Et l'auteur de cette nouvelle est... Mais c'est bien sûr !
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GAUTHIER HIERNAUX !!! l'auteur de bien des ouvrages et d'un petit dernier "Comme des ombres", un polar à découvrir (et que je chroniquerai pour l'émission 18 d'ActuTv !!!
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Lecture, écriture, une passion... Un partage... La littérature dans tous ses états !
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GAUTHIER HIERNAUX !!! l'auteur de bien des ouvrages et d'un petit dernier "Comme des ombres", un polar à découvrir (et que je chroniquerai pour l'émission 18 d'ActuTv !!!
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La solution à 18h si vous n'avez pas trouvé l'auteur de cette nouvelle !
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Althea a parlé de littérature. N’avais-je pas quelque chose à lire pour la classe ?
Je me traine jusqu’à la bibliothèque, une pièce de trois mètres carrés où les livres, la plupart obtenus par charité, s’entassent pêle-mêle. Cette anarchie n’est pas voulue, l’un des pensionnaires, Chet, un enfant terrible comme on dit pour ne pas heurter, avait reçu la mission d’y mettre de l’ordre. Chet avait vécu dans la rue avec ses parents jusqu’à ses six ans, quand un autre sans-abri avait décidé de dépouiller la famille et, pour faire bonne mesure, avait éclaté la tête du père de Chet sur le trottoir puis avait égorgé la mère avec un tesson de Budweiser.
Le gamin avait échoué à Saint Jérôme après avoir fréquenté plusieurs établissements qui avaient tous fini par le mettre à la porte.
Son comportement destructeur le rendait ingérable, Althea avait compris qu’il lui fallait occuper son esprit. Elle l’avait d’abord chargé de s’occuper des repas, hélas, l’individu n’était guère doué et avait fini par se battre avec d’autres garçons après que ceux-ci lui aient dit ce qu’ils pensaient de ses plats.
L’entretien du jardin n’avait pas remporté davantage de succès car en pur citadin, Chet n’avait pas la main verte.
La vieille Althea avait alors eu l’idée de lui confier la gestion de la bibliothèque après l’avoir surpris en train de lire « La Pastorale américaine » de Philip Roth.
Chet ne savait pas bien lire, mais, avec l’aide la Très Chère Pseudo Mère, il avait progressé chaque jour.
Le garçon avait commencé à ranger les bouquins à peu près au moment où j’étais arrivé à l’orphelinat. Je me souviens vaguement d’un gaillard brusque au visage rubicond que je n’avais côtoyé que quelques semaines. Un mois et demi après le début de son travail, on l’avait retrouvé pendu à la climatisation de sa chambre.
Aucun mot, aucune explication, il s’était foutu en l’air sans rien dire à personne.
Althea en avait été profondément affectée, elle avait un faible pour les âmes égarées.
Depuis, plus personne ou presque n’était entré dans ce local qui sentait la poussière et le vieux livre.
Il y fait chaud, mais comme il n’y a pas de fenêtre, la température y est encore supportable.
Je parcours les rayonnages, y déniche de grands auteurs américains tels qu’Hemingway, Steinbeck, Faulkner, London, Auster.
Je tombe même sur quelques bouquins de littérature française et espagnole. Pendant une demi-heure, je cherche l’ouvrage pour lequel je suis supposé rendre une fiche de lecture, malheureusement je ne me rappelle ni du titre, ni de l’auteur. L’information est sur mon téléphone, comme le résumé que je comptais simplement lire d’ailleurs.
Puis, frappé par l’évidence, je me cogne de front en me traitant de crétin. Althea nous a envoyé le devoir de lecture également par message auquel je peux avoir accès sans passer par le Net. Je dégaine mon téléphone portable, fouille un bref moment et le trouve : « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » d’une certaine Harper Lee.
Il me faut trois-quarts d’heure de recherche intenses pour mettre la main dessus. Je suis en nage, mes vêtements collent à moi comme un vieux pervers à une jeune fille lors d’un slow.
Je me saisis de l’objet et quitte les lieux, le laissant dans un état encore pire qu’à mon entrée.
De retour à la cuisine, je me jette sur le frigidaire, attrape une bouteille de Pepsi et en avale la moitié d’une traite. Je roterai pendant dix minutes, aurai peut-être mal au ventre, mais sur le coup, ça me fait un bien fou.
La salle est climatisée, pourtant, je n’y resterai pas. Les autres vont bientôt se réveiller et l’envahir. Ma propre chambre parait être l’endroit indiqué, même si je n’aime pas trop y séjourner entre le coucher et le réveil. Je m’y rends pourtant.
Une fois sur le lit, stores baissés pour éviter que les rayons ne rentrent, je lis la quatrième de couverture. L’histoire se déroule dans les années trente pendant la Grande Dépression. Je sors mon téléphone pour savoir ce qu’est cette dépression, avant de me rappeler que je n’ai toujours pas de connexion.
Il est également fait mention de l’Amérique sudiste ségrégationniste. Cela doit se passer au Mexique, me dis-je bien que le mot « ségrégationniste » ne me soit pas familier.
Sans trop y réfléchir, j’imagine que cela à un rapport avec les cartels. Après tout, on verra bien...
C’est le premier véritable bouquin que je tiens entre les mains, beaucoup plus léger d’une tablette.
