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"L'AVIS DE LILY", UNE NOUVELLE D'EDMEE DE XHAVEE

Publié le par aloys.over-blog.com

Edmee-chapeau.jpgL’avis de Lily 

 

Lilianne a piqué du nez pendant quelques minutes, elle s’en rend compte aux sourires amusés des siens. « Welcome back Grandma ! » murmure Troy, son petit-fils, serrant sa main avec douceur. Elle lui fait un clin d’œil et redresse la tête, lasse et écoeurée à la vue du gâteau que Mary-Beth, sa belle-fille, est en train de découper. Un gâteau recouvert d’une sorte de crépi de maçonnerie blanc, au pourtour orné d’un hideux double feston orange et vert fluo. Un ridicule dindon de plastique roux et rouge, piqué au-dessus d’un Happy Thanksgiving écrit de guingois, tremble et puis s’effondre.

 

Quelle horreur, pense-t-elle. Ca fait des années qu’elle « n’a plus faim pour le dessert », ce qui lui permet enfin d’éviter cette succession de gâteaux aux couleurs et goûts répulsifs. Des années d’un petit plaisir silencieux sous prétexte du grand âge de son estomac. Car Lilianne n’a jamais été, il faut le dire, quelqu’un qui donnait son avis s’il allait contre celui de la majorité.

 

Mariée de guerre, enceinte et amoureuse, elle avait débarqué en 1946 à New York, chargée de son argenterie et de son trousseau brodé-main, avec des centaines d’autres mariées de guerre. Sous les fenêtres des bus qui les emmèneraient vers leur destination finale, des Américaines ulcérées agitaient des panneaux : Go home, Frenchies ! Elle avait rejoint Allamuchy, dans le New Jersey, au bord de la Musconetcong, pour y trouver une belle-famille en larmes : Don, son amour, son dieu en uniforme… Don était mort trois jours plus tôt d’un accident de la route.

 

Elle était restée, cherchant son rire dans ces champs cultivés, et son souvenir dans sa vieille chambre qu’elle occupa désormais. Elle avait permis à la Musconetcong d’emporter ses larmes et son avenir, sans un bruit.

 

Elle laissa son nom devenir Lily. Accepta que Don Junior, son fils, lui soit escamoté par ses beaux-parents qui, disaient-ils, le comprenaient mieux.. Toléra que l’on rie de son argenterie et de ses draps brodés qui finirent par jaunir dans une armoire. Survécut à la consternante découverte, quand elle maîtrisa bien la langue, qu’ils étaient tous ignares et bigots. Pria Josette, sa sœur venue rendre visite en 1965, de ne rien dire alors qu’on lui expliquait, comme à une sauvage qu’il faut instruire, les bienfaits du frigidaire et de l’aspirateur. Détourna le regard lors du mariage de Don Junior et Mary-Beth quand on accueillit Josette et son mari en leur clouant des casquettes de baseball rouges sur la tête. Endura les coups d’œil amusés parce qu’elle portait toujours des tailleurs ou jolies robes, des bas et ses perles.

 

La naissance de Troy la sauva. Elle l’aima et puisa en elle ce qui restait de primesautier, de charmant, d’enthousiaste pour ce garçonnet, réplique de ce beau lieutenant tant aimé dans ce qui semblait une autre vie. Et lui, il s’était lové dans cette niche d’amour comme un petit opossum et y avait grandi à l’abri de la médiocrité. Il parlait parfaitement le français, aimait la bonne cuisine, et enseignait l’histoire de la Chine à l’Université de New York. Troy, Troy… le pourquoi et pour qui de toute cette vie en exil de soi…

 

« … et il va autoriser que l’on fore dans les réserves d’Alaska ! Il était temps, il faut un homme comme lui pour protéger l’autonomie de la nation !… » John, le frère de Mary-Beth, postillonne son avis comme toujours, le dentier bringuebalant dans sa bouche. Lilianne et Troy échangent un regard sans paroles, et elle pince les lèvres avec irritation. Mary-Beth le remarque avec suprise. Jamais sa belle-mère n’a eu la moindre velléité d’opinion querelleuse. Amusé, Troy se penche vers son élégante grand-mère et demande : « Tu voulais dire quelque chose, Grandma ? »

 

Elle se tourne vers lui, hésite, et puis, le regard ferme, ses deux mains gracieusement repliées sur la table, elle ouvre la porte à sa pensée : « Ce président que vous aimez tant, c’est un imbécile ! » La stupeur écarquille tous les regards en face d’elle tandis qu’un rire plein de triomphante gaieté fuse à son côté. Leurs deux joies s’unissent en une cascade rafraîchissante.


 

EDMEE DE XHAVEE

edmee.de.xhavee.over-blog.com

Publié dans Nouvelle

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Les oiseaux des villes : une nouvelle poétique de Carine-Laure Desguin

Publié le par aloys.over-blog.com

desguinSur le quai de la gare ? Bien sûr que j'écris sur le quai de la gare...Je suis assise sur ma valise, voilà tout ! Et j'écris...


Tous ces gens au visage triste ou gai, jeune ou moins jeune allument mon crayon et sur le papier se dessinent des textes "urbains". Des textes "urbains" ?


Hé oui, pour les demandeurs de pain, les demandeurs d'amour... Pour tous ceux-là, je désirais écrire...


Vous qui me connaissez bien, vous savez que j'aime la ville et tous ses oiseaux ... 
Ses oiseaux ?


A travers la toile du net, je perçois des interrogations, juste là, dans les lueurs de vos yeux ébahis...


Les oiseaux des villes ! Oui, des oiseaux ! De gentils oiseaux...En hiver, ils ont faim, ils ont froids..


Les oiseaux de la ville, ce sont tous ces gens sans toit, ce sont ceux que les beaux manteaux oublient, évitent et repoussent tout près des égouts, des souterrains, des quais de gare et des ponts...


Les oiseaux des villes, ce sont des hommes mal rasés, des mendiants, des prostituées; ce sont des demandeurs d'asile, des demandeurs de pain, des demandeurs d'amour...


      Les oiseaux des villes   I   ( novembre 2009 )
De la "Place Buisset"
Aux "Buissons des Rois"
De la "vallée des nus"
A la "Plaines des Vides-Ordures"
Sur les froids pavés des trottoirs
Le matin attend la nuit
La nuit décale le jour
Tu attends fille du jour
Fille du printemps fille de l'hiver
Le corps explosé aux tourments de l'amour
Le corps exposé aux tournants du désamour
Tu attends fille de rien
Tu attends fille de tous
Que des paupières plissées en billets
De banque des voitures débarquent
Le plus tôt le plus tard
Entre tes soupirs et tes fumées d'espoir
Te déshabiller et te rhabiller
Du nécessaire des fruits et du miel
Du superflu des paillettes des dentelles

     Les oiseaux des villes II  ( novembre 2009 )
La ville est torsadée
De tes arcs-en-ciel urbains
Oiseaux de plumes aux petits cris
Chantant sur les toits des humains
Vous êtes le soleil au bout
des tunnels des piétinants
Aveugles et sourds et malentendants

Vous êtes entre deux façades
De pluie de soleil au fond
De ce qui touche les trottoirs
Les poussières les poubelles les cartons

Oiseaux de plumes aux bonheurs
Simples et tranquilles
Vous regardez piauler les autres
Les "mal-pensants" les indociles
Les embouchés les imbéciles
Aux pieds de plomb aux mains d'argile
Aux poches lourdes de pognon
Au coeur clos et engourdi
Et sourds de partout aux oiseaux des saisons

        Les oiseaux des villes III  ( novembre 2009 )
Décalée dans la ville aux longs manteaux
De verre à soif de canifs métalliques
De clochards de chair de sang et d'étoiles
De courses de chevaux et de rouges carnavals
Tes puzzles derrière les lucarnes
De feux et tes questions géométriques
fertilisent les musiques et les confessionnaux

Noceuse aux amulettes fétardes aux talismans
Tes agapes refroidissent sur des nappes en papiers
Peints et de soie et de cachemire et de rubans
Tes gerbes de flammes rançonnent les chèquiers

Echouée sur les cuirasses des cyniques tambours
Chapeautés d'argent et d'or et de lumière
Et d'encens pourquoi pas puisqu'au nom de l'amour
Tu enjambes gauloiseries et animales crinières.

La poésie c'est pour moi une des plus grandes libertés. On lance des mots, des idées. On crée des images et les mouvements deviennent un film...


Vous avez lu ces textes. Quelles images avez-vous maintenant tout au fond de vous ? Et demain, que restera-t-il de cette lecture et de ces images ? A qui penserez-vous la prochaine fois que vous traverserez la ville ? Et quand il fera froid, très froid, à qui penserez-vous ?



Merci à vous chers amis d'être arrivés ici, sur la dernière ligne...Mais c'est peut-être un commencement, n'est-ce pas ? Après une dernière fois de quelque chose, il y a une première fois d'une autre chose ! Non?...

 

 

CARINE-LAURE DESGUIN

http://carinelauredesguin.over-blog.com

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UNE NOUVELLE D'EDMEE DE XHAVEE : AU CARREFOUR...

Publié le par aloys.over-blog.com

Edmee-chapeau

Au carrefour de la rue des Trois Bacs et de la chaussée de la Grande Ferme

 

Pierre se réveille, l’esprit encore oscillant entre sa vieille chambre à coucher si familière, encore pleine de cette odeur d’inhabité, et l’agréable griserie du rêve dont il vient de sortir. Il y attendait Assunta au carrefour formé par la rue des Trois Bacs et la chaussée de la Grande Ferme. Il y avait l’âge qu’il a à présent, mais le carrefour était tel qu’il l’a connu lors de son adolescence, sans les passages piétonniers repeints de frais, les acacias plantés aux quatre coins, et les panneaux de signalisation qu’il a remarqués hier soir en arrivant. Assunta ! Combien de rendez-vous ne s’étaient-ils pas donnés à cet endroit ? Elle débouchait de la chaussée de la Grande Ferme et marchait vers lui, droite et sans hâte, ses cheveux frisés se mouvant au ralenti sous les caprices du vent. Il avait du mal à ne pas aller à sa rencontre pour écourter l’attente, mais son frère Rocco la suivait parfois, et ils devaient prouver leur bonne conduite. De là ils allaient manger une glace chez Dà Matteo s’ils avaient l’argent pour le bus, ou se rendaient à la maison des jeunes où travaillait Nando, le frère aîné d’Assunta. La voix un peu cassée de la jeune fille l’envoûtait, ainsi que ses longs yeux aux sombres paupières byzantines, ses lèvres si bien ourlées et rebondies, et sa denture saine et régulière, sa peau lisse et ambrée. Ils étaient jeunes, presque des enfants qui entrevoyaient une des merveilles du monde des « grands » : l’amour.


Puis ses parents l’avaient envoyé en pension à Namur. Il ne rentrait plus que pour les vacances. Petit à petit l’impatience de se revoir avait fait place à un léger malaise. Il avait maintenant ses repères dans une ville, de nouveaux amis pour lesquels il ne voulait pas rester « le villageois » Assunta, tout comme son village, peu à peu se dissolvaient, fantômes de sa « vie d’avant »


Trente ans plus tard, après n’être revenu que pour le mariage de son frère et puis le décès de sa mère, c’est le mariage de sa nièce qui l’a ramené. La ferme familiale n’a presque pas changé et il a été ému par sa beauté simple. Le seuil usé de pierre bleue, les fenêtres trapues aux vitres parsemées de petits défauts - des « yeux » comme disait sa mère -, le toit d’ardoises, les pavés bombés de la cour entre lesquels les pissenlits s’infiltrent. Le village s’est un peu modernisé, avec une superette à l’entrée, et des fermes rénovées derrière les haies desquelles surgissent des parasols rayés. Pierre est surpris de la sérénité qui, après un divorce, une faillite et les affres de mettre sur pieds une nouvelle entreprise, l’enveloppe ici. Incrédule il réalise avoir toujours langui en secret pour son village et son rythme matin, midi et soir, et les vies aux passions douces qui s’y déroulaient. Il décide de marcher jusqu’au carrefour, comme autrefois lors de ces chastes après-midi. Le mariage n’aura lieu que demain, et aujourd’hui il veut se rendre à ce rendez-vous avec un passé dont il comprend enfin le charme. Qui sait ce qu’Assunta est devenue ? Quelle aurait été sa vie s’il n’était pas parti ? Sans doute l’aurait-il épousée et serait-il resté ici. Ou pas ? La rue des Trois Bacs a une petite stèle expliquant l’origine de son nom, et quelques nouvelles villas ont remplacé les maisons de son enfance, notamment le « petit maga » où il achetait des Solus. Sans y penser, il s’assied sur la grosse borne de pierre comme autrefois, le regard tourné ver la chaussée de la Grande Ferme. Une voiture s’y engage, secouée par les vieux pavés. Il se lève et s’écarte, la rue est étroite et il n’y a toujours pas de trottoirs. La conductrice accrochée à son volant, le fixe avec attention, ralentit. Sa chevelure crépue danse autour de son visage au gré des cahots. Leurs regards incrédules se vissent l’un à l’autre. Ils se sourient avec une joie rayonnante. Alors qu’elle s’arrête, se penchant de biais vers la fenêtre ouverte, une autre voiture arrivant en sens inverse scelle à tout jamais cet instant de bonheur. L’odeur âcre des freins et l’invincible contorsion des ferrailles ne les atteindront même pas. Et la douleur est une notion qu’ils abandonnent derrière eux. Chacun n’a entendu et perçu que « c’est toi ? » dans une onde de pur plaisir.


