Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

auteur mystere

L'auteur ? Edmée de Xhavée !

Publié le par christine brunet /aloys

 

Edmee-chapeau

 

 

On a marché sur ma tombe


Edmée De Xhavée

Elle vérifie l’adresse sur son carnet. Oui, c’est ici. « Une maison blanche avec les volets bleus et la barrière qui aurait besoin d’un coup de pinceau » a précisé Juliette dans son mail. Il pleuvine mais le soleil perce le parchemin de nuages et donne une lueur métallique au trottoir et aux pelouses. Quelques roses échappées au pied de la haie côté rue semblent chanter leur parfum, la tête ployée de lourdeur.

Juliette a dû la guetter et ouvre la porte, tous sourires.

­« Je t’ai reconnue tout de suite… tu es tout à fait comme sur les photos » s’écrie-t-elle, et Line se fait la même réflexion. Seule la taille de Juliette la déconcerte car elle l’imaginait plus grande. Pour le reste, c’est bien la brune au casque de cheveux net et luisant, au sourire à fossettes et yeux distillant la joie. Elles s’embrassent sur le seuil et une chaude odeur d’épices l’enveloppe de couleurs safran et piment.

On la présente au mari, Frank, un homme dont on comprend vite qu’il aime rester en retrait. Le frère et la sœur de Juliette sont là avec leurs conjoints et le regard du frère, Nicolas, gonfle son cœur d’un chagrin brûlant : ce sont ces yeux à lui, exactement ses yeux. Les paupières un peu obliques et lourdes, des cils noirs et ce regard si attentif qu’il en paraît indiscret. Elle sent son dos frémir et son humeur vaciller. Même sa voix a eu un vibrato de détresse alors qu’elle le saluait.

Elle a apporté un vase d’argile de couleur corail traversé par des éclairs noirs. « Une technique navajo » explique-t-elle alors qu’on les effleure d’un doigt interrogatif. « Du crin de cheval qu’on jette sur le vase alors qu’il sort du four et qui y brûlent ».  Juliette démontre une joie enthousiaste  à l’idée de posséder un tel objet – les vases, pots et plats de Line commencent à devenir hors prix – et cherche l’objet à détrôner dans le living pour le remplacer par le nouveau venu. On lui fait bel accueil, à ce vase qui restera un souvenir de cette rencontre inattendue.

Car elle et Juliette se sont connues par Facebook deux ans plus tôt. Attirées par les photos l’une de l’autre – les œuvres de Line et les petits-enfants de Juliette qu’elle s’amuse à ne montrer qu’en sépia avec de rares touches de couleur. Et par le fait qu’elles avaient quelques « amis » communs. Dont Piero, le frère de Juliette et les autres et le seul de la famille qui soit né en Italie alors que son père y était en délégation pour un an. Piero qu’elle avait rencontré neuf ans plus tôt lors d’une exposition de son travail à Milan, dans le hall d’un hôtel où il avait un rendez-vous d’affaire.

Piero qui tout comme elle n’avait pu résister à l’inexplicable mais intense attraction qu’ils éprouvèrent. Mariage pour lui, compagnonnage pour elle, vies et pays différents – Piero habitait Milan et elle Bruxelles -, rien ne leur parut insurmontable. Elle quitta son compagnon avant même d’avoir revu Piero pour ces premiers trois jours et nuits dans les dolomites où ils s’offriraient leurs corps après s’être échangés leurs coeurs. Elle ne savait rien sauf qu’ils s’aimaient. La révélation de l’amour les faisait resplendir, et leurs vies n’en étaient plus qu’une, faite de coups de fil, de messages, de mails et de rencontres exaltantes. Cinq ans avaient couru ainsi, sans baisse d’amour, sans repos du cœur ou des émotions, dans un crescendo d’intimité. Il était son époux. Elle était sa femme véritable même si dans sa jeunesse il avait choisi pour épouse la jeune fille primesautière aux sourcils en arcs parfaits qui suivait les mêmes cours que lui. Il avait construit sa vie, elle avait construit la sienne. Mais le sens de leur vie, c’était ensemble qu’ils le touchaient du doigt.

C’était aussi ensemble qu’ils touchaient le ciel du doigt.

Et tout explosa. Littéralement. Graduellement. La voiture de Line brûla pendant la nuit, boutant le feu à un cerisier du Japon. Puis ce fut  la porte de son appartement qui fut faussée car on ne put l’ouvrir. Son chat qu’on retrouva au matin gémissant, les quatre pattes brisées et qu’il fallut endormir. Des coups de fils anonymes. Une agression dans un centre commercial. Une exposition saccagée pendant la nuit.

La rupture s’imposa comme unique issue. L’épouse bafouée ou sa famille n’en resterait pas là. Et la quitter déclencherait sans doute une furie bien pire. Oh… ils choisirent de mourir à petit feu pour ne pas qu’elle meure brusquement. Ils refermèrent sur eux les couvercles de cercueils invisibles sous lesquels la décomposition commençait déjà… Il n’y avait ni larmes à verser ni espoir à garder. Rien qu’accepter leur mutuelle euthanasie sans résister.

Peu à peu leurs signes de vie, photos évoquant des souvenir sur Facebook, emails hurlant l’amour dans la sobriété des mots (Bon anniversaire Piero chéri – Je te baise le front ma Line que j’aimerai toujours) s’étaient tus pour donner, peut-être, l’oubli à l’autre, et donc le retour à la vie.

Et Juliette n’avait jamais rien su, ni personne, sauf l’épouse et sa garde. Et Line avait erré dans des jours qui s’égrenaient sans éclat. Son art avait changé, tout comme son aspect. Beaucoup de lignes brisées dans la terre travaillée, et une tristesse profonde qui patinait tous ses gestes et sourires. Et là, devant les yeux de Piero habitant le visage de son frère, il lui semble que sa douleur va enfin la faire mourir d’un coup de fer rouge. Mais elle ne peut le quitter du regard, même si seuls les yeux sont similaires.

On prend gaiement l’apéritif et ils la questionnent, imaginent sa vie, s’informent sur ses techniques, sur les vernissages et leurs visiteurs assidus aux zakouskis, sushis et champagne gratuit. Ils la trouvent discrète pour une artiste. Ils parlent de leurs enfants, et petits-enfants dans le cas de Nicolas. Ils sont gentils, animés, excités de la rencontrer, elle qui se trouve par hasard dans leur ville pour une exposition de trois semaines.

La table est dressée d’une façon un peu enfantine, avec des serviettes de papier multicolore, des bougies flottantes et des couverts trop modernes. Juliette, qui revient de la cuisine  où elle a vérifié la cuisson de ses préparations, désigne deux  des places et explique gaiement « Mon frère Piero va arriver avec sa femme, ils sont justement en Belgique aussi, quelle chance que l’on puisse tous te voir en même temps! Ils ne pouvaient pas être là pour l’apéro qu’ils prenaient chez un ami de pensionnat de Piero. Mais ils ne devraient pas tarder. »

Un fantôme d’air est sorti d’elle en un souffle presque silencieux. Sa langue perçoit un goût sûr qui se répand à l’intérieur de ses joues comme un venin. Ses mains commencent à trembler et elle les appuie sur les cuisses pour le dissimuler. Toute sa vie lui semble concentrée dans une boule qui grandit dans sa gorge, affolant son cœur en l’étouffant. « J’ai un médicament à prendre, Juliette, une injection… puis-je utiliser ta salle de bain ? »

A peine a-t-elle refermé la porte derrière elle que des exclamations retentissent de l’autre côté. Voilà Piero et Donatella ! Ouvre, ouvre, ce temps de cochon doit les traumatiser après l’Italie. Des rires cascadent, des chaises crient sur le dallage.

Elle s’appuie contre la porte, haletante, le front perlé d’une sueur froide comme la paume de la mort. En elle des milliers de petits capillaires se gorgent de détresse et se rompent, entrainant les veines dans leur furie bouillonnante. Elle ne sait si elle a fermé les yeux ou si elle ne voit plus. Son cœur galope et elle, elle est enfin sereine comme au réveil de ces nuits qu’ils passaient ensemble, imbriqués comme deux fœtus inséparables. Derrière le bourdonnement qui brouille son ouïe, elle perçoit sa voix, d’une jovialité un peu forcée et teintée de lassitude,  « Tu vas mieux, Piero ? » entend-t-elle demander. Sa mâchoire claque et elle la serre pour la dompter, sent deux dents se limer l’une contre l’autre avec un bruit de meule. Le lavabo… arriver jusqu’au lavabo, me baigner le visage. Elle fait deux pas et ses jambes se plient sous elle qui s’affaisse en s’agenouillant sans fracas ni désordre, presque en douceur, alors que son cœur est broyé dans une douleur si intense qu’elle ne peut déjà plus rien ressentir.

Dans l’entrée Piero frissonne et pâlit. « Ah oui, c’est la Belgique, et un temps de cochon comme toujours… tu as froid ? » s’inquiète Juliette. « Non… c’est étrange… quelqu’un a marché sur ma tombe » Il frissonne encore. Tous se mettent à rire « Tu ne changeras jamais, toi ! Oublie ta tombe et entre… tu ne devineras jamais qui tu vas rencontrer ! »

 

edmee.de.xhavee.over-blog.com

 

9782874595196 1 75

Publié dans auteur mystère

Partager cet article
Repost0

Mais qui est l'auteur de cette nouvelle ?

Publié le par christine brunet /aloys

 

point d'interrogation

 

 

On a marché sur ma tombe


Elle vérifie l’adresse sur son carnet. Oui, c’est ici. « Une maison blanche avec les volets bleus et la barrière qui aurait besoin d’un coup de pinceau » a précisé Juliette dans son mail. Il pleuvine mais le soleil perce le parchemin de nuages et donne une lueur métallique au trottoir et aux pelouses. Quelques roses échappées au pied de la haie côté rue semblent chanter leur parfum, la tête ployée de lourdeur.

Juliette a dû la guetter et ouvre la porte, tous sourires.

­« Je t’ai reconnue tout de suite… tu es tout à fait comme sur les photos » s’écrie-t-elle, et Line se fait la même réflexion. Seule la taille de Juliette la déconcerte car elle l’imaginait plus grande. Pour le reste, c’est bien la brune au casque de cheveux net et luisant, au sourire à fossettes et yeux distillant la joie. Elles s’embrassent sur le seuil et une chaude odeur d’épices l’enveloppe de couleurs safran et piment.

On la présente au mari, Frank, un homme dont on comprend vite qu’il aime rester en retrait. Le frère et la sœur de Juliette sont là avec leurs conjoints et le regard du frère, Nicolas, gonfle son cœur d’un chagrin brûlant : ce sont ces yeux à lui, exactement ses yeux. Les paupières un peu obliques et lourdes, des cils noirs et ce regard si attentif qu’il en paraît indiscret. Elle sent son dos frémir et son humeur vaciller. Même sa voix a eu un vibrato de détresse alors qu’elle le saluait.