Dès les premières pages, je comprends que je me suis totalement fourvoyé : le récit se déroule en Alabama, aux USA, donc, pas en Amérique du Sud. Les aventures de la famille Finch et de leur gouvernante noire qui leur tient lieu de mère (tiens, tiens, une Pseudo Mère), appelée Calpurnia, finissent par me captiver, même si, au début, je dois avouer que j’ai beaucoup de mal à entrer dans le récit.
Je le lis presque d’une traite, le prenant même aux toilettes et à la cuisine quand nous sommes appelés pour le repas.
Je l’achève vers dix-neuf heures trente, les yeux rougis, la tête affectée d’un léger tournis. Jamais je n’ai lu autant en si peu de temps. L’odeur du papier, un peu moisi, m’a quelque peu enviré. Sentiment non négligeable, je me sens désormais un peu plus intelligent car je possède désormais davantage de vocabulaire.
Au moment où je repose l’ouvrage sur ma table de chevet, on pénètre dans la chambre sans frapper. La porte s’ouvre à la volée et la tête hirsute de la directrice apparait dans l’encadrement.
Je m’étire avant de répondre que je ne comprends pas à qui elle fait référence. En réalité, j’ai pigé, mais son arrivée tonitruante m’a mis dans de mauvaises dispositions à son égard.
« Abelle. Elle n’est pas descendue pour le déjeuner. »
Le visage d’Althea est gris de panique, je ne l’ai jamais vue dans cet état. Je décide alors de quitter le relatif confort de ma chambre climatisée pour suivre la vieille Mère dans le couloir.
« Comment ai-je pu être aussi sotte ? répète-t-elle sans cesse, tout en ouvrant les portes des chambres. »
Alors que j’avais pris l’affaire par-dessus la jambe, l’attitude de l’aînée commence à m’effrayer.
Si Abelle n’est pas dans son antre, c’est qu’elle a bougé. L’affaire est déjà étrange, mais en observant la femme aux cheveux afro qui se démène malgré la chaleur à tenter de la retrouver, je me dis que la situation devient interpellante.
Alors qu’elle s’apprête à rentrer dans les douches, je saisis la directrice par le coude et l’oblige à se retourner.
Des larmes viennent aux yeux de la vieille. Sans encore sangloter, elle m’explique qu’Abelle est venue la voir hier et qu’elle leur a expliqué leur pari.
La fille a expressément demandé à la directrice d’occuper son ami pendant qu’elle lui préparait une farce.
Elle ouvre de grands yeux comme si elle se rendait compte de mon insondable bêtise.
Le corps d’Abelle est récupéré aux alentours de vingt heures par les ambulanciers équipés comme des cosmonautes et enfermé dans le camion frigorifique.
Malgré la combinaison artisanale qu’elle s’est confectionnée dans le plus grand secret, l’adolescente n’a pas survécu au Soleil. Elle est morte d’un arrêt cardiaque sous les pommiers stériles du verger de Saint Jérôme.
Althea a appelé les secours d’un vieux téléphone datant sans doute du début du vingt et unième siècle. Sans ça, Abelle aurait encore séché quelques heures de plus entre les herbes et pommes pourries du printemps.
Il parait que son corps, enfin, une partie a brûlé, mais c’est ce que racontent les imbéciles du pensionnat. Je n’y crois pas une seconde.
Je vais trouver les ambulanciers avant qu’ils prennent congé et leur demande si la fille tenait quelque chose dans la main quand ils l’ont trouvée. Les professionnels échangent un regard avant de me répondre qu’elle transportait en effet un truc, un machin si étrange qu’ils n’y ont pas cru.
Ils ne me répondent pas tout de suite, l’un d’eux me sourit tristement, puis opine avant de remettre son casque.
Je regarde leur camion s’éloigner dans l’allée avant de disparaître à l’horizon.
Lorsqu’il n’y a plus rien à observer, je retourne dans la salle principale où tous les orphelins se sont réunis pour parler de l’affaire.
A l’écart, La Très Chère Pseudo Mère s’est écroulée sur un divan en cuir ravagé, le regard vide, les jambes écartées, les bras ballants.
Je prends place à ses côtés. Je me dis que je devrais la consoler, lui caresser doucement l’avant-bras car je sais que c’est ce qu’il faut faire dans ces cas-là. Je n’y arrive pas, je n’ai jamais touché personne ni laissé quiconque le faire.
« J’ai bien aimé le livre, lui dis-je après être resté un long moment silencieux. C’est Abelle qui l’a choisi pour me distraire, c’est ça ? »
Althea ne peut pas répondre, la culpabilité l’écrase, elle reste totalement immobile, dénuée de force.
Je me dis alors que le moment est peut-être venu d’en profiter :
« Très Chère Mère, peut-être pourrais-tu te servir de ton vieux téléphone pour contacter ceux qui réparent Internet ? »
Même si je suis très loin d’être un spécialiste des relations humaines, je me dis que la demande vient sans doute beaucoup trop tôt.
Je réessayerai demain, quand les choses se seront un peu tassées.
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Il semble que des milliers de gens soient morts à cause de la chaleur, beaucoup de vieillards, d’enfants et de sans-abris. J’ai vérifié quand cette saloperie d’Internet fonctionnait encore. Ceux qui n’ont pas eu de malaises ou de crises cardiaques, ont développé des cancers incurables. Beaucoup ont eu le cuir brûlé à force d’être restés trop longtemps sous les rayons. En outre, certaines personnes ont perdu la vie car le pneu de leur voiture a explosé au pire moment ou parce que leur climatisation a pris feu.