 

EDMEE DE XHAVEE

http://edmee.de.xhavee.over-blog.com

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Une nouvelle de MARCEL BARAFFE : LE DERNIER ETAGE

Publié le par aloys

http://www.bandbsa.be/contes/baraffe.jpgLe dernier étage

 

 

 


 C'est en enfilant son costume, l’unique, celui qu’il n’avait pas mis depuis le mariage de sa fille, seize ans auparavant, qu’Antoine s’était rendu compte que le temps avait passé. Il était parvenu avec peine à glisser la fermeture éclair de la braguette jusqu’au bouton niché sous la ceinture. Il y avait aussi cette gêne au niveau des épaules, ressentie à l’instant même où il enfilait sa veste. Il avait bien essayé de faire quelques mouvements, levant par trois fois les bras au ciel dans l’espoir ainsi de rendre à son buste un peu de liberté mais, un craquement du tissu l’avait arrêté net dans sa quatrième tentative. Il se chaussa avec appréhension et soupira d’aise lorsqu’il se rendit compte qu’il n’avait aucun mal à enfiler ses souliers. Ses pieds étaient bien la seule partie de son corps qui n’avait pas pris du volume.



         Un grondement venu des profondeurs fit trembler les murs de sa chambre. Il l’avait ressenti la première fois en pénétrant dans l’hôtel : « Le nouveau métro à propulsion nucléaire, lui avait dit le réceptionniste, ils n’ont pas encore pu maîtriser tous les bruits parasites dus à la vitesse. Ils ont écarté le solaire et l’éolien. Ils avaient pensé un moment utiliser l’énergie des courants d’air balayant les couloirs. Ils ont finalement choisi le nucléaire, mais le nucléaire propre, évidemment.» Antoine avait eu une pensée pour son vieux tracteur à bioéthanol artisanal fabriqué avec des fleurs de pissenlits et de coquelicots. Il était monté dans sa chambre, espérant passer une bonne nuit tranquille de sommeil. Mais, c’était sans compter sans ce putain de tremblement qui venait agiter son lit toutes les huit minutes.


         Ce n’était plus le même bonhomme à la réception. Comme l’autre, cependant, il avait le type esquimau. Un cousin ? Un frère ? Antoine avait entendu un jour aux infos que tous les employés d’hôtel étaient esquimaux ; une obligation à but humanitaire faite par l’Organisation Mondiale et Universelle (l’OMU) à tous les états depuis que les derniers morceaux de banquise avaient disparu en même temps que les ours, les phoques, et les derniers poissons. Antoine fit les quelques pas qui le séparaient de la rue. « Foutue journée ! » grommela-t-il, non pas parce qu’il venait d’essuyer les premières gouttes d’une averse orageuse mais, c’était la cinquième fois qu’il répétait cette phrase depuis qu’il était levé. Ce qu’il était venu faire ce jour-là à la capitale ne lui plaisait pas du tout, mais alors pas du tout !


         Tout avait commencé avec cette lettre du Ministère de l’Egalité Sociale (le MES) lui réclamant des sommes qu’il n’avait jamais touchées. Il avait pesté, juré, insulté les autorités. Il l’avait montrée à tout le monde. Chacun l’avait plaint sans qu’il sache vraiment si c’était avec sincérité. Personne ne lui avait donné le bon conseil. Antoine resta donc avec ce problème de fausses dettes et ses insomnies jusqu’à ce qu’il rencontre sur le terrain de pétanque, Emile, un excellent tireur au demeurant, qui lui souffla la bonne solution. C’était quatre jours avant la date d’échéance imposée par l’administration. Il était temps !

         — La même chose m’est arrivée, il y a exactement dix ans, lui avait dit Emile.

         — Ah bon ! avait fait Antoine en posant sa dernière boule par terre, preuve qu’il était fortement intéressé. Et tu t’en es sorti sans payer ?

         — Sans payer un centime. Ecrire, téléphoner, aller voir Pierre, Paul, Jacques, tout cela ça ne sert à rien.

         — Mais alors comment tu as fait ?

         — C’est tout simple. Tu te rends à l’Office Central des Réclamations (l’OCR) et tu règles ton problème.

         — L’Office Central des Réclamations ! Et ça se trouve où ?

         — En plein centre de la capitale.

         — De la capitale ! Ô malheur ! Qu’est-ce que je vais aller foutre à la capitale.

         — Je vais tout t’expliquer, lui dit Emile mais ramasse ta boule, c’est à toi de jouer.


         Et Emile lui donna l’adresse de l’OCR, celle aussi d’un hôtel juste à côté. « A l’OCR, tu demanderas Vanessa, c’est l’hôtesse, j’espère qu’elle y est encore, après dix ans », lui avait-il même conseillé.


          Antoine n’avait que quelques centaines de mètres à faire pour gagner l’Office. Il les fit évidemment à pied, heureux de ne pas à avoir à s’engouffrer dans les tunnels à aspiration automatique contrôlée amenant chaque voyageur jusqu’au métro à propulsion nucléaire sans avoir un seul pas à faire. 


         L’OCR occupait à lui seul une tour qui devait faire plusieurs centaines de mètres de haut, une taille en rapport certainement avec le nombre de réclamations. Malgré sa hauteur, elle paraissait toute petite à côté d’une immense pyramide dont les innombrables facettes mobiles s’agitaient avec le vent. Antoine ne chercha pas à comprendre les raisons de ce mouvement perpétuel, il s’engouffra dans la tour de l’OCR.


         Il sut, au premier coup d’œil, qu’il ne trouverait pas de Vanessa. Le hall dans lequel il venait de pénétrer avait la forme d’un couloir interminable. De chaque côté, s’ouvraient des galeries circulaires dont la bouche d’ombre aspirait chacun leur tour et sans arrêt les individus qui se présentaient à l’entrée. La première réaction d’Antoine fut de faire demi-tour et de fuir le plus loin possible de ce lieu qui ressemblait bien plus à l’enfer qu’à un bâtiment administratif. Mais le souvenir de la maudite lettre qui l’avait amené jusqu’ici le retint. Il n’était quand même pas plus con que tous ces autres qu’il voyait disparaître un à un. Il avait constaté que tous s’étaient approchés d’un boîtier situé sur la gauche des trous béants et, après avoir observé minutieusement leurs gestes, il s’était décidé à les imiter. Le boîtier était en réalité un clavier semblable à celui des téléphones. Il n’était pas à un mètre de distance qu’il entendit une voix en sortir ; une voix de femme, très agréable, très douce et articulant parfaitement et lentement. Vanessa peut-être ? La voix disait : « Nous vous souhaitons la bienvenue à l’Office Central des Réclamations. Si vous avez déjà déposé un dossier, tapez le 1. Sinon tapez le 2. » Antoine, rassuré, osa une pression de l’index sur le chiffre 2. La voix enchaîna aussitôt : « Vous n’avez jamais déposé de dossier, si vous confirmez, dites je confirme, sinon faites le 1 » « Ben, je confirme » fit Antoine. « Je ne vous comprends pas, veuillez confirmer à nouveau » fit la voix, sur le même ton. « Laisse-moi faire pépère, entendit-il par dessus son épaule. Ici c’est comme ça, les vieux, les étrangers, les péquenots, ils se plantent tous. Si t’es pas un champion du clavier ou si tu n’as pas le bon accent t’es foutu. C’est normal, tous ces logiciels sont fabriqués par ces pourris de la capitale. Je confirme. » La réponse ne tarda point :  «  J’ai bien noté que vous avez confirmé. Tapez sur la touche soleil pour finaliser votre demande. » La voix derrière, une voix jeune, à nouveau : « Oui, la touchesoleil, celle-ci. » Un doigt d’une main aux ongles sales lui montra en bas du clavier, mais sans la toucher, l’image d’un soleil « De l’autre côté, c’est la touche bémol.  C’est nouveau tout ça, depuis qu’un nouveau ministre des coms a voulu en finir avec les étoiles et les dièses. C’est le progrès. Tiens, répète-moi trois fois je confirme, ça pourra te servir pour la suite… Ouais ! Ouais ! Ça peut aller. Allez je me tire, bonne chance pépère ! »


         Antoine avait à peine effleuré le soleil qu’il se sentit aspiré dans le tunnel. Il parcourut ainsi sans effort une centaine de mètres. Il avait l’impression de voler comme un oiseau et il se sentait d’autant plus libéré de la pesanteur qu’autour de lui, défilaient des paysages de montagnes enneigées, de mers à l’eau transparente des lagons et que retentissaient des accords harmonieux de violons et de harpes. Antoine fit le 3 parce que la somme demandée ne dépassait pas 5000 €, puis ensuite le 1 parce qu’elle était supérieure à 250 €, et une nouvelle fois le 2 pour préciser sa catégorie sociale. Il confirma trois fois avec le bon accent de la capitale, tapota trois fois le soleil et traversa trois nouveaux tunnels avec des paysages et des musiques toujours différents. Son voyage se termina devant un dernier clavier qui, consciencieusement, lui demanda, en rapport avec son cas, de faire le 6. Il s’entendit dire avec soulagement que sa demande avait été enregistrée, qu’elle allait être prise en considération et qu’elle allait être traitée dans les sept minutes qui allaient suivre. « Pour accéder aux résultats,veuillez, je vous prie, dès maintenant,  faire 0 puis  Soleil. Merci de votre visite. »


         Antoine était enfin au bout de ses peines et il trouvait que finalement tout s’était bien passé. Dans sept minutes, il aurait la confirmation qu’il attendait. Il s’approcha du clavier tapa le 0. « Merde ! J’ai fait un bémol », s’entendit-il dire avant d’être aspiré par une bouche qui se trouvait au-dessus de lui.

 

Le voyage, cette fois, lui parut interminable. Il se demanda si son corps lancé dans un mouvement ascensionnel irrésistible s’arrêterait avant qu’il n’ait atteint le sommet de la tour. Ses craintes n’étaient pas fondées et il se retrouva dans une pièce bien plus étonnante encore que le hall d’entrée et ses tunnels. La voix qui l’accueillit n’avait rien d’artificiel. Ses dialogues avec des cadrans l’avaient épuisé moralement. Aussi, lorsqu’il s’entendit héler par une bonne vieille voix humaine, il ressentit comme un immense soulagement.

         — Ah ! Vous aussi, vous avez fait le 0 et le bémol ! Vous êtes le second. Après moi. Ce n’est pas trop tôt, depuis que je croupis ici, tout seul.

         L’homme qui venait dans sa direction était grand et maigre mais ce qui frappa d’abord Antoine c’étaient ses yeux anormalement rouges.

         — Vous regardez mes yeux. Ils sont rouges ! Rien d’étonnant.

         — Je comprends, dit Antoine en promenant un regard circulaire sur les murs de l’immense pièce. Avec tous ces écrans !

         — Je ne les ai jamais comptés, mais il y en a des millions et des millions.

         Antoine n’en revenait pas. Tous les écrans étaient allumés et, aucun ne transmettait les mêmes images que les autres. Il en parcourut rapidement une bonne centaine et au bout de sa course il eut l’impression d’avoir fait le tour de l’univers.

         — Surpris, n’est-ce pas ? lui dit l’autre. Croyez bien que je le fus aussi. Mais excusez-moi, le huitième à votre gauche un peu au-dessus de votre tête a quelques problèmes. Il faut régler l’image. L’autre aussi, là-bas, à une trentaine de pas, au ras du sol.

         Le bonhomme sortit une télécommande de sa poche, fit quelques pianotages rapides mais suffisants pour que les écrans défaillants retrouvent une image correcte.

