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L’imposteur
Le jour où j’ai perdu mon âme, j’ai gagné le monde.
Mais que sert-il à un homme de gagner tout le monde s’il perd son âme ? (évangile selon Saint-Marc)
C’était un matin brumeux d’automne. Le facteur venait de m’apporter l’énième refus d’un éditeur. Mon manuscrit que j’avais tant chéri, tant fignolé, n’intéressait personne. Il fallait me faire une raison : jamais je ne deviendrais écrivain, jamais je ne publierais un livre, j’étais un raté, un moins que rien, un nul !
Quoique… Une idée me vint tout à coup à l’esprit : ma sœur s’était suicidée trois mois auparavant laissant derrière elle une série de carnets dans un tiroir de son bureau. Je savais qu’elle écrivait ses peurs, ses doutes, ses souffrances, ses joies aussi, bien que beaucoup moins nombreuses (ma sœur était une dépressive née), dans des journaux intimes. Oui, je sais, « intime », ça veut dire que ça ne me regardait pas, mais j’avais tout lu en cachette et je savais que ses écrits se trouvaient dans le troisième tiroir de son bureau. Trois mois après sa mort, il était temps de les relire…
Je m’inspirai donc des écrits de ma sœur pour écrire un roman que je jugeais poignant. J’étais sûr qu’il trouverait son public. Il était criant de vérité et pour cause puisque je m’inspirais totalement de la souffrance de ma sœur, de sa descente aux enfers. Je relatais là le moindre de ses petits secrets. Et je le fis sans état d’âme. J’allais faire pleurer dans les chaumières !
Quand j’appuyai sur la touche « envoi » de mon ordinateur, je savais que mon roman serait accepté par la plus grande maison d’éditions de Paris. Et je ne me trompais pas puisqu’il n’a pas fallu six mois pour recevoir une réponse positive de l’éditeur et que mon bouquin fasse partie des « nominés » du Prix Goncourt que je remportai haut-la-main !
Tout d’un coup, j’étais devenu célèbre, celui dont tout le monde parle, que tout le monde s’arrache pour les soirées littéraires, celui qu’on voit sur toutes les chaines de télévision, que l’on invite à tous les cocktails, adulé, admiré, aimé enfin !
Lorsqu’une de mes lectrices me posa une question lors d’une foire aux livres : « Comment avez-vous fait pour vous mettre à la place de cette femme, pour ressentir sa souffrance avec autant d’intensité sans l’avoir vécue ? », je m’écroulai littéralement ! Qu’avais-je fait ? J’avais vendu mon âme au diable pour du Champagne et des paillettes !
J’ai tout gagné : le Prix, la gloire, la fortune, et pourtant, chaque fois que je prends un stylo, je ne suis plus qu’un fantôme tenant une plume morte. Je n’arrive plus à aligner quelques mots sur une feuille. J’avais vendu mon âme au diable pour une gloire somme toute dérisoire.
Je n’ai plus jamais rien écrit après ça. Je resterai l’auteur d’un seul bouquin, et quel bouquin !