Pour toutes ces raisons, le gouvernement demande aux concitoyens de rester cloîtrés chez eux quand tombe la nappe de chaleur, comme au bon vieux temps quand il y avait des épidémies de Covid.
Ceux qui n’obéissent pas, c’est à leurs risques et périls.
J’ai appris qu’il existe des courageux – des abrutis inconscients les surnomme Abelle – qui circulent quand même au cœur de l’hyper-canicule. La plupart pour sauver des vies, quelques-uns pour le faire du fric.
Apparemment, les Internet providers n’en font pas partie.
Althea fait l’impasse sur le juron et prétend que, même si elle est une personne âgée, elle n’avait que vingt ans lorsque les smartphones ont inondé le marché et enterré les autres générations de téléphones portables. Elle ajoute qu’une petite désintoxication me fera du bien car, chaque fois qu’elle me croise, en salle commune ou dans les couloirs, j’ai le nez collé à l’écran.
À ce moment, elle emprunte les arguments qu’ont essayé tous les parents depuis que Steve Jobs et ses potes ont décidé de greffer cet appareil aux mains de tous les enfants du monde :
Je ne trouve rien d’autre dans mon répertoire qu’un ricanement pour lui répondre, mais j’ajoute quand même :
La directrice qui loue souvent ses protégés pour leur opiniâtreté commence à se sentir agacée.
Malgré le ventilateur et la climatisation, elle meurt de chaud et donnerait tout pour ôter ses vêtements. Même pas moyen de savoir quand cette saloperie de Nappe va s’arrêter sans Internet. En plus, elle a de la paperasse à traiter car un nouveau pensionnaire devait arriver lundi et elle doit encore travailler sur son dossier. Sans doute ne viendra-t-il pas si la Nappe subsiste.
La « Nappe », c’est d’ailleurs un drôle de terme que les journalistes ont utilisé pour qualifier ces jours d’hyper-canicule. Il est vrai qu’on a l’impression d’être couvert de chaleur, qu’elle nous tombe dessus et nous enveloppe un peu comme un brouillard moite.
Des personnes de sa corpulence… bel euphémisme pour décrire les cent trente kilos de l’adolescente. Elle a un problème de thyroïde, apparemment. Je veux bien le croire car je ne l’ai jamais vue manger plus que quiconque. À moins qu’elle planque des trucs sous son lit, ce qui est tout à fait possible…
Je rétorque à l’ancienne que je n’ai aucune envie de côtoyer cette fille pour l’instant, précisant que nous ne sommes pas « en froid », mais que je suis en pleine expérimentation, laquelle requiert toute mon attention.
La Très Chère Pseudo Mère de l’orphelinat Saint Jérôme opine du chef de mauvais gré et se remet mollement au travail, m’incitant d’une main qu’elle voudrait autoritaire à quitter son bureau.
Je me retrouve dans le couloir, encore plus désœuvré qu’auparavant. J’y croise un autre pensionnaire, nu mis à part sa serviette entourant sa taille. Celui-ci sort des douches communes, l’air harassé. Nous nous jetons un bref regard, puis le type disparait dans sa chambre tout en murmurant quelque chose dont je ne comprends pas le moindre mot.
Excédé par son attitude, j’ai l’impression que le peu de bienveillance que j’ai en réserve chaque jour à l’égard de mes pairs s’en est déjà allé.
Je recommence à tourner en rond. Il m’est arrivé de m’ennuyer, jamais à ce point. Je meurs d’envie d’aller observer la non-transformation de l’œuf en petit-déjeuner, cependant, même si j’y parvenais avant que mon cœur lâche – une entreprise tout à fait possible car ma machinerie interne fonctionne très bien – même si je n’étais pas pris de vertiges ou de suffocations, je risquais d’avoir la peau gravement brûlée ou, même si je ne le découvrirais que bien des années plus tard, un cancer de la peau.
J’attendrai donc que cette saloperie brûlante se couche, ce qui n’arrivera pas avant plusieurs heures, pour aller prouver l’erreur d’Abelle.
À son sujet, la vieille Althea a sans doute raison ; la jeune fille souffre énormément de cette chaleur. En règle générale, les couloirs et les douches n’étant pas climatisées, elle ne sort de son antre qu’au cœur de la nuit, lorsque la température descend sous la barre des vingt-huit degrés. Des mauvaises langues prétendent qu’elle en profite pour dévaliser le frigo, ceux-là sont les mêmes qui crient au gang pour justifier l’amitié des deux seuls Noirs de Saint Jérôme. Mieux vaut ne pas trop y prêter attention.
J’arrive devant sa chambre, colle l’oreille contre la cloison et n’entend rien d’autre que le ronronnement de la climatisation.
Ma montre m’informe qu’il n’est pas encore huit heures, la plupart des pensionnaires sont encore en train de dormir et, si je n’avais pas voulu prouver l’erreur de mon amie, sans doute serais-je aussi au pieu.
« Le mieux à faire, me dis-je, est d’aller casser la graine ».
La cuisine est déserte. Je me sers un bol de céréales – des Reese’s Puffs, mes préférées – et m’en vais les dévorer devant la baie vitrée, face à la cour. Une volée de marches mène à un petit jardin qui précède un potager désormais stérile, lequel est suivi d’un verger tout aussi brûlé par les rayons ardents.