         — Vous voulez évidemment comprendre. Maintenant que vous êtes ici, je ne vais pas vous cacher plus longtemps la vérité. Et croyez-moi, elle n’est guère rassurante (cette dernière phrase avait été dite presque à voix basse, comme à contrecœur.) C’est dans ce lieu que sont regroupées toutes les données prélevées à l’extérieur avant d’être traitées.

         Antoine remarqua que son curieux interlocuteur avait accompagné ses dernières paroles d’un coup d’œil vers le haut, bien au-delà des écrans du plafond.

         — Par vous ? risqua-t-il

         — Certainement pas. Moi, je ne suis qu’un technicien, répondit-il, en montrant sa télécommande. Je veille à la qualité des images ; 24 heures sur 24, ajouta-t-il même.

         — Ouais, c’est pas bien bon pour les yeux.

         — Mais maintenant que vous êtes là, ça va aller mieux.

         — Comment ? hurla Antoine. Qu’est-ce que vous voulez dire ?

         — Je ne vais pas vous mentir. J’irai droit au but. Vous ne sortirez pas d’ici.

         

         Antoine ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Son regard hagard fixait un écran devant lui. Il suivit le geste d’un jeune type en maillot de corps et avec un tatouage sur l’épaule en train de gifler une femme, la sienne certainement.

         — Non, vous ne sortirez pas d’ici, répéta l’autre, mais ne vous plaignez pas, ça aurait pu être pire. Vous avez tapé bémol. Si vous aviez tapé soleil, vous auriez été désintégré sur-le-champ.

         — Désintégré !

         — Vous ne pensez quand même pas qu’on va laisser repartir dans la nature des gens qui viennent réclamer, se plaindre ; des contestataires, des râleurs, comme vous certainement, mais qui ne l’est pas à notre époque ? L’OCR a été créé pour les repérer, les faire venir dans ce bâtiment et s’en débarrasser. Vous avez pu remarquer que le courant dans les tunnels allait toujours dans le même sens.

         — Ne plus jamais sortir d’ici ! gémit Antoine. J’ai la mouche à traiter, moi, c’est le moment.

         — La mouche ?

         — Ouais, mes olives !

         — Oubliez ça, mon vieux !


         Antoine resta près de cinq minutes à ne rien dire, il était abattu. Ses yeux hagards allaient d’écran en écran sautant d’un curé buvant son vin de messe à la bouteille à un député exécutant un magnifique bras d’honneur derrière le dos de ses électeurs. Mais sans les voir véritablement. Et puis, vinrent les questions, car il voulait comprendre le pauvre Antoine :

         — Mais comment est-ce possible ? Comment peut-on filmer les gens, comme ça, à leur insu ?

         — Mais le plus simplement du monde. La technologie de nos jours ne connaît plus de limites. Vous avez vu cet immeuble juste à côté de celui de l’OCR, cette grande pyramide ?

         — Qui ne la verrait pas ?

         — Eh bien, toutes ses facettes qui bougent avec le vent et qui suivent même la course du soleil sont supposées capter leur énergie mais, ce que personne ne sait, c’est qu’elles contiennent des caméras. Rien de ce qui se passe dans la capitale ne leur échappe. Elles sont équipées d’un procédé qui permet de filmer à travers le béton, le bois et même l’acier.

         — D’accord, va pour la capitale. Mais tout à l’heure j’ai vu un curé, c’était un curé de campagne.

        — Aucun coin de province, même le plus reculé n’y échappe. Vous vous souvenez qu’il y a quelques années, pour des raisons d’économie d’énergie, on a obligé tout le monde à changer les fenêtres contre des panneaux d’un verre spécial contenant des cellules photovoltaïques invisibles captant la chaleur du soleil. Eh bien, là encore,  il faut savoir (nous sommes deux maintenant, glissa-t-il à voix basse) que chaque cellule contient une nano caméra multidirectionnelle à infrarouge. Que vous soyez dans votre lit, votre baignoire ou votre jardin, vous êtes dans leur champ. Donnez-moi votre code postal, je vais vous montrer dit-il en brandissant sa télécommande.

         Antoine hésita. Il ne tenait pas à savoir ce que sa femme faisait à cet instant quant à son fils, il lui causait suffisamment de problèmes pour ne pas aller le débusquer dans un coin de sa chambre en train de fumer un joint avec des copains.

         — Pas la peine, dit-il, presque méchamment. Il se gratta la tête, hésita et posa sa question : Mais dites-moi, Emile, mon partenaire à la pétanque, et ce jeune loubard qui m’a aidé dans le hall.

         — Des rabatteurs. Ils sont partout.

         — Attendez, j’ai encore une question : Qui est derrière tout ça ?

         — C’est pas à moi qu’il faut le demander (il leva la tête, regardant en l’air, comme tout à l’heure), mais à eux, (son doigt, cette fois montra le plafond.) Ici, c’est l’avant-dernier étage. Il y en a un autre au-dessus. Je puis vous assurer que là-haut, ils savent tout.

         — Oui, fit Antoine, ironique et se souvenant des sermons de son vieux curé menaçant ses paroissiens : Dieu voit tout, il entend tout, il sait tout.

         — Notre seule consolation est de se dire que nous en savons maintenant presque autant que lui, fit l’autre en balayant l’espace d’un geste du bras en direction des écrans. Tenez, dit-il en tendant la télécommande à Antoine, à votre tour, moi, je vais aller dormir un peu. Depuis le temps.


        Il fit quelques pas, s’arrêta, se retourna vers Antoine, montra à nouveau le plafond et sur un ton morose avec une pointe de déception, il glissa : le dernier étage, vous savez, nous ne saurons jamais, ni vous ni moi, ce qui s’y passe.



MARCEL BARAFFE

 http://marcel.baraffe.over-blog.com/ 

 


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CORRESPONDANCES... Une nouvelle D'ALAIN MAGEROTTE

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AlainCORRESPONDANCES

 

Docteur Lamalle,

Imaginez la mortification qui m’étreignit, lorsqu’en fouillant dans le sac de mon épouse, je fis la désagréable découverte de votre existence. Ainsi donc, Monsieur couche avec ma femme ! Je ne sais pas ce qui me retient de vous casser la gueule... ma bonne éducation, peut-être ?

Je vous somme, dès à présent, de mettre un terme à cette honteuse relation périlleuse pour elle et pour vous.

Je ne plaisante pas, Monsieur. A vous lire.

Avec le courroux d’un homme humilié.                        Simon Point.


 

Monsieur Point,

Votre lettre a retenu toute mon attention et je suis marri de ce qui m’arrive. J’ignorais qu’une de mes élues pût se satisfaire d’un cuistre de votre espèce. Qui plus est, un malotru qui fait les sacs des dames. Ceci dit, par souci d’honnêteté, je vous demanderai quelques précisions au sujet de votre moitié. Son nom... une particularité physique par exemple...

Courant plusieurs lièvres à la fois, sollicité de toutes parts, mon carnet d’adresses est chargé à l’excès. Dès lors, imaginez ma perplexité devant la rusticité de votre interpellation au demeurant fort légitime. Je ne voudrais en aucun cas être victime d’un quiproquo…

Bien intrigué.                                                               Grégoire Lamalle.

P.S. : Une réponse rapide est souhaitable.

 

 

 

 

Docteur Lamalle,

Votre cynisme n’a d’égal que vos turpitudes. De plus, vous essayez de gagner du temps. Or, ce temps vous est désormais minutieusement compté. Faites votre profit de ce qu’il vous en reste.

Bien résolument.                                                           Simon Point.


 

Monsieur Point,

Profiter du bon temps correspond, en effet, à ma conception de la vie. Vous admettrez, cher coopérant, que je me suis passé de votre autorisation jusqu’à présent. Et puisque vous vous entêtez à ne pas répondre à ma requête, je pense que nous n’avons plus rien à nous dire.

Brisons là, Monsieur.                                                    Grégoire Lamalle.


 

Docteur Lamalle,

Tout doux, l’ami ! Pas question de se faire... la malle ! Bon, puisque Monsieur joue les amnésiques, voici les renseignements souhaités : Amélie Duroc, épouse Point, un grain de beauté sur la fesse gauche, la mamelle exigeante et le reste en feu. Vous y êtes, maintenant ?

Très précisément.                                                 Simon Point.


 

Monsieur Point,

Parfait ! Je ne fais, évidemment, pas allusion à ce jeu de mots, concernant mon patronyme, usé jusqu’à la corde. En ce qui concerne Madame votre épouse, je puis vous affirmer qu’elle est en souffrance comme un colis; elle représente, pour moi, un pis-aller, un bouche-trou, pas davantage. Elle s’est toquée de ma personne sans que je l’y encourageasse. Elle n’entre pas dans la galerie de mes fantasmes. Au risque de vous plaire, sachez donc que je ne la compte pas parmi mes amantes. Vous m’obligeriez, d’ailleurs, en la dissuadant du moindre espoir de partager ma couche.

Bienveillamment.                                                Grégoire Lamalle.


 

Docteur Lamalle,

Dois-je interpréter vos dires comme un signe d’apaisement ou comme un manque d’estime ? Jugeriez-vous ma femme peu digne de compter parmi les favorites de votre sérail ? Mais pour qui vous prenez-vous pour lui refuser vos faveurs ? Va donc, eh... Casanova de pipelettes !

Très ulcéré.                                                          Simon Point.


 

Monsieur Point,

Désolé d’attenter de pareille façon à votre honneur et d’insister aussi lourdement, mais je vous le confirme haut et fort : votre dame est exclue de mes conquêtes. Ceci dit, puisque vous persistez à patauger dans l’absurde et que l’état de cocu vous comble et vous honore, l’on peut aisément vous en favoriser l’accès.

Et voilà que, tout à trac, le nom d’un très cher ami me vient à l’esprit. Il est grand amateur de femmes au foyer, passé maître en l’art de mijoter des flambées enchanteresses.

Bien documenté.                                                           Grégoire Lamalle.

 

 

Docteur Lamalle,

Je pense que vous faites partie de cette race de personnages veules et lâches fuyant leurs responsabilités. Un faquin pour tout dire. Réflexion faite, je me réjouis que mon épouse n’ait pu vous séduire; dans quel abîme de stupre se fut-elle enfoncée. Vous commettriez le pire pour vous débiner.

Bien méprisant.                                                            Simon Point.


 

Monsieur Point,

Vous me prêtez là de viles intentions incompatibles avec le gentleman que je me suis toujours efforcé d’être. Je me sens blessé au plus profond de mon ego. Puisque vous le prenez sur ce ton, je pense qu’il vaut mieux couper court à nos échanges épistolaires. Je ne suis pas ravi d’avoir fait votre connaissance ni de devoir subir les assauts de votre dissipée moitié.

Avec hauteur.                                                               Grégoire Lamalle.


 

Docteur Lamalle,

Vous me la baillez belle, Monsieur le jouisseur, c’est un peu trop facile de tirer ainsi sa révérence. Maintenant que je vous tiens, je ne vous lâcherai pas tant qu’une solution, satisfaisant tout le monde, n’aura été trouvée.

A propos, pour en revenir à votre ami, est-il bien tel que vous le dépeignez ? N’est-ce pas un maître chanteur intéressé à faire bouillir sa marmite ? Ne va-t-il pas lui mener la vie dure ? La faire souffrir à petit feu ?

Légitimement inquiet.                                                   Simon Point.


 

Monsieur Point,

Je m’en porte garant. Il faut que vous sachiez, Monsieur, que je n’ai pas l’habitude de m’acoquiner avec le tout-venant. L’ami en question est un homme élégant, charmant, d’une galanterie à toute épreuve. Cela ne doit guère vous émouvoir ou représenter grand chose à vos yeux. Je suis certain qu’il pourra se montrer à la hauteur de l’attente de votre incandescente épouse.

En toute conviction.                                                     Grégoire Lamalle.

 

 

Docteur Lamalle,

Je m’enthousiasme peut-être à tort, mais je suis persuadé que nous venons de trouver un terrain d’entente. Donnez-moi les coordonnées de votre ami afin que je puisse le contacter. Si un accord commun s’établit, je vous prierai d’oublier tout ce que j’ai écrit. Je saurai aussi comment vous marquer ma gratitude.

En obligeant compère.                                                   Simon Point.


 

Monsieur Point...