Elle a apporté un vase d’argile de couleur corail traversé par des éclairs noirs. « Une technique navajo » explique-t-elle alors qu’on les effleure d’un doigt interrogatif. « Du crin de cheval qu’on jette sur le vase alors qu’il sort du four et qui y brûlent ».  Juliette démontre une joie enthousiaste  à l’idée de posséder un tel objet – les vases, pots et plats de Line commencent à devenir hors prix – et cherche l’objet à détrôner dans le living pour le remplacer par le nouveau venu. On lui fait bel accueil, à ce vase qui restera un souvenir de cette rencontre inattendue.

Car elle et Juliette se sont connues par Facebook deux ans plus tôt. Attirées par les photos l’une de l’autre – les œuvres de Line et les petits-enfants de Juliette qu’elle s’amuse à ne montrer qu’en sépia avec de rares touches de couleur. Et par le fait qu’elles avaient quelques « amis » communs. Dont Piero, le frère de Juliette et les autres et le seul de la famille qui soit né en Italie alors que son père y était en délégation pour un an. Piero qu’elle avait rencontré neuf ans plus tôt lors d’une exposition de son travail à Milan, dans le hall d’un hôtel où il avait un rendez-vous d’affaire.

Piero qui tout comme elle n’avait pu résister à l’inexplicable mais intense attraction qu’ils éprouvèrent. Mariage pour lui, compagnonnage pour elle, vies et pays différents – Piero habitait Milan et elle Bruxelles -, rien ne leur parut insurmontable. Elle quitta son compagnon avant même d’avoir revu Piero pour ces premiers trois jours et nuits dans les dolomites où ils s’offriraient leurs corps après s’être échangés leurs coeurs. Elle ne savait rien sauf qu’ils s’aimaient. La révélation de l’amour les faisait resplendir, et leurs vies n’en étaient plus qu’une, faite de coups de fil, de messages, de mails et de rencontres exaltantes. Cinq ans avaient couru ainsi, sans baisse d’amour, sans repos du cœur ou des émotions, dans un crescendo d’intimité. Il était son époux. Elle était sa femme véritable même si dans sa jeunesse il avait choisi pour épouse la jeune fille primesautière aux sourcils en arcs parfaits qui suivait les mêmes cours que lui. Il avait construit sa vie, elle avait construit la sienne. Mais le sens de leur vie, c’était ensemble qu’ils le touchaient du doigt.

C’était aussi ensemble qu’ils touchaient le ciel du doigt.

Et tout explosa. Littéralement. Graduellement. La voiture de Line brûla pendant la nuit, boutant le feu à un cerisier du Japon. Puis ce fut  la porte de son appartement qui fut faussée car on ne put l’ouvrir. Son chat qu’on retrouva au matin gémissant, les quatre pattes brisées et qu’il fallut endormir. Des coups de fils anonymes. Une agression dans un centre commercial. Une exposition saccagée pendant la nuit.

La rupture s’imposa comme unique issue. L’épouse bafouée ou sa famille n’en resterait pas là. Et la quitter déclencherait sans doute une furie bien pire. Oh… ils choisirent de mourir à petit feu pour ne pas qu’elle meure brusquement. Ils refermèrent sur eux les couvercles de cercueils invisibles sous lesquels la décomposition commençait déjà… Il n’y avait ni larmes à verser ni espoir à garder. Rien qu’accepter leur mutuelle euthanasie sans résister.

Peu à peu leurs signes de vie, photos évoquant des souvenir sur Facebook, emails hurlant l’amour dans la sobriété des mots (Bon anniversaire Piero chéri – Je te baise le front ma Line que j’aimerai toujours) s’étaient tus pour donner, peut-être, l’oubli à l’autre, et donc le retour à la vie.

Et Juliette n’avait jamais rien su, ni personne, sauf l’épouse et sa garde. Et Line avait erré dans des jours qui s’égrenaient sans éclat. Son art avait changé, tout comme son aspect. Beaucoup de lignes brisées dans la terre travaillée, et une tristesse profonde qui patinait tous ses gestes et sourires. Et là, devant les yeux de Piero habitant le visage de son frère, il lui semble que sa douleur va enfin la faire mourir d’un coup de fer rouge. Mais elle ne peut le quitter du regard, même si seuls les yeux sont similaires.

On prend gaiement l’apéritif et ils la questionnent, imaginent sa vie, s’informent sur ses techniques, sur les vernissages et leurs visiteurs assidus aux zakouskis, sushis et champagne gratuit. Ils la trouvent discrète pour une artiste. Ils parlent de leurs enfants, et petits-enfants dans le cas de Nicolas. Ils sont gentils, animés, excités de la rencontrer, elle qui se trouve par hasard dans leur ville pour une exposition de trois semaines.

La table est dressée d’une façon un peu enfantine, avec des serviettes de papier multicolore, des bougies flottantes et des couverts trop modernes. Juliette, qui revient de la cuisine  où elle a vérifié la cuisson de ses préparations, désigne deux  des places et explique gaiement « Mon frère Piero va arriver avec sa femme, ils sont justement en Belgique aussi, quelle chance que l’on puisse tous te voir en même temps! Ils ne pouvaient pas être là pour l’apéro qu’ils prenaient chez un ami de pensionnat de Piero. Mais ils ne devraient pas tarder. »

Un fantôme d’air est sorti d’elle en un souffle presque silencieux. Sa langue perçoit un goût sûr qui se répand à l’intérieur de ses joues comme un venin. Ses mains commencent à trembler et elle les appuie sur les cuisses pour le dissimuler. Toute sa vie lui semble concentrée dans une boule qui grandit dans sa gorge, affolant son cœur en l’étouffant. « J’ai un médicament à prendre, Juliette, une injection… puis-je utiliser ta salle de bain ? »

A peine a-t-elle refermé la porte derrière elle que des exclamations retentissent de l’autre côté. Voilà Piero et Donatella ! Ouvre, ouvre, ce temps de cochon doit les traumatiser après l’Italie. Des rires cascadent, des chaises crient sur le dallage.

Elle s’appuie contre la porte, haletante, le front perlé d’une sueur froide comme la paume de la mort. En elle des milliers de petits capillaires se gorgent de détresse et se rompent, entrainant les veines dans leur furie bouillonnante. Elle ne sait si elle a fermé les yeux ou si elle ne voit plus. Son cœur galope et elle, elle est enfin sereine comme au réveil de ces nuits qu’ils passaient ensemble, imbriqués comme deux fœtus inséparables. Derrière le bourdonnement qui brouille son ouïe, elle perçoit sa voix, d’une jovialité un peu forcée et teintée de lassitude,  « Tu vas mieux, Piero ? » entend-t-elle demander. Sa mâchoire claque et elle la serre pour la dompter, sent deux dents se limer l’une contre l’autre avec un bruit de meule. Le lavabo… arriver jusqu’au lavabo, me baigner le visage. Elle fait deux pas et ses jambes se plient sous elle qui s’affaisse en s’agenouillant sans fracas ni désordre, presque en douceur, alors que son cœur est broyé dans une douleur si intense qu’elle ne peut déjà plus rien ressentir.

Dans l’entrée Piero frissonne et pâlit. « Ah oui, c’est la Belgique, et un temps de cochon comme toujours… tu as froid ? » s’inquiète Juliette. « Non… c’est étrange… quelqu’un a marché sur ma tombe » Il frissonne encore. Tous se mettent à rire « Tu ne changeras jamais, toi ! Oublie ta tombe et entre… tu ne devineras jamais qui tu vas rencontrer ! »

Publié dans auteur mystère

Partager cet article
Repost0

l'auteur de cette nouvelle n'est autre qu'Edmée de Xhavée !

Publié le par christine brunet /aloys

 

Edmee-chapeau

 

Un beau jeune homme si tranquille…

 


Oh que ce silence était bon.

Il y avait bien le lent plic plic plic du sang qui débordait de la table de nuit et plongeait sur le linoleum, et la pulsion sauvage qui battait dans sa tête… mais quel silence depuis qu’elle et les chiens s’étaient tus.

Même l’odeur lourde et visqueuse lui parlait de paix, et en ouvrant la fenêtre sur le début d’après-midi de printemps, le chant des mésanges charbonnières charma son cœur. Titi put, titi put, titi put ! Deux ou trois chiens gémissaient bien un peu, mais on sentait qu’ils s’apaisaient. La semelle de sa chaussure fit un bruit de succion suivi d’un glissement périlleux, et il se rattrapa de justesse au bord du lit. Une bouffée de haine lui monta jusqu’aux lèvres « Putain de salope de merde… même morte tu fais chier ! ».

Il s’assit, soudain à bout de souffle, et la regarda. Elle lui sembla déjà se raidir, le sang autour d’elle se figeait en morceaux brunâtres ça et là. Ce serait une crasse à nettoyer. Surtout sur la descente de lit imitation peau de léopard de peluche. Il détourna les yeux vers la chaise. Son uniforme y était soigneusement plié, la veste sur le dossier, les sous-vêtements pudiquement glissés sous la jupe, les mocassins noirs par terre à côté de la sacoche. Les lettres étaient recouvertes de giclures en arc de cercle, avec des caillots s’insinuant entre les enveloppes.

Les vêtements, il ne pouvait les porter chez Oxfam comme ceux de l’apprentie-plombier dont seul le polo était brodé à la marque de l’employeur, ou ceux de l’assistante sociale venue lui rendre visite pour vérifier ses revenus. Cette dernière s’habillait Moschino, rien de moins, la garce ! Les clientes d’Oxfam avaient dû ne pas en croire leurs gros yeux de pauvresses ! Mais –et il ne put s’empêcher de sourire – elle baisait avec l’énergie d’un marteau-piqueur.

Ces vêtements-ci, avec le logo de la poste et la teinte bien identifiable, il allait devoir les découper en tous petits morceaux et les distribuer dans les poubelles publiques avec patience. Ca l’occuperait pendant des semaines. Les lettres, pas compliqué, il allumerait la vieille cuisinière au charbon qu’il gardait pour quand on lui coupait le gaz. La sacoche, là… c’était un peu embêtant car bien reconnaissable. La remplir de pierres et la jeter dans la rivière dans la ville voisine … c’était une idée à creuser.

Quant au corps, oh là le corps – et il rit comme un enfant, une vraie joie soulageant ses traits – ce serait comme les deux autres : découpé en morceaux transportables sans crainte de déranger qui que ce soit, avec le chenil à côté  qui lui assurait un loyer à la hauteur du confort assuré et des aboiements couvrant tous les autres bruits du voisinage et s’amplifiant même avec beaucoup d’à-propos quand il avait à éliminer une pisseuse qui lui reprochait de ne la voir que pour la baiser (et pourquoi d’autre, hein ?) et ensuite la réduire en pièces. Le soir, réveillant l’angoisse des chiens, il s’en allait d’un pas serein vers l’entrée du parc animalier « Wild Jungle » et distribuait équitablement la barbaque entre les tigres, pumas et lions.

Tout le monde était content, finalement. Les voitures ou motocyclettes, s’il y en avait, il allait les abandonner dans le quartier des dealers de drogue, où tout était démonté à peine avait-il tourné le dos. Encore des heureux.

Et dans le coin  tout le monde aimait ce beau jeune-homme tranquille, célibataire endurci disait-on admirativement car avec ce physique… on ne comprenait pas. Et d’un propre, avec ça : lavait ses sols, ses tapis, descentes de lits, rideaux… D’un gentil avec les chiens qui ne le dérangeaient pas, le cher cœur !

