Concours 4 Texte 3

Publié le par christine brunet /aloys

Le prix de l’aventure 

 

Silencieux, ils se sont aventurés dans la forêt en file indienne, à la queue-leu-leu, en rang de fourmis. Odilon, Grand Maître de la cellule 153, les guide dans une sorte de chemise de nuit blanche dont le bord est déjà déchiré après son passage dans les ronciers et barbelés rouillés. Ses sandales de nubuck bleues sont recouverts de boue et quelques sangsues s’insèrent entre les lanières avec gourmandise. Ses fidèles, 150 « Espoirs de l’après-monde », le suivent. Au loin, très loin encore, des bruits d’explosions, des strates de nuages phosphorescents passant devant la lune ronde et claire. Des soubresauts leur arrivent, indiquant que la terre se fendille ici et là, que tout va disparaître comme annoncé dans Le grand livre des espérances de l’après-monde. La date n’avait pas été bien précise et ça faisait maintenant cinq ans qu’ils avaient tout quitté, jobs, maisons, amis et familles méprisants ou épouvantés, et vivaient dans l’antichambre végétal. Une sorte de camp de vacances abandonné avec des feuillées s’enfonçant brutalement, de l’eau de pluie récoltée avec larves de moustiques, des paillasses de foin, herbe ou guenilles où puces, tiques, punaises et autres compagnons de lit faisaient des réunions et bals aux lampions. Mais, les rassurait Odilon, nous ne sommes pas loin du tout du refuge et le jour venu, nous serons si contents d’y arriver rapidement, pour trouver le paradis sous terre et pouvoir y rester des années à l’abri. Tout est prévu, frères et sœurs, ne perdez pas la foi. Après cinq ans à manger hérissons, campagnols, escargots, écureuils, tortues d’eau, moineaux et merles – seul un jeune migrant aux origines incertaines et pistonné par une passionnée de l’égalité des chances avait inexplicablement pris du poids, et on convoitait déjà ses futures saillies pour ajouter son gène robuste aux survivants -, à gratter des piqures de plantes et insectes, et avoir enterré une vingtaine des leurs – et pleuré 6 disparus - , c’est dans une joie silencieuse qu’ils cheminent vers leur destination, car ils n’ignorent pas que des candidats squatteurs peuvent être aux aguets.

 

Le refuge s’avéra bien être un club 6 étoiles d’où on ne voyait aucune étoile. Odilon offrit à tous des chemises de nuit aveuglantes de blancheur, des repas fins, du cinéma, l’IA pour animer le fil facebook et tik tok uniquement raccordé au refuge, des distractions palpitantes – tennis, escrime, saut à la corde, devinettes, monopoly, auto tamponneuses, je te tiens tu me tiens par la barbichette.. – et des soins de esthétiques au-delà de la perfection. Tous furent rapidement liftés, botoxés, retirés, repulpés, colorés, épilés ou implantés de toisons fournies… Tous avaient des dents éblouissantes, des seins ou pectoraux stupéfiants, même – surtout ! - les séniors. Cependant… au bout de six mois, Odilon avait été assassiné par Fafnir 1er, qui disait gérer bien mieux que lui l’avenir de leur groupe. Fafnir 2 avait égorgé Fafnir 1er. Des femmes s’étaient battues avec des fourchettes à huitres pour se crever les implants mammaires, des hommes s’arrachaient les moumoutes avec des hameçons. Tous se haïssaient et complotaient, fomentaient des horreurs et pire encore. Des membres continuaient de disparaitre et on finit par comprendre que c’était le migrant qui, cannibale de tradition, n’avait pas été informé des mœurs locales. Il avait d’ailleurs mangé sa protectrice. Comme il était aussi réducteur de têtes, on put retrouver des traces des chers disparus montés en collier de grosses boules souriantes. Mais ça augmenta la discorde. Au bout des cinq années prévues, les survivants sortirent par l’écoutille, sauf le migrant qui était trop gros et mourut de faim deux semaines plus tard. Autour d’eux, un jardin luxurieux et des enfants rieurs, de jolies femmes et gracieux jeunes gens sains aux physiques épatants comme dans un film Diseny. Des immeubles clairs et modernes, aux façades verdoyantes de feuillages parcourus de papillons.

Avoir fait sauter la fosse géante des eaux usées et méphitiques cinq ans plus tôt, trouvé de nouveaux élus sympas et intelligents, réorganisé les lois et règlements… avait donné naissance à l’aventure d’un monde idéal, du moins… pour un temps.

Publié dans concours

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