... nécessaire d’aller si vite en besogne. Sacrebleu, voilà que, presque à mon insu, je m’abandonne à une plaisanterie puérile ! Où en étais-je... ah oui, pour votre gouverne, apprenez, Monsieur, que je n’ai pas l’habitude de jeter en pâture l’adresse de mes amis sans, au préalable, les avoir avertis. Permettez d’abord que je le prévienne de vos désirs et de ceux de votre épouse qu’il ne vous est guère possible, je pense, de vous hisser au niveau de son impérieux besoin d’infini.

Avec circonspection et compréhension.                          Grégoire Lamalle.


 

Docteur Lamalle,

Bravo, vous m’avez compris; j’en suis transporté d’aise. Monsieur, je me déjuge. Alors, marché conclu. Comment donc pourrais-je vous remercier de votre assistance éclairée ? Dites-moi ce que je vous dois, je reste votre obligé.

Avec toute ma gratitude.                                               Simon Point.

 

 

Monsieur Point,

Vous ne me devez rien. En qualité de psychologue, je me contenterai de la satisfaction, qui vaut tous les honoraires, d’avoir pu donner à votre problème, une solution rapide qui soulagera toutes les parties, si je puis m’exprimer dans votre jargon. En guise de reconnaissance, je vous prierai d’effacer toutes traces de notre correspondance. Je m’engage sur l’heure à contacter mon ami.

Avec condescendance. Adieu Monsieur.              Grégoire Lamalle.


 

Docteur Lamalle,

Je vous le promets : tout disparaîtra en fumée. Merci encore d’avoir pu extraire de mon esprit une bien cruelle tracasserie.

Bien chaleureusement.                                                  Simon Point.

 

 

Monsieur Henri Désiré Landru,

à Gambais.

Cher ami,

Il me tarde de vous mettre en relation avec une charmante jeune femme qui brûle d’un ardent désir de faire votre connaissance et de se consumer d’amour pour vous.

Avec la flamme de l’amitié.       

 

 

Alain MAGEROTTE

                                          Grégoire Lamalle.

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Une nouvelle de ROMANO VLAD JANULEWICZ... L'AGE DES CROISIERES

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Romano_Vlad_Janulewicz.jpg« L'âge des croisières » 

 


– Il n'est jamais trop tard pour prendre des vacances, n'est-ce pas, Messieurs? Allons, embarquons s'il vous plaît, embarquons ! avait invité l'affable steward vêtu de son beau costume blanc. 


A présent, la contrée merveilleuse, émergeant des brumes scintillantes, prenait forme sous les regards contemplatifs des voyageurs. Le formidable panorama de leur destination semblait conforme à l'image qu'ils s'en faisaient depuis toujours. Non, il était plus magnifique encore, plus grandiose, comme un Nouveau-Monde paradisiaque et immuable, une terre d'accueil éternelle baignée d'une exquise pâleur rosée. Un long rivage de sable clair prenaient forme, dominé en arrière plan par d'immenses plaines verdoyantes.

– Je l'ai pas trouvé très long ce voyage, moi... on est déjà arrivés dis-donc !...

– Hé Théodore, tu crois qu'on serait mieux à marcher sur la Lune ? consulta Ignace.
– Ah ! mais si déjà on pouvait encore trotter comme dans le temps, ça serait formidable ! regretta son jumeau. Regarde-moi tout ça... 
– Ouais ! Eh ! bien, qu'est-ce que je donnerais pour un Picon bière... tiens, il est passé où le serveur? 
– Et moi pour un petit blanc limé bien frais... allez, profite donc du spectacle ! Il va revenir ton serveur, avec sa belle tenue blanche ! 


Des pays, Ignace et Théodore en avaient visités des centaines. Ils avaient navigué sur toutes les mers du globe qui les avaient conduits jusqu'en des endroits invraisemblables de magnificence ou de singularité. Les deux frères avaient traîné les pieds dans les villes les plus richement parées, parcouru les déserts les plus reculés et exploré les forêts les plus anciennes. Ils avaient croisé tant de visages, admiré tellement de paysages magnifiques et vécu tant d'expériences et de tribulations incroyables !... Dans leurs vieilles têtes raisonnaient encore la multitude des langues du monde et les chants d'espoir ou de douleur des peuples qu'ils avaient côtoyés. Ils avaient aimé tant de femmes, aussi... mais jamais ils ne s'étaient fixés, fuyant le repos et la sédentarité comme une maladie mortelle, et préférant vouer sans relâche leurs vies au rythme effréné du voyage aventureux. 


Aujourd'hui cependant jamais une sérénité aussi profonde, ni une telle plénitude, ne les avaient enveloppés, si ce n'est dans l'asile primordial du ventre maternel. Le chatouillement de la brise sur leurs corps se faisait plus rapide. 


Ils y étaient presque. 


– Tu crois qu'on serait mieux à marcher sur la Lune , Théodore ? intervint Ignace. 
– M'en parle pas ! Ah ! un blanc limé bien frais... Mais qu'est-ce qu'il attend le steward pour me l'apporter, hein ? ça fait déjà deux fois que je lui demande... ou trois fois ?

 


Une agréable chaleur envahit chacun de leurs membres, et se généralisa à tout leur corps ; leurs muscles se relâchèrent, et leur respiration ralentit en s'accordant au rythme des vagues. Ils se livrèrent au doux abandon qui s'offrait à eux. 
– C'est beau, non ? Le Brésil... 


Une larme ondula le long du visage flétri et mal rasé de Théodore. Un tendre sourire s'imprima sur sa figure épuisée et son reflet – son frère – lui sourit également. 


Quelques minutes plus tard, leur grand voilier accostait en silence tandis qu'un vol de goélands criait au large.


L'infirmier de soins palliatifs s'arrêta finalement de masser les membres perclus de ses vieux patients. La mine grave, il se leva en silence pour éteindre le vidéoprojecteur et le ventilateur. En un instant le paysage angélique qui s'imprimait sur le mur s'évanouit dans les ténèbres. L'air redevint lourd. D'un geste, l'homme releva le store, puis il vérifia son biper et sortit en hâte de la pièce, songeant à Alzheimer et sa triste œuvre. A travers la vitre, le ciel était d'un gris mercure ; l'orage éclaterait bientôt.


Le médecin qui examina les dépouilles fut incapable d'expliquer les raisons de la concomitance de la mort des jumeaux et encore moins la présence d'un dépôt salé aux commissures de leurs lèvres, ou d'un sable blanc incrusté dans leur cuir chevelu. 


Le vent, sans doute, le vent...

 

 ROMANO VLAD JANULEWICZ

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LETTRE A L'AINE de Josy MALET-PRAUD

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http://www.bandbsa.be/contes2/josybonne.jpgLettre à l’Aîné

 

Mon Ami,


En dépit de l’heure avancée, celle qui précède l’aube en Avril, la sonnerie du téléphone ne pouvait pas nous réveiller. Nous ne dormions plus depuis si longtemps.


Il eut été presque inutile de décrocher, nous savions ce qu’on voulait nous annoncer, ce qui avait fait fuir notre sommeil ces derniers mois,  le rendant pareil à un voyage interminable, angoissant, dont on revient nauséeux.

 

Ton frère, mon mari,  est sorti du petit bureau. Il était pâle et son regard, embrumé. Le temps s’est figé. Il était inutile  qu’il parle. J’ai lu dans ses yeux.


Tu avais déposé les armes, vaincu, jeune vétéran d’un combat  sans issue. Une mauvaise route qui débouche sur le ravin sans qu’on n’y puisse rien.


Je ne me souviens plus des heures qui ont suivi, j’ai dû les effacer, me préserver. Rester debout à l’heure où tout s’écroule.

 

Dans le respect de vos traditions, au pays de Bretagne, le lendemain, on t’avait –exposé-.  Curieux rite qui m’a rappelé qu’il existe encore des lieux où l’on préserve le passé. On avait convié les gens à venir te saluer une dernière fois. Ils étaient là. Du monde, partout sur la pelouse de ton jardin, des gens silencieux et tristes, des yeux rougis, des visages fripés, fatigués. Et le silence, inhabituel, chargé du poids de toutes ces peines réunies.


On aurait dit, vois-tu, un gigantesque théâtre de plein air débordant d’un public muet et recueilli.


J’ai suivi la file qui, malgré moi, m’a fait franchir le seuil.


Je n’ai pas aimé entrer dans ta maison endeuillée, je n’ai pas aimé pénétrer,  frissonnante, dans cette pièce aux rideaux tirés, où tu gisais au milieu des bougies hésitantes et des chaises déplacées pour ceux qui te veillaient. Je n’ai pas aimé les pleurs et les sanglots, les voix étouffées qui radotaient pour se réconforter. J’ai détesté qu’on parle de toi au passé, qu’on évoque tes souffrances, ton calvaire, qu’on suppose  tes ultimes pensées. Je n’ai pas aimé qu’on viole ton espace, qu’on t’impose nos présences.


Je me suis approchée, terrifiée à l’idée de croiser ton regard éteint sous des paupières scellées. Mais tu n’étais pas là. Ce corps impavide aux mains jointes sous un crucifix, ce n’était plus toi. Juste la chrysalide usée qu’un papillon avait abandonnée. Le temps d’un soupir, ma peine s’est allégée. J’ai souri.


Tu n’étais pas dans ce corps étique, abandonné, livré. Tu n’étais pas dans cette absence figée.

 

Sur la pointe des pieds, à reculons, je suis sortie. Je suis partie à ta recherche. J’ai dépassé les groupes formés devant la porte, laissé derrière moi les tissus gris et noirs, les étoles assombries de désespoir, les souvenirs mouillés des uns, les révoltes crève-cœur des autres.

 

Derrière la maison, tu attendais patiemment aux côtés des enfants. Oscillant dans la transparence qui sépare les mondes, tu écoutais leurs paroles innocentes, souriant à leurs jeux. Silencieusement, pour ne pas t’effacer, je me suis assise à tes côtés sur les marches de la terrasse, là d’où on voit des moutons voler sur l’horizon, là où, entre chien et loup, il fait bon s’attarder. Tu m’as rappelée que nous devions aller en Irlande, qu’il ne fallait pas craindre  le voyage en mer. Tu t’es excusé de n’avoir pas pu ouvrir mon dernier mail. De le laisser sans réponse pour l’éternité. Celui où j’écrivais -tiens bon, tiens bon, tiens bon-. Tu voulais savoir si ta photo resterait accrochée au pilier du restaurant parisien « les Zazous ». J’ai acquiescé. Tu as soupiré.


Je me suis excusée d’avoir le verbe haut, de dire des vérités, d’agiter les mains pour convaincre, d’être parfois de mauvaise foi. Je t’ai reproché de ne plus te soucier de nous, de laisser vide la chaise de l’aîné, de nous priver d’accordéon, de danses et de chansons. De nous sevrer de tes rires profonds. Je t’ai reproché la douleur et les larmes refoulées de ton frère, le pan de sa jeunesse que tu emportais. Je t’ai reproché les cœurs brisés de tes parents, le regard égaré, suppliant de ta mère, le courage insoutenable de ton père, leurs vieux jours sacrifiés.


Je t’ai reproché de t’en aller si tôt. Je t’ai reproché l’injuste solitude de ta compagne et sa douloureuse dignité.


Je t’ai confié aussi le poids de notre impuissance et la rage qu’elle faisait naître, les rares espaces d’espérance et les tunnels sans lumière du chagrin. Je t’ai demandé pardon de n’avoir pas pu t’empêcher de glisser. Et pardon de t’en avoir voulu de n’avoir pas gagné.

 

Derrière nous, les volets étaient fermés sur un drame qui n’était plus le tien. Tu as pris ton accordéon et fait courir tes doigts sur le piano.


Tes enfants, si jeunes, se sont approchés. Ils n’étaient pas surpris de te rencontrer là, l’enfance a le pouvoir de transcender les mondes. Tu t’es fondu en eux. Dans les yeux de Julien, tu as laissé l’éclat de ta force et de  tes certitudes. Sur le visage de Mélanie, l’empreinte de tes sourires et les marques de ta volonté. Justine, comme toi, saura toujours rêver d’un monde meilleur. Ils vont bien.

 

Je t’ai beaucoup parlé. J’avais encore tellement à te dire. Il n’y avait plus entre nous la gêne des vivants, le temps qui fiche le camp. J’ai enfin pu te dire que tu es mon ami.

 

J’ai quitté ta maison, le jardin, les enfants et les gens. Je t’ai vu t’éloigner, dilué, léger, dégagé des tourments dont tu as dit qu’ils étaient inutiles : la mort et la vie sont en harmonie, la première s’annonce à l’aube de la seconde.

 

Un an.


