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La Viciation : une nouvelle de Georges Roland

Publié le par aloys.over-blog.com

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L'aube. J'ouvre un oeil incertain : la lumière est déjà là. La tenture opaque a du mal à retenir les premiers rayons de soleil. Dans la chambre, tout dort encore, on dirait que le temps s'est arrêté hier soir, et qu'il n'a pas encore repris son cours.


J'ai beaucoup remué, cette nuit, car les couvertures et le drap sont rejetés vers la gauche, et ma jambe droite pend sur le côté du lit. Tout dort, tout est engourdi de sommeil. Je n'ai pas envie de poser le pied sur le sol.


Au plafond, la lumière arrose des festons en saillie, s'accroche dans la rosace centrale, fait scintiller la hampe dorée du lustre. Je suis bien. Il est six heures du matin, et l'univers est encore endormi. Tout le monde doit profiter de cette matinée de dimanche, et ne pas écouter le ronronnement du réveil. Elle dort toujours, à mon côté. Je suis bien, oui, je vais me retourner vers elle, me lover contre son dos, poser la main sur un sein, et me rendormir dans sa douceur.


Il faut d'abord ramener ma jambe dans le lit. Ramener les couvertures sur moi, retrouver la tiédeur du lit.


Penser à cette jambe m'amène tout à coup à sentir sur un orteil, comme un chatouillement. Ça se déplace lentement, vers le cou du pied, puis à la cheville. C'est lent, incertain. S'arrête, repart. Comme quelque chose qui cherche son chemin.


La sensation n'est pas désagréable. Juste, je me demande de quoi il s'agit. Doucement, je tends la jambe à l'horizontale, pour apercevoir ce qui me semble être une araignée, montant le long de mon tibia. Mais ce n'est pas une araignée ordinaire. Elle a une grosse tête flanquée de huit pattes, elle n'est pas velue, fait environ trois centimètres de diamètre. Jusque là, oui, c'est bien une arachnide. Mais elle est transparente.


Je plie le genou pour approcher cette vision, pour m'assurer que c'est réel. Je ne suis pas un spécialiste, mais je ne me souviens pas avoir jamais vu une araignée transparente.


Le fait d'avoir remué ma jambe l'a effrayée. Elle s'est prostrée, comme en position de défense.

Me regarde-t-elle vraiment, ou ai-je la berlue ? J'aperçois maintenant une paire d'yeux à l'avant de cette bulle munie de pattes. Ce sont de petites billes noires, immobiles, comme de petits éclats de charbon. Après ce moment de stupeur, elle reprend sa progression vers le genou, qu'elle atteint sans s'arrêter.

Que dois-je faire ? Me lever, chasser cette sale bête, l'écraser sous ma pantoufle ? « Araignée du matin :chagrin », disait ma mère. Mais je n'ai pas envie de la tuer.


Je pourrais la prendre sur un morceau de papier, et la jeter par la fenêtre, dans le jardin. Là d'où elle vient, je suppose. Mais je n'ai pas de feuille auprès de moi. Sur la table de chevet, le seul papier est un gros livre, trop épais pour la recueillir.


Je ramène ma jambe tout entière sur le lit, très doucement, pour ne plus l'effaroucher, puis observe. Les huit pattes effectuent une translation parfaitement organisée. Jamais elles ne se heurtent, ne se gênent. Cet être sans cerveau, sans viscères, au corps vide et transparent, se déplace comme un automate. Il est cependant capable de sensations, je l'ai vu. Comment cela est-il possible ?


Elle fourrage maintenant dans la jungle des poils de ma cuisse, se cherche un chemin, résolument. Le chatouillement redouble. J'ai une folle envie de me gratter. De la chasser d'un revers et d'apaiser le besoin incoercible de passer mes ongles sur la partie atteinte.


Je suis tellement concentré sur ce phénomène, que je ne perçois plus ni la femme endormie à mon côté, ni la chambre, ni le jour naissant. Rien ne compte plus que cette horreur en marche vers je ne sais où, sur mon corps.


Elle se trouve dans le pli de l'aine, lorsqu'elle arrête sa progression, tourne sur elle-même, m'occasionne un chatouillement insupportable. Ma main échappe à ma volonté, et se lève en un geste agressif. L'araignée se tourne vers cette paume menaçante, attend un coup qui ne vient pas. Ma main retombe doucement sur le lit.


« Tu vois, hein, que tu n'oses pas me frapper ! » semble ricaner l'araignée.


Puis elle fait un demi tour, semble jauger mon sexe. J'éprouve tout à coup un sentiment de nudité. C'est ridicule ! Il s'agit d'une bête ! J'ai cependant envie de tirer le drap sur mon ventre. Cette apparition a pris tant d'importance, que je la considère maintenant comme un être à part entière, doté de conscience. Comme quelqu'un qui vous juge.


Mais c'est une bulle avec rien dedans ! Réveille-toi vraiment, mon vieux ! As-tu bien compté les pattes ? Huit, c'est sûr ? Et les yeux ? Ils ont été peints sur la bulle, puisqu'ils sont immobiles. Tu t'es rendormi, et tu rêves. C'est moins agréable que de rêver de de vacances avec ta femme, mais que veux-tu, on ne commande pas l'onirisme.


C'est un peu moche, de rêver d'araignées, le matin.


Ça pique, ces bêtes-là ?


Cette question me vient brusquement. Devient ma préoccupation première. Ça pique, ou ça mord, bien sûr, vous suce le sang, et vous laisse de grandes aréoles rougeâtres, qui vous démangent pendant des jours.


Mais je ne veux pas ! Je vais l'écraser d'un coup de pantoufle, jeter le corps en bouillie par la fenêtre, dans le jardin. Je vais ...


Mais je ne fais rien. Je me contente de regarder cette chose répugnante. Est-ce donc si répugnant ? Pas vraiment. C'est une bulle transparente avec des pattes et deux yeux immobiles. Pas de corps noir et velu, pas de sortes de pinces. Elle ne dégage aucune impression d'hostilité, au contraire. C'est comme si elle venait me rendre visite, et me trouve encore au lit. Qu'elle sourie de me découvrir nu comme un ver (une autre horreur?).


Holà ! Holà ! Je délire ! L'araignée qui sourit ! Comme une bonne copine qui vous chahute au saut du lit ! Qu'est-ce que c'est ? Oui, je délire ! Une bataille de polochon avec une araignée transparente, imaginez la scène ! C’est le pire cauchemar à faire. Je kafkaïse à tout va !!!


Mais elle ne se soucie pas de mes idées saugrenues. Elle s'est remise en route, traverse la forêt dense de mes poils pubiens, débouche dans la clairière de mon nombril.


J'ai reposé la tête sur mon oreiller. La perspective est terrifiante. Au-delà des collines boisées de ma poitrine, par la trouée, j'aperçois la grande plaine ombilicale, où survient la chose. Vue sous cet angle, elle commence à me faire vraiment peur. Il y a dans sa démarche une espèce d'assurance, comme quelqu'un qui sait où il va, et pourquoi il y va. Plus elle se rapproche, plus mes yeux la grossissent, lui confèrent des attributs qu'elle n'avait pas auparavant.


J'aperçois maintenant, juste sous les yeux, une neuvième patte, nettement plus courte que les autres, et non recourbée comme elles. Mais cette patte est extensible, et semble renifler ma peau au fur et à mesure de la progression.


Je suis tétanisé. Plus aucun de mes muscles ne peut bouger. Seul l'écartement de mes pupilles, servant à la mise au point de ma vue, peut encore fonctionner. Je sens un fourmillement au bout de mes doigts, de mes orteils. J'ai l'impression que je vais me mettre à vibrer, de plus en plus fort, jusqu'à trembler, jusqu'à projeter l'araignée à terre. Mais je ne serai pas maître de ces mouvements. Ce seront des spasmes convulsifs, comme si j'étais attaché, pris d'une crise d'épilepsie.


Elle est passée sur mon ventre sans s'arrêter, juste quelques reniflements çà et là, de sa trompe rétractile. Les yeux noirs sont maintenant soudés aux miens. L'araignée ne sourit plus. Quelque chose a changé, dans son regard éteint. J'y reconnais une volonté, une rage, une violence incroyable. Quelqu'un qui veut votre mort.


Quelqu'un ! Me voilà reparti avec mes inepties ! Deux yeux peints, te dis-je ! Deux petites pointes de pinceau posées sur une bulle transparente, c'est tout ! Et la bulle : un chaton de poussière qui a volé au gré d'un courant d'air ... Cette créature n'existe pas. Tu t'es encore pris au jeu de ton imagination. Quelle naïveté !


Et les huit pattes ? Et le ricanement, lorsqu'elle se trouvait sur l'aine ? Et cette expression assassine ?


Illusions, errements, vues de l'esprit. Tu t'es rendormi, te dis-je ! Tu fais un mauvais rêve.


Et ça veut dire quoi, de rêver d'une araignée ? Y a-t-il un oniromancien parmi vous ? Juste de quoi me rassurer. C’est de bonne ou de mauvaise augure ?