La longueur de ce dernier n’a rien à voir avec le reste, on dirait que le jardin s’évase. En réalité, c’est une illusion car le premier jardin est bordé d’énormes Picea pungens, mieux connus sous le nom d’Épinette bleue du Colorado ou sapin bleu pour les moins férus de botanique. Ils prennent une place folle, mais la directrice refuse de s’en séparer même depuis qu’ils sont morts.
Quarante degrés pour des arbres qui ne peuvent vivre qu’à des températures en dessous de zéro, il ne fallait pas s’attendre à ce qu’ils s’épanouissent…
Quoiqu’il en soit, il m’est tout à fait impossible de voir la transformation de l’œuf, même du premier étage, je pourrais apercevoir les troncs des pommiers, rien de plus.
Le bol est vide, je le rince, active le broyeur avant de déposer le récipient vaguement propre dans l’évier. Après tout, c’est au tour de cette chipie de Tamara d’être de corvée de vaisselle.
Ce faisant, une âcre odeur de transpiration me chatouille les narines. Je me rends compte que je pue, sans doute est-il temps de prendre une douche et de changer de vêtements.
Le temps du petit-déjeuner face à la grande baie m’a mis en nage, il fait déjà presque trente degrés et le soleil tape fort à travers la vitre.
Je prends tout mon temps pour me laver, même si je sais que je recommencerai à transpirer à peine sec.
Le temps s’écoule épouvantablement lentement quand on attend quelque chose. J’ignore comment occuper ces heures jusqu’au moment où je pourrai sortir. J’avais tablé sur le début de la nuit, mais je me rends compte qu’il fera encore beaucoup trop chaud. Vingt-trois heures me semble plus approprié.
Mais que faire jusque-là ? Que faire quand on n’a pas Internet et qu’on ne peut pas tuer le temps à perdre ?
Mais qui a écrit le texte divisé en trois parties ci-après ???? trois jours pour donner un nom et tenter de deviner !!!
Bonne chance !
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J’ai fait le test ce matin.
À sept heures pétantes, je me suis glissé dehors, traversé la cour pour aller casser un œuf sur une pierre plate à la lisière des pommiers pour le laisser en plein soleil jusqu’à dix-huit heures comme prévu. Ensuite, je suis vite rentré dans le bâtiment pour éviter qu’on me surprenne.
Il ne faisait que vingt-sept degrés, j’aurais pu patienter, regarder le début de la transformation, même si je savais que l’effet ne serait pas visible tout de suite et qu’il faudrait patienter longtemps. En revanche, si j’attendais un peu, je verrais si Abelle disait vrai ou si elle s’était moquée de moi comme souvent.
À nouveau à l’intérieur de la vaste demeure, j’avais essayé de trouver un truc à faire, même si c’était vachement difficile de s’occuper sans sortir. Il n’y avait même pas moyen de jouer à la console ou mater une série dans la salle commune, les câbles avaient encore cramé ! Chaque été, c’était pareil ; cette turne tombait en ruines.
Althea, La Très Chère Pseudo Mère, se battait contre des moulins pour assurer notre subsistance à tous, en revanche, l’accès au réseau n’était, pour elle, qu’un point situé très très bas dans sa liste de priorités.
Elle n’avait jamais été partisane de l’Internet et des « rézosocios », lesquels avaient, de son point de vue, grandement contribué au déclin de la jeunesse postpandémique.
J’ai toujours été en désaccord avec elle car j’étais ravi de pouvoir converser avec d’autres jeunes, en tous cas, autres que ceux de cette vieille barraque que je ne supportais plus.
De surcroit, les jeux en réseau m’apportaient beaucoup, davantage en tous cas que ceux qu’Althea nous proposait
(imposait ?)
pour – je cite – « renforcer les liens ».
Jamais je ne me suis considéré comme un modèle relationnel, même quand je n’étais pas enfermé ici. « Enfermé » est peut-être un mot trop fort, c’est pourtant ce que je ressens régulièrement.
Abelle prétend que je suis un asocial, je me défends en affirmant être sélectif dans mes amitiés. Un peu trop sans doute... En réalité, je ne ressens pas grand-chose pour les autres, même si nous nous fréquentons, la fille a rapidement compris que nous n’étions pas de véritables amis.
Abelle, en dépit son nom étrange et de son caractère de cochon, je l’apprécie – enfin, je ne la hais pas – même si son passe-temps favori consiste à me faire passer pour un imbécile.
Comme moi, elle fait partie des enfants d’Althea, ceux dont personne n’a voulu. Elle est arrivée lorsqu’elle avait onze ans, ses parents sont morts tous les deux, personne – à part Althea sans doute – n’a su ce qui leur était arrivé. L’orpheline n’a jamais voulu en parler. Je sais simplement qu’aucun membre de sa famille ne voulait se charger d’elle, elle était sans doute trop vieille pour être éduquée.
Elle attend sa majorité dans cette magnifique bicoque qui prend l’eau de tous les côtés.
Nous nous sommes rapprochés, ça a pris du temps, pas comme dans ces films où des ennemis jurés deviennent les meilleurs amis du monde à la suite d’une épreuve, ça ne s’est pas du tout passé comme ça dans la vraie vie.
Abelle et Rob, votre serviteur, ont conclu une sorte d’alliance parce que c’était la solution la plus simple, et surtout parce que, tacitement, on a compris qu’on serait plus fort en duo.