Un beau jeune homme si tranquille….

 

Edmée De Xhavée

edmee.de.xhavee.over-blog.com

 

 

Romanichels-front (1)

Publié dans auteur mystère

Partager cet article
Repost0

L'auteur de cette nouvelle ? Claude Colson !

Publié le par christine brunet /aloys

Avoir de l'esprit ?

  

Elle venait de se dire ces fortes paroles.

Eh, oui. Ça faisait des jours qu’elle s’évertuait à retrouver en elle les réflexes premiers, l’animalité enfouie.

Avec une ligne de fortune elle attrapait des poissons dans un trou creusé à même la glace. Parfois elle parvenait à capturer un petit animal, le tuait rapidement au couteau, d’une main assurée.

Elle le faisait sans joie ni haine, juste pour calmer sa faim avant qu’elle soit trop forte et lui enlève ses dernières forces.

Survivre sans penser, voilà l’objectif qu’elle s’était assigné en se retirant volontairement sur la banquise.

Elle avait vite remarqué que les conditions extrêmes de la vie dans l’igloo, qu’elle avait dû construire, se supportaient mieux si elle parvenait à abolir tout ce qui n’était pas tendu vers cet unique objectif.

Pourtant, c’était « humain », elle n’avait pas joué le jeu totalement, emportant avec elle de l’eau en quantité, un brasero et des galettes d’alcool solidifié. Elle les enflammait de temps à autre, lorsque la température dans l’abri descendait au dessous de zéro.

Elle voulait retrouver cet état de l’âme, proche du nirvâna, quand l’être est débarrassé de tout désir non- satisfaisable, de toute tentation.

Le dénuement et l’isolement l’y aideraient, croyait-elle.

Aussi s’était-elle fait déposer en ce lieu désolé, sans âme humaine à la ronde. Elle dormait sur et dans les peaux d’animaux, mangeait et buvait sobrement, calmait de temps à autre ses désirs sexuels, qui du reste, comme tous les autres, s’espaçaient.

Sa vie s’écoulait comme au ralenti ; l’esprit s’engourdissait.

De jour en jour elle se montrait moins active et passait de plus en plus de temps étendue, à demi somnolente.

Elle ne le savait pas mais était en passe de bientôt gagner le défi qu’un peu absurdement elle s’était lancé ; …. faute de combattante.

Heureusement ou pas, ce jour-là, à la limite de l’Inexorable, le bruit saccadé des pales de l’hélico la tira de sa bienheureuse léthargie.

« Hé, ma p’tite Dame, c’est fini les vacances ! Votre mari a alerté la police qui m’a ordonné de vous ramener à la maison. »

Le pilote qui l’avait déposée cinq jours plus tôt la secouait, l’air inquiet.

Recouvrant à l’instant même la conscience et la pensée, elle se dit : « Je hais les gens qui ont de l’esprit ! »

 

 

Claude Colson

claude-colson.monsite-orange.fr

Saisins d'une passion. Claude Colson

Publié dans auteur mystère

Partager cet article
Repost0

Qui est l'auteur mystère ????

Publié le par christine brunet /aloys

Avoir de l'esprit ?

  

Elle venait de se dire ces fortes paroles.

Eh, oui. Ça faisait des jours qu’elle s’évertuait à retrouver en elle les réflexes premiers, l’animalité enfouie.

Avec une ligne de fortune elle attrapait des poissons dans un trou creusé à même la glace. Parfois elle parvenait à capturer un petit animal, le tuait rapidement au couteau, d’une main assurée.

Elle le faisait sans joie ni haine, juste pour calmer sa faim avant qu’elle soit trop forte et lui enlève ses dernières forces.

Survivre sans penser, voilà l’objectif qu’elle s’était assigné en se retirant volontairement sur la banquise.

Elle avait vite remarqué que les conditions extrêmes de la vie dans l’igloo, qu’elle avait dû construire, se supportaient mieux si elle parvenait à abolir tout ce qui n’était pas tendu vers cet unique objectif.

Pourtant, c’était « humain », elle n’avait pas joué le jeu totalement, emportant avec elle de l’eau en quantité, un brasero et des galettes d’alcool solidifié. Elle les enflammait de temps à autre, lorsque la température dans l’abri descendait au dessous de zéro.

Elle voulait retrouver cet état de l’âme, proche du nirvâna, quand l’être est débarrassé de tout désir non- satisfaisable, de toute tentation.

Le dénuement et l’isolement l’y aideraient, croyait-elle.

Aussi s’était-elle fait déposer en ce lieu désolé, sans âme humaine à la ronde. Elle dormait sur et dans les peaux d’animaux, mangeait et buvait sobrement, calmait de temps à autre ses désirs sexuels, qui du reste, comme tous les autres, s’espaçaient.

Sa vie s’écoulait comme au ralenti ; l’esprit s’engourdissait.

De jour en jour elle se montrait moins active et passait de plus en plus de temps étendue, à demi somnolente.

Elle ne le savait pas mais était en passe de bientôt gagner le défi qu’un peu absurdement elle s’était lancé ; …. faute de combattante.

Heureusement ou pas, ce jour-là, à la limite de l’Inexorable, le bruit saccadé des pales de l’hélico la tira de sa bienheureuse léthargie.

« Hé, ma p’tite Dame, c’est fini les vacances ! Votre mari a alerté la police qui m’a ordonné de vous ramener à la maison. »

Le pilote qui l’avait déposée cinq jours plus tôt la secouait, l’air inquiet.

Recouvrant à l’instant même la conscience et la pensée, elle se dit : « Je hais les gens qui ont de l’esprit ! »

Publié dans auteur mystère

Partager cet article
Repost0

L'auteur n'est autre qu'Adam Gray

Publié le par christine brunet /aloys

 

PHOTO pour 4me de COUVERTURE (ADAM GRAY)

 

 

Le tableau de Bouguereau

 

 

– M. Smith, expliquez-moi… Comment pourrais-je vous aider si vous-même vous ne m’aidez pas un minimum ? regretta le lieutenant Brunette, s’efforçant de cacher qu’elle commençait à perdre patience. Vous rendez-vous compte de ce que vous dites ? Qu’un tableau de Bouguereau… Un « tableau », M. Smith, a tué toutes ces personnes. Le croiriez-vous, M. Smith, si quelqu’un, tout recouvert de sang, venait vous raconter cela ?

– Écoutez, lieutenant, je sais très bien à quoi vous pensez. Mais, croyez-moi, je n’ai ni fumé, ni pris de drogues hallucinogènes. Je n’en prends pas, moi, de ces merdes. Aussi incroyable que cela puisse paraître, je ne vous ai dit que la vérité, jura le suspect. Il y a quelque chose de diabolique qui se balade là-bas. Et je n’en reviens pas d’avoir pu ressortir en un seul morceau de cet enfer, pour parler franc !

– Quelque chose de diabolique… répéta Brunette. Je vois…

– Ça veut dire quoi, ça, je vois ? demanda Smith, passablement énervé.

Faisant claquer les ongles longs de sa main gauche sur la table en alu, et soutenant, de la droite, son visage pensif, le lieutenant Brunette dévisageait l’homme qui était assis en face d’elle, cherchant la moindre faille dans son attitude susceptible de le trahir. Mais Smith, pas une seule fois, ne baissa les yeux. Ni ne déglutit. Absolument rien, dans son comportement, n’indiquait qu’il se sentait coupable.

– Si j’étais le meurtrier, vous croyez que je serais venu jusqu’à vous, lieutenant ? Je serais, hum, je sais pas, moi…

Il réfléchit.

– Parti à Cancún ! Ils partent toujours au Mexique, dans les séries policières, quand ils ont les fédéraux au cul !

– N’essayez surtout pas d’être drôle ! M. Smith, le réprimanda Brunette.

– Oh ! Mais je n’essayais pas d’être drôle. Je suis juste… fatigué. Et qu’est-c’qu’ils fabriquent, à la fin, vos soi-disant experts ?

– Leur travail, comme moi. Et vous énerver ne fera que vous desservir, M. Smith… Mon problème… Le seul survivant du massacre me raconte une histoire à la Stephen King, se présente les vêtements tout maculés de sang, et accuse… une peinture. Avouez qu’il y a de quoi se poser des questions, non ?

Smith détourna le regard, mais parce qu’il était las. Il regrettait de tout son cœur et de toute son âme d’avoir quitté sa Pennsylvanie natale pour New York. Depuis qu’il s’était installé dans la Grande Pomme, il ne lui était arrivé que des tuiles : sa fiancée qui s’était tirée le jour de leur mariage avec son meilleur pote, son taré de frère, à l’hygiène plutôt… douteuse, qui squattait chez lui, et son malheureux clebs qui, s’étant mis à la poursuite d’un raton laveur dans tout Central Park, s’était fait… hum… défoncer par un skateboard.

– En attendant les résultats de comparaison de vos empreintes digitales avec celles retrouvées sur le corps des victimes, vous allez tout m’expliquer de nouveau, exigea le lieutenant. Depuis le début.

– Putain… Encore !?!

– Oui, encore.

– Mais cela fait déjà trois fois, nom de Dieu !

– Eh bien ! Cela fera quatre. Qu’est-c’qu’il y a, M. Smith ? Vous êtes attendu quelque part ? Vous avez oublié quelque chose sur le feu ?

– Vous faites chier, les poulets, marmotta-t-il. Vous le savez, ça ? Vous faites vraiment chier…

– Allez-y, ordonna Brunette avec un demi-sourire aux lèvres.

On eût presque dit qu’elle était… « satisfaite » de martyriser son interlocuteur.

– O.K. capitula ce dernier. Si encore cela servait à quelque chose !

 

Manhattan, Metropolitan Museum of Art, un peu plus tôt dans l’après-midi.

 

Ma fiancée, mon ex, me parlait fréquemment d’un peintre français, William Bouguereau – elle était accro à un point que ça dépassait l’entendement. Justement, il y avait une exposition exceptionnelle de ses œuvres au Metropolitan. Je me suis alors dit : « Pourquoi ne pas aller y faire un tour, Peter ? » Et j’y suis allé… Il était seize heures, je crois… À peu près.

Vous savez, moi, je ne suis pas vraiment amateur de peinture, mais je voulais voir par moi-même ce qui la fascinait tant chez ce type. Elle avait bon goût, c’est indéniable. Les tableaux étaient assez magnifiques : des femmes et des enfants, principalement, dans une atmosphère… Comment dit-on, déjà ? Je l’ai sur le bout de la langue, merde… Bucolique ! Et puis, il y avait des peintures sacrées, et d’autres se rapportant à la mythologie grecque.

Une, en particulier. Plutôt flippante.

Le guide nous expliqua que cette toile avait été réalisée en 1850 et leur avait été prêtée par un grand musée parisien. Bien sûr, je n’ai pas retenu le nom dudit musée.