Un peu d’esprit cartésien, s’il te plaît. J'écarquille les yeux : il y a bien une bulle transparente, et un chaton de poussière n'est pas transparent. Il y a huit pattes qui bougent avec un ensemble coordonné, donc ce n'est pas un courant d'air. Il y a une trompe mobile, et puis, des yeux. Des yeux qui semblaient immobiles, mais dans lesquels il y a une expression très nette d'hostilité. Je ne rêve pas. C'est une vraie araignée, une araignée transparente, sans organes, vide comme une bulle de savon. Elle s'est immobilisée entre mes seins, la trompe descend et m'effleure la peau. Que veut-elle ? Que cherche-t-elle ? Quel est le but de cette longue pérégrination sur mon corps ? Un frisson me parcourt, des pieds à la tête, et au passage, fait trembler l'araignée. Son regard semble se durcir encore. Je m'aperçois que la trompe ploie légèrement, comme si elle s'arcboutait sur la résistance de mon épiderme. Puis, lors de la détente, une légère piqure me fait plisser les yeux : la trompe s'est enfoncée en moi, dans la peau de ma poitrine.


C'est mon sternum, là, ma vieille ! Tu ne piqueras pas profondément ! À peine la peau sur l'os ! Pas grand-chose à se mettre sous la trompe ! C’est toi qui l’as dans l’os!


Mais elle se fiche de mes réflexions. Les pattes pliées dans un mouvement de levier, elle enfle soudain. La trompe devient rouge. La bulle se rempli de liquide écarlate. Mon sang ! Elle me suce le sang ! La bulle se charge lentement de rouge, grossit un peu, mais c'est sans doute un effet d'optique, elle est si près de mon regard ...


Je n'ai pas mal, je ne sens rien. C'est plutôt amusant, de voir cette boule incolore devenir rouge au fur et à mesure du flux de sang. La voilà pleine, écarlate. Une araignée rouge !


La trompe se rétracte, lentement. Les yeux se sont fermés, j'en suis sûr ! Elle est repue ! Il me semble entendre un Aahh ! de contention, de satiété.


A ta santé, vieille branche ! j'espère que je suis assez sucré. (L'araignée rouge paraît-il, aime les diabétiques, mais je ne crois pas l'être). Je te trouve bien gourmande : si, à chaque repas, je dévorais le volume de mon propre corps, j'éclaterais ! Il est vrai que sans viscères, tu as de la place ... Je ris, à présent, toute peur évaporée. Quel rêve stupide !


Elle fait demi-tour et se remet en route vers mon ventre. Derrière elle, une légère trace de piqure.Toujours le chatouillement insupportable de ses pattes sur ma peau! Cette fois, je vais l'écraser ! Mais je serai tout éclaboussé de mon propre sang. Je ne vais pas faire ça ! Je vais attendre qu'elle s'en aille. De toutes façons, elle ne me piquera plus, puisqu'elle est saturée. Elle va partir dans un coin sombre, digérer mon hémoglobine, redevenir transparente. Je la chercherai, je la trouverai, je la tuerai ! Je jetterai son corps par la fenêtre, dans le jardin. Et puis, je m'éveillerai, et me rendrai compte que cet horrible cauchemar a une fin heureuse : la mort de la bête. Justice transcendante.


Elle est passée sur l'aine sans un « regard » pour mon sexe affalé. Elle a peiné dans la broussaille de ma cuisse velue, puis a coupé au plus court, vers le drap de lit. Enfin plus de chatouillements ! Adieu, sale bête, je te retrouverai, je te tuerai !


Je me rue hors du lit. J'ai beau chercher partout, sous le sommier, dans chaque anfractuosité du plancher, des plinthes, dans les tentures : aucune trace ! Où est-elle partie ? Était-ce donc vraiment un rêve ? Suis-je debout en dormant, somnambule inconscient ?


Mon vieux, les araignées qui se remplissent de sang comme un thermomètre à alcool dans une étuve, ça n'existe que dans les voyages oniriques des alcooliques, cela s’appelle du delirium tremens ; ou alors, il faut avoir fumé un sacré tabac ! Allons, réveille-toi, passe-toi de l'eau sur le visage, regarde-toi dans la glace ! Tu es sain de corps et d’esprit, d’une logique, d’un bon sens irréfutables.


Et là, au fond du miroir de la salle de bains, je vois ...


Ma poitrine est couverte d'une grande tache noire, dont le centre est formé d'une aréole rouge, juste entre les seins, là où l'araignée s'est arrêtée. La tache sombre grandit, atteint les épaules. Je m'enfuis à toutes jambes :


ELLE ÉTAIT RÉELLE !!! ELLE ÉTAIT RÉELLE !!!

 

 

Georges Roland

http://www.bernardiennes.be  

 http://www.georges-roland.com

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Peut-être que... Une nouvelle de Josy MALET-PRAUD

Publié le par aloys.over-blog.com

Visuel Auteur - PDNA
Peut-être que…
Josy Malet-Praud©Septembre 2010


Il était tôt. Six, sept heures, peut-être. Debout sur le seuil de la maison, il fumait sa première cigarette, la dernière du paquet entamé dans la nuit. Fœtus assoupi dans sa matrice de verdure, le quartier se taisait. Les chiens s’ébrouaient sans conviction, nostalgiques d’un sommeil écourté par le réveil précoce du jeune homme.
Le regard fasciné par une flottille de cumulus naviguant sur l’azur, il observait au premier plan les ébats des grands pins maritimes. Les faîtes se hissaient pour toucher l’infini. Balancés par un vent de noroît, on aurait dit des bras de géants ondulant pour offrir la ola aux musiciens d’un concert.
 

Elle longeait la haie. Une ombre en pointillés, presque en lévitation par la grâce d’une allure éthérée. Sa silhouette apparut dans l’espace du portail ouvert. Hasard ? Ce fut là, nulle part ailleurs sur la route déserte, qu’elle reprit son souffle. Le sort jetait les dés pour faire d’Il et d’Elle, en cet instant précis, d’intimes étrangers. Il ne l’avait jamais vue, elle non plus ; pourtant, ils se rencontreraient. Peut-être. 
 

Le dos rond, les mains crispées sur des cuisses moulées par un corsaire en latex noir, la tête basculée vers l’avant, comme trop lourde à porter sous une queue de cheval brune, elle haletait. Elle se croyait seule. Il ne bougea pas. Il prévoyait qu’elle sentirait la tension de son regard fixé sur elle. Un picotement escalada l’échine féminine. Elle sursauta et tourna la tête vers l’entrée de la propriété, Elle le vit. Il grimaça un sourire timide, les yeux irrités par la fumée épaisse de la Camel. Il resta immobile, debout, appuyé contre le mur de la villa. Rien. Il ne se passait rien. Le silence pesait lourd du poids de la gêne.

Pour s’en libérer, par réflexe sans doute, il prit l’initiative.
- Elle est rude, n’est-ce pas ?
- Pardon ? fit-elle en replaçant un peigne doré, bijou-barrage à sa cascade de cheveux ténébreux. 
 

Des yeux vifs, un visage qui capture l’attention. Pas belle, non. Expressive, animée. Vivante. Grande, plus que lui, un corps gainé par l’exercice physique, une sportive.
- Je parle de la côte que vous venez de gravir en courant. Il faut du souffle et des jambes…
- Pas tant que ça…enfin, quand on a l’habitude, rétorqua-t-elle d’une voix rauque. 
 

Une onde d’hésitation virevolta dans l’air frais. 
- Je ne vous ai jamais vue passer par ici…
- Non. C’est la première fois que j’emprunte cet itinéraire. 
 

Elle s’était détendue. Elle souriait presque. Il respirait enfin.
 

Une voix comme il les aimait, chaude et cassée. Epicée, comme devait l’être sa peau ambrée par le soleil. Une promesse de chaleur. Une jeune femme réservée. Pas de celles qu’on apprivoise sans se donner quelque peine. Elle hocha la tête, comme un signal de départ et se détourna. Il se traita d’imbécile, ou de sage, de ne pas chercher à la retenir.

Elle se ravisa. Alea jacta est.
 - Vous avez l’heure, s’il vous plait ?
- C’est l’heure de prendre le café… Il se mordit la lèvre. Trop tard…Lapsus linguae.
- Merci…mais je n’ai pas le temps aujourd’hui. Demain ?
- Oui, peut-être...
- Vous courez aussi ? C’est bon, le matin, c’est comme prendre un grand bol de liberté… 


Elle attendait une réponse. Son cœur à lui fit un saut de carpe douloureux entre ses côtes. Le regard féminin s’imprégnait de confiance. Il s’imposa de ne pas baisser le sien. Le mégot consumé lui brula les doigts. Il le sentit trop tard. Et si peu…
- Non, je ne cours pas. Mais je garde la forme autrement : tournez vous…levez la tête. Vous voyez, là-bas, les grands arbres ? Ce sont des pins maritimes. J’y grimpe pour la taille des branches. C’est mon métier…
- Vous êtes bûcheron ?
- Mon père et mon grand-père étaient gemmeurs : ils recueillaient la sève des pins…le métier a disparu. Je suis resté près de leurs arbres… dans la même branche, si vous préférez. 