Les autres pensionnaires pensent que c’est juste parce que nous sommes noirs et que notre couleur de peau suffit à justifier cette alliance.
Abelle est convaincue qu’il est inutile de leur expliquer que ça n’a rien à voir et que c’est tout à fait absurde de penser de cette façon. Cela ne servirait à rien, la génération post-Trump est beaucoup trop conne et ces débats constitueraient une perte de temps pour tout le monde.
Je jette un coup d’œil à ma montre : quinze minutes se sont écoulées depuis que le blanc et le jaune ont quitté la coquille.
Il faut que je trouve des trucs à faire, mais ranger ma chambre, bouquiner ou aller causer à quelqu’un sont des activités que je n’apprécie guère.
Et Abelle m’a trop énervé pour que j’aille lui taper la causette ce matin.
Alors, je fais les cent pas dans la salle commune. Les autres ne sont pas encore descendus.
Althea a décidé de suspendre les cours de ce matin, elle a pris sa décision en consultant la météo, sûrement avant que la connexion ne lâche.
Plus de quarante-cinq au beau milieu de la journée ! Déjà trente ce matin. Tu mets le nez dehors, tu crames, il n’y a pas un souffle de vent.
La climatisation, rendue obligatoire depuis quelques années, fonctionne à peu près dans le vieux bâtiment. Elle fait un bruit du tonnerre, surtout la nuit, et nous avons tous peur qu’elle lâche en pleine canicule. Sûr qu’on cuirait à étouffée dans notre lit.
Il y a une semaine à peu près, Abelle a prétendu que si quelqu’un mettait un œuf en plein soleil, il cuirait aussi bien que dans une poêle. J’ai ri, elle a pris la mouche et s’en est suivi une dispute comme on en a de plus en plus fréquemment. Elle m’a traité d’idiot, pourtant, je suis convaincu de ne pas faire partie de la famille de décérébrés que l’on trouve par grappes dans ce pays. Je lui ai donc proposé une sorte de pari : casser un œuf au bout du verger cramé, sur une pierre plate et voir ce qui se passe. Je suis convaincu que lorsque je viendrai prendre l’œuf cette nuit, il aura juste coulé de la pierre, sera vaguement chaud et bien entendu, immangeable. Néanmoins, il ne sera certainement pas transformé en omelette.
J’attends le résultat de cette expérience complètement stupide avec impatience.
Pour la tromper, cette impatience, je me rends à l’étage, puis frappe à la porte d’Althea.
Je sais que la vieille se lève très tôt et qu’il y a de fortes chances pour qu’elle soit déjà au turbin.
Cette femme sans âge est à la tête de l’orphelinat Saint Jérôme depuis des temps immémoriaux. Les murs de son minuscule bureau sont tapissés de visages d’enfants qui ont tous connu la vieille comme protectrice.
Elle nous aime particulièrement, Abelle et moi, sans doute parce qu’Althea est noire, diraient certains adaptes du slogan MAWA[1].
Elle prétend que nous sommes les balles les plus rapides de son fusil et que nous irions loin si nous nous en donnions la peine. Au lieu de ça, déplore-t-elle, nous passons notre temps à nous chamailler comme des gamins et à nous lancer des gages stupides.
Celle que je surnomme « Notre Très Chère Pseudo Mère » (quoique jamais devant elle) depuis que j’ai posé le pied à St Jérôme m’invite à entrer et je la découvre les pieds nus sur le bureau, en train de se rafraîchir avec un ventilateur portatif. Elle porte une robe blanc écru très légère dont les bretelles lui tombent des épaules. J’ai peur de lui voir les seins qu’elle doit avoir tout fripés.
Comme si elle avait pu lire dans mon esprit, elle rectifie sa posture.
Je m’observe comme si je ne m’étais pas vêtu moi-même moins d’une heure auparavant : tee-shirt, jeans et basket. Je n’ai pas enfilé de chaussettes simplement parce que je n’en ai pas trouvé de propres. Pas réfléchi, trop pressé d’aller casser l’œuf sur la pierre sans qu’on me surprenne.
La vieille femme aux cheveux noués en chignon lève les yeux.
Sur Internet, on raconte que le temps s’est totalement déréglé à cause de l’Homme. Je pense – et beaucoup sont d’accord avec moi sur la Toile – que ce sont des conneries en boîte. Que donc ont pu faire les êtres humains pour foutre un coup de pied dans les roubignoles des saisons ? Abelle prétend que j’ai tort, que nos ancêtres n’ont pas écouté ceux qui leur disaient de prendre garde.
Aujourd’hui, à cause de leur négligence, de larges parties de certains pays sont sous l’eau, tandis que des forêts entières ont disparu dans des incendies.
D’après elle, dans le temps, il ne faisait pas quarante-cinq degrés dans le New Jersey au mois de juillet et plus de cinquante au Nouveau Mexique en juin.
Du bout des lèvres, j’ai reconnu que nos semblables ont pu contribuer à ce changement climatique, pourtant, je reste convaincu que la Terre y est pour beaucoup. Combien de fois la Planète bleue a-t-elle éradiqué toute vie sans le concours des êtres humains ? Il y a eu cinq extinctions massives sur les quatre cents dernières millions d'années. Période glaciaire, épuisement d’oxygène dans les océans, activité volcanique, impact d’astéroïde, les causes sont multiples et variées. Le Monde n’a pas besoin de sa créature autoproclamée la plus intelligente pour s’autodétruire.