J’ai refusé de fêter ton absence. Je n’ai pas pleuré. Je ne suis pas allée me recueillir sur cette pierre dont on dit qu’elle t’apporte la paix. Je continue d’avancer sur les chemins où je sais te trouver, les voies où tes paroles d’aîné se répètent en échos. D’année en année.

 

 

Josy Malet-Praud© 2006

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HOMO UNIVERSALIS d'ALAIN MAGEROTTE

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HOMO  UNIVERSALIS

 

AlainMonsieur Augustin Badet,

 Huissier de Justice.   

      

Contrôlé à plus de 150 km/h. sur une bretelle d’autoroute où l’on ne peut dépasser le 90 km/h. ! Je n’ai reçu ni procès-verbal, ni rappel, ni assignation et voilà que j’écope d’une obligation de m’acquitter, séance tenante, d’une dette, tombant du ciel, contraignant Monsieur l’huissier de Justice à réaliser un exploit pour un montant ridicule.


Tiens, même en comptant les intérêts de retard, la somme que je dois verser n’excède pas la moitié du prix d’une location d’une semaine à Dorival...


Dorival !… Dorival et son fromage à la réputation internationale. Je pense que ce serait faire injure à Monsieur l’huissier de Justice de lui demander s’il a déjà goûté ce fromage doux, onctueux, revigorant, crémeux, roboratif à souhait, véritable don de la nature, que l’on étend avec délicatesse sur une tranche beurrée de pain de campagne. En vérité, la tartine au fromage, qu’il soit de Dorival ou d’ailleurs, Monsieur l’huissier de Justice l’ignore peut-être, mais je ne la savoure que si je peux la tremper dans une tasse de café sucré. Par contre, je dégusterai volontiers une tartine au saucisson ou agrémentée d’une salade quelconque (crabe, thon, poulet au curry…) sans ressentir le besoin de la plonger dans une tasse de café… allez savoir pourquoi…


Pour en terminer avec le fromage, je me permets d’en faire un, en interpellant Monsieur l’huissier de Justice au sujet du patronyme Badet…


Badet ! J’ai connu un Badet quand j’ai effectué mon service militaire chez les chasseurs ardennais. C’était un sous-officier de carrière. L’adjudant Badet…


Je ne reviens plus sur son prénom… Jules ? Félicien ? Léopold ? Alphonse ? Adolphe ? Oui, c’est ça, Adolphe Badet… un sacré caractère ! Avant de recevoir notre permission du week-end, il y avait l’inspection. Terrible, angoissante. Il cherchait à déceler la moindre faille dans l’attitude ou l’accoutrement pour coincer et priver d’un retour au foyer, de pauvres miliciens harassés par une semaine éprouvante. Une grimace, un poil de barbe mal coupé, un ceinturon ne brillant pas suffisamment et hop, le gars était consigné. Un homme d’une grande sévérité dont la tendresse était cependant inversement proportionnelle à l’image qu’il projetait. Car ce Badet possédait une sensibilité à fleur de peau. Il n’y avait qu’à voir sa manière de bichonner les plantes qui égayaient son bureau et, en particulier, un ficus appelé «gamin»… émouvant… émouvant à un point tel que, parmi les miliciens punis, il désignait un volontaire pour arroser ses protégées, en le menaçant des pires châtiments s’il arrivait quoi que ce soit à l’une de ses petites chéries…


Les misérables ploucs, que nous étions, avions lancé, sous le couvert, cette formule simpliste et stupidement moqueuse : «on ne badine pas avec Badet !»


Monsieur l’huissier de Justice a-t-il un lien de parenté avec ce poète en kaki ? Je demanderais alors à Monsieur l’huissier de Justice de ne point manquer de remettre un cordial bonjour de la part d’Yves Latouche, caporal dans la réserve à la main verte…


… Votre pli du 10 mars m’est bien parvenu. Pour en prendre connaissance, je me suis rendu à la poste de mon quartier où, avant d’obtenir le document, j’ai dû subir le désagrément de faire une file dont je ne voyais pas le début. Ce fut d’autant plus pénible qu’il y avait, juste devant moi, un voisin, Monsieur Parmentier. Je le bats froid depuis deux semaines. La cause ? Elle est liée à l’affaire qui nous occupe… je ne sais d’ailleurs pas pourquoi je l’appelle Monsieur. Je pourrais dire ce cuistre, ce rustre ou lui coller un quelconque nom d’oiseau quoique, une telle appellation serait plutôt incongrue, vu que ce triste sire n’aime pas les animaux. Il me l’a fait sentir en traitant Vénus, ma chienne adorée, de «sac à merde» ! Tout ça parce que la pauvre bête, indisposée en ce jour litigieux, avait déféqué sur son trottoir. Ne vous est-il jamais arrivé, Monsieur l’huissier de Justice, d’être pris de crampes intestinales soudaines vous obligeant à vous laisser aller sans pouvoir vous retenir ?


Des mots durs pour un animal méritant le respect de toutes et de tous. D’ailleurs, comment ne pas l’apprécier. Certes, mon but n’est pas de vous attendrir, Monsieur l’huissier de Justice, mais je ne peux résister à l’envie de vous le décrire en quelques mots qui, j’en suis certain, vous émouvront et vous rallieront à sa cause. Je fais allusion à mon toutou, bien sûr, pas au voisin…    

Vénus, baptisée ainsi en référence à la déesse de la beauté dans la mythologie romaine, est une sang-mêlé, ce qui dans l’esprit de beaucoup est synonyme de tare. Elle est née d’un croisement berger allemand / rottweiler… ou rottweiler / doberman ou encore berger allemand / doberman ! Je ne sais pas… mais qu’importe, il faut la voir quand elle trottine à mes côtés, fière et confiante. Belle, intelligente, sensible, Vénus vient d’accomplir sa cinquième année. Ses sourcils clairs tranchent sur son soyeux pelage foncé. Son corps puissant, musclé, appelle caresses et démonstrations d’amitié qu’elle rend au décuple, heureuse de son gîte, fidèle à son maître qu’elle protège. Sa robustesse et sa mâchoire aux crocs blancs acérés décourageraient plus d’un agresseur potentiel.


Vénus n’hésite pas, de jour comme de nuit, à aboyer lorsqu’un quidam passe ou s’attarde devant la demeure; elle se rue sur la boîte aux lettres, malmenant mon courrier, lorsque s’avance la main du facteur, persuadée que ce dernier tente de pénétrer dans l’habitation. Que voulez-vous, elle tient à cœur sa mission de gardienne de la maison. Peut-on lui en faire grief ? Monsieur l’huissier ne remplit-il pas sa tâche du mieux possible en n’hésitant pas à mordre si les circonstances le commandent ? Mais, à l’instar de ma chienne, je subodore que Monsieur l’huissier de Justice est plus impressionnant que méchant... Me trompé-je ?     


Ce jour-là, j’étais invité à dîner chez ma sœur, Yvette, de deux ans ma cadette. Les circonstances aventureuses et hasardeuses de nos existences respectives nous avaient éloignés l’un de l’autre pendant trop longtemps. Un an ? Deux ans ? Trois ans ? Quatre ans ? Difficile d’être précis dans ce cas-là, comme il est difficile, voire inconvenant, de ne pas s’autoriser quelques libations pour fêter d’affectives retrouvailles. Que celui qui n’a jamais pris une cuite me balance le premier verre…


Je suppose qu’il est déjà arrivé à Monsieur l’huissier de Justice d’arroser sans retenue le plaisir incomparable de pouvoir, après une longue attente, poser enfin les scellés sur la porte d’entrée de l’appartement d’une vieille connaissance qu’il désespérait de revoir un jour.


Dresser un portrait d’Yvette me paraît intéressant, même si cela n’a qu’un faible rapport avec l’événement qui nous a mis en contact.


Petite brunette râblée, aux jolis traits réguliers, à la peau mate idéalement hâlée, elle tient plutôt du côté de maman qui avait des origines portugaises alors que moi, je ressemble à papa dont la taille, le teint pâle et les cheveux blonds faisaient penser à ces fiers vikings qui s’embarquaient sur de solides drakkars pour filer vers des contrées inconnues où les attendaient mille dangers.   


Quand Yvette reçoit, perfectionniste avec un zeste d’orgueil, elle met les petits plats dans les grands. Dès lors, la fine cuisinière qu’elle est serait outrée si on ne faisait pas honneur à sa table.


Ma petite sœur bien-aimée… ça ne vous dit rien ? Les premiers mots d’une chanson… mais, peut-être étiez-vous trop jeune, ou pas né, quand Richard Anthony chantait «A toi de choisir» qui est, en fait, le titre de la chanson. Ma petite sœur bien-aimée donc m’avait mitonné des lasagnes qu’elle accompagne d’une sauce béchamel. J’étais ému de constater qu’Yvette n’avait pas oublié ma prédilection pour les pâtes en général et pour les lasagnes en particulier. Elle ne lésine pas sur les ingrédients adéquats pour pimenter une composition qu’elle craint toujours de ne pas assez relever.


Grâce au chianti, je réussissais à éteindre les velléités incendiaires de sa généreuse préparation et, si ce délicieux breuvage s’était montré insuffisant, le pousse-café offrait une solution de sauvetage doublée cependant d’un choix cornélien : du sec avec la grappa ou du sucré avec l’amaretto… ou les deux, car la nature a été assez généreuse en me dotant d’une capacité de résistance aux boissons alcoolisées, supérieure à la moyenne. En parlant de résistance, je sais de qui tenir puisque papa s’était comporté en véritable héros durant la dernière guerre mondiale et, parodiant Michel Audiard, une expérience de deux ans de service militaire ajoutée à quinze ans à la régie des P.T.T., m’ont bien entraîné à tenir la distance…


Ce ne sera pas la distance qui allait me jouer un tour pendable, mais les mélanges causés par les appels gourmands d’une gorge se desséchant à une vitesse alarmante. Une constatation inquiétante qui aurait dû me sauter aux yeux si je m’étais trouvé dans un état normal… bien que celui-ci m’eût empêché de faire cette constatation inquiétante. C’est là qu’était le hic comme celui, plus terre à terre, de rentrer sans trop de casse au bercail.


Titubant mais digne, je prenais congé d’Yvette. Je m’étais à peine enfoncé dans le siège confortable et moelleux de ma voiture, que j’eus le sentiment bizarre d’avoir oublié quelqu’un… Vénus !… Car, mon chien c’est quelqu’un, comme dirait Raymond Devos. Où l’avais-je abandonné malgré moi ? Chez Yvette, pour sûr ! Je réussis à m’extraire, non sans difficulté, de mon véhicule pour aller rechercher ma fidèle compagne. Je suppose que Monsieur l’huissier de Justice, son travail accompli, veille aussi à ne rien omettre lorsqu’il quitte un lieu dévasté après son passage…   


Je sonne. Pas de réponse. Je tambourine sur la porte et une pâle lumière éclaire le hall d’entrée. Je me dis «tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir». En effet, Yvette apparaît derrière le loquet qu’elle tarde à ouvrir, se demandant qui pouvait bien venir à une heure aussi indue. Elle était prête à se mettre au lit, la ravissante robe de chambre d’un rose criard qu’elle arbore en témoigne.   

« Ah! C’est toi, fait-elle, rassurée.

- Qui veux-tu que ce soit ?... » bredouillais-je. Et ici, Monsieur l’huissier de Justice me pardonnera, je l’espère, un humour qu’il jugera déplacé eu égard à sa situation mais excusable en raison de mon état d’ébriété.

«… Un huissier de Justice ? Un malfrat ? Ou quelque chose dans le genre ? »

- Arrête ! T’es pas drôle quand t’as bu… tu viens récupérer ton chien ?

- Ouf, il est là ?

- Où veux-tu qu’il soit ? Tu l’emmènes partout avec toi… tu le gâtes trop ! Tu l’as habitué à se goinfrer. Faut voir tout ce qu’il a mangé, je dirais plutôt bouffé; tout un plat de lasagnes en plus des croquettes que je lui avais réservées… » 


Nous pénétrons dans le salon où je découvre ma Vénus étendue, les yeux exorbités avec les pupilles en spirale, la langue tordue hors de la gueule et les poils hérissés, comme les personnages de dessins animés quand ils prennent 220 volts. Ça me fait un tel choc, que les effets de l’alcool se dissipent sur le champ. Je l’appelle, la pauvre bête me lance un regard triste à fendre l’âme. Il y a dans les yeux de cet animal davantage d’humanité que dans ceux qui toisent Monsieur l’huissier de Justice lorsqu’il effectue son courageux devoir.  