Elle rit de bon cœur. Une cascatelle d’eau pure qui caracole entre deux roches. Il se sentit vivant.
- Je dois partir, mais demain, si vous me proposez le café, je ne dirai pas non… Le parcours et la côte me conviennent…Vous me parlerez des pins maritimes ? Ah… Je m’appelle Sue.
- Moi, c’est Raphaël…


Elle reprit sa course à petites foulées. Il ferma les yeux. Le silence s’effondra comme un chapiteau de solitude sur le paysage désolé. Les pins maritimes se battaient en duel. Les nuages refermaient l’horizon. Les chiens s’approchèrent à pas comptés. Ils refrénaient leurs élans, comme s’ils savaient.
- Raphaël ? La mère s’était levée. Il entendit les mules maternelles claquer sur la tomette. Raphaël, tu n’as pas déjeuné !… Où es-tu ? Qui était-ce ?
- Je suis là, maman, j’arrive... Elle s’appelle Sue.


La mère s’affaira à la préparation du petit-déjeuner. La gorge nouée, elle se contraignit à le laisser se débrouiller seul. Elle savait bien qu’il n’aurait pas supporté son aide. Elle s’interdit aussi de lui répéter qu’il avait eu de la chance, que d’autres n’auraient pas seulement laissé une jambe, broyée sous le tronc du grand pin lorsqu’il était tombé. Un accident. Comme les autres fois, quand elle tentait de le consoler, il aurait détourné la tête pour pleurer sans elle. Il aurait maudit la prothèse à laquelle elle espérait tellement qu’il s’habituerait. Et pire, c’est elle qu’il finirait par détester si elle affirmait une fois encore qu’il valait mieux ça que d’être mort. Il aurait crié qu’il l’était pourtant, mort. Elle soupira. Elle se tut.
- Elle reviendra demain matin. Prendre un café avec un garçon que je ne suis plus …Tu lui diras qu’il a oublié, ou qu’il n’a pas pu l’attendre. Qu’il y avait des travaux urgents dans la pinède, ou que…enfin, comme tu voudras. Elle n’est pas d’ici. Elle ne reviendra certainement pas deux fois. 


Au fond des yeux voilés par une tristesse chargée de déception, il lut les interrogations de sa mère «Qu’en sais-tu, mon garçon ? Peut-être que cette fois-ci…». Il fit non de la tête et se réfugia dans son bol de café au lait. Le poids de l’espérance pesait encore trop lourd. Plus tard, peut-être…

Josy MALET-PRAUD
www.lascavia.com

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Elle... Une nouvelle de Philippe Desterbecq

Publié le par aloys.over-blog.com

Phil D

 

 

Elle...


Elle regarde par la fenêtre les feuilles qui tourbillonnent dans le vent. C'est son occupation favorite, regarder par la fenêtre. Elle aime l'automne et les couleurs changeantes des arbres du parc.


De temps en temps, elle aperçoit un écureuil qui vient subtiliser une noix, un gland, une noisette qu'il emporte. Il fait ses provisions pour l'hiver. Il sait que les mois qui vont suivre seront durs, qu'il faudra survivre au prix de gros efforts.


Elle ne sait pas de quoi seront faits les mois qui arrivent. Elle ne sait même pas si elle sera encore là au printemps. C'est qu'elle est bien vieille! Elle ne compte plus les années écoulées. Il y en a vraiment trop.


De temps en temps, elle replonge dans ses souvenirs. Souvenirs d'enfance avec ses soeurs, c'était le vrai bonheur. Souvenirs de jeunesse où elle échafaudait des plans qu'elle n'a pas mis à exécution. Souvenirs moins lointains de l'adulte qu'elle a été, se donnant entièrement à tout ce qu'elle entreprenait, se donnant entièrement pour les autres, s'oubliant dans les tourments,...


Et maintenant... Maintenant, elle regarde les feuilles jaunir, roussir, se colorer de teintes indescriptibles et elle peut encore s'émerveiller du spectacle de la nature. Elle aime l'automne mais elle n'aime pas l'hiver.


Pourtant l'hiver s'annonce. L'automne n'est qu'un leurre. Les gros nuages noirs vont arriver et obscurcir son ciel rempli de nuages blancs. Le froid va pénétrer par les interstices, va pénétrer en elle, lui glacer les os.


Mais pourquoi se plaint-elle? Elle est bien au chaud dans sa chambre, elle est nourrie, coiffée, habillée, lavée même par des mains habiles mais pas toujours délicates.


Elle... On ne l'appelle plus que "elle". On parle d'elle comme si elle n'était pas là, comme si elle était devenue inconsciente, incapable de comprendre, de répondre aux questions, sans sentiments,...


Quand les infirmières rentrent dans sa chambre, elles s'adressent à elle en ces termes : "Alors madame a bien dormi? Elle a encore fait des cauchemars! Elle a encore empêché sa voisine de dormir par ses plaintes..."


Pourquoi ne s'adressait-on jamais à elle en disant "vous" ou en citant son prénom? Il y a pour croire que tout le monde l'avait oublié son prénom, choisi par ses parents avec amour. Mais comment s'appelait-elle déjà? Voilà qu'elle ne sait plus...Ce n'est pas possible, elle ne peut pas avoir oublié son prénom! A force de ne plus l'employer, voilà qu'il s'était fait la malle!


Et les infirmières qui faisaient comme si elle était sourde, comme si elle ne comprenait rien, pire comme si elle n'était pas là.

- Elle n'a pas eu de visites cette semaine!

- La semaine passée non plus, personne n'est venu la voir.

- Pauvre vieille! Je ne voudrais pas finir mes jours comme ça!


Et elles refaisaient son lit, arrachaient les draps qu'elles jetaient par terre avec rage.

- Elle a encore sali son lit !

- Elle arrache ses protections, c'est normal qu'elle salisse son lit!

- Elle pourrait un peu penser à nous et nous faciliter la tâche!


Et elles partaient sans un regard après avoir déposé le plateau contenant un frugal petit-déjeuner sur sa table. Elle avait du mal à verser le café dans sa tasse. Sa main tremblait et parfois, elle le versait à côté. L' aide-soignante  se fâchait alors.

- Elle a encore tout emberné!


Peut-être aurait-elle pu lui verser son café...mais elle n'osait pas le demander.  En fait, elle ne demandait jamais rien. Elle se laissait faire, elle attendait patiemment en regardant par la fenêtre. Heureusement qu'il y avait ce parc sinon qu'aurait-elle fait de ses journées? Elle n'avait pas de télévision. Quand elle avait emménagé ici, son poste de télévision était bien vieux et ses nièces ne l'avaient pas emmené.

- Elle n'a pas besoin de télévision, avait dit la plus âgée à la plus jeune. Elle ne la regarde jamais!


Elle avait essayé : "Je regarde le journal parlé le soir..."

- Qu'as-tu besoin d'écouter les nouvelles? Et qu'est-ce que tu en feras, là-bas, des nouvelles, hein?


Depuis, elle vivait dans un monde clos où beaucoup de choses n'existaient plus : son chat qu'elle avait dû abandonner à la voisine, ses nièces puisqu'elles ne venaient jamais la voir (il parait que la plus jeune habite chez elle, c'est le curé qui le lui a dit). Le curé est sa seule visite, elle attend tous les dimanches. Il vient, en personne, lui donner la communion. Qu'est-ce qu'il est bon le curé! C'est lui qui a enterré ses parents.


Il y a bien longtemps que ses parents sont morts. Elle était déjà vieille quand même, trop vieille pour se marier et avoir des enfants. Ses soeurs étaient toutes mariées et avaient eu des enfants. Quelle joie de porter un enfant en son sein! Elle aurait tant voulu connaitre les joies de la maternité, sentir un enfant bouger en soi, s'entendre appeler "maman". Mais à la place, on l'appelait "elle".


Elle avait toujours vécu avec ses parents, les soignant jusqu'à leur mort. Le curé lui avait dit : "Angèle, vous êtes une sainte!". Tiens, c'est vrai, elle s'appelle Angèle. Son prénom lui est revenu tout d'un coup.


Quand elle a rencontré un homme, ses soeurs lui ont dit : "Reste avec les parents, tu es bien avec eux et puis tu es trop vieille pour te marier et avoir des gosses. Et qui s'occupera des vieux? Tu ne vas quand même pas les mettre dans une maison de retraite? Tu ne vas les laisser mourir dans un endroit aussi sinistre?"


Elle n'avait que 32 ans à l'époque. Ses soeurs étaient plus âgées, mariées depuis longtemps. Elle avait fait un choix, elle s'était sacrifiée...Ses parents avaient été tellement bons pour elle.


Maintenant elle était seule et passait ses journées à regarder par la fenêtre. Tiens l'écureuil était revenu. Les hirondelles se rassemblaient sur les fils électriques. Elles allaient bientôt partir pour un long voyage périlleux. Elle aurait tant voulu les accompagner.


Des feuilles se déposaient sur le banc vermoulu où elle ne s'assiérait plus. Il avait gelé ce matin...

 

 

Philippe Desterbecq

philippedester.canalblog.com

Publié dans Nouvelle

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Et voilà la suite... Voyons qui a deviné...

Publié le par aloys.over-blog.com

Edmee-chapeau-copie-1

Suite : un téléfilm américain...