[1] Déformation pour l’histoire du slogan trumpien : MAGA (Make America Great Again) par Make American White Again.
ANI SEDENT !!!!
Auteur des Chroniques de l'Invisible
Tome 1 Tome 2
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Voici le texte qui m’a permis de remporter le second prix du concours de contes organisé par la bibliothèque de ma commune (il y a beau temps maintenant) et qui m’a donné le courage de présenter ................ à l’œil averti du comité de lecture de Chloé des Lys. Je vous le livre dans son intégralité, sans retouches… J’espère que vous serez plus indulgents que moi.
La boucle de cristal
Il y a bien longtemps, dans le petit royaume de Franchemaison, un jeune apprenti bottier prénommé Barnabé fit une étrange découverte.
Cela se passa au mois de mai. Comme chaque année, le château royal, embelli de fanions bleus et or, accueillait une ribambelle d’échoppes formant un ruban coloré aux pieds de ses murailles.
Pour leur grand festival, les artisans comptaient bien offrir aux regards des passants, d’incroyables trésors de savoir-faire.
Dès potron-minet, et sous le regard critique de maître Charles, Barnabé avait artistement disposé les plus belles pièces que le maître bottier présentait cette année-là. Cela lui avait pris beau temps pour satisfaire l’artisan, mais les quelques heures de liberté gagnées valaient largement la peine qu’il s’était donné.
Barnabé s’en alla flâner parmi les échoppes, les mains sucrées du jus encore tiède débordant de la succulente tartelette aux groseilles achetée chez Mamie Gougouille. Arrivé à la fontaine, où il se rinça les mains avec application, Barnabé leva le nez et aperçut une petite échoppe qu’il n’avait pas encore visitée. Il s’en approcha et découvrit avec plaisir un prodigieux bric-à-brac colonisant les présentoirs. Parmi tous les objets se trouvant là, il en fut un qui accrocha son regard pour ne plus le lâcher. C’était une chaussure comme Barnabé n’en avait jamais vue.
D’une ligne parfaite, taillée dans un matériau qu’il ne put identifier et ornée d’une boucle de cristal chatoyant dans la lumière.
« Je vois que cet article vous intéresse, mon garçon.
Un vieillard, aux cheveux et à la barbe incroyablement longs, sortit de l’ombre qui le dissimulait. Il raconta à Barnabé l’histoire de ce grand magicien qui, un jour, alors qu’il s’ennuyait, avait créé les brodequins à boucle de cristal et les avait dotés de pouvoirs étranges.
Malheureusement, l’un des deux avait disparu et, magique ou pas, personne ne voulait d’une seule chaussure…
Bien qu’il n’ait pas cru son histoire, le jeune apprenti tendit tout de même quelques piécettes au vieillard. Le vendeur se lissa la barbe, l’air pensif, mais n’hésita pas très longtemps à céder l’objet convoité. Barnabé était ravi et il se réjouissait déjà de montrer sa trouvaille à maître Charles. Mais à peine fit-il quelques pas que le prit une irrésistible envie d’essayer la chaussure. Elle lui allait parfaitement !
« Elle me fait le pied d’un prince » pensa-t-il alors que le brodequin lui faisait la démarche insolente. Bientôt, Barnabé s’aperçut que la foule lui ouvrait un passage avec déférence. Le grand sénéchal en personne vint l’accueillir, se confondant en excuses pour n’avoir pas été mis au courant qu’un prince étranger les honorait de sa présence.
Incrédule, le jeune apprenti baissa les yeux sur le brodequin où la boucle de cristal rayonnait de toute sa magie. Il s’inventa alors une suite en grand équipage qui envahit la cour du château en paradant. Les soldats, arborant des étendards aux broderies précieuses, les pages et serviteurs, revêtus d’uniformes richement colorés, tout comme les chevaux aux caparaçons d’or et d’argent, firent grande impression. Le sénéchal s’empressa d’inviter ce prince, si charmant, à rencontrer le roi de Franchemaison.
Barnabé vit la journée se finir en banquet et grand bal donnés par le roi, en son honneur. Le lendemain, son hôte l’invita à venir admirer son nouveau bateau. Le port, qui se trouvait à peine à deux lieues du château, accueillait divers bateaux dont un magnifiquement décoré. Sa coque, encore brillante de résine et ses mâts à la voilure peinte aux armes du royaume rappelèrent à Barnabé les histoires de pirates que lui contait son grand-père.
Aussitôt, il se retrouva à bord d’un bateau semblable à celui du roi si ce n’était le pavillon noir claquant au vent tel un fouet menaçant. Groupée sur le pont, une bande de coupe-jarrets à la mine féroce attendait ses ordres. Le capitaine Barnabé ordonna de hisser le grand cacatois ; le bateau pirate se mit en chasse. Alors que le voilier courrait vers l’aventure, les embruns balayèrent le pont et tourbillonnèrent autour du jeune garçon comme une pluie d’argent dans le halo étincelant de la boucle de cristal.