Cette peinture, intitulée Dante et Virgile en Enfer, représentait deux hommes entièrement nus en train de se battre jusqu’à la mort devant des « religieux », m’a-t-il semblé, et ces religieux semblaient choqués par le spectacle décadent qu’ils offraient : l’un mordant dans la gorge de l’autre. Exactement comme un vampire. Une créature monstrueuse aux ailes de chauve-souris semblait plutôt apprécier la scène, elle.

Je ne saurais dire pourquoi, mais nous étions tous comme hypnotisés par ce tableau. Les yeux scotchés sur lui.

Et c’est là que l’horreur a commencé…

De longs tentacules gluants ont jailli des peintures, se saisissant, peu à peu, de toutes les personnes alors présentes. Tout le monde courait dans tous les sens, comme des fourmis tentant d’échapper à la langue mortelle d’un tamanoir, se bousculant et se piétinant à qui mieux mieux.

L’être humain sait très vite redevenir un animal, vous savez…

Évidemment, vous savez, vous êtes flic.

J’ai vu un homme se saisir de son épouse pour la jeter en pâture à l’une de ces langues qui voulait les choper… Juste avant, ils s’embrassaient avec passion. Le cri de cette pauvre femme résonne encore dans ma tête… Son cri à lui, aussi, parce que quatre secondes après !

C’était horrible…

Par quel miracle j’ai réussi à zigzaguer entre ces tentacules rétractiles, je ne sais pas… Mais ce que je sais, lieutenant – ce que je peux vous raconter, encore une fois –, c’est ce que j’ai vu…

Les peintures n’étaient plus des peintures, non… C’était des gueules. Grandes ouvertes et puantes. À l’intérieur des tableaux ! Grâce à leur langue gluante, elles amenaient leurs proies, terrorisées, jusqu’à leurs mâchoires pour les… dévorer ! Imaginez-vous cela ? Être dévoré vivant. Broyé, avalé, digéré…

Les plus « chanceux » ont peut-être succombé à un arrêt cardiaque avant d’être réduits en purée d’os et de tripailles – je l’espère pour eux.

Et comme j’ai été heureux de ne pas être papa, si vous saviez ! Aurais-je été capable de protéger mon enfant, dans ce cauchemar ? Ou aurais-je agi comme une grosse merde pour sauver ma peau ?

Des cris, un peu comme ceux des tyrannosaures dans les Jurassic Park, vous savez… remontaient des tableaux repus.

Les lumières vacillaient.

Je courais comme un dératé, priant le ciel qu’un monstre ne surgît pas pour me bouffer les couilles. J’étais recouvert de sang… Le sang de tous ces gens réduits en bouillie.

Finalement, je réussis à sortir du Metropolitan.

 

– Et la suite, vous la connaissez, lieutenant. Mais vous ne me croyez toujours pas… Je peux le lire dans vos yeux… Vous me prenez pour un serial killer, n’est-ce pas ?

– Encore une fois, qu’imagineriez-vous, vous, M. Smith ? lui demanda Brunette. Mettez-vous un peu à ma place !

À ce moment-là, le détective Townsend entrebâilla la porte de la salle d’interrogatoire. D’un signe de tête, il invita le lieutenant à le rejoindre dans le couloir.

– Alors, Townsend, les empreintes, qu’est-c’que ça donne ? voulut-elle immédiatement savoir.

– Eh bien… Quand nous sommes revenus, Kitsch, McGowan et moi du musée…

– Townsend, allez à l’essentiel, s’il vous plaît.

– Comme vous voulez : Smith n’est pas l’assassin.

– Vous en êtes sûr ? s’écria-t-elle presque.

– Kitsch et McGowan ont vérifié trois fois. Ce ne sont pas les empreintes de Smith. D’ailleurs, et là je cite uniquement Kitsch, lieutenant : « Ce ne sont pas les empreintes d’un homme ».

– Une femme ?

– Euh… non plus… hésita Townsend.

Les mains posées sur les hanches, Brunette se mit à marcher de long en large dans le couloir, essayant de comprendre l’incompréhensible. Même s’il n’avait tué personne, Smith racontait n’importe quoi. Il ne pouvait en être autrement…

– Mais qu’avez-vous vu, là-bas, Kitsch, McGowan et vous ? demanda-t-elle au détective.

– Une boucherie… Vous n’avez pas regardé votre cellulaire ? McGowan vous a fait parvenir les photos en pièces jointes.

– Pour être honnête, je n’ai pas pu aller au-delà de la première… et puis, j’interrogeais Smith.

– Hum… fit Townsend. Il y avait du sang et des morceaux un peu partout sur les sols, sur les murs, sur les plafonds… Une vraie boucherie, insista-t-il.

– Vous avez vu les tableaux ?

– Oui. Les tableaux étaient à leur place. R.A.S. de ce côté-là.

– Bon… Nous n’avons plus qu’à libérer M. Smith, je crois… Merci, Townsend.

Le détective opina du chef et retourna s’enfermer dans son bureau, une porte plus loin. Quant à Brunette, elle rejoignit Smith dans la salle d’interrogatoire, où, le nez collé sur la table, les mains croisées derrière la tête, il désespérait.

– Smith ? fit le lieutenant.

L’homme, aussitôt, releva la tête.

– Vous et moi, nous allons faire un petit tour, dit-elle.

– Un petit tour ? C’est bien réglementaire, comme procédure ? s’inquiéta-t-il. Et un petit tour « où » ?

– Au Metropolitan.

– Quoi ? Vous êtes folle si vous pensez que je vais remettre les pieds dans ce manoir de l’enfer !

– Les empreintes n’ont rien donné. Si vous voulez m’aider à comprendre, venez avec moi. S’il vous plaît.

– Une minute… Les empreintes n’ont rien donné, vous dites ? Je suis donc libre de rentrer chez moi ?

– Oui. Vous pouvez partir, M. Smith. Mais je vous demande de bien vouloir m’aider. Vous êtes la seule personne à avoir vu… ce qui s’est passé là-bas.

– Parce que vous me croyez, maintenant ? Non, je regrette. Ce n’est pas mon aide que vous demandez… Vous me demandez de rejouerThelma & Louise avec vous ! Et la fin, on la connaît ! Lieutenant ! Ces deux connes se sont suicidées pour ne pas se faire prendre !

– Je suis armée, vous risquez quoi ?

Smith ouvrit grand les yeux.

– Vous avez écouté mon histoire ? Non, désolé… Vous êtes bien mignonne mais je tiens à ma peau, moi ! J’ai vu l’enfer, là-bas ! Je suis couvert de sang, je pue, et tout ce que je veux, c’est prendre un bon bain, me mettre au lit, et espérer oublier tout ça un jour.

– Très bien ! s’écria Brunette en désignant la porte. Allez-y ! Et j’espère que vous pourrez toujours vous regarder dans une glace, demain !

Le séduisant lieutenant de police fut très déçu de voir l’homme s’en aller. Il ne se retourna même pas, avec ce soupçon de remords dans les yeux… qu’elle espérait ardemment.

Brunette resta là, seule, pour réfléchir un moment. Elle sortit dans le couloir et alla frapper à la porte du bureau du détective Townsend, le priant de dire au capitaine Roberts, si jamais ce dernier la cherchait, qu’elle était partie interroger un indic. Townsend fit oui avec la tête et ne posa aucune question.

Après quoi le lieutenant alla chercher sa voiture. Elle s’installa, attacha sa ceinture, et juste au moment où elle allait tourner la clé de contact, on cogna contre la vitre, côté passager. Elle sursauta. C’était Smith. Se demandant, finalement, si elle n’allait pas le regretter, elle déverrouilla la porte et le laissa monter.

– Vous avez changé d’avis ? demanda-t-elle.

– J’ai réfléchi et… ça ne se fait pas de laisser une jolie fille telle que vous partir se jeter, comme ça, dans la gueule du loup, lieutenant.

– Sérieusement ? Les hommes en sont toujours là ? Protéger la « faible femme » ? Mais j’apprécie, admit-elle volontiers tout en ajustant son rétroviseur.

– Il n’y a pas de quoi, répondit-il. On va peut-être crever, lieutenant. Sûrement, même…

– Christine, dit-elle.

– Pardon ?

– Vous pouvez m’appeler Christine. Après tout, au stade où nous en sommes !

– O.K. À la condition que vous m’appeliez Peter, Christine.

Elle démarra et prit la direction du Metropolitan. Smith esquissa un sourire – son tout premier sourire depuis fort longtemps, en réalité.

Comme ils gardaient le silence, Christine alluma son autoradio. Passait, à ce moment-là, sur les ondes, la chanson Ghostbusters.

– Ils se foutent de notre gueule, là ? dit Peter avec un air mi-contrarié, mi-constipé sur le visage.

Christine émit un petit rire.

– Et vous, vous trouvez ça drôle ? Vraiment !?! Et qui c’est qu’on appelle ? S.O.S. Fantômes…

– Désolée…

Et elle pouffa de rire, se justifiant en affirmant que c’était les nerfs. Et c’était le cas, bel et bien. Lui aussi, finalement, se mit à rire. Mais quand ils arrivèrent à proximité du musée, l’envie de « galéjer » disparut aussitôt. Tout le périmètre, autour, était plongé dans le noir le plus absolu, et, du Metropolitan, il s’élevait un brouhaha épouvantable.

Christine ralentit.

– Vous avez un lance-roquettes, dans votre coffre, Christine ? demanda Smith avec le plus grand sérieux.

– J’ai bien peur que non, répondit-elle en essayant de contacter le détective Townsend, tout d’abord, puis le capitaine Roberts.

– Les fréquences sont brouillées, hein ? murmura Smith.

Le lieutenant Brunette se contenta d’un : « Hum » pour toute réponse. Elle gara son auto juste devant le musée.

– Sigourney Weaver, elle, elle aurait sûrement un lance-flammes, s’efforça-t-il de plaisanter, même si le cœur n’y était pas.

Mais alors, pas du tout…

– Mais nous ne sommes pas à bord du Nostromo, répondit Christine.

Ils sortirent du véhicule prudemment, observèrent un instant les alentours. Puis, lentement, ils montèrent les marches du Metropolitan.

Les portes étaient ouvertes.

Quand ils pénétrèrent à l’intérieur, passant sous les cordons de sécurité, le silence se fit… jusqu’à la scène de crime.

– Mais quelle horreur… dit Christine en sortant un mouchoir en papier pour se boucher les narines.

Comme le lui avait dit Townsend, il y avait des morceaux de corps un peu partout, macérant, qui plus est, dans de la bave… et accompagnés d’une odeur pestilentielle… Le lieutenant de police en avait déjà vu, ça oui ! Mais là ! Elle ne put s’empêcher de vomir.

– Ça va aller, lieutenant ? s’inquiéta Peter.

– Oui, merci. Je vous ai dit de m’appeler Christine.

Elle sortit son semi-automatique de son holster. Ils avancèrent, regardant à droite… regardant à gauche…

– Pas les tentacules, priait Peter. Pas les tentacules. Là-bas ! s’écria-t-il soudain. C’est le tableau ! Dante et Virgile en Enfer

– Flippant, confirma-t-elle.

Christine fronça les sourcils. Peter fit de même. Ils avaient remarqué quelque chose de bizarre : la surface du tableau semblait se mouvoir, onduler, déformant, ainsi, les visages et les muscles épais des personnages représentés sur la toile.