 

 


 

Plan rapproché sur Louella, les cheveux blond platine, assise sur le divan de peluche bleu pale. Elle regarde dans le vide, buvant une bière au goulot. Travelling latéral vers Dawnelle et Jacke à l’autre extrémité du divan, devant des piles de magazines d’articles de mariage.

- Cette calèche-ci, en forme de citrouille, c’est d’un goût plein de lédicatesse, hein Man ?  demande Dawnelle, lui tendant la revue.

- Mmmmh… Quoi ? Le gros potiron ? Mmmh, sweety pie, c’est ton mariage, pas le mien ! répond Louella d’un air absent.

- Man ! Tu pourrais être contente pour moi ! Depuis mon anniversaire, t’as plus envie de rien ! Si Jacke n’était pas aussi combléhensif, je devrais aller travailler, et pas rester avec toi tout le jour. T’es blonde, Man, tu ne risques plus rien ! 


Dawnelle s’impatiente, échangeant un regard las avec Jacke qui se lève, l’embrasse, efface de ses lèvres le mélange maison des teintes numéro 22 et 47 de Cover Girl, et sort. Boudeuse, la jeune fille s’assied près de sa mère.

- M’enfin, Man, qu’est-ce qu’il y a ? Quelque chose te lurtupine, je le vois ! 

- Je me demande qui c’était ! Tout le monde était dedans, sauf lui ! Et le vieux McPherson, mais lui il n’a jamais quitté la ville, il n’a donc pas pu faire les crimes en Californie. Plus je réfléchis, dit-elle d’un air malveillant,  et plus je me dis que Jacke… on ne sait rien de lui ! 

 

Dawnelle se lève éructant un « quoi ! » qui doit passer le mur du son. Le seul verre en cristal qu’elles possèdent, rescapé du service de l’arrière-grand-mère, éclate sur la table. Et leurs aboiements mutuels emplissent l’air de hargne. Tu es aveuglée ! T’es jalouse ! Tu te fais des illusions ! C’est tes flustractions qui parlent… Echevelée et rouge, chacune se retire dans sa chambre, disant ne plus pouvoir supporter la vue de l’autre.

 

Le lendemain, le shérif frappe à leur porte. Un bon moment se passe avant qu’elles ne soient présentables, les larmes de la veille ayant laissé des traces. La méfiance est palpable entre elles, qui le font asseoir après lui avoir offert une bière. Il allonge les jambes devant lui, et libère un petit bruit sec suivi d’un nuage sulfureux. Souriant, il échange un regard complice avec Dawnelle, et explique : « Mon petit point faible, pas de quoi fouetter un chat ! »

 

Louella, trop déprimée pour être une parfaite hôtesse, le fixe de deux prunelles incrédules en fronçant le nez, murmurant « Pouah ! », provoquant l’hilarité du shérif.

- Quel humour, franchement ! Votre moral revient !

 

 Satisfait, il boit une gorgée, et reprend, sérieux :

- Madame McKinley, Dawnelle, puis-je parler franchement ?  Devant leur silence tendu il continue :

- Je suis sur les traces du tueur de rousses, depuis la Floride. Jacke était en Floride lors des premiers meurtres, et en Californie au moment des autres, et … ici, voici déjà la première tentative ! 

- Nooooon ! C’est pas vrai, qu’est-ce que vous inséminez? Jacke aime Man, il…

 

 Dawnelle lui fait face. Une volée de pets trahit l’émotion du shérif, et elle agite distraitement l’air devant elle, tout à sa colère.

- Dawnelle, pensez-y, il est sorti peu après votre mère ce soir-là, nous avons dansé ensemble en l’attendant, vous ne vous souvenez pas ?


Un silence pénible s’ensuit, suivi d’un pleur de souricette. Louella se lève et enserre sa fille de ses bras, lui tapotant le dos. « Louella, seriez-vous prête à redevenir rousse pour le provoquer ? » La pauvre femme tâte sa chevelure meringue au citron des deux mains en gémissant, Dawnelle redouble de pleurs, et le shérif se surprend à ventiler autour de lui avec le magazine sur les robes de mariées. Même pour lui, l’air est devenu trop asphyxiant.

 

***

 

Il est convenu que Louella se teindra les cheveux le soir même et que Dawnelle dira à Jacke que sa mère est prête à reprendre une vie normale puisque blonde. Elle l’invitera, permettant à Jacke de voir que Louella est à nouveau une rousse tentante.

 

La caméra suit la voiture de Jacke, s’y insère par le toit ouvrant. Il est crispé, épie Dawnelle du coin de l’œil. Son Stetson oscille avec le vent. A ses côtés la jeune fille a son sac en forme de téléphone sur les genoux qu’elle tient bien serrés. Il allonge une main vers sa cuisse exposée, qu’elle repousse.

- J’ai laligraine, j’t’ai dit, ça fait des nuits que j’dors pas… 

 

Le trailer est en vue. Dans le jardin luit une Vénus de Botticelli de plastique, parcourue de reflets fluorescents oranges et verts, son dernier cadeau pour embellir leur jardin. « Tiens » dit-il, content de trouver une diversion à cette soirée tendue, « le bleu ne plus fonctionne plus. Il doit y avoir un problème avec le courant ! Rentre et je te rejoins, je vais l’arranger »

 

Dawnelle ouvre la porte, appelant:

- Man ?

 

Silence. Obscurité. Elle fronce le nez, hésite à allumer, les sens en éveil.

- Man, t’as laissé le gaz ?

 

Un bruit lui fait tourner la tête vers le divan, puis la voix de Louella :  

 - Cours, cours, sweety pie !

 

Une pétarade fend l’air, nette et rapide. Horrifiée, elle comprend. Le shérif !

- Teint de macchabée, teint de macchabée ! T’as compris, grosse rouquine ?  gémit-il d’une voix de fausset.

 

Dawnelle brandit sa chaussure, le talon aiguille menaçant, et allume. Louella est à nouveau enfarinée, et cette fois le couteau l’a atteinte au sein. La solution saline macule son peignoir orné de cupidons. Ses cheveux ne sont pas encore secs, et la teinture a débordé sur le pourtour de son front et sur les tempes. Le shérif a l’air absent, marmonnant teint de macchabée, macchabée, macchabée et laisse choir le couteau humide. La porte s’ouvre. Jacke bondit comme un champion de tae kwon dao, en position d’orang outang, un révolver tourniquant dans sa main.

- Stop ! Pas un geste ou je tire !

 

L’autre le regarde et se met à pleurerPuis il se redresse, fait craquer son cou de gauche à droite, le regard vif, le menton volontaire. D’une chiquenaude nonchalante il caresse son étoile de shérif, tâte son révolver, un peu déhanché dans la pose avantageuse d’un Chippendaele, et rit doucement :

- Aaah Jacke, pas de chance mon gars ! Je savais que c’était toi, je te suis depuis la Floride !

 

Jacke l’abat.

 

En dix minutes le trailer est envahi d’ambulanciers, des deux flics locaux qui font des bulles de chewing-gum, d’un médecin légiste que l’on garde par solidarité mais qui a la maladie de Parkinson, de Bébé venue calmer Louella, et de deux clochards qui foncent dans la cuisine et se préparent un sandwich mayonnaise et beurre de cacahuètes. Quand Dawnelle cherche Jacke des yeux pour le traiter en divin sauveur, il a disparu.

 

***

 

Plan si rapproché sur la joue d’Hetta, mastiquant une graine de tournesol qu’on y décèle la trace de poils drus. Puis on s’éloigne et constate que Dawnelle et Hetta sont dans une conversation animée. Quand le téléphone sonne, Dawnelle décroche et raccroche aussitôt.

- C’est dingue, Hetta ! La mère du shérif était rousse et lui refusait l’argent pour le tan salon, et il était tout pale…! C’est de la cruseté mentale, non ?

 

Hetta se sert de sa bouche comme d’une sarbacane et, à l’aide de pfouits sonores cherche à atteindre la fenêtre avec les cosses des graines. La surface de son bureau ressemble à un bac de perroquet. D’un air distrait elle se gratte le creux de l’oreille avec un bic.

- Mais pourquoi l’avoir abattu ? Il avait lâché son couteau, non ? 

- Oui, mais il a menacé Jacke, qui a bien dû se défendre, cher ange ! Oh Hetta, c’était à croire qu’il jouait de la gâchelette depuis l’enfance, ce flingue tournait dans sa main comme le bâton d’une marjolaine, oooooh, quelle vision, quelle vision….

 

Et elle s’arrête, les yeux posés sur ce film d’aventure qu’elle se repasse en projection privée.

 — Et votre maman, la pauvre, comment va-t-elle après tout ça ? 

 — Oh, Man se remet, elle a les cheveux bleus maintenant, et l’assurance-maladie remplacera son sein.

 

Comme il faut qu’ils soient tous les deux pareils, elle fait refaire la paire dans une taille supérieure. Elle se réjouit ! 