La démarche arrogante, le capitaine rejoignit sa cabine. Elle était telle qu’il s’était toujours imaginé la cabine d’un pirate ; encombrée de coffres et coffrets recelant bijoux, soieries et pièces d’or en pagaille. Sur une table d’acajou, un sabre d’abordage et un pistolet à silex servaient de presse-papiers à plusieurs cartes. Barnabé continuait à explorer son domaine quand un pirate au visage tatoué vint le prévenir qu’un vaisseau se profilait à l’horizon.
La poursuite dura longtemps et c’est sur une mer embrasée par le soleil couchant que les pirates rattrapèrent le riche bateau marchand. Armés de leurs sabres, le capitaine et ses hommes se tenaient prêts à l’abordage, mais soudain, le vent se mit à souffler furieusement, gonflant les voiles à les faire craquer. Sur le grand hunier volant du navire marchand, le dragon peint étala ses couleurs pourpre et or. Poussés par la tempête, les vaisseaux bondirent sur les flots, mais Barnabé était déjà en quête d’une nouvelle aventure.
Le dragon représenté sur la voile lui avait remémoré ce conte de son enfance où un chevalier chevauchait l’animal mythique. Et voilà qu’il se retrouvait les yeux dans les yeux, face à un énorme dragon. Lestement, il enfourcha le cou écailleux. Revêtu d’une cotte de laine et d’un surcot de cuir, une lourde rapière accrochée dans le dos, il était devenu Chevalier-Dragon !
Quelle sensation merveilleuse que celle de voler ! Pourtant, ils finirent par se poser sur une terrasse rocheuse où le dragon s’installa, les écailles brillamment enflammées par les rayons du soleil déclinant. Derrière lui, Barnabé pénétra dans l’antre de sa monture qui était aussi son nouveau logis. L’espace occupé par le dragon était encombré d’objets hétéroclites, en or pour la plupart. Au-delà, une salle de belle taille, confortablement aménagée, accueillit un Barnabé ravi.
Douillettement installé sur un amas de coussins, le jeune garçon observa son pied où luisait la boucle de cristal et se demanda ce qu’il serait advenu s’il avait possédé les deux brodequins. Quelle chance que ce vendeur n’eût point essayé la chaussure ! Il laissa ensuite son esprit dériver, pensant aux magiciens qui pouvaient créer de si extraordinaires objets.
Puis, il jugea que maître Charles, à sa façon, créait lui aussi des objets extraordinaires.
« J’aimerais être une petite souris et observer le magicien modeler cette boucle de cristal », songea Barnabé, en bon apprenti. À peine cette pensée formulée, se retrouva-t-il dans une pièce démesurément grande emplie d’objets étranges, baignant dans une atmosphère où les volutes colorées des élixirs se mêlaient au scintillement des poudres magiques. De ses petites pattes de souris, Barnabé grimpa agilement le long d’une étagère d’où il put observer un magicien occupé à façonner une chaussure tout de sortilèges et formules. Tout à côté, un cristal aux reflets maléfiques reposait sur les pages d’un grimoire, tel un simple presse-papiers. Le brodequin terminé, le vieux magicien soupira, bailla et s’affala dans un coin sur une paillasse aussi usée que son propriétaire. Barnabé reconnut alors le vieillard qui lui avait vendu la chaussure.
Au rythme des ronflements du magicien, le jeune garçon descendit de son perchoir et trottina jusqu’au lutrin soutenant le grimoire. Le papier parcheminé était couvert de signes étranges, comme une farandole de petits démons. Cependant, tout en haut de la page, quelques mots bien lisibles s’étalaient froidement : « La Boucle de Cristal ou la Voleuse de Vie » ! La suite racontait comment, grâce à un cristal nommé Crapaudine de Sorcière, un mage pouvait recouvrer sa jeunesse en volant celle d’un petit naïf.
Barnabé comprit que sa vie se réduisait à une peau de chagrin… Il devait se débarrasser de la boucle de cristal ! Il redevint un jeune garçon dès qu’il en émit le souhait, renversant le lutrin, le grimoire et le cristal posé dessus, alors qu’il retrouvait sa taille normale. Le magicien, réveillé par le fracas, posa des yeux chafouins sur l’intrus. Rapidement, Barnabé ôta la chaussure maléfique et la lança au vieillard. Le sorcier ne put que jeter un regard horrifié au cristal malfaisant, juste avant de tomber en poussière. En un étourdissement, le jeune apprenti se retrouva à Franchemaison. Courant parmi les échoppes vers celle où l’attendait maître Charles, Barnabé pensa au bonheur simple d’être soi-même !
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L'auteur mystère n'était autre qu'Edmée de Xhavée !!!
Carine-Laure avait raison ainsi que Pascale ! Bravoooo !
Merci à tous les participants !
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Entrez dans la danse…
Les mains moites et le front nimbé d’humidité, l’auteur s’avance, son cher manuscrit serré sur la poitrine. Son œuvre. Ses confidences codées, ses accusations déguisées, ses frustrations et désirs par personnage interposé, tout est là. Il regarde avec une lueur tremblante dans les yeux l’imposante façade où un savant logo souligne d’une flèche lumineuse l’enseigne de la maison d’éditions : Choré-Délices.