Vénus finit par se redresser et, ahanant comme un soufflet de forge, se dirige vers moi d’un pas lourd et hésitant. Elle fait peine à regarder. Yvette m’aide à la placer à l’arrière de la voiture.  


Ma petite soeur bien aimée me propose de ne repartir que le lendemain. Je la remercie mais préfère regagner mon domicile. Rien ne vaut un «home sweet home» pour supporter une gueule de bois, comme dirait Pinocchio.     


Je n’ai pas roulé un kilomètre que Vénus plante une superbe gerbe sur la banquette. Réaction logique d’un estomac barbouillé, victime du roulis qui doit agir sur lui comme le tangage d’un bateau agit sur ceux qui souffrent du mal de mer.


Bientôt, une odeur nauséabonde remplit l’habitacle. J’ouvre les fenêtres pour tenter de disperser cette pestilence qui me provoque des nausées.


Rien n’y fait. A l’embranchement de la N4 et de la E5, en retrait sur fond de campagne et de bocages aux silhouettes rendues inquiétantes par les ténèbres, j’avise un établissement chichement éclairé. Pris dans l’éclat d’une pleine lune, l’ombre qu’il projette sur le sol paraît disproportionné par rapport à sa taille réelle.


Je jette un coup d’œil dans le rétroviseur, Vénus est assise, le corps agité de soubresauts dus à des éternuements répétitifs. Elle semble pourtant aller mieux. L’air frais du dehors devrait parfaire son rétablissement. Tout en couvant du regard ma bébête à travers le rétroviseur, je me gare sur un parking mal éclairé et manque d’emboutir un trois tonnes surgissant de nulle part. Un coup de volant pour l’éviter de justesse et voilà ma déesse qui me gratifie d’un second bouquet aussi garni que le premier.


Nous nous extrayons du véhicule empesté. J’ouvre les portières pour laisser passer l’air. Un air purifié que nous respirons à pleins poumons comme doit le faire Monsieur l’huissier de Justice, une fois son travail ingrat terminé.


Vénus gronde, humant le danger. Je ne possède pas son flair mais j’éprouve le sentiment désagréable qu’on nous épie, pauvres proies faciles livrées au mystère de la nuit et à l’inquiétante présence d’un bâtiment dont la pâle enseigne s’est éteinte, rendant l’ambiance lugubre.


Un silence menaçant pèse de tout son poids, pareil à celui qui s’appuie sur les épaules affaissées des clients de Monsieur l’huissier de Justice; funeste prélude à l’instant fatidique où l’homme de loi va appuyer sur la sonnette d’entrée, annonçant ainsi l’imminente et implacable curée.


Des bruits de pas ! Ma chienne retrousse ses babines, voulant impressionner, car l’animal, j'ai déjà eu l'occasion de le dire, n'est pas méchant. Soudain, voilà un autre animal qui s’amène… enfin, un type… du moins quelqu’un… ou plutôt quelque chose d’immense s’avance vers moi. De longs membres grêles, surmontés d’une tête menue offrent une image effrayante de l’être au ton plombé, d’un gris sale qui se meut avec lenteur. Ses yeux globuleux, exorbités, sont froids, ne recelant pas la moindre trace de vie. Ce bipède d’un autre âge au physique étrange, inaccoutumé, s’élève à deux mètres du sol auquel il s’agrippe de ses maigres orteils griffus.


Ses mains aux longs doigts spatulés sont reliées à des bras filiformes. L’allure discrète, réfléchie, révèle, à elle seule, la froide détermination du personnage en quête d’une prise.

« Que voulez-vous ? Et d’abord, retenez ce chien ou mal lui sera fait… »

La voix, dominatrice, paraît lointaine. Je ne vois point remuer ses lèvres. Par un subtil stratagème, il use de la télépathie pour faire passer son message. Je suis aussi désorienté qu’un client de Monsieur l’huissier de Justice qui doit avoir souvent à faire à ce genre de phénomène malintentionné, à la mine patibulaire mais presque, comme dirait Coluche.


Je ne peux réprimer un tremblement trahissant la peur qui m’étreint. Le truc, enfin, l’alien le remarque et, profitant de sa supériorité physique, me jauge de la tête aux pieds. Une consultation qui me rappelle celle à laquelle nous soumettait l’adjudant Badet, à la différence non négligeable que l’un se souciait de la parfaite correction de mon apparence, quitte à me priver de permission, alors que l’autre semble vouloir y porter atteinte… 


Je pense que Monsieur l’huissier de Justice comprendra mon réflexe instantané. Ne pouvant compter sur mon courage, sourd à mon appel, j’attrape Vénus à bras le corps pour la jeter dans la voiture où je m’engouffre ensuite. Démarrant sur les chapeaux de roue, j’abandonne à ses sinistres desseins une curieuse créature courroucée de me voir filer entre ses mains. 


Je mets les gaz et les maintiens longuement pour mettre une distance définitive entre nous. C’est à ce moment-là que j’ai dû être contrôlé par un radar.


Une fois hors de portée des malveillantes intentions de l’alien, je ralentis l’allure. La route défile, apaisante, devant mes phares contre lesquels viennent buter d’intrépides papillons de nuit. L’odeur du vomi s’implante et me provoque des hauts le cœur. Je ressens aussi le besoin de me désaltérer. Les effets de l’alcool se sont dissipés et ma gorge se déshydrate. Il faut goutte que goutte que je m’abreuve. Vénus grogne, souffrant du même manque. Il existe, Monsieur l’huissier de Justice, une osmose extraordinaire entre cet animal et votre débiteur.   

 

Un bar providentiel à la façade illuminée comme un sapin de Noël surgit dans l’obscurité comme une oasis en plein désert. Je me gare face à la porte d’entrée, espérant qu’il ne s’agit ni d’un mirage, ni d’une nouvelle sorcellerie. Circonspect, je scrute les alentours avant de pénétrer dans l’établissement, suivi de Vénus. 


Pétillante, appétissante, accorte et guillerette, pas bégueule pour un zloty, une croquignolette petite bonne femme se coule avec prestesse entre les tables, servant ici, encaissant là, un mot aimable aux clients. La découpe de sa blouse fraîche et à pois rouges laisse percer la forme de deux mignons globes emprisonnés qui tressautent au pas de course de la brunette. Il doit être comblé le coquin qui remplit les jours de cette adorable donzelle.   


Je commande un coca bien glacé et de l’eau dans une écuelle pour mon chien non sans avoir demandé, au préalable, son prénom à cette enfant qui n’a rien d’un alien. Une audace due à la sérénité retrouvée et comme on devient futile lorsque l’on se sent à l’abri de tous dangers, je m’amuse à compter les pois rouges de sa blouse tandis que Mariette s’active à remplir des verres derrière un interminable comptoir en zinc. J’ai le temps d’en dénombrer vingt-cinq avant qu’elle ne se ramène avec les boissons.  


J’ai l’humeur taquine et la courtise, saupoudrant mon baratin d’allusions friponnes, évitant toutefois les dérapages salaces.


Il commence à se faire tard et les émotions de cette soirée ont raison de mon aptitude naturelle à repousser dans ses derniers retranchements les signes de la fatigue. Prenant congé de Mariette, je me jure de la revoir le plus vite possible.


La tête pleine de rêves, je tourne la clé dans la serrure quand Vénus, prise de coliques subites, quitte mon trottoir pour aller décorer d’un bronze de forme pyramidale du plus bel effet, l’aire de Monsieur Parmentier. Un étron probant puisqu’il révèlera la véritable nature de mon irascible voisin.     


Voilà, Monsieur l’huissier de Justice, j’arrête ici mon plaidoyer qui vous convaincra, je l’espère, de mon incapacité, ce soir-là, à respecter la limitation de vitesse. C’était une question de survie !  


Veuillez agréer, Monsieur l’huissier de Justice, l’assurance de ma considération distinguée.                                                 

Yves Latouche.                                                                                                                                                                             

 

Quand il va chercher son recommandé à la poste, Yves Latouche ne songe plus à l’étrange bipède.


La nature du pli provoque d’abord sa colère. Son calme retrouvé, il décide alors d’envoyer une lettre à cet huissier qu’il maudit. Une lettre dans laquelle il décrit des faits anodins qu’il tire en longueur, y compris sa confrontation avec un alien, confrontation qu’il a mise sur le compte d’éléments multiples comme l’énervement, la fatigue et la proximité de la fête du carnaval. Un simple déguisement… un déguisement très bien fichu, presque crédible. Cette rencontre sera le point d’orgue de sa moquerie et servira d’excuse fallacieuse pour expliquer son excès de vitesse.


Quitte à devoir s’exécuter, autant se payer la tête de cet Augustin Badet.


Il est à mille lieues d’imaginer ce qui va suivre…


Après avoir replacé la lettre dans l’enveloppe, l’alien en caresse l’arête de ses longs doigts. Dans ses yeux jaillit une toute petite étincelle. Minuscule indice de soulagement ou, plutôt, de satisfaction. De son PC portable, il envoie un e-mail.  


MERCURATIL 7 à MERCURATIL 8… mission accomplie… ai retrouvé le fuyard grâce à un subterfuge trop long à expliquer maintenant. Il était temps car l’homme, dans un écrit, fait référence à ma présence sur la terre où, je le rappelle,  je suis venu prendre la température…


Une température au beau fixe puisque MERCURATIL 8 sera ravi d’apprendre que le fugitif en question est l’homo universalis que nous cherchons : fin gourmet, œnologue distingué, rompu à la discipline militaire, ami des mondes végétaux et animaux, amateur respectueux des femmes, mélomane averti et calculateur émérite. Partant de ces constatations intéressantes, je suggère de le ramener chez nous comme échantillon. Un échantillon qui devrait nous amener à la conclusion que la terre est LA planète où il fait bon vivre ! A tout à l’heure. MERCURATIL 7.  


L’alien se sent à l’étroit dans la peau d’Augustin Badet. Il a hâte de retrouver la sienne mais devra encore patienter un peu… jusqu’à sa visite chez Yves Latouche, histoire, si l’on peut dire, d’endormir la confiance de celui-ci…

 

ALAIN MAGEROTTE

 

Rendez-vous le 22 juin pour une autre nouvelle d'Alain Magerotte : Correspondances !

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LE BUREAU AU FOND DU COULOIR D'ALAIN MAGEROTTE

Publié le par aloys.over-blog.com

LE  BUREAU  AU  FOND  DU  COULOIR

 

AlainMoulée dans un cache-poussière mettant en évidence des courbes parfaites qu’elle ne réserve qu’à Jean-Pierre, son concubin, jaloux et fier d’un tel privilège, Jenny joue de la serpillière au son d’une musique rythmée, crachotée par un transistor posé sur le sol. De temps à autre, elle s’arrête pour remettre en place à l’aide d’une grosse pince, une chevelure luxuriante et rebelle. Le départ pour les vacances est programmé à la date de samedi; aussi, Jean-Pierre lui a demandé de prendre congé la veille afin de faire les courses sans stress inutile, en n’oubliant pas de s’approvisionner en boîtes de saucisses pour Rox, un magnifique Husky. Dès lors, Jenny s’est arrangée avec Martha pour ne pas travailler vendredi, promettant à sa collègue de lui rendre la pareille dès que l’occasion se présenterait. Martha est une chouette fille, toujours prompte à rendre service.


L’ensemble de l’étage rafraîchi, il ne reste qu’à donner un coup de chiffon dans l’espace froid et impersonnel d’un couloir éclairé par un néon distillant une lumière faiblarde qui laisse les recoins dans l’obscurité.   


«Déjà que j’ai des frissons rien qu’à l’approche de ce local, si par dessus le marché, il fait sombre» râle Jenny qui poursuit son travail durant quelques mètres avant de s’immobiliser à distance respectable du bureau au fond du couloir, numéroté 402 où vit en permanence Jules, un étrange locataire rescapé d’on ne sait quelle époque tant son grand âge lui a permis d’en survoler de nombreuses.


Des esprits spécieux prétendent que le bonhomme est mort depuis des lustres et que c’est son spectre qui hante le lieu. Des ragots dépassant aussi bien l’entendement que Jenny qui ne désire pas pousser les investigations plus avant; les histoires de fantômes l’ont toujours terrorisée. Elle se contente de prendre son dû, livré dans une pochette placée sur une étagère grossièrement accrochée au mur. La présence de ce salaire reste, pour les deux femmes d’ouvrage, la seule manifestation de la présence du vieil homme.


A 18h.30, Jenny rejoint Martha, au cinquième étage, dans une kitchenette où elles prennent leur café et grillent une cigarette.