Jacke arrive, le Stetson enfoncé, la bouche dure. Il ignore le joyeux « Hey, honey ! » de Dawnelle, la bouche si arrondie qu’elle en semble tuméfiée. Il referme la porte du bureau derrière lui. On l’entend japper par vagues à travers les murs, ainsi que lancer des objets. « Non ! Je me barre tout de suite ! » crie-t-il avec rage, puis on entend le son du téléphone s’écrasant au sol. Il resurgit les yeux si rouges qu’on s’attend à en voir jaillir des rayons laser. En trois bonds, comme s’il avait des ressorts aux semelles, il gagne le bureau de Dawnelle, la toise de ses deux voyants de braise et siffle : « Hop hop hop, en voiture ! »

 

Avec un regard paniqué vers Hetta qui sursaute car de stupeur elle s’est enfoncée le bic dans le tympan, la jeune fille trottine aussi vite qu’elle le peut derrière lui, sa mini-jupe imitation léopard lui entravant les jambes. Un trémolo sort de sa gorge devant ce nouveau Jacke qui la pousse sur la banquette avant de sa cadillac, refermant la portière sur son sac, dont seules les poignées lui restent en main. Il monte derrière le volant, et démarre dans une explosion de fumée et poussière, projetant la tête de Dawnelle en arrière puis sur le tableau de bord où une photo d’elle en bikini est fixée par une petite ventouse. La jeune fille y rentre tellement le ventre qu’on dirait un lévrier debout, et elle y mime un baiser de poisson rouge. La terreur dans les yeux, en larmes et une bosse d’un beau grenat sombre ornant son front, elle le regarde :

- Mais Jaaaaaacke, qu’est-ce que j’ai fait ?

- Qu’est-ce qu’il a dit, l’shérif, hein ? Pourquoi t’étais bizarre hier soir, hein ? 

       M’enfin, Jacke chéri ! Faut pas m’en vouloir, on avait peur, Man et moi… 

-  Peur de quoi, hein ? Peur de quoi ?

 

Il postillonne, renflouant le flot de larmes multicolores qui dévalent le long de ses joues.

-  Peur que tu ne tues Man, tiens ! Il pensait que tu étais le tueur de rousses ! 


Une gifle lui ouvre la lèvre. Il est méconnaissable, une veine grosse comme un lombric bien gras ondule sur son front, les postillons sont devenus crachin continu. 

- Menteuse ! Menteuse ! Puisque c’était lui, le tueur des rousses ! Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

 

Un tourbillon de poussière vient à leur rencontre, se faufile avec violence dans l’habitacle. Le Stetson s’envole, révélant un crâne chauve et lisse de la blancheur d’un navet. L’effet de surprise est tel que malgré sa terreur Dawnelle se met à hoqueter de rire. Ses nerfs tendus explosent en un rire hystérique, alors que le chapeau roule sur la route. D’une main Jacke cherche à couvrir une partie de sa honte et conduit de l’autre, et Dawnelle, ne cessant de rire, cherche en elle un peu de l’adulation qu’elle éprouvait il y a peu encore.

 -  Jacke darling, ha-ha-ha, t’as pas compris ? Ha-ha-ha…. Il était zinzin, le shérif, il ne savait pas qu’il était le tueur ! Il avait un problème  pisychologiste. Ha-ha-ha-ha, arrête-toi et embrasse-moi !

- Tes baisers baveux, tu peux les garder, pauvre idiote !  rugit-il, lâchant le volant un court instant pour frapper du poing sur le tableau de bord. Le petit cadre se brise.

- Ma photo ! Ma photo ! Qu’est-ce que t’as, enfin, à la fin ? Dire qu’on est à quelques semaines du mariage…

 

Elle ne rit plus, et sa bosse sur le front ressemble à une excroissance d’extra-terrestre.

      - Mariage, non mais, pauvre tarée ! Ta route finit à Ciudad Juarez ! 

     - Ciudad Juarez ??? Qu’est-ce qu’on va faire dans ce coule-gorge où on assassine les femmes ? Je ne vais           pas à Ciudad Juarez, je veux descendre !

      - Tu parles, que tu vas descendre ! A Ciudad Juarez, tu descendras, pas avant ! 


Elle le sait, c’est la ville frontière avec le Mexique, une ville où les morts de femmes ne suscitent même plus ni enquête ni surprise. On soupçonne la police d’être complice. Elle veut ouvrir la portière, sans succès, et un coup de crosse de révolver sur la tête lui arrache un cri. Un nuage de poussière derrière eux lui rend l’espoir : une voiture les suit. Il lui faut freiner Jacke. Elle tord le rétroviseur, frappe ses doigts. S’agenouille sur le siège et fait de grands signes d’un bras et hélant : « You houh ! You houh !!! » Jacke lui donne un coup de crosse sur les mollets, veut la faire asseoir et déchire sa jupe sur un côté. La voiture les dépasse et leur coupe la route un peu plus loin. Dans un coup de freins désespéré, Jacke stoppe, laissant sur l’asphalte de grandes parenthèses noires.

- Haut les mains ! FBI !  crie un être étrange, debout derrière la voiture-barrage, un fusil pointé en direction de Jacke.

- Hetta ? Hetta ?  hésite Dawnelle, trottinant avec la jupe réduite à l’état de pagne, le visage technicolor, boitant sur une seule chaussure.

 

 

En face d’elle, une Hetta aux cheveux en brosses d’un roux pimpant, le maquillage essuyé à la hâte, les ongles postiches détachés, en jeans et chemise bleue, a un air viril du tonnerre.

- Hector ! Je suis sur tes traces depuis des mois, Jacke ! Une dizaine de filles mortes à Ciudad Juarez, les fiancées d’un type parfait ! Type parfait qui ouvrait un business bidon et disparaissait sans payer les factures au bout de deux mois. Couverture de trafic de cocaïne… Ça a pris le temps, mais c’est fini, Jacke ! »

Jacke brandit son révolver, dont deux « clic-clic » proclament l’inutilité. Il cherche à s’enfuir dans les champs, mais le talon de sa botte cède. Il s’effondre et quelques dents roulent sur la route. Hector s’approche, tandis que Dawnelle s’abandonne à un fou-rire salutaire devant le sourire sanglant et le crâne désert de celui qu’elle a cru aimer, et lui met les menottes. Il se tourne vers la jeune fille, s’essuie le front, et murmure :

- Damn it, Dawnelle, rend lui sa bague maintenant ! Et dans mes bras, enfin… 

- Mon sauveleteur ! Mon invincitible sauveleteur !  roucoule-t-elle en se dandinant.

 

 

 

Résultat des courses...

 

Edmée de Xhavée est l'auteur de cette nouvelle pour le moins inhabituelle... 

http://edmee.de.xhavee.over-blog.com link

 

Et le gagnant du prix est... ADAM GRAY ! http://adam-gray.over-blog.com/link

PHOTO pour 4me de COUVERTURE (ADAM GRAY)

Publié dans Nouvelle

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Qui est l'auteur de cette nouvelle ? Qui est le tueur ? A vous de me le dire...

Publié le par aloys.over-blog.com

Téléfilm américain

 

 


Vue sur une longue roulotte métallique, cernée de Mickeys et Bambis de plastique. De la fenêtre s’échappe un mélange de musique country et de grésillement de lard, ainsi qu’une fumée sauvage qui se colle sur la vitre devenue opaque.

 

La caméra s’y insère, écarte le rideau jaune et raidi de graisse, et frôle la nuque de Dawnelle, qui soulève la poêle et se dirige vers deux assiettes posées sur des sets de dentelle en vinyl.

 —  Man ? C’est prêt ! 

 — J’arrive, j’arrive sweety pie ! claironne une voix nasillarde.

 

Louella, la quarantaine, apparaît. Des cheveux d’un roux de tuyauterie, abondamment crêpés. Des seins ronds, tendus, luisants, dont les tétons pointent en louchant sous un t-shirt rose. Ce qu’on devine de son visage sous la couche de fard, rimmel, rouge à lèvres, bleu à paupières n’est pas désagréable. Elle est sanglée dans des jeans collants et sa cellulite y dessine un relief houleux.

 

Elle se dandine jusqu’à Dawnelle, l’embrasse avec un grognement, et s’assied en baillant. Dawnelle a 17 ans, la peau fraîche, trop maquillée; de grands yeux clairs devant lesquels dansent des faux-cils gros comme des moustaches de hussard; des cheveux courts,  noirs, avec des mèches vertes et rouges. Des lèvres rouges et luisantes, merci Cover Girl.

« Ah Man ! Mon premier job !

 

Elle s’assied en face de sa mère, qui baille toujours, mais tente un sourire.

«  Marre de l’école, Man ! Comme si le calcul et Faulkner allaient m’apporter quelque chose ! Je veux vivre intenselément, Man, acheter des trucs ! Tiens, je me ferais bien faire une fossette au menton ? Hein ? Man ? »

 

Reposant sa mug décorée du logo de Ricoh et de l’emprunte de ses lèvres, sa mère la calme : « Calmos, sweety pie, si j’avais pas eu l’bol de toucher l’assurance-vie quand ton vieux s’est enfilé un double pack de Budweiser dans le moteur avant de monter sur les échafaudages, j’aurais encore mes seins en gants de toilette ! »

 — T’es bien mallunée! Tiens, v’là trois crêpes au sirop avec un bout d’lard bien juteux et une tranche de pain ! C’était dur hier soir ?

