  Leur retour… D’instinct, je revins aux équations.  La variable, mais bien sûr !  « Anabel, vous êtes un génie » m’écriai-je.  L’équation six ! Subtile dans sa différence et pourtant, reine d’un échiquier lumineux qui ne demandait qu’un dernier coup pour gagner la partie.  Une solution élégante dont j’admirai la finesse tout en remaniant le tableau d’équations.  La nouvelle partition prête, je lançai la procédure.  Les arcs électriques se mirent à danser, les secondes s’égrenèrent et, enfin, deux formes apparurent entre les cuves.  Aussitôt, je coupai l’alimentation et, armée d’une grande détermination ainsi que d’une clé à mollette, je neutralisai le porteur d’arme à énergie noire.  Plus tard, Anabel m’avoua s’être égarée en ayant accordé sa confiance à ce démon au cœur de pirate ! Néanmoins, sa vie durant, elle conserva dans le clapet de sa montre une photo de lui affublé de deux cornes patiemment crayonnées ; rappel de l’aventure qui avait prouvé, lui faisant gagner une décennie d’expériences, tout le potentiel de son invention.  Comme quoi, se perdre n’est pas toujours une erreur…

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