« Alors, ironise Martha, t’as pas oublié de nettoyer le 402 ?

- Je te le laisse pour demain, le vieux m’a dit qu’il ne fallait pas le déranger, il doit mettre de l’ordre dans ses papiers. Il m’a juste donné la pochette avec les sous…

- Quoi ! sursaute Martha, tu l’as vu ?… Il est sympa ? A quoi ressemble-t-il ?…

- A un vieillard, rétorque Jenny, le sourire moqueur.

- Toi, tu me fais marcher, peste Martha.

-… Et t’as même couru, renchérit l’autre. Pourtant, tu sais combien j’ai la frousse de ce bureau… rien que d’y penser ou d’en parler… d’ailleurs, regarde, j’ai la chair de poule…

- Tu trouves pas que c’est idiot ?… Qu’on devrait surmonter notre peur, une fois pour toutes ?

- Que veux-tu dire ? J’ai peur de deviner…

- Ben… qu’on entre dans ce bureau !

- T’es dingue ? Dieu sait ce qu’on va y trouver…

- Probablement le vieux Jules et des tas de papiers… t’as quand même pas peur d’un vieillard ?

- Non, mais avec ce qu’on raconte sur lui…

- Raison de plus pour voir si c’est vrai…

- J’ai pas envie de savoir. Et puis, on risque des ennuis si on rentre sans autorisation… je veux pas perdre ma place.

- Personne ne le saurait…

- Si, le vieux…

- On le menacerait s’il parle !

- Arrête de déconner… je trouille à mort…

- Je te savais pas si froussarde.

- Tu penses ce que tu veux… jamais, je franchirai cette porte… déjà que je suis pas à l’aise avec tous ces mannequins… j’ai toujours l’impression qu’ils m’espionnent ou qu’y en a un qui va bouger…

- Ecoute, Jenny, faudra bien un jour donner un coup de balai là-dedans… je suppose qu’ils vont pas laisser ce truc jamais nettoyé… t’imagines, ça pourrait amener des bêtes… comme des rats, par exemple…

- Si t’as envie de te jeter à l’eau, vas-y, mais moi, je sais pas nager, je reste ici. »

- T’es vraiment pas curieuse !

- Pas pour tout…

- Allez, laisse tomber… je bluffais… moi aussi j’ai les jetons… n’empêche que j’aimerais bien voir ce qu’y a derrière la porte du 402…

- Pas moi... »

 

C’était il y a longtemps, juste après la guerre. Laquelle ? Le vieux Jules ne sait plus. La vie, alors, s’écoulait paisiblement, sans heurt, sans la moindre traverse. Le monde, après avoir été mis à feu et à sang, pansait ses plaies et se figeait dans une tranquille somnolence proche de la léthargie. Cette torpeur avait surtout gagné le milieu des fonctionnaires. Ah, la période héroïco-statique des ronds-de-cuir et des manches de lustrine ! Le petit train-train adopté dans le travail faisait, en somme, l’affaire de tous ceux qui avaient choisi l’Administration permettant un régime sans fatigue.


Jules en est là de ses réflexions puisées à profusion dans les innombrables documents, classés sans suite, empilés sur les rayonnages et dans les nombreuses armoires qu’abrite le bureau qu’il occupe. Le vieux fureteur revoit ces multiples auxiliaires, commis, rédacteurs, sous-chefs, chefs, préposés, agents, adjoints, secrétaires, subordonnés, surnuméraires, tous très dignes, en chemise au col empesé, à la cravate sombre, les traits graves, pénétrés de leur importance, toujours prêts à reconsidérer le monde au moment de l’apéro. Car si l’Administration nourrissait son homme, sans plus, elle l’abreuvait à satiété ! Les couples illégitimes se faisaient au gré du temps et les belles promesses s’envolaient au gré du vent.


L’apathie, l’alcool et l’adultère étaient les empêcheurs de travailler en rond (-de-cuir).


La pensée du vieil homme se mue en songe et, assoupi, son esprit s’égare dans l’immense champ de l’imagination. Le cinéma bat son plein dans ce long métrage aux premières heures cruciales pour l’administré dont le cauchemar se poursuit au fil des années avant que l’ère du changement, s’opérant doucement mais sûrement et de manière irréversible, ne le sorte de ce mauvais rêve.

L’apport d’outils de plus en plus perfectionnés, le resserrement des boulons, la chasse implacable à la canette, les multiples déconcentrations, décentralisations, régionalisations, frustrèrent les fonctionnaires jusqu’à les rendre plus individualistes, plus égoïstes. Et, prenant pour exemple certaines pratiques barbares du secteur privé, de zélés politiciens flanquaient un coup de pied dans le système désormais caduque de la nomination définitive, garante de la sécurité d’emploi et donc, pour eux, mère de tous les vices.


S’en vient alors le temps des désignés à statuts précaires, placés sous la haute surveillance des adjoints des ministres concernés. L’épée de Damoclès pointe au-dessus d’une nouvelle race de travailleurs n’ayant plus le temps de conter fleurette et s’adonnant, sans répit, à leurs occupations.


Amour, alcool et inertie sont proscrits sur les lieux du travail. Si certains en doutent encore, le Syndrome d’Immuno Déficience Acquise est là pour mettre au pas tout contrevenant à une morale devenue austère dans le secteur public.


Afin que les erreurs du passé ne s’estompent dans un regrettable oubli et surtout d’éviter leur réédition, les Autorités ont transformé un des plus anciens bâtiments de l’Administration en musée de cire : le Museum Administrationis. Des mannequins représentent les catégories distinctes de l’administrensis communis à travers les âges, vacant à leur occupation principale.


Le bureau 402 a échappé à la restructuration, Jules refusant de déserter un microcosme auquel il est accroché ad vitam aeternam et même plus, si l’on en croit toujours certaines rumeurs. Le vieil homme est persuadé que s’il quittait, ne fût-ce qu’un instant, son univers, cet abandon s’apparenterait à une félonie. Une attitude inacceptable pour qui sait la haute teneur morale dont se prévaut l’ancêtre. Finalement, les responsables ont entériné la situation et ont même consacré Jules, concierge des lieux. Ses tâches consistant en une forme de gardiennage et au versement des émoluments des femmes d’ouvrage.


Une décision arrangeant tout le monde, tant les édiles que notre surveillant, réfugié dans cette pièce, instaurée en sanctuaire inviolable où les quelques personnalités, tenues par le secret, répugnent à s’aventurer car le vieux, dit-on, n’est guère commode, et c’est bien peu de le dire. Au point que certains de ces élus n’hésitent pas d’appeler la malédiction sur celui qui aurait l’audace d’y pénétrer. Il subirait un châtiment semblable à celui encouru par les profanateurs de la tombe de Toutankhamon. Des racontars certes, mais personne n’a l’envie, et encore moins le courage, de s’y hasarder pour vérifier. C’est la raison pour laquelle, Jenny et Martha ne sont pas tenues de nettoyer ce local. Par contre, elles sont tenues de ne pas ébruiter les rumeurs concernant ledit local sous peine de sanction…

 

Le Museum fait relâche le lundi. Le restant de la semaine, il est ouvert de 9h. à midi et de 13h. à 16h. Aujourd’hui, mercredi, c’est donc jour de visite. Le guide a une tête de guide. Il connaît son sujet sur le bout des doigts et sait, par conséquent, qu’il lui est interdit de faire la publicité du bureau au fond du couloir, numéroté 402…


«… Nos joyeux plumitifs se facilitaient l’existence en arborant, à l’exemple de Jeanne d’Arc, l’étendard marqué de leur principe : Où il y a de la gène, y a pas de plaisir. Ils se conformaient à cet idéal en faisant fleurir au sein de l’Administration, une hygiène de vie nouvelle, réformatrice de l’éthique. Certains endroits, réputés sacro-saints, se muèrent en lupanar où s’emmêlaient employés de tous sexes et de tous poils. Jamais les murs ministériels ne connurent exercices plus attrayants, ni plus éreintants. L’on peut voir, ici, dans ce local assez aéré, la petite coursière, les fesses nues calées sur une pile de dossiers, se curer les ongles des orteils, tandis qu’un chef de service trifouille dans le corsage de sa voisine dont les mains s’occupent ailleurs, suivez-moi ! »

 

Parmi l'auditoire, Jean-Christophe n’a que faire d’un historique récité sur un ton monocorde par un type mettant autant d’expression qu’un élève de l’école primaire débitant une leçon apprise par cœur. Si notre fringant jeune homme a emmené sa énième conquête au Museum, c’est parce que le coquin a une idée précise derrière la tête.

« Dis donc, Cécile, ça ne te donne pas des idées ? As-tu remarqué qu’y a pas mal de coins sombres ici ?

- Jean-Cri, je t’en prie, je vois pas ce qu’y a d’émoustillant à faire l’amour dans un tel endroit…

- Qui te parle de faire l’amour ?

-  Je te vois venir, malin…

- Dans le fond, pourquoi pas ? Ces mannequins de cire avec leur côté joyeux drille, gai luron, m’inspirent…

- Je vais finir par croire qu’Isabelle a raison quand elle dit que t’es tordu…  

- Isabelle n’a jamais rien compris à l’amour… »


Portant beau, les traits réguliers aux angles doux, Jean-Christophe s’identifie au type parfait du séducteur né. Bien découplé, il a acquis de naissance le buste et la musculature de l’athlète, il en use et en abuse auprès de la gent féminine qui, noyée dans une touchante naïveté, en redemande sans cesse. Notre Adonis, infatigable dans le genre d’exercice qui fit la renommée de Don Juan s’en donne à cœur joie : œil de velours, mains baladeuses, bouche gourmande et l’affaire, ou plutôt les affaires sont dans le sac. Jamais, il n’a connu le moindre échec dont il n’en supporte même pas l’idée. Incapable de dire le nombre de ses conquêtes, ce redoutable tombeur de belles, parfaitement équipé pour la satisfaction des filles de tous genres, ne sort d’une aventure que pour se repaître d’une entreprise nouvelle. Et les bonnes aubaines ne manquent pas à ce grand jouisseur qui s’est créé un agréable horizon composé de copains qu’il se résigne à perdre, l’un après l’autre, pour cause matrimoniale; il les remplace au gré de leurs aptitudes à ne pas convoler trop vite. Notre vieux garçon épanoui  va son train et, à l’instar de W.C. Fields, aime regarder les éléphants comme les femmes tout en refusant d’en avoir chez lui, s’enorgueillissant de ne point se fixer un indésirable fil à la patte et répétant à l’envi la pensée de Sacha Guitry : «certains hommes sont malheureux, les autres sont célibataires !» Cette disposition de célibataire, dans laquelle il s’est installé avec volupté, constitue un havre de paix, de tranquillité, d’insouciance et, surtout, de pleine et légitime liberté.

 

Le guide poursuit son monologue. 

«… Dans ce bureau exigu, vous pouvez apercevoir un chef administratif pratiquant son sport favori… la lecture du compte-rendu d’un match de football disputé la veille. Comme c’est bientôt l’heure de l’apéro, des bouteilles de bière de marques différentes sont posées sur une servante. Vous imaginez qu’un musée de cette tenue se doit de faire appel à plusieurs sponsors… suivez-moi ! Le rédacteur, que vous voyez ici, s’affaire à placer ses fléchettes dans la rose de la cible. Il en a plantée trois, ce qui trahit un long apprentissage… suivez-moi ! Sur votre gauche, appréciez divers écrits tels que témoignages, attestations, décisions de Justice qui ont été roulés en boulettes de papier et écrasés sur les vitres, lancées par des mains expertes. D’autres documents, transformés en cocottes, symbolisent le parfait bureaucrate d’alors. A droite, dans l’encadré, vous pouvez prendre connaissance de ce que L’Os à Moelle proposait dans ses demandes d’emploi : Employé de bureau, bricoleur, boute-en-train, grande facilité d’élocution, grosse connaissance récits de chasse, histoires graveleuses, cherche emploi dans Administration ou Ministère bien exposé au Sud. »

 

Les mains jouant du piano sur le dos de sa compagne, Jean-Christophe se fait de plus en plus insistant.

« Je t’assure Cécile qu’on devrait essayer. Tiens, regarde là-bas, au fond du couloir, y a une porte fermée. C’est sûrement un débarras… tu nous imagines enlacés sans que personne puisse imaginer pareille chose en cet endroit ? L’extase suprême, non ?