 

Louella travaille au Bolo tie. Il y a un orchestre country dont le plus jeune des membres a 56 ans, des soixante-huitards nostalgiques de leur époque. Ils attachent les rares crins qui leur restent en une maigre queue de rat dans le dos, et ont des tatouages sur leurs bras de facteurs, fermiers ou menuisiers. Sex, love et rock’n’roll ne sont plus qu’un souvenir et quant à mordre la vie à pleines dents, ils n’ont plus une denture complète pour s’y livrer. Les clients sautillent dans leurs bottes à pointes et dessins d’arabesques, comptant leurs pas en souriant. Les serveuses sont aussi décolletées que possible. Louella a un succès fou avec ses ballons nacrés, et s’est attirée les ardeurs de Teddy Bear, le flic local, qui a une toison grise d’ursidé s’échappant du col, remontant dans le cou à l’assaut de sa tête, où elle trouve enfin son orée : une calvitie révélant une surface irrégulière et le cratère d’un comédon énorme. Gros, mou, il pense avoir le sourire de Jack Nicholson : une rangée de dents jaunies par le tabac à chiquer. Louella, en retard de paiement pour plusieurs amendes, doit souvent accepter d’aller « regarder les étoiles » dans sa voiture, et voit trente-six chandelles, secouée sur la banquette arrière pendant que Teddy Bear couine baby-baby-baby-babyyyyyy !

 — Dur, j’dirais pas, mais dégueu, ça oui ! Il avait une capote fluo, en plus !

 — Ooooh, Man, quelle mâle chance ! Bon, repose-toi, je prends la voiture !

 

On survole la Pontiac 1986 rose sur la route bordée d’autres trailers. Au loin, une multitude de ballons bleus et rouges s’inclinent sous le vent. Des guirlandes de petits drapeaux triangulaires rouges et un grand signe au néon : Car Paradise. Les cheveux de Dawnelle s’agitent autour de sa tête tels des éclairs noirs, rouges et verts. La caméra plonge lorsqu’elle se gare à l’entrée dans un parking plein de voitures de tous âges et styles, dont les pare-brises arborent un signe découpé en soleil orange avec le prix. Quand elle pose le pied au sol, on voit une chaussure de plastique transparent à semelle compensée de dix centimètres. Empoignant son sac en forme de téléphone elle se dirige vers la porte de verre, qu’elle pousse d’une main où une bague en forme de D luit de tout l’éclat du toc.

 

Une secrétaire dont le rouge à lèvres colore les dents la regarde s’avancer avec les yeux de Cléopâtre. De l’ongle du petit doigt elle tente de dégager une couenne de jambon coincée entre ses incisives, et émet un « mmmh ? » lorsque Dawnelle s’arrête devant elle, souriante.

 — Dawnelle McKinley ? Pour aider avec le téléphone et le sectérariat ?

 — Ah ! Mmmmh !


La dame ne sait plus libérer son ongle et tire dessus, au point qu’il se décolle et reste planté là, comme une lame de couteau. « Shoot ! » rugit-elle d’une voix de basse. Quelques postillons écarlates tombent de sa lèvre sur son bloc note à en-tête. La porte signalée par la plaque « Jacke Bomberg, Direction » s’ouvre, et un homme paraît. Stetson et santiags crème, jeans galbant, chemise frangée, fossettes. Les dents blanches comme des pilules d’ecstasy. Son regard glisse sur Dawnelle et en apprécie les atouts. Ignorant sa secrétaire qui de postillonnante est passée au spray à hémoglobine, il tend une main sans alliance à la jeune fille. Son regard, rampant sur son décolleté, enregistre la chaînette en strass à son nom. « Dawnelle ? » fait-il, gardant sa main une délicieuse seconde de trop. Les seins de la jeune fille tressautent, donnant vie au décolleté. Il a retenu mon nom

 

***

 

Dawnelle se félicite d’avoir abandonné l’école. Elle répond aux appels téléphoniques avec un chantant : « Car Paradise hello-oh ici Dawnelle que puis-je pour votre sévice ? » Et fait suivre à Hetta, (dont la lèvre commence à guérir) ou Jacke s’il est là. Hetta hérite aussi des messages, car son orthographe nécessite un briseur de code. Mais ses décolletés émeuvent Jacke. Qui lui rapporte souvent, sous l’œil grognon de Hetta, des portions de poulet panné et purée de chez KFC, avec double dose de sauce, ou des pizzas double fromage triple jambon quadruple lard, qu’ils partagent gaiement dehors, assis sur l’aile d’une des voitures. Ils boivent à la même grande bouteille de 7 Up, s’épiant sensuellement lorsque leurs lèvres touchent le goulot commun. Dawnelle Bomberg, se répète-t-elle le soir, gonflant les lèvres en forme de gros beignet rose ou orange. Je serai la patronne du Car Paradise, je travaillerai encore à mi-temps jusqu’au premier bébé, je répondrai Car Paradise Hello-oh, ici Miss Bomberg, que puis-je pour votre sévice ? 

 

« Il y a un nouveau shérif, paraît-il »  annonce Louella un matin.

 — Ah bon ? Le vieux Kierstead s’en va ?


Louella s’inquiète : son sein gauche a nettement ramolli et part sur le côté comme pour se cacher sous son aisselle. D’un ongle acheté au drug-store tout fait et collé de frais par son amie Bébé, elle se lisse le sourcil. « Teddy Bear me l’a dit hier. Il arrive demain de Californie. En tout cas, voilà deux nouveaux venus : ton patron et notre shérif ! »

 

***

 

Travelling avant : la porte du Bolo tie s’ouvre, libérant une onde de choc aux accents de musique country.  La caméra se déplace circulairement : un long comptoir de bois, une estrade où se démènent les vieux hippies d’autrefois reconvertis en Route 66. Une banderole au-dessus de l’estrade clame sa joie : Bienvenue au shérif Prewitt !

 

Dawnelle, dans un top de dentelle de nylon noir qui bouloche, est assise au comptoir. Jacke, le sourire aveuglant Louella qui est de service et dépose un grand verre de bière devant lui, a le bras gauche autour des épaules de sa fille, laquelle rêve en buvant un margarita. C’est la première fois que Louella le voit. Un beau gars, aux intentions sérieuses. L’argent ne manque pas. Le garage marche bien, et il s’est acheté un ranch magnifique. Il s’insère bien, et si tout va comme elle l’espère, elle pourra bientôt renvoyer Teddy Bear et ses capotes fluo chez sa femme, en vertu de son statut de belle-mère de la plus grosse fortune du coin. Et elle viendra ici en cliente. Peut-être Dawnelle lui offrira-t-elle un nouveau sein pour Noël. Ah, espérons !

 

La porte s’ouvre, laissant entrer l’air froid, le nouveau shérif et les deux flics locaux, dont Teddy Bear. Le shérif Prewitt a de la prestance. La trentaine, blond et très bronzé, la démarche d’un amputé de frais s’habituant à sa prothèse. Un heureux changement après le vieux Kierstead et ses grandes auréoles humides autour des aisselles. Mais, se console Louella, il gagne moins que Jacke.

 

Le shérif fait un petit speech de l’air assuré d’un chanteur de Broadway, affirme qu’il est heureux d’être là. Il serre la main de tous, refuse de participer à la square danse qu’il ne connaît pas mais s’en excuse avec grâce, promettant de s’y mettre. Sourit à Louella, « pas trop fatiguant de rester debout toutes ces heures ? », complimente Dawnelle pour sa coiffure so damn cool, demande à Jacke où il était avant d’arriver ici. Californie, répond-il, libérant son sourire lumineux. « Tiens ! Où ça ? » « Un petit bled à la frontière mexicaine, Las Almas… » « Las Almas ?… Mince alors ! Je n’étais pas bien loin de là ! Je m’occupais de cette série de crimes le long de la county road, vous avez entendu parler ? »

 

Mère et fille sont abasourdies. Deux nouveaux arrivés en provenance du même endroit, et les voilà en train de parler de crimes !

 — Oui, j’étais là… mais je n’ai pas suivi ça de près ! Des femmes rousses, non ? 

 — C’est ça, rousses, la quarantaine…poignardées, et le visage recouvert de farine… 


Un hoquet rauque retentit. Louella, livide, tâte sa chevelure cuivre. Sa bouche reste béante pendant un moment, puis elle se met à rire. « Vous l’avez attrapé, hein shérif ? »

— Hélàs non, il court toujours. Et la police de Floride s’est mise en contact avec nous à l’époque, car deux femmes y avaient été tuées de la même façon !

- Et s’il est par ici, maintenant ?  gémit Louella, dont le sein gauche s’incurve mollement, révélant sous le choc de lents mouvements de matelas aquatique.

- Ne vous en faites pas! S’il devait venir, j’ai son dossier bien là, fait-il en s’enfonçant si fort le doigt sur le front que l’extrémité en devient blanche, et il trouvera à qui parler ! Mais c’est peu probable! 

 

Jacke commande un second verre à Louella qui a une moue soucieuse et, profitant d’une pause de l’orchestre, il lance une œillade à Dawnelle et insère deux doigts dans la poche de sa chemise. Pressentant un moment Kodak, elle a un gémissement de chiot, et une boite de velours rouge apparaît. Louella en oublie sa crinière et regarde, la bière ruisselant du verre dans une mousse chiche comme de l’écume d’eaux sales. Un yiiiii haaaaaaaw de cow-boy sort de la gorge de sa fille à la vue du bijou. Un D et un J de diamants enlacés, avec un minuscule drapeau américain de saphirs et rubis au sommet.

