Concours 4 Texte 4
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Double face
La naissance est une aventure, le cordon ombilical noué autour de mon cou en cette folle journée pourrait en attester ! Une bien étrange manière de faire son entrée dans le monde… peut-être le premier pas vers la contestation ? Allez savoir ! En la matière, mon premier cri resta la seule certitude car, incontestablement, il fut contestataire. Un vrai cri de révolte tout à fait compréhensible, contre la première maltraitance qui m’était faite : l’expulsion du paradis douillet où je me prélassais en toute quiétude, un pouce en bouche.
Ce n’était pourtant que le début.
Alors que je pensais avoir retrouvé un semblant d’Eden, bien au chaud, sous un édredon dodu garni de petits nuages angéliques à souhait, voici qu’apparut un jour, envahissant le flou artistique de mon champ de vision, une chose énorme. Oh ! ni un pic ni un cap, mais le nez de tata Hariette, bulbeux, veineux et orné d’un poireau plus poilu que le chien du voisin. Si mon premier cri avait revêtu un mode contestataire, celui que je poussai en cet instant fut modelé sur les ondes de l’horreur absolue. Il dut également être convaincant puisque la péninsule Hariettesque s’éroda prestement pour faire place à la douce colline maternelle, habile à renégocier ma sérénité. Une béatitude cependant toujours en péril car, dans l’ombre et en silence, le temps, bien plus dangereux que tata Hariette, faisait son œuvre en s’adonnant à une technique qu’il maîtrisait à la perfection : passer !
Si naître fut une aventure, les années qui allaient suivre en furent une autre.
Ainsi, le petit véhicule replet dans lequel le destin m’avait fourrée prit encore du poids, compensa (heureusement) en s’allongeant et s’assagit. Puis, curieusement, alors que jusque là les questions d’ordre philosophique stagnaient encore à l’état embryonnaire, se fit jour une interrogation qui, bientôt et à mon corps défendant, allait acquérir un statut permanent. Causée par un passage obligatoire par la case école, elle allait devenir une sorte de ritournelle que l’adolescence, période ingrate s’il en est mais riche en leçons en tous genres, allait confirmer : « pourquoi moi !? »
Les cris salvateurs ayant perdu tant en intensité qu’en intérêt, le caractère affable et doux qui me caractérisait alors en faisant le bonheur de mes parents, commença à s’effriter dès le début de ma scolarité. Décomposition qui s’accentua dès que je dû me frotter à la faune carnivore fréquentant l’établissement d’études secondaires que je n’avais pu éviter. Le choc fut rude, la souffrance quotidienne et l’ennui permanent. Cependant, contre toute attente, il s’avéra, au détour d’une énième brimade, que je possédais un esprit de contradiction affûté doublé d’un rebelle largement sous-estimé, à commencer par la principale intéressée.
La première fois que ce binôme en armure s’installa aux manettes de notre véhicule commun, sa force me paralysa et je n’eu d’autre choix que la regarder faire avec une sorte de fascination horrifiée. Cependant, quand je posai les yeux sur sa proie, ma principale persécutrice, la terreur qui s’emparait de moi à chaque confrontation se transforma en jubilation. Jamais je n’oublierai ce regard perdu, inquiet même, face à l’inattendu : ma première rébellion ! Je me délectai à la vue de ce bourreau en jupon tombé dans un trou noir où son petit monde étriqué en prenait pour son grade. Après cette (més)aventure peu ont encore osé tenter de me tourmenter, car si entretemps j’étais redevenue seule pilote à bord je savais néanmoins ma copilote prête à intervenir à tout moment. Il semble maintenant évident que les autres aussi…
Aujourd’hui, j’ai 85 ans et je m’apprête à connaître une nouvelle aventure, la dernière. Je n’ai pas peur car, quoi qu’il advienne, mon binôme, cette part de moi qui m’a donné la force d’avancer dans les nombreux moments difficiles que la vie n’a pas manqué de placer sur mon chemin, sera toujours là pour m’aider à faire face. Et puis je me sentirai moins seule lorsqu’il faudra rendre les armes, même si cela risque d’être plus difficile pour elle que pour moi… mais nous trouverons bien un compromis, nous l’avons toujours fait !