« Mon Dieu » murmura Peter alors qu’une aile de chauve-souris, donnant un relief 3D à l’œuvre de Bouguereau, réussit à percer la surface… Puis, la deuxième aile… Puis, la créature tout entière ! Libérée de sa prison de peinture, elle fonça sur le lieutenant, qui se mit à faire feu. Peter se jeta sur elle pour la pousser à terre. Ils se retournèrent – la chose revenait déjà, poussant des cris stridents.

– Je vais détourner son attention ! cria Peter. Il me vient une idée… Tenez ! Prenez mon briquet et courez mettre le feu à cette putain de toile à la con !

– Mais qu’allez-vous faire, vous ? lui demanda-t-elle, fébrile, s’emparant de l’objet.

La créature était presque sur eux…

– Courez ! hurla-t-il en poussant le lieutenant.

La bête agrippa Peter par les épaules, le souleva et l’entraîna avec elle.

Christine courut jusqu’au tableau. Les toiles, de part et d’autre de la pièce, s’animaient sous ses yeux. Des hommes et des femmes poussaient ces linceuls de peinture qui les retenaient prisonniers en enfer. Elle comprit, ou, du moins, elle le supposa, qu’il s’agissait des visiteurs happés quelques heures plus tôt.

Les tentacules jaillirent, faisant gicler des litres de sang partout ! Et la chauve-souris géante, maintenant Smith au bout de ses pattes postérieures et griffues, volait dans toute la salle. Christine actionna la molette du briquet… La créature, alors, fondit sur le policier intrépide, qui jeta l’objet sur le tableau, rapidement en flammes. La chauve-souris fut stoppée en plein vol et lâcha sa proie. Peter atterrit sur Christine. Lourdement.

– Est-c’que vous allez bien ? lui demanda-t-il.

– Je crois, oui, bredouilla-t-elle.

Ils se redressèrent, tant bien que mal. Tout autour, les tentacules flambaient. Au-dessus, la créature était agonisante. Sa chair empuantie et ses os retombaient sur le sol.

Et tandis que les tentacules s’évaporaient les uns après les autres, les âmes des victimes du massacre du Metropolitan, enfin libres, disparurent en traversant le plafond. Le lieutenant Brunette et Peter eurent du mal à en croire leurs yeux. Et pourtant !

– Nous sommes en vie, s’étonna Christine.

– On dirait, dit Peter. Sérieux, vous assurez grave. Pour un flic…

La jeune femme sourit, commençant à trouver un charme fou à cet homme qu’elle prenait, un peu plus tôt, pour un dangereux psychopathe.

– Vous aussi, M. Smith. Vous aussi, répondit-elle.

Il la prit par l’épaule.

 

 

Cette nouvelle est extraite de Contes épouvantables & Fables fantastiques, recueil en cours d’écriture.

 

Adam Gray

adam-gray.skyrock.com/

 

adam2 001

 

Publié dans auteur mystère

Partager cet article
Repost0

L'auteur de cette nouvelle n'est autre que... Nadine Groenecke !

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

nadine groenecke

 

 

Forever

 

 

 

L’amour est une catastrophe magnifique : savoir que l’on fonce dans un mur, et accélérer quand même. L’amour dure trois ans - Frédéric BEIGBEDER

 

Samedi 11 février 2012

 

Bientôt trois ans que mon histoire d’amour avec Valentin a débuté et, d’après les spécialistes du couple, nous atteignons la date de péremption. En d’autres termes, nous entrons dans la phase critique, celle où la passion commence à s’émousser. J’ai du mal à le croire étant donné que ma relation avec cet homme est toujours aussi intense que lors des premiers jours de notre rencontre. J’en veux pour preuve notre dernière partie de jambes en l’air, ce matin même, sur le fauteuil de dentiste vert pomme de Valentin. Il était tellement heureux d’emménager dans les locaux de son nouveau cabinet qu’il a voulu fêter ça à sa manière ! Sous prétexte de me les faire découvrir, il m’a demandé d’être là avant l’arrivée des premiers patients. J’ai compris quelles étaient ses véritables intentions lorsque j’ai constaté qu’il était nu sous sa blouse…

 

D’un ton détaché, il m’a d’abord prié de m’asseoir. Démonstration à l’appui, il m’a ensuite expliqué que le siège sur lequel je me trouvais pouvait être commandé à partir de plusieurs endroits : du pied, du clavier de la console, ou encore, du clavier du support aspiration, et il a précisé qu’une carte électronique permettait d’enregistrer quatre positions : la montée de l’assise du fauteuil monocoque, la descente de la coque et le basculement de cette dernière vers le haut ou vers le bas. Un vrai discours de commercial ! « Pour vous madame, j’opte pour la dernière position qui correspond à l’allongement du patient », a-t-il fini par déclarer, aussi sérieux qu’un pape en pleine bénédiction urbi et orbi. Un scénario nourri de ses fantasmes et dans lequel l’emploi du vouvoiement, censé m’assimiler à une parfaite inconnue, m’a beaucoup amusée. Rien qu’un avant-goût de plaisir…

 

Valentin a ensuite recouvert mes yeux d’un des masques protecteurs dont il se sert au quotidien, puis a entrepris de m’effeuiller avec une délicatesse des plus voluptueuses. Je n’avais encore jamais rien connu d’aussi excitant ! Mais je n’étais pas au bout de mes surprises…

 

Une fois débarrassée de mes vêtements, j’ai senti un souffle me parcourir le corps, comme si un escadron d’anges m’effleurait de la pointe de ses ailes. La caresse aérienne m’a fait frémir et a vite cédé la place à une sensation bien plus vive qui s’est chargée de faire monter le désir d’un cran. Sensation s’apparentant, cette fois, à des picotements de becs d’oiseaux…

 

Lorsque le dentiste nouvelle version a daigné me rendre la vue, j’ai constaté qu’il venait tout simplement d’expérimenter un usage inédit de la soufflette et du foret ! Des préliminaires complètement inattendus et qui n’ont pas tardé à produire leurs effets. Au moment de l’extase, j’ai envoyé valdinguer une ribambelle d’instruments et Valentin a déclenché par inadvertance la fontaine du crachoir rotatif. Intriguée par le bruit, son assistante, qui venait d’arriver, a ouvert précipitamment la porte et l’a refermée encore plus vite. J’ai éclaté d’un rire tonitruant tandis que mon partenaire esquissait un petit sourire coincé.

 

Comme vous venez de le comprendre, notre appétit sexuel et notre complicité sont loin d’être en berne. Ces quelques confidences sur notre intimité démentent toute idée reçue en matière de pérennité du couple. Et je pense que nous réussirons à repousser les limites de l’ennui bien au-delà des trois ans. Peut-être même finirons-nous nos jours ensemble.

 

 

Dimanche 12 février 2012

 

Nous sommes allés voir « L’amour dure trois ans » au cinéma. Le nôtre franchira le cap sans problème, j’en suis désormais entièrement convaincue.

 

 

Lundi 13 février 2012

 

            Après le travail, retrouvailles à la salle de sport. Valentin a un corps d’athlète et l’entretient. Les autres femmes le dévoraient des yeux mais il ne leur a pas accordé la moindre attention.

 

 

Mardi 14 février 2012

 

Dîner aux chandelles au restaurant gastronomique du château des Monthairons. Quoi de plus classique en ce jour de Saint-Valentin, me direz-vous, mais mon Valentin à moi sait bien qu’il n’y a rien de tel qu’un bon repas pour me faire plaisir. J’ai particulièrement aimé le duo de foie gras des Landes et son paleron du Limousin cuit fondant, servi avec de la rhubarbe confite au caramel balsamique. Et pas moins apprécié la fin de la soirée chez lui, aussi piquante que notre récente expérience au cabinet puisque Valentin avait eu la bonne idée de glisser un de ses forets dans sa poche.

 

 

Mercredi 15 février 2012

 

            Nous séjournons à Londres jusqu’à demain soir. Jamais capitale ne m’a parue si encombrée ! Face à ce ballet incessant de bus et de cabs, Boileau n’aurait plus qu’à réviser ses « embarras de Paris », en comparaison bien dérisoires.

 

Avant de filer à un congrès dentaire, Valentin m’a remis sa Gold Mastercard : « Tiens, fais-toi plaisir », a-t-il balbutié d’un air gêné, car il s’en voulait de m’abandonner, ne fut-ce que quelques heures. Pour compenser son absence, rien de mieux qu’une séance de shopping à ses frais, avait-il alors décrété. Il est comme ça, généreux et attentionné, Valentin ! Je n’ai eu aucun mal à faire bon usage de son argent dans les boutiques branchées du quartier de Covent Garden.

 

Existe-il un autre homme capable de me combler autant ? Un autre homme avec autant de qualités ?

En soirée, il m’a invitée au Shaftesbury Theatre où nous avons passé un excellent moment en compagnie des interprètes de la comédie musicale Rock Of Ages. A la fin du spectacle, nous nous sommes engouffrés dans un taxi pour rejoindre notre hôtel. Par la fenêtre, j’ai aperçu un renard qui traversait la route. Constatant mon étonnement, Valentin m’a appris que dix mille de ces petites boules de poils ont trouvé refuge dans la capitale britannique. Il a ensuite désigné une tour en construction, avant d’ajouter : « C’est dans ce gratte-ciel, bientôt le plus haut d’Europe, qu’un de ces goupils s’est introduit il y a quelques mois. Il a grimpé jusqu’au soixante-douzième étage où il est resté piégé durant deux semaines. »

 

 De telles anecdotes, Valentin en a plus d’une en tête et je me délecte à leur écoute. En riant, j’ai suggéré d’adopter un renard. Idée à laquelle j’ai vite renoncé lorsque mon compagnon m’a fait part d’une autre histoire plus du tout attendrissante : celle de deux gosses salement amochés par un de ces canidés alors qu’ils dormaient tranquillement dans leur chambre.

 

 

Jeudi 16 février 2012

 

            Débarrassé de ses obligations professionnelles, Valentin s’est révélé un cicérone hors pair durant cette deuxième journée à Londres. Ses connaissances culturelles n’ont eu de cesse de m’éblouir. Grâce à elles, cette ville n’a plus aucun secret pour moi. Mais le meilleur restait à venir…

 

A la nuit tombée, alors que mes jambes criaient grâce et que je n’aspirais donc qu’à retrouver le lit douillet de notre hôtel, mon guide d’un jour m’a pressé de le suivre dans le London Eye, la grande roue qui surplombe la Tamise. J’ai eu beau le supplier de renoncer à son projet, il est resté inflexible. A ce moment-là, je me suis dis que j’avais trouvé la faille. L’homme que je parais de toutes les qualités était sans doute un brin égoïste ou alors plus têtu qu’une mule. Comme j’ai regretté telles élucubrations ! Car, tenez-vous bien : alors que nous étions suspendus à 135 m de haut, il s’est soudainement agenouillé à mes pieds pour me demander en mariage ! Vous vous rendez compte ! Impossible de réfréner les battements démesurés de mon cœur, j’ai cru mourir de bonheur et ma fatigue s’est envolée d’un coup ! Quand je vous disais qu’il n’arrêtait pas de me surprendre…

 

 

Vendredi 17 février 2012

 

De retour en France, j’ai encore du mal à croire que je n’ai pas rêvé la soirée d’hier.  Cette demande en mariage, c’était tellement incroyable et tellement romantique !!! J’ai vécu le plus beau moment de mon existence. Et ce diamant de la taille d’une noisette qui orne mon doigt, combien de filles rêveraient d’avoir le même !