« C’est sexquis ! C’est sexquis ! » répète-t-elle.

« Really cool ! » commente le shérif, dont on ne sait s’il parle de la bague ou du décolleté de Dawnelle, car ses yeux ont bien l’air de vouloir jaillir pour aller s’y coller amoureusement.

 

La bague a arraché un maussade « Huh ! » à Hetta. Dawnelle ne fait plus que s’amuser à faire jouer les rayons du soleil dans les diamants, chantonnant « Ting - ting ! » quand un rai aveugle Hetta, qui se protège alors les yeux et laisse fuser un chapelet de jurons. Jacke fait souvent venir la jeune fille dans son bureau, d’où Hetta entend rebondir meubles et objets. Dawnelle en ressort la démarche incertaine, la chevelure comme si un pétard y avait explosé, l’orange ou rose à lèvres baveux. Quand Jacke doit s’éloigner quelques heures, Hetta assiste malgré elle à un baiser qui ressemble à un combat entre plantes carnivores. 

 

***

 

Très gros plan sur deux ballons roses et argent en forme de cœurs plantés dans la pelouse. Happy Birthday y serpente en lettres rouges. Travelling vers le seuil de la roulotte, où Jacke se tient, un gros ours en peluche rose chewing-gum, vêtu d’un short décoré du drapeau américain en simili cuir à la main. Il frappe à la porte qui s’ouvre et livre passage à Dawnelle qui bondit à son cou. Il retient son Stetson, riant de tout son râtelier étincelant, et annonce qu’il les emmène, Louella dont c’est le jour de congé et elle, au Bolo tie pour son anniversaire.

 

La salle est décorée de cœurs où les lettres Dawnelle brillent d’un éclat métallisé. Les clients poussent des you hou amicaux, applaudissant et agitant de petits drapeaux imprimés à son nom. Des bannières et banderolles, guirlandes de paillettes multicolores et serpentins partout. On dirait qu’on a jeté une bombe dans un camion de cotillons. Route 66 a été remplacé par Orville, l’employé du Shop-Rite qui se prend pour Roy Orbison. Depuis toujours il travaille avec une perruque noire qui glisse sur son crâne, et des lunettes si sombres qu’il confond oranges et pommes. Star d’un soir il roucoule Yo te amo Mariiiiiia ! Dawnelle a les larmes aux yeux, et un faux-cil se détache, se recourbant comme une chenille noire. Le shérif s’approche, menton conquérant, et s’exclame « Happy-happy birthday, isn’t cool ? » mais elle se rue au vestiaire, une main devant l’œil.

 

Lorsqu’elle revient, il l’attend, le bouffant et le laquage de la chevelure parfaits. Une odeur sulfureuse l’entoure, et elle fronce le nez en cherchant Jacke et sa mère du coin d’un œil à nouveau frangé de cils froufroutants.

 « Oui, je sais, j’ai des flatulences quand je suis ému ! » constate le shérif avec nonchalance, ajoutant : « Jacke a eu une urgence et va revenir, et votre mère est sortie fumer … On danse en les attendant ? »

 

Dawnelle s’inquiète : et si ça colle aux cheveux comme l’odeur du feu de bois ? Mais elle est flattée de l’attention du shérif, qui la tient si serrée qu’elle en a la bouche de travers et les seins aplatis comme pour une mammographie. Il bêle and I’ve been cry-y-y-ing, over youuuuuu, ooooh cry-y-y-ing ooooover youuuuuu, troublé. L’air a une densité pénible. Il sourit amusé et dit « Sorry, Dawnelle, c’est mon péché mignon, incontrôlable » Elle sourit bravement en retour, priant pour voir revenir Jacke, si elle peut encore voir quelque chose dans ce brouillard fétide… Orville enchaîne sur Pretty Woman, et bien qu’elle échappe à l’étreinte virile du shérif pour cette danse plus aérée, les effluves montent à ses narines. Lorsque Jacke revient, c’est en apnée qu’elle l’accueille. Blottie contre son torse elle se laisse aller à son grand bonheur, tandis que le shérif se dirige vers la sortie après un dernier regard rampant sur son décolleté.

 

Un cri strident s’élève du parking. Tout le monde se rue dehors, piétinant Roy Orbison au passage, cassant ses lunettes et traînant sa perruque au sol. Le vieux MacPherson, populaire pour avoir épousé sa cousine de 13 ans quand il en avait 45, est penché sur une forme près des poubelles. On devine une chaussure de toile ornée de fausses turquoises, dont le prix est encore collé sur la semelle.

« Man ! » hurle Dawnelle.

 

La foule s’arrête net devant Louella, le visage recouvert de farine, un sein s’érigeant vers le haut et l’autre coulant vers le bas. Son chemisier de cow girl frangé ressemble à la palette d’un peintre. Une boîte de Friskie poisson de mer ouverte la chapeaute de guingois. En pleurs, elle s’appuie du coude à la poubelle la plus proche. Le shérif la relève et la soutient tandis qu’elle oscille dans les bras de Dawnelle.

- J’voulais qu’pisser, explique le vieux MacPherson, dans un balancement de son dernier chicot,  et j’me suis amusé à viser sur c’tas d’vieilles fringues, et ça s’est mis à bouger !

 

En effet les jeans blancs de Louella sont non seulement souillés de farine et d’une sauce spaghetti, mais une auréole jaune y fume encore.

- Le tueur de rousses ! Le tueur de rousses m’a attaquée ! hurle-t-elle au shérif, qui cherche à protéger sa belle chemise craquante d’amidon.

 - L’avez-vous vu ? demande-t-il, la tenant à distance comme pour sonder son regard, ce qui est impossible vu les stries de maquillage.

- Rien ! Je protégeais la flamme de mon briquet de la main. Il m’a tirée par les cheveux si vite que j’ai tout laissé choir, et alors, alors…

 

Elle s’effondre sur lui et continue en redressant la tête, hagarde « il m’a ri au nez ça te plaît, hein, grosse rouquine, un teint de macchabée ?, en me versant un paquet de farine dessus » Elle pleure de plus belle, tandis que Dawnelle et Jacke l’entourent, la soutenant vers la voiture de Jacke.

- Heureusement, chère Madame McKinley, vous en êtes quitte pour une belle frousse et un nettoyage à sec…  constate Jacke.

- Il a voulu me tuer ! Regardez ! crie-t-elle, presque délirante, indiquant d’un doigt agressif un trou sous la ceinture de son jeans, trou qui révèle une gaine extra forte d’un rose brillant et de l’épaisseur d’une cotte de mailles, dont les fils se tordent autour d’une déchirure aux contours sauvages,  je suis tombée de peur, et il a dû penser que c’était fait, le monstre…  termine-t-elle entre les pleurs et l’hystérie.

 

***

 

Alors qui est l'auteur de cette nouvelle ? Qui ? Et qui est le tueur ?

 

La suite ? Demain...

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"11 h 31": Une nouvelle de CLAUDE COLSON

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claude colson    11h31

 


 

     Il est 10 h.37. Dans la gare, Benoît regarde le tableau d’arrivée des trains. Non, pas encore d’annonce… Au bout de son bras ballant, un bouquet de fleurs rouges.


Il fait froid dans le hall. Benoît s’avance vers le buffet et commande un café noir.

 Bien chaud surtout, dit-il.


Le garçon, surpris, préchauffe la tasse avec l’eau et la vapeur sous pression du percolateur.


Des gens discutent, tranquillement attablés. À leurs pieds, des sacs, des valises avec étiquette : LD, OR, CDG, IST. Quelques personnes paraissent très animées : il va bientôt y avoir des élections.


Des bribes de conversations parviennent aux oreilles de Benoît :

      … mais enfin, tu peux me dire ce que ce qu’ils ont fait de concret depuis qu’ils sont au pouvoir ?

—    Et les autres ? Ils y sont restés six ans ; tu crois que c’est mieux ? … 

 

Benoît sourit et laisse son regard errer un peu plus loin. Des femmes et des hommes, sans doute sans argent pour consommer, sont avachis, assis sur leurs bagages. Les hommes ne sont pas rasés. Ils ont dû passer la nuit dans la salle d’attente, arrivés trop tard pour chercher un hôtel ou alors, désargentés.

 

Benoît est heureux. Il pense : « Moins d’une heure et ma vie va retrouver tout son sens » !

 

Il pose son bouquet près de lui, sur la table. Il a eu du mal à se procurer ces jolies roses ; il les voulait à longue tige : des Baccara !

 

Dehors, à la limite du quai et du bar, près des baies largement ouvertes, des gens vont et viennent sur le bitume. Tous semblent attendre : qui un train, qui des voyageurs annoncés.

 

Il va être onze heures et ça commence à grouiller de monde. Benoît rejoint le quai. Il lève le col de son manteau  car un vent glacé s’engouffre dans les larges espaces à l’air libre et vient le frapper désagréablement. Des femmes le croisent, jettent un bref regard aux roses, dont l’éclat tranche fortement sur l’anthracite de son pardessus. Généralement celles-là lui adressent un sourire. Parfois il répond ; quand la dame est jolie. Il a toujours été séduit par les femmes.