- T’es vraiment chiant, mon vieux… et puis, parle moins fort… y a la dame avec son tailleur gris qui s’est déjà retournée deux fois, l’air agacé…

- Je m’en moque… je vois que toi…

- Menteur…

- Alors, on y va ?

- Laisse-moi tranquille… »

 

Le visage et la voix du guide restent neutres, il n’est pas question de donner l’impression de nourrir la moindre nostalgie au souvenir d’époques irrémédiablement révolues. 

« En des temps plus reculés, des humoristes s’y frottèrent. Georges Courteline joua à l’employé aux Hypothèques pendant cinq jours et fut rétribué pendant trois ans, personne ne s’étant aperçu de ses absences répétées… »

 

«… Comme personne ne s’apercevra de la nôtre », souffle Jean-Christophe à l’oreille de Cécile, sûr que la bougresse finira par céder.

 

Jetant un coup d’œil parmi l’assistance, pour s’assurer de la présence de tout le monde, le guide pousse un soupir, signifiant qu’il arrive au bout de sa peine.

« En ce qui concerne la dernière partie de la visite, nous devons gagner l’autre aile du bâtiment… suivez-moi ! »

 

Jean-Christophe profite de cet instant de flottement durant lequel le guide, marchant d’un pas alerte, ne prête plus guère attention au groupe qui le suit. Notre dragueur impénitent entraîne Cécile dans un des recoins sombres, proche du bureau au fond du couloir. Cela fait, maintenant, une demi-heure que la jeune femme tient tête à l’homme dont l’impatience va grandissante. Il est temps de mettre fin à cette quête humiliante pour notre Casanova. Après un long baiser, la belle rend les armes. Les deux amants attendent, ensuite, que le silence total ait repris ses droits à l’étage.


Ils prennent une grande respiration lorsqu’ils franchissent, le cœur serré, le seuil de la porte du 402 qui s’ouvre sans offrir la moindre résistance. L’air de cette pièce est vicié, la moisissure a gagné les étagères, s’accaparant lentement mais sûrement d’un plafond délabré. Des dossiers, par centaines, jonchent un sol au bois partiellement vermoulu. L’on s’attend, à chaque instant, à voir surgir un être monstrueux sorti tout droit de la Géhenne.


L’atmosphère de l’endroit, lourd et malsain, devient irrespirable; aucune présence ne se manifeste et cependant, on se sent épié, surveillé, jaugé par d’invisibles yeux dont l’indubitable hostilité inquiète.


Recouvert d’une mousse verdâtre, à certains endroits, poussiéreuses à d’autres, les meubles oubliés, abandonnés, condamnés, jadis, à la démolition semblent autant de spectres d’un passé révolu.


Dans cet antre d’autrefois au silence pesant, l’on sent flotter les âmes troublées des lointains occupants réduits depuis longtemps déjà, mais dont les lieux restent fantastiquement empreints.

« Je t’en prie, Jean-Cri, partons, il fait sale et j’ai peur… cette pièce est peut-être habitée…

- Oui, par une créature hideuse qui se repaît de ragoût de sorcière, de potage aux yeux de chacal, de pâtes à l’hémoglobine, de blanches colombes rôties à la bave de crapaud, de…

- Ça suffit !

- N’aie crainte, mon ange, rien ne te concerne dans le menu…

- Si tu te crois spirituel ! » Et la jeune femme, au bord de la crise de nerf, se met à tambouriner le sol de ses pieds. Jean-Christophe la serre contre lui.

« Du calme, mon cœur, du calme. Il n’y a personne, ici… sauf nous deux… comme tous les amoureux de la terre, nous sommes seuls… seuls au monde… seuls… »


Ses lèvres rencontrent les siennes, s’abandonnant à nouveau dans un long et brûlant baiser. La jeune femme capitule sous l’étreinte chaude de son amant. Enfoui de cet endroit à la senteur du soufre, la libération de la peur intense ressentie par sa compagne, fouette les sens d’un être en pleine force de l’âge qui fait subir à Cécile ce que les esprits chagrins qualifient de derniers outrages. Après avoir gagné, à la force du poignet, les parties intimes de la jouvencelle, celle-ci se libère complètement. La puissance musculaire du mâle, ajoutée au désir, devenu intense, de la jolie Cécile aboutissent à l’inévitable accouplement.


Le climat se transforme brutalement; tout s’assombrit dans ce lieu des ébats improvisés et l’homme, soudainement, perd tous ses moyens. Interdit, infiniment honteux de cette défaite inacceptable qui met en miettes sa virilité, Jean-Christophe s’écroule, accablé, trahi dans sa nature. Lorsqu’il se redresse, cherchant fiévreusement ses bijoux de famille, instruments de tant de gloire, il ne trouve qu’un trou béant ! L’étalon, le chéri des dames, est devenu un être asexué d’une espèce inconnue.


Cécile, affolée, ne sachant comment réagir devant l’état pitoyable de son compagnon, fuit sans demander son reste, le laissant désemparé face à ce terrible coup du sort. Tiraillé entre la stupeur et la hargne, l’homme déshonoré cherche des yeux le responsable de cette épouvantable cruauté. Il le suppose, secoué d’un rire mauvais, tapi dans un quelconque renfoncement de la pièce. Ce monstre de perversité, son horrible forfait accompli, est trop lâche pour le défier à visage découvert. Jean-Christophe éclate en imprécations sourdes contre son tortionnaire, anéanti qu’il est par l’approche d’une mort affreuse. Perdant abondamment son sang, il tente d’atteindre la porte mais ses forces l’abandonnent. A présent, étendu sur le sol, l’homme sent la vie le quitter doucement. Au même instant, les automobilistes sont surpris de voir déboucher, sur la voie publique, une furie à la robe ensanglantée, les yeux hagards, courant dans tous les sens en moulinant l’air de ses bras comme si elle voulait chasser un invisible danger qui la poursuit. Crissements de pneu, coups de volant et tête-à-queue se multiplient. Un taxi, pressé par sa course, ne peut éviter la malheureuse Cécile qu’il percute violemment et projette contre la façade du Museum.    

 

A 18h.30, Jenny rejoint Martha, au cinquième étage, dans la kitchenette où les deux femmes prennent leur café et fument une cigarette.

« Y s’est passé quelque chose de terrible, cet après-midi, au Museum… je suis venue dans le coin plus tôt parce que je devais faire une course et j’ai vu un flic qui interrogeait des gens. Il était plutôt beau gosse… grand, bronzé, avec une belle moustache…

- Qu’est-ce qui s’est passé ?

- D’après ce que j’ai pu comprendre, c’est une querelle d’amoureux qu’a mal tourné… une femme, qui faisait partie du groupe des visiteurs, a dit que le gars n’arrêtait pas d’embêter la fille, y se montrait trop pressant… on l’a retrouvé sans son rikiki !

- Quoi ! Tu te rends compte, s’il fallait, à chaque fois, arracher le rikiki d’un mec pour le calmer, y a longtemps que mon Jean-Pierre n’en aurait plus ! (rires)

- Ouais… mais c’était une dingue, elle s’est fait renverser par un taxi parce qu’elle courait, toute folle, toute perdue, au milieu de la chaussée…

- Peut-être que le gars l’avait trop excitée… (rires) et lui, on l’a retrouvé où ?

- Dans le couloir… près du 402 !

- Brrr ! J’aime pas ça… et le rikiki ?

- Disparu, envolé !

- Tiens, à propos, à côté de la pochette en plastique, y avait un petit paquet, quelque chose qu’on a enveloppé dans du papier alu.

- Montre voir… oh, regarde, y a un mot accroché… » Et Martha de lire : Que Rox le déguste, afin que ce ne soit pas perdu pour tout le monde. Jules.

 

 

ALAIN MAGEROTTE

 

Rendez-vous le 18 juin pour une autre nouvelle d'Alain Magerotte !


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CARINE-LAURE DESGUIN... SOUS TES SEMELLES DE VENT

Publié le par aloys.over-blog.com

http://idata.over-blog.com/3/65/07/04/_-34-recadre-3.jpg NOUVELLE AFRICAINE...

 

 

Sous tes semelles de vent, aux parfums capiteux de la savane et de liberté essentielle, toute la sagesse de la terre africaine marche avec toi, le voyageur sans fatigue, sans tristesse et sans valise.

La « Croix du Sud » t’a soufflé de t’arrêter ici, entre nos clochers d’églises désertées, nos cultures occidentales, et nos villes sans famine.

Tu es venu nous démasquer, toi qui viens de contrées où les masques dansent…

Tu es venu simplifier et débroussailler nos pensées, toi qui viens d’un pays de brousse et d’animaux sauvages…

Tu es venu nous évangéliser, n’est-ce pas, toi qui viens du continent sur lequel des visages blancs et sans masque ont, voici plusieurs dizaines d’années, enfilé chapelets et paraboles …

La première fois que tu as parlé devant notre assemblée, notre ignorance perlait jusque dans le cœur de la nef et tes mots de simplicité – à l’africaine – ont touché nos volcans éteints .

Tu es un homme grand, fort, au visage sans secret. Ta peau couleur d’ébène, c’est un bouclier de paix sans cérémonie ; ton sourire est large de sincérité, tes yeux tout remplis de bienveillance décodent nos interrogations et déposent dans le panier de nos innocences les noyaux véritables du cœur de l’univers.

L’histoire, c’est une route montagneuse, insolite et ironique…En uniformes, des blancs médaillés diplômés et hiérarchisés ont émaillé des kilomètres, traversé des brousses chaudes, ramé entre des gueules de crocodiles. Ils ont estampillé de leurs paroles épiphaniques des tribus d’hommes sages, des dogons qui lisaient dans les étoiles, des sorciers de village qui savaient les contes wabe

Aujourd’hui, habillé d’une soutane, tu vis et respires au milieu de notre peuple. Ta réussite est saine, elle perpétue les lumières de l’univers que les ancêtres de tes ancêtres t’ont soufflé, traversant les fleuves de la tradition orale depuis des centaines d’années de soleil et de brousse, de vents allumés et de forêts humides.

Cadeaux de la vie, les poussières d’étoiles que sont tes mots de sagesse, se déversent comme des poissons ailés, au milieu de nous, blancs de l’occident, troupeaux de gens rivalisant entr’ eux et oscillant entre plus et surplus.

Toi, le septième jour des quatre lunes, tu nous apprends non pas à avoir ; tu nous apprends à être. Tes mots de vérité, remontés des puits de la « Grande Vérité » résonnent entre les colonnades et nous raisonnent, nous, petits élèves aux mains ouvertes vers toi.

Tu nous racontes le dernier voyage du peuple des éléphants, tout près de la rivière Sankourou. Et tu nous siffles pourquoi la « croix du sud » se nomme dans certaines contrées « constellation kamala nkotsi ». Tu nous parles des grands arbres de la forêt vierge, ceux qui se moquent des petites lianes rampantes ; aujourd’hui, accrochés aux longues branches de leurs frères, elles grimpent, chevaleresques, vers le ciel tout grand de bleu.

Et le jeune homme, changé en antilope après avoir bu l’eau de la fontaine, savez-vous ce qu’il est devenu ? Nous, nous le savons ! Et savez-vous pourquoi ? Nous, nous le savons !

Et cet oiseau troglodyte, aux petites plumes malicieuses cachées dans les plumes de l’aigle au bec renversé, connaissez-vous sa destinée ? L’autruche, la « Reine des oiseaux », en rougit de satisfaction ! Quoiqu’en pensent l’albatros et le cormoran !

Tu nous racontes les paroles sacrées, celles qui descendent des chariots de feux et qui s’étoilent en toute innocence parmi nos assemblées de fidèles et d’infidèles. Sur l’autel de nos différences, tu superposes des étals aux couleurs de l’arc-en-ciel et les vitraux nous renvoient des images d’oranges , de citrons, de manioc, de riz, d’ignames pilés, de la sauce gombo, d’arachide ou de tomates ; les vendeurs engoncés dans leurs longues gandouras bleues , jaunes vantent leurs produits au milieu des musiques assourdissantes …

Les lumières et les senteurs des traditions orales de tes terres africaines colorent de partage de compréhension et d’écoute les cristaux de nos doutes et nos écumes litigieuses.

Avec simplicité, tu nous entraînes vers la confiance, la vraie, la grande, celle qui baptise tous les peuples des terres et des mers ; et qui hisse au-dessus des nuages les oriflammes et les calices des fraternités universelles .....

 

 Carine-Laure Desguin

http://carinelauredesguin.over-blog.com

Retrouvez Carine-Laure le 10 juin pour un texte poétique "Albertine Sarrazin"...



 

 

 

 

 

Carine-LAure Desguin

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