 

Demain soir, nous fêterons le troisième anniversaire de notre rencontre. J’ai demandé à Valentin de venir chez moi. En fait, je lui réserve à mon tour une surprise et ce, dès le matin, sur son lieu de travail.

 

 

Samedi 18 février 2012

 

Je suis arrivée au cabinet aussi émoustillée qu’une adolescente à son premier rendez-vous galant. La voiture de Valentin, garée juste devant le bâtiment, attestait de sa présence. Ses premiers patients ne débouleraient pas avant une bonne demi-heure, un laps de temps suffisant pour mettre mon plan à exécution…

 

Histoire de saluer comme il se doit l’entrée de notre couple dans sa quatrième année d’existence, j’avais décidé de me transformer en assistante dentaire ultra sexy, c’était ça ma surprise. Sous un manteau des plus austères, tout ce qu’il fallait pour faire perdre la tête à un homme : bas noirs,  talons vertigineux et décolleté à faire damner un saint, comme on dit. De quoi chambouler même le plus récalcitrant aux galipettes.

 

Un fois à l’intérieur du local, je me suis faite aussi discrète qu’une souris en trottinant sur la pointe des pieds. Encore un peu de patience et j’allais lire la stupéfaction sur le visage de mon amant puis voir naître le désir dans ses yeux…

 

Mais ce n’est pas vraiment ainsi que les choses se sont produites ! Jugez vous-même…

 

Lorsque j’ai ouvert la porte, Valentin était nu comme un ver sur son fauteuil de dentiste. Les yeux bandés, chevauché par son assistante, « la vraie », il subissait ses coups de reins répétés avec un bonheur manifeste. Je l’ai vu ensuite brandir un foret au moyen duquel il a éperonné la partie la plus charnue de l’anatomie de sa cavalière, laquelle, en retour, a utilisé la soufflette pour balayer d’un puissant jet d’air la ceinture abdominale irréprochable de sa monture.

 

***

 

Dans le box des accusés, Chloé était arrivée au bout de sa lecture. Elle releva les yeux pour adresser un regard anxieux à son avocat. Lorsque ce dernier lui avait signifié que son cas relevait du crime passionnel et que le jour de son procès, il lui suffirait d’évoquer quelques moments forts de sa vie de couple pour attendrir les jurés, elle avait eu l’idée de rédiger cette sorte de micro journal intime. Un condensé de la dernière semaine de son histoire d’amour qui, elle l’espérait, permettrait à la Cour d’assises de comprendre les raisons qui l’avaient poussée à planter un foret dans le cœur de Valentin, le jour où elle avait découvert qu’il la trompait.

 

http://www.bandbsa.be/contes2/sauvetagesrecto.jpg

 

Publié dans auteur mystère

Partager cet article
Repost0

Qui a écrit cette nouvelle selon vous ???

Publié le par christine brunet /aloys

point d'interrogation

Forever

 

 

 

L’amour est une catastrophe magnifique : savoir que l’on fonce dans un mur, et accélérer quand même. L’amour dure trois ans - Frédéric BEIGBEDER

 

Samedi 11 février 2012

 

Bientôt trois ans que mon histoire d’amour avec Valentin a débuté et, d’après les spécialistes du couple, nous atteignons la date de péremption. En d’autres termes, nous entrons dans la phase critique, celle où la passion commence à s’émousser. J’ai du mal à le croire étant donné que ma relation avec cet homme est toujours aussi intense que lors des premiers jours de notre rencontre. J’en veux pour preuve notre dernière partie de jambes en l’air, ce matin même, sur le fauteuil de dentiste vert pomme de Valentin. Il était tellement heureux d’emménager dans les locaux de son nouveau cabinet qu’il a voulu fêter ça à sa manière ! Sous prétexte de me les faire découvrir, il m’a demandé d’être là avant l’arrivée des premiers patients. J’ai compris quelles étaient ses véritables intentions lorsque j’ai constaté qu’il était nu sous sa blouse…

 

D’un ton détaché, il m’a d’abord prié de m’asseoir. Démonstration à l’appui, il m’a ensuite expliqué que le siège sur lequel je me trouvais pouvait être commandé à partir de plusieurs endroits : du pied, du clavier de la console, ou encore, du clavier du support aspiration, et il a précisé qu’une carte électronique permettait d’enregistrer quatre positions : la montée de l’assise du fauteuil monocoque, la descente de la coque et le basculement de cette dernière vers le haut ou vers le bas. Un vrai discours de commercial ! « Pour vous madame, j’opte pour la dernière position qui correspond à l’allongement du patient », a-t-il fini par déclarer, aussi sérieux qu’un pape en pleine bénédiction urbi et orbi. Un scénario nourri de ses fantasmes et dans lequel l’emploi du vouvoiement, censé m’assimiler à une parfaite inconnue, m’a beaucoup amusée. Rien qu’un avant-goût de plaisir…

 

Valentin a ensuite recouvert mes yeux d’un des masques protecteurs dont il se sert au quotidien, puis a entrepris de m’effeuiller avec une délicatesse des plus voluptueuses. Je n’avais encore jamais rien connu d’aussi excitant ! Mais je n’étais pas au bout de mes surprises…

 

Une fois débarrassée de mes vêtements, j’ai senti un souffle me parcourir le corps, comme si un escadron d’anges m’effleurait de la pointe de ses ailes. La caresse aérienne m’a fait frémir et a vite cédé la place à une sensation bien plus vive qui s’est chargée de faire monter le désir d’un cran. Sensation s’apparentant, cette fois, à des picotements de becs d’oiseaux…

 

Lorsque le dentiste nouvelle version a daigné me rendre la vue, j’ai constaté qu’il venait tout simplement d’expérimenter un usage inédit de la soufflette et du foret ! Des préliminaires complètement inattendus et qui n’ont pas tardé à produire leurs effets. Au moment de l’extase, j’ai envoyé valdinguer une ribambelle d’instruments et Valentin a déclenché par inadvertance la fontaine du crachoir rotatif. Intriguée par le bruit, son assistante, qui venait d’arriver, a ouvert précipitamment la porte et l’a refermée encore plus vite. J’ai éclaté d’un rire tonitruant tandis que mon partenaire esquissait un petit sourire coincé.

 

Comme vous venez de le comprendre, notre appétit sexuel et notre complicité sont loin d’être en berne. Ces quelques confidences sur notre intimité démentent toute idée reçue en matière de pérennité du couple. Et je pense que nous réussirons à repousser les limites de l’ennui bien au-delà des trois ans. Peut-être même finirons-nous nos jours ensemble.

 

 

Dimanche 12 février 2012

 

Nous sommes allés voir « L’amour dure trois ans » au cinéma. Le nôtre franchira le cap sans problème, j’en suis désormais entièrement convaincue.

 

 

Lundi 13 février 2012

 

            Après le travail, retrouvailles à la salle de sport. Valentin a un corps d’athlète et l’entretient. Les autres femmes le dévoraient des yeux mais il ne leur a pas accordé la moindre attention.

 

 

Mardi 14 février 2012

 

Dîner aux chandelles au restaurant gastronomique du château des Monthairons. Quoi de plus classique en ce jour de Saint-Valentin, me direz-vous, mais mon Valentin à moi sait bien qu’il n’y a rien de tel qu’un bon repas pour me faire plaisir. J’ai particulièrement aimé le duo de foie gras des Landes et son paleron du Limousin cuit fondant, servi avec de la rhubarbe confite au caramel balsamique. Et pas moins apprécié la fin de la soirée chez lui, aussi piquante que notre récente expérience au cabinet puisque Valentin avait eu la bonne idée de glisser un de ses forets dans sa poche.

 

 

Mercredi 15 février 2012

 

            Nous séjournons à Londres jusqu’à demain soir. Jamais capitale ne m’a parue si encombrée ! Face à ce ballet incessant de bus et de cabs, Boileau n’aurait plus qu’à réviser ses « embarras de Paris », en comparaison bien dérisoires.

 

Avant de filer à un congrès dentaire, Valentin m’a remis sa Gold Mastercard : « Tiens, fais-toi plaisir », a-t-il balbutié d’un air gêné, car il s’en voulait de m’abandonner, ne fut-ce que quelques heures. Pour compenser son absence, rien de mieux qu’une séance de shopping à ses frais, avait-il alors décrété. Il est comme ça, généreux et attentionné, Valentin ! Je n’ai eu aucun mal à faire bon usage de son argent dans les boutiques branchées du quartier de Covent Garden.

 

Existe-il un autre homme capable de me combler autant ? Un autre homme avec autant de qualités ?

En soirée, il m’a invitée au Shaftesbury Theatre où nous avons passé un excellent moment en compagnie des interprètes de la comédie musicale Rock Of Ages. A la fin du spectacle, nous nous sommes engouffrés dans un taxi pour rejoindre notre hôtel. Par la fenêtre, j’ai aperçu un renard qui traversait la route. Constatant mon étonnement, Valentin m’a appris que dix mille de ces petites boules de poils ont trouvé refuge dans la capitale britannique. Il a ensuite désigné une tour en construction, avant d’ajouter : « C’est dans ce gratte-ciel, bientôt le plus haut d’Europe, qu’un de ces goupils s’est introduit il y a quelques mois. Il a grimpé jusqu’au soixante-douzième étage où il est resté piégé durant deux semaines. »

 

 De telles anecdotes, Valentin en a plus d’une en tête et je me délecte à leur écoute. En riant, j’ai suggéré d’adopter un renard. Idée à laquelle j’ai vite renoncé lorsque mon compagnon m’a fait part d’une autre histoire plus du tout attendrissante : celle de deux gosses salement amochés par un de ces canidés alors qu’ils dormaient tranquillement dans leur chambre.

 

 

Jeudi 16 février 2012

 

            Débarrassé de ses obligations professionnelles, Valentin s’est révélé un cicérone hors pair durant cette deuxième journée à Londres. Ses connaissances culturelles n’ont eu de cesse de m’éblouir. Grâce à elles, cette ville n’a plus aucun secret pour moi. Mais le meilleur restait à venir…

 

A la nuit tombée, alors que mes jambes criaient grâce et que je n’aspirais donc qu’à retrouver le lit douillet de notre hôtel, mon guide d’un jour m’a pressé de le suivre dans le London Eye, la grande roue qui surplombe la Tamise. J’ai eu beau le supplier de renoncer à son projet, il est resté inflexible. A ce moment-là, je me suis dis que j’avais trouvé la faille. L’homme que je parais de toutes les qualités était sans doute un brin égoïste ou alors plus têtu qu’une mule. Comme j’ai regretté telles élucubrations ! Car, tenez-vous bien : alors que nous étions suspendus à 135 m de haut, il s’est soudainement agenouillé à mes pieds pour me demander en mariage ! Vous vous rendez compte ! Impossible de réfréner les battements démesurés de mon cœur, j’ai cru mourir de bonheur et ma fatigue s’est envolée d’un coup ! Quand je vous disais qu’il n’arrêtait pas de me surprendre…

 

 

Vendredi 17 février 2012

 

De retour en France, j’ai encore du mal à croire que je n’ai pas rêvé la soirée d’hier.  Cette demande en mariage, c’était tellement incroyable et tellement romantique !!! J’ai vécu le plus beau moment de mon existence. Et ce diamant de la taille d’une noisette qui orne mon doigt, combien de filles rêveraient d’avoir le même !