 

En réalité, lui ne pense qu’à Aïcha.

 

Comme elle était belle, lorsqu’il l’a connue à la fac d’Aix en Provence !

 

Brune aux yeux d’un noir de jais. Ils s’étaient plu d’emblée, puis  fréquentés toute la durée de leurs études.

 

Bien vite, le petit Nordine était venu égayer leur couple. C’était le bonheur.

 

Durant quelques années ils avaient vécu au Maghreb en totale osmose

 

Puis ça s’était gâté. Pourquoi, il n'aurait su le dire précisément, une érosion lente, la vie !

 

Quand Benoît avait préféré rentrer en France, Aïcha était restée au pays, avec Nordine.  Puis ce furent les relations envenimées, la recherche de solutions, le malheur.

 

Une ombre assombrit le regard de Benoît, tandis qu’il suit ces mornes pensées.

 

Il frissonne encore et se secoue. C’était fini, ça !

 

Aujourd’hui ça allait changer. Tout allait recommencer ! C’était la fête, digne des splendides fleurs qu’il s’était procurées.

 

Il l’avait voulu ainsi.

 

Il est parcouru d'une onde de joie dont la chaleur bienfaisante désengourdit ses membres ankylosés.

Il regarde longuement ses Baccara ; il rayonne.

 

Ses yeux se portent vers le cadran de la grande horloge. 11h 28. Un TGV vient de s’arrêter sur la voie n°2. Bien que les portes ne soient pas encore ouvertes, le quai est déjà envahi par ceux qui veulent accueillir un amoureux, une amante, un frère, des parents…

 

Le train suivant devrait arriver  une minute plus tard sur la voie 3, juste en face.

 

Il est pile à l’heure, parcourt les derniers mètres et stoppe. Quelques secondes encore et les passagers, pressés, descendent, joyeux et bruyants.

 

Après avoir consulté le plan du convoi, Benoît s’avance rapidement jusqu’à la voiture du milieu. À côté, les gens s’embrassent, se parlent à toute vitesse, comme si le temps devait leur manquer. Sur son quai c’est pareil.

 

Des hommes, des femmes, des enfants se dirigent vers la sortie, se bousculent.

 

Benoît cherche du regard la voiture 13.  Ah, la voilà, près de lui ! Le train est à présent à demi vide, les voyageurs continuent à en sortir, un à un. Il les dévisage, l’esprit ailleurs, pendant qu’il écarte les pans de son manteau.

 

Aïcha, si douce… Nordine, son fils aimant…

Leur image se confond avec celles des jardins et des vignes, des eaux jaillissantes, des coupes débordantes et des houris aux regards noirs.

 

Il presse le détonateur de sa ceinture d’explosifs.

 

La voiture 13 s’appelait : Val de Paradis.

 

 

 

CLAUDE COLSON

claude-colson.monsite-orange.fr


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UN PEU DE TERRE : UN CONTE DE MICHELINE BOLAND

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http://www.liensutiles.org/image002mbol.jpgUn peu de terre

Un conte lauréat du concours de Surice 2009

 

Massimo triture le tablier de sa grand-mère entre ses mains. Il tente en vain de retenir ses larmes. Il articule : "Tu viendras nous voir en Belgique, Nonna ? Tu viendras dis ?"

 

"Mais oui, mon trésor…" Massimo est partagé. D'un côté, il est heureux de revoir bientôt son père qui, depuis des mois, est parti travailler loin du village, dans un pays du nord. Mais d'un autre côté, il est tellement triste d'être séparé de sa grand-mère. Il ne la verra plus, elle ne le consolera plus de ses petits malheurs, elle ne rira plus avec lui. A qui se confiera-t-il encore ? Sa mère ne semble remarquer que les bêtises qu'il peut commettre…"Tiens-toi droit", "écris plus petit", "mouche-toi". Sa mère n'est vraiment tendre que lorsqu'il est malade. Elle passe alors la main sur son front, le frictionne avec de l'eau de Cologne, le cajole en murmurant des mots gentils. "Ça va ma puce ?", "Tu veux quelque chose de spécial ? »

 

Nonna se penche vers lui : "Et n'oublie pas ce que je t'ai donné… La petite boîte."

 

"Oui Nonna…"

 

"Maintenant va, ta mère doit t'attendre."

 

Massimo rejoint sa mère dans la petite maison voisine. Elle est occupée à remplir une valise avec des robes, des tabliers, des pyjamas, des chemises de nuit, des culottes, des pulls… "Prépare ce que tu veux emporter, Massimo."

 

Massimo va dans le jardin. Aujourd'hui, le ciel est gris comme le sont ses pensées. Massimo sort la petite boîte bleue de sa poche et de ses mains nues fait ce que sa grand-mère lui a dit, il remplit la boîte de terre. La terre lui apparaît chaude, douce, maternelle. C'est la première fois de sa vie qu'il connaît ce contact. Massimo regarde longuement la terre avant de placer le couvercle et de fourrer cette petite chose bleue, ultime présent de sa grand-mère, en poche.

 

"Massimo, Massimo…"

 

"Oui Maman…"

 

"Seigneur, où t'es-tu encore sali ainsi !"

 

Massimo ne répond pas. Il va dans sa chambre, y prend le petit personnage de bois et la balle à peine plus grosse qu'un citron que lui a offerts sa grand-mère, quelques livres et va porter le tout à sa mère.

 

En fermant la grosse valise, sa mère chante, elle ne pense sans doute qu'à son père et à la jolie maison qu'il a louée là-bas. Son père a écrit : "Marie, la vieille propriétaire, est très gentille, elle m'a aidé à aménager. Elle est si heureuse de louer une partie de son habitation à un jeune couple avec enfant. Il y a un magasin et une école près de chez nous, un jardin derrière. J'ai eu de la chance."

 

Massimo part. Durant le voyage en train, pour se réconforter, il lui arrive de mettre la main en poche et d'effleurer la boîte. Quand ses doigts rencontrent le métal, il se sent moins seul, plus fort, moins inquiet à l'idée d'affronter l'inconnu. Enfin, il retrouve son père. Il voit la jolie maison, pas si jolie que ça, Marie, la propriétaire, plus ridée qu'il ne l'imaginait. Il voit l'école, l'épicerie. Mais Marie même si elle lui sourit et dit quelques mots en italien, n'a pas l'odeur de savonnette de sa grand-mère. Le ciel est bas, les enfants du quartier ne parlent pas sa langue. Marie, c'est une institutrice retraitée, elle l'embrasse trop fort, le réprimande parfois comme sa mère le fait et elle s'efforce de lui apprendre le français en lui lisant des livres de filles. Marie, elle ne connaît rien au football ni aux jeux de garçon !

 

Sa mère passe beaucoup de temps à confectionner des vêtements sur une machine à coudre prêtée par Marie. Sa mère semble contente. Elle gagne de l'argent et essaye de lire la bible en français pour tester ses progrès. Elle attend un bébé.

 

À l'école, il y a des enfants qui le traitent parfois de "macaroni" et il ne sait quoi répondre. Il n'est pas aussi fort que Gino qui a frappé un gamin qui l'avait appelé ainsi ni aussi mignon que Rosa qui trouve toujours une autre fille pour la consoler.

 

Parfois, Massimo a le cœur gros mais il n'en dit rien. Seule, sa petite boîte bleue lui apporte un peu de baume quand il a la nostalgie du pays. Il lui arrive d'embrasser le couvercle comme s'il embrassait sa Nonna.

 

Pour Noël, Massimo envoie à sa grand-mère une enveloppe qui contient dans une feuille pliée en trois, un peu de terre de Belgique et des pâquerettes séchées. Sa grand-mère lui répond. Elle a simplement calligraphié : "Tu m'as écrit de là où la terre fait souffrir mais rend riches les hommes qui la travaillent. Moi, je t'écris d'ici où la terre pleure de n'avoir pu nourrir ses enfants. Un jour tu comprendras, mon trésor." Il n'a pas vraiment saisi tout le sens du message mais il a épinglé la lettre sur le mur de sa chambre.

 

Le temps passe. Nonna écrit de moins en moins souvent, son écriture est moins lisible. Le bébé est bien là, bientôt, il marche et commence à parler. Marie aide toujours Massimo à faire ses devoirs et à étudier ses leçons. Elle l'appelle "mon petit loup", lui offre des chocolats et des livres mais est exigeante. Une phrase revient si souvent : "Tu peux faire mieux mon petit loup." Au fil des mois, les choses s'arrangent, les bulletins deviennent meilleurs. Son père parle maintenant d'acheter une maison.

 

Pour leur premier retour en Italie, les valises sont bourrées de cadeaux, des pantoufles garnies de pompons bleus et un chapeau à aigrettes pour Nonna, des chocolats pour les cousins. La veille du départ, Massimo prend soin d’emporter avec lui un peu de terre du jardin. Son père le regarde faire et en sortant de sa poche la même petite boîte bleue que celle de Nonna, il dit seulement : "Toi aussi…" Il a des larmes dans les yeux.

 

Maintenant, il y a un peu de terre d'ici, là