Concours 4 Texte 2
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Une thérapie comme une autre
Après tout Séraphine, Robin, c’est ton frère. Il faut que tu connaisses enfin la vérité. Toute la vérité, tu comprends. Ben non, Séraphine, ton frère ne va pas bien du tout, il s’entasse de jour en jour. Cette dépression lui colle à la peau. Les psychiatres déchantent, tu sais. Il a connu ce qu’on peut appeler la gloire. Tout le monde le reconnaissait dans la rue. À la boulangerie, les clients le priaient de passer avant eux. Au resto, il y avait toujours l’une ou l’autre personne qui lui offrait l’apéro. Bien sûr, il jouait le jeu, griffonnait sa signature sur une serviette en papier, il aimait ça. Le succès est arrivé du jour au lendemain. C’est pas tout le monde qui écrit un premier roman et décroche le Goncourt, comme ça, hop, presque d’un simple claquement de doigts. Tu le sais, ton frère a été invité sur tous les plateaux télé des grands pontes de l’audiovisuel. Ah souviens-toi comme il était fier de papoter avec François Busnel, et bien d’autres animateurs qui font grimper l’audimat. À la maison, les journalistes défilaient, ils arrivaient même jusque dans la cuisine car Robin leur avait dit qu’il écrivait partout, là, là et encore là. Encore un peu et je retrouvais un journaleux dans notre chambre. Sacré Robin, quelle aventure ! Il a sué, tu sais, pour écrire son roman. Oh que oui ! Tu sauras bientôt jusqu’où il a osé pousser le bouchon… Tout est parti d’un pari avec Jean-Benoît, son pote du lycée. Les deux comparses s’étaient donné deux ans pour écrire un roman chacun de leur côté. Ils visaient un éditeur parisien, bien sûr. Autant viser haut ! Robin et Jean-Benoît bossaient chacun de leur côté et de temps en temps ils se voyaient afin de faire le point sur l’avancement de leur projet. C’était gai, je vivais le même enthousiasme qu’eux, vraiment. Robin avait plus de difficultés que Jean-Benoît. Prof de français tous les deux, ça oui, mais Jean-Benoît avait lu pas mal d’auteurs. Robin était plus faiblard de ce côté-là, mais qu’importe, c’était un plaisir de regarder ses doigts qui s’agitaient sur le clavier de son pc. Et après tous ses efforts, eh bien … le succès ! Robin Conq, Prix Goncourt xxxx pour son roman génialissime « J’aime la femme de mon pote » ! Bien sûr, lui et moi étions heureux. Surtout lui. Et malheureux en même temps. Surtout moi. Tu sais pourquoi, en partie du moins. Jean-Benoît retrouvé assassiné chez lui, poignardé avec son coupe-papier. Une tragédie. Alors oui, la fierté de recevoir ce Prix prestigieux. Mais Robin a perdu son meilleur ami. Depuis, ton frère essaie d’écrire, mais rien d’éclatant dans ses textes, me dit-il souvent, désabusé. J’essaie de le rassurer comme je peux. Ce n’est pas évident, tu sais.
Mais si je t’ai demandé de m’accompagner ce jour, Séraphine, c’est parce qu’il est temps que ton frère sorte enfin de cette torpeur. Tu comprends ? Ah tu te demandes où nous allons toi et moi ? Oh rassure-toi, je rentrerai seule dans le bureau des flics. Pour ma déposition, je veux dire. Tu es sa sœur, tu devais être la première personne à connaître la vérité. Car vois-tu, Séraphine, le livre goncourisé n’est pas celui de Robin. Mais bien celui de Jean-Benoît. Eh oui ! Et dans « j’aime la femme de mon pote », Jean-Benoît raconte notre histoire. Notre histoire à lui et moi. Tu te rends compte de toute l’ironie de tout ça ? Ce soir-là, Robin est allé chez Jean-Benoît. Je te l’ai dit, les deux futurs romanciers se rencontraient parfois. Après quelques bières, le ton a monté. Jean-Benoît aurait préféré ne pas recevoir Robin à cette heure-là, il était donc énervé, tu imagines … Robin s’est emporté, a pris le coupe-papier et a poignardé Jean-Benoît. Pour simuler un vol, il a cassé une fenêtre, foutu le bordel dans l’appartement, etc. Cela n’a pas suffi, il a téléchargé le roman de Jean-Benoît et c’est avec ce livre-là que ta saloperie de frère a obtenu le Goncourt ! Ah, comment je sais tout ça ? Parce que le soir du crime, j’étais cachée dans la penderie du hall d’entrée. Ben oui, Jean-Benoît et moi … je vais pas te faire un dessin quand même. T’as compris n’est-ce pas, Séraphine ? Comment ? Pourquoi j’ai pas dévoilé ça plus tôt ? Ça me déplaisait pas d’être la meuf du Goncourt XXXX et surtout de voir dépérir ce crétin jour après jour, je jubilais. Alors voilà, dans quelques instants, je débiterai ma déclaration. J’ai deux ans de retard, qu’importe ! Il faut absolument que ton frère émerge de sa déliquescence, non ? Oui, c’est ça, tu as tout compris, Séraphine, la tôle, ce sera sa thérapie.