Il pousse une large porte de verre, a un hoquet de respect devant le jardin tropical de l’entrée, léché par un filet d’eau. À la réception, une élégante brune en uniforme armorié de l’enseigne lui sourit. Un accent méridional achève d’écraser l’auteur, presque titubant devant cette accumulation de charme et de bon goût. L’apparition souriante fait mine de ne pas prendre note du fait que l’auteur, hypnotisé comme au sortir d’une entrevue de cinq heures avec un gourou, bafouille, cafouille, farfouille et finit par arracher les premières pages de son manuscrit à cause d’une crise de tremblotte. « Ne vous eng faiteuh pas, ils sont tous commeuh vous la premièreuh fois ! La secrétaireuh de Florang, notre présideng, vous atteng au premier étageuh, porteuh de droite ».
Épouvanté par l’ascenseur dont il se demande s’il faut un code, une empreinte de l’iris des yeux, de la paume de la main, ou rien, il décide de gravir les escaliers – au tapis décoré du logo, ça va sans dire – à pied, et frappe nerveusement à la porte indiquée, sur laquelle luit une plaque de cuivre rutilante : Madame Caprine de Seguin. À son invitation à entrer, il se trouve nez à nez avec une rousse en shorts et pelisse d’astrakan, cigare au bec, casquette de vinyle, cuissardes à revers. Aimable comme tout. Le pauvre auteur, à ce stade, bégaye et danse d’un pied à l’autre. « Vous devez vous rendre à l’isoloir, peut-être ? » « Noooooon, noooooon… je venais soumettre mon manuscrit ! » « Oui, ça je me doutais que vous n’arriviez pas de Houte-si-Plout juste pour venir dans notre isoloir. Vous avez un peu de temps devant vous ? C’est pour avoir l’avis de notre comité de lecture, ça prendra un chouïa de temps à peine… ». Il se sent infiniment bête, d’autant que là, avec toutes ces émotions, il irait bien dans l’isoloir, mais il ne tient pas à passer pour un idiot, en prime. Pas à 100% du moins…
Madame Caprine de Seguin se dirige avec l’allure d’une garde impériale vers une pièce attenante, où quatre femmes au visage violacé lisent à toute allure, haletantes, une bouteille de deux litres d’eau minérale – ou Vodka ? - à portée de main. « Vous avez rendu votre verdict pour J’étais une tueuse en série que je vous ai donné il y a une heure ? L’auteure attend… ? Oui ? Parfait, voici un autre manuscrit, l’auteur vient de Houte-si-Plout et donc il faudrait aussi le lire en urgence ». Horrifié, notre auteur en état presque cataleptique voit que l’on arrache la reliure de son précieux ouvrage et qu’on en fait quatre paquets égaux, que les lectrices commencent aussitôt à scanner des yeux et annoter.
Alors qu’il sort pour rejoindre, au rez-de-chaussée, la salle d’attente – où l’auteure de J’étais une tueuse en série est en larmes suite au refus de publier ce recueil de fautes d’orthographes – il s’assied, penaud, secoué, n’osant pas poser les yeux trop ouvertement sur le luxe qui l’entoure. L’auteur refusée pour avoir tué grammaire et syntaxe en série se lève brusquement et s’adresse à lui avec force de tourniquets de bras : Ce sont des minables ! Ils n’y connaissent rien ! S’ils sont si doués, pourquoi ils ne me les corrigent pas, hein, les fautes ? C’est le fond qui compte, pas la place et le nombre des lettres, que d’ailleurs le correcteur automatique peut faire tout seul. Ils sont nazes ! Je sens que ma série de crimes n’est pas finie, tiens. Je vais aller la secouer, la bimbo marseillaise de l’entrée !
Sortant de son sac un hachoir de cuisine assez rouillé, elle part à grandes enjambées vers la réception d’où s’élève un cri surpris : Mais qu’est-ce que c’est queuh cetteuh fadade ? tandis que l’aimable dame à présent mécontente se lève en position de combat. Elle est petite et ses narines fument, l’auteure ressemble à une longue échelle en furie, et notre pauvre candidat auteur en attente du verdict du comité de lecture retient son souffle (et pas que, car l’isoloir commence à lui manquer…). La tueuse en série est promptement jetée au sol avec un haaaaaaaah, la joue transpercée par le talon aiguille de la réceptionniste qui rajuste son tailleur, essuie le sang de sa chaussure en appelant Florang, Florang !!!
Un homme beau comme on n’en fait plus (un bon éditeur, ça se flatte, sorry) et d’un sang-froid incomparable émerge, très cool, de l’ascenseur dont jaillit joyeusement la marche 1 de Pomp and Circumstance. Quel chic, pense notre auteur terrifié. Un coup d’œil de Florant von Mastic, l’éditeur en personne, lui résume toute la dernière minute. Pfffft, il faudra faire nettoyer le tapis. Et se penchant sur l’auteure dont toute la mâchoire de droite est à nu avec la peau déchiquetée et pendouillant, lui demande aimablement : Faut-il vous appeler un taxi ou vous reprenez le bus ? Vous ne pouvez pas conduire dans cet état, je ne sais pas si vous avez remarqué que votre épaule et votre clavicule sont démises.
Du haut de l’escalier un joyeux Hou hou retentit, et une voix enjouée annonce : l’auteur de Tout est bon dans le cochon, de Houte-si-Plout est encore là ? Nous avons à peine commencé et sommes conquises, c’est OK !
Florant se tourne vers lui, suivant du coin de l’œil la tueuse en série qui rampe vers la sortie en bavant, et, lui souriant – d’un sourire éblouissant -, lui tend la main et l’invite : Venez donc dans mon bureau pour signer votre contrat. Bienvenue à Choré-Délices, entrez dans la danse !