 

Demain soir, nous fêterons le troisième anniversaire de notre rencontre. J’ai demandé à Valentin de venir chez moi. En fait, je lui réserve à mon tour une surprise et ce, dès le matin, sur son lieu de travail.

 

 

Samedi 18 février 2012

 

Je suis arrivée au cabinet aussi émoustillée qu’une adolescente à son premier rendez-vous galant. La voiture de Valentin, garée juste devant le bâtiment, attestait de sa présence. Ses premiers patients ne débouleraient pas avant une bonne demi-heure, un laps de temps suffisant pour mettre mon plan à exécution…

 

Histoire de saluer comme il se doit l’entrée de notre couple dans sa quatrième année d’existence, j’avais décidé de me transformer en assistante dentaire ultra sexy, c’était ça ma surprise. Sous un manteau des plus austères, tout ce qu’il fallait pour faire perdre la tête à un homme : bas noirs,  talons vertigineux et décolleté à faire damner un saint, comme on dit. De quoi chambouler même le plus récalcitrant aux galipettes.

 

Un fois à l’intérieur du local, je me suis faite aussi discrète qu’une souris en trottinant sur la pointe des pieds. Encore un peu de patience et j’allais lire la stupéfaction sur le visage de mon amant puis voir naître le désir dans ses yeux…

 

Mais ce n’est pas vraiment ainsi que les choses se sont produites ! Jugez vous-même…

 

Lorsque j’ai ouvert la porte, Valentin était nu comme un ver sur son fauteuil de dentiste. Les yeux bandés, chevauché par son assistante, « la vraie », il subissait ses coups de reins répétés avec un bonheur manifeste. Je l’ai vu ensuite brandir un foret au moyen duquel il a éperonné la partie la plus charnue de l’anatomie de sa cavalière, laquelle, en retour, a utilisé la soufflette pour balayer d’un puissant jet d’air la ceinture abdominale irréprochable de sa monture.

 

***

 

Dans le box des accusés, Chloé était arrivée au bout de sa lecture. Elle releva les yeux pour adresser un regard anxieux à son avocat. Lorsque ce dernier lui avait signifié que son cas relevait du crime passionnel et que le jour de son procès, il lui suffirait d’évoquer quelques moments forts de sa vie de couple pour attendrir les jurés, elle avait eu l’idée de rédiger cette sorte de micro journal intime. Un condensé de la dernière semaine de son histoire d’amour qui, elle l’espérait, permettrait à la Cour d’assises de comprendre les raisons qui l’avaient poussée à planter un foret dans le cœur de Valentin, le jour où elle avait découvert qu’il la trompait.

 

Publié dans auteur mystère

Partager cet article
Repost0

L'auteur de cette nouvelle ? Une nouvelle fois, Carine-Laure Desguin !

Publié le par christine brunet /aloys

                                    

desguin

 

 

 Scotty Michele, the bowery’s flic

 

 

T’as l’air crevé, Scotty chéri, me siffla-t-elle avec tout au fond de sa petite voix aiguë, l’espoir qu’un de ces quatre, j’irais me perdre sous ses draps…

−T’inquiète pas pour moi, ma jolie, ton Scotty Michele, il a des réserves, je lui ai lâché, tout en envoyant des volutes de fumée bleue de l’autre côté du bar, au plus loin que je pouvais…un petit jeu que je m’octroyais comme ça, juste pour voir l’état de mes poumons.

−Ah oui, des réserves, à cause de l’histoire du bateau et de tes racines, c’est ça, Scotty chéri, pas vrai mon mignon…

L’histoire du bateau, une histoire que j’avais racontée dix fois… et je pariais que Dorothy, avec tout le respect que je lui devais, n’aurait pas su la répéter sans confondre les Capone et les Michele…Si ça lui faisait plaisir de croire qu’Al Capone était de mon sang …Je me demandais si moi aussi, je n’aurais pas préféré être le frère ou le cousin des Capone, ça m’aurait bien arrangé, certains jours d’emmerdes. Mais non, les parents de Scarface et les miens étaient venus par le même bateau. Avec le même rêve, le rêve américain. Al et moi, on avait reçu un prénom à l’amerloque, pour jouer au jeu de l’intégration…Le balafré, rongé par la chaude-pisse, il mangeait déjà les pissenlits par la racine et moi, j’étais là, dans ce quartier miteux, le Bowery…Mes vieux imaginaient que c’était bien, avoir un rejeton détective privé. Une fameuse promotion ! Filer des salauds pendant des heures, tout ça pour le compte d’autres salopards.

−On the rock, ma poupée, encore un et je te bercerai ce soir, si tu veux, avec des histoires de bateaux, de familles napolitaines qui glandent dans Brooklyn et de notre prochain voyage vers Hollywood…Toi aussi tu seras sur une affiche avec ce Marlon aux yeux de merlan frit, tu verras ma poupée…

Chez Dorothy’s place. C’est là que j’arrimais chaque soir, histoire de chasser les idées noires. Toutes ces photos de vedettes de cinéma sur les murs, Brando, Grant et toute la clique, ça me remontait le moral. Et puis, bercer Dorothy d’un paquet d’illusions, ça stimulait mes neurones. Chacun son rêve.

Mon bureau était à deux pas de ce bouge des âmes perdues, un deux pièces dans lequel je pieutais, je recevais les clients et tout le tralala. Le Bowery, c’était pas le plus classieux des quartiers de New-York, mais c’était celui qui collait le mieux à mes tunes. Chinatown n’était pas loin. Et Chinatown, c’était une blessure qui saignerait encore. Jusqu’à la vérité.

−Ah oui, Scotty chéri, dit-elle en allongeant le bras pour me lancer mon troisième verre, y’a une bourge assise là-bas, une espèce de chintoke avec de grands airs…elle te cherche…Scotty Michele, elle a demandé, avec des yeux pas contents.

Je continuais de siroter mon whisky on the rocks et de tirer sur mes clopes, tout en tapant un œil sur les gros nichons de Dorothy. Des gonzesses qui venaient s’asseoir dans ce tripot, y’en avaient chaque soir. Dans la glace en face de moi, j’essayais mais en vain de voir la tronche de celle-là, la bourge chintoke. Je ne voyais que tous ces rigolos, ces sniffeurs de coke et de dope. Le juke-box swinguait grave et après mon cinquième verre, les sons se déformaient et les affiches sur les murs se superposaient d’une drôle de façon.

Tous ces paumés m’appelaient the flic. L’autre soir, un type large comme un bulldozer et les cheveux plaqués à la brillantine me proposa, avec un sale accent de Brooklyn, ses services d’indic….Alors, quand il a vu que je n’en avais rien à cirer, il s’est approché de Jimmy, un revendeur, et il lui a proposé des tuyaux, pour la bourse.  

−Hé Scotty chéri, l’espèce de sac d’os jaunis s’amène...

Dorothy n’avait pas terminé de débiter sa jalousie qu’une main aux longs doigts de femelle avait envoyé valdinguer mon dernier verre. A ce moment-là, les lèvres pulpeuses de ma gonzesse restèrent coincées en forme d’accent circonflexe…

Une enveloppe grise avait atterri devant mes yeux. Un nom était inscrit dessus. J’ai senti dans mon cou une main anguleuse et sèche. Ma tête a claqué sur le bar. Les étoiles n’étaient pas assez nombreuses et je me suis retourné. Mon souffle s’est coupé d’un coup car là, devant moi, une chinoise très classe me harponnait de son regard mauvais.

−Lis le nom sur l’enveloppe, minable, me lança la chinoise.

Moi je me foutais du nom sur l’enveloppe. Je l’avais reluqué mais ça ne me disait que dalle. Je ne voyais qu’elle. J’étais comme mort. Cette chintoke était le portrait craché de Sully, ma poupée. L’espace d’un éclair, des morceaux de mon histoire avec Sully ont flashé dans ma tête. Une fille qui crevait de faim, une fille qui s’était échappée de Five Points et de cette bande de crapules, les Flyings Dragons. Sully, sa voix douce, ses mains de soie, tous ces caprices qu’elle me passait…Je savais qu’elle avait des antécédents... Je m’en balançais ! On s’aimait ! Et puis un jour, il y aura bientôt un an, je suis rentré dans notre appart. Vide ! Ma Sully, je ne l’ai jamais revue ! C’était le 13 mai 1957.

−Michele, parce que c’est ton nom, pas vrai ? ouvre cette enveloppe et regarde les photos !

Mes moments vécus avec Sully me revenaient, en rafales.

Alors, la chintoke glissa ses longs doigts dans l’enveloppe et elle en ressortit des photos d’une moribonde au visage lacéré. Mon cœur a cogné. Le cadavre, c’était ma Sully.

Je me suis tapé la tête entre mes mains. J’étais dégrisé. Je pensais que je rêvais et que j’allais entendre Dorothy glousser : viens mon Scotty chéri viens …

−Alors, Michele, on ne dit rien, on pleure ! Un mec qui pleure, c’est possible ?

J’ai essayé de me reprendre et tout ce que j’ai trouvé à dire c’est :

−Ma Sully ne s’appelait pas Cheyenne Wiang !

−Ta Sully s’appelait Cheyenne Wiang ! Son cadavre a été retrouvé le mois dernier. Dans une cave pourrie de la quatorzième. Je veux savoir qui l’a tuée. Et pourquoi. Cheyenne Wiang, c’était ma petite sœur !

Ce soir-là, j’ai su que pour Scotty Michele, la vie avait de nouveau une raison d’être.

 

 

 

Carine-Laure Desguin

http://carinelauredesguin.over-blog.com/

 

http://www.bandbsa.be/contes3/enfantsjardinr.jpg

Publié dans auteur mystère

Partager cet article
Repost0

Mais qui est l'auteur de cette nouvelle ?

Publié le par christine brunet /aloys

L'acte de Natacha.

 

   Le ciel s'obscurcit, l'orage menace, mais bizarrement Natacha est sereine. Appliquée, le sourire aux lèvres, elle frotte avec un torchon de cuisine rose la lame tranchante d'une feuille de boucher.

 

   Ça fait bien déjà une heure et demie que le vent s'est levé, chassant pour partie la chaleur accablante et immobile, insupportable, qui l'avait précédé. Là, c'est sûr, ça va tomber, mais quand ? Ça n'a pas l'air de se décider. L'attente devient insoutenable. Au fil des minutes elle grignote l'équanimité précaire à laquelle Natacha s'était forcée. Maintenant elle sent la sueur qui lui descend lentement dans le creux du dos. Une impression désagréable de froid malgré la touffeur ambiante.

Plus que vingt minutes environ avant le retour de son frère ! Il faut qu'elle fasse très vite à présent. Que tout soit remis en place, sinon...

Certes elle a seulement fait ce qu'elle avait à faire ; de ce côté-là c'est comme si tout était enfin en ordre, elle a la conscience tranquille, mais on ne sait jamais, son frère est tellement imprévisible. Trop prévisible, en fait.

 

   Il ne faudrait pas qu'elle soit obligée d'agir radicalement, une fois de plus. En aurait-elle la force ? Elle en doute et préfère ne pas s'attarder à cette pensée. Du reste elle a mieux à faire.

C'est comme un sentiment du devoir accompli, mais malgré cela elle tremble. Voilà le mal-être qui   à nouveau s'amplifie. Vite elle referme les caisses, les traîne à grand-peine jusqu'à l'appentis et les remet sous la vielle bâche, à leur place de toujours.

Peut-être qu'il ne pensera pas à la questionner tout de suite. Il y a même de fortes chances qu'il ait autre chose en tête  ; avec ses habitudes, c'est tout à fait probable. Ça lui laissera un peu plus de temps, à Natacha. Elle pourra aviser.

 

   Le matin encore, elle ne croyait pas qu'elle en serait capable. Et puis tout s'est enchaîné ; elle en est venue à bout; même que, finalement, ça a été plus facile qu'elle le pensait. Elle n'a pas réfléchi à ce qu'elle faisait, s'est juste contentée d'agir mécaniquement, méthodiquement, selon le vague schéma qu'elle s'était donné pour y parvenir. Maintenant, ça y est, c'ést terminé et elle n'a rien à se reprocher. Il ne sert plus à rien d'y repenser, mais c'est plus fort qu'elle.

Elle se fait violence et prend une bonne résolution : elle va se tourner vers l'avenir, il sera déjà assez compliqué à gérer. À chaque instant suffit sa peine, comme on dit, et là, ce qui s'annonçe n'est pas bien beau.

"Mais je réfléchis, je réfléchis, je perds du temps !" se dit Natacha. "Allez, secoue-toi , il faut en finir".

   Elle regarde derrière elle et constate que tout est normal. L'appentis est bien comme d'habitude. S'il y vient, ils ne verra rien qui lui donne l'occasion de s'en prendre à elle, du moins tout de suite. Il faut gagnet du temps, c'est vital. L'apparence du lieu la rassure un peu.

Alors qu'elle s'apprête à ressortir du réduit, un éclair puissant zèbre la noirceur du ciel ; aussitôt le tonnerre éclate et roule dans la vallée, là-bas vers Maupas sur le Drac. Natacha a fait un bond. Les dernières heures furent difficiles. Elle est au bord de l'épuisement et un rien la déstabilise. Elle pourrait fondre en larmes. Il faut dire qu'elle a  quelques raisons...

Vivement, elle consulte sa montre. Cette fois, c'est l'inquiétude. Dans dix-douze minutes il sera là. Il n'a pas beaucoup de qualités, mais en général il est ponctuel. S'il est en rogne, comme d'habitude, il ne l'écoutera même pas. Aucune explication ne pourra l'apaiser ; elle  sait. C'est toujours comme ça.

Les cris, les gifles, elle ne peut plus les supporter. Que va-t-elle faire ce coup-ci ? Ses pensées sont confuses, elle n'entrevoit aucune solution. Son coeur accélère dans sa poitrine. Elle étouffe.

 

   L'été dernier déjà elle a fugué, mais, avec le père, ils l'avaient vite retrouvée et alors ce fut le calvaire, indescriptible, et personne pour la secourir car leur maison, leur cahute plutôt, est complètement isolée dans la montagne. Tous les deux, ils l'avaient même enfermée pendant trois jours, avec quelques bouteilles d'eau du robinet pour toute nourriture. Et encore, vu son aspect, il est même plus que probale qu'ils l'avaient récupérée dans la gamelle de Dax, leur berger allemand.

Lui aussi, efflanqué, tâche de supporter son existence dans ce milieu hostile, affamé le plus souvent, les flancs labourés de coups de bâton, une sorte de canne de jonc qu'ils gardent près de la porte, à cet effet.Ils rigolent beaucoup quand ça les prend, sourds aux jappements terrorisés de Dax. Mais avec l'obstinée fidélité des bêtes il voue néanmoins une adoration sans bornes à ces maîtres qui  le torturent tout leur saoul.

Ce jour-là, Natacha s'en était même voulu d'avoir diminué la maigre ration de l'animal. Heureusement il peut parfois s'échapper jusqu'au torrent, au prix d'une belle râclée à son retour. La plupart du temps il est à la chaîne, confiné au rôle de veilleur; parfois ils le libèrent pour mieux le maltraiter.

Oui, le traitement infligé au chien n'a rien à envier à celui qu'elle subit.Et puis, la privation de nourriture et tous ces sévices-là ne sont pas les pires, il y a aussi,  régulièrement, ces gestes... leurs grognements, leurs rires qu'elle voudrait tellement oublier. En vain.

   Une fois dehors, elle frissonne. Une famille de brutes, sans éducation, la mère morte de cirrhose l'année précédente alors qu'elle avait tout juste quarante-trois ans, elle aussi ravalée à l'état de déchet humain ; la misère au quotidien ! En repensant à tout cela, le regard de Natacha se voile, elle se fige. Mais bien vite sa conscience, toujours aux aguets, la prévient : tu n'as plus que quelques minutes pour effacer toute trace ; tout doit être rangé. Elle n'a pas fini de nettoyer. Le sol, ça, c'est fait, nickel,on ne voit plus rien, mais l'outil, la feuille de boucher, vite elle doit la rapporter dans l'atelier. Ne rien laisser traîner.

   À la hâte, elle balance le torchon souillé dans un seau d'eau froide, la feuille avec, car elle réalise qu'elle n'a plus le temps de retourner à l'appentis. D'un bon coup de pied elle pousse le récipient sous le pseudo plan de travail, fait de planches grossières posées à même des parpaings. Il atterrit au milieu des épeluchures qui ont débordé de la poubelle, de la poussière et des toiles d'araignées. Là ils ne surveillent pas son travail, il faudrait qu'ils se baissent ! De toute façon, avec ses mains usées à trimer, elle ne peut pas tout faire dans le taudis, mais parfois elle le paye cher. Elle a poussé le seau bien loin, tout au fond. Heureusement il ne s'est pas renversé. Surtout ne pas attirer leur attention.

La pluie crève soudaint le ciel et s'abat à grosses gouttes qui crépitent sur le toit de tôles rouillées. L'air sent l'ozone ; Natacha fonce fermer la fenêtre. L'autre odeur, un peu fade, n'est plus qu'à peine perceptible dans la maison.

Au loin on entend les rugissements saccadés du quatre-quatre qui, laborieusement, gravit le sentier, tressautant sur les pierre menaçant de l'immobiliser dans la pente, juste au moment un brusque et trop fort coup d'accélérateur le relance.

   L'angoisse saisit Natacha. Elle sait que cette conduite nerveuse s'explique par la rage de son frère. Il a encore dû se saouler en ville. Elle l'imagine proférer juron sur juron, impatient d'atteindre la maison pour décharger sur elle toute son agressivité, comme toujours dans ces cas-là. C'est le lot quotidien. Aujourd'hui il n'aura pas besoin de prétexte. De toute façon, ça tombe toujours sur elle; pour un mot qui déplaît ou pour un silence, pour n'importe quoi, à vrai dire.

Ce qu'elle a fait aujourd'hui sera une trop bonne occasion. Elle en est sûre, elle va encore prendre une fichue dérouillée. Elle ne sait même pas si elle en sortira vivante.

La peur monte en elle. Que faire ? Où fuir ? C'est trop tard, de toute manière.

 

   Résignée, elle entend le véhicule s'arrêter près de la masure. Puis plus rien. Le silence est seulement déchiré par le tambourinement violent et incessant des rafales d'eau poussées par les bourrasques. Coeur battant, elle prête l'oreille. Rien d'autre ne se laise percevoir lors des brèves accalmies. Dix minutes s'écoulent ainsi. Enfin, et presque avec soulagement, elle discerne le chuintement semi-continu de bottes qui se rapprochent, allant s'amplifiant. Il arrive. L'ivrogne s'était – c'est quasi certain - endormi brièvement, incapable de descendre du véhicule. Ce n'est plus qu'une question de secondes.

Instinctivement, Natacha tend la main vers le manche du couperet parisien, c'est ainsi que l'appelait sa mère, originaire de la petite couronne. Trop loin. Elle fait un effort, ahane, rien à faire. Elle doit se baisser davantage pour  l'atteindre, mais elle n'en a plus le temps.Elle recule d'un mouvement brusque car, titubant, Fédéric fait déjà irruption dans la pièce en beuglant :

 

¬ Où qu'il est l'père , nom de Dieu, hein ? Qu'est-ce qui fout encore c'tabruti d'enfoiré ? Tu réponds, saleté ! Ou bien, faut-y que j'taide, tu vas voir, j'arrive !

 

Un long silence fait suite à ces imprécations.

 

¬ Il... il...

 

Natacha tente de répondre. Elle sait pourtant qu'elle a intérêt à faire diversion, et très vite. Cependant, paralysée de terreur, elle n'y parvient pas; les yeux écarquillés, elle fixe son frère, la bouche ouverte, n'émettant aucun son. Elle recule, perd l'équilibre, s'appuie d'une main contre le mur. Elle est coincée

 

Alors, de la chambre à coucher mitoyenne monte un grognement pâteux et le cliquetis de bouteilles vides qui se renversent, comme des quilles. Dix secondes après,  paraissant une éternité, la porte claque contre le mur et, à demi accroché à elle, apparaît Pierrick, la petite soixantaine, hirsute, les jambes mal assurées.

 

¬ On peut pus pioncer tranquill' ici, bordel ! Qu'esse tu veux core, fils d'andouille ? Et pis elle, qu'esse qu'elle a à nous regarder comme ça ; j'sais pas c'qui m'retient d'lui en coller une !

 

Le rire gras du fils lui répond, comme il s'avance, le poing levé.

Natacha se recroqueville dans son coin, les yeux encore agrandis par l'effroi ; elle n'ose plus espérer. Horrifiée, elle peut à peine respirer.

 

 

Natacha a neuf ans. On lui a ordonné le matin d'écraser – et proprement, vingt diu, avé l'plat d'l'outil, crénom, faut tout t'dire, spesse d'garce – soixante-dix kilos de noix pour que le fils puisse aller le lendemain matin  vendre les cerneaux sur le marché de Grenoble. Faut bien payer les litres de rouge et le gas-oil du tout-terrain.

 

   Le frère approche aussi,rotant, l'oeil mauvais. La joie maligne le porte. C'est l'heure ! Ça va être sa fête !

 

Brusquement Natacha s'enfuit et sort en courant. Esquivant les deux épaves, elle bouscule le père au passage.

Arrivée au bord de la falaise, elle ne s'arrêtera pas. Son cri se mêlera aux derniers grondements de l'orage.

 

 

Publié dans auteur mystère

Partager cet article
Repost0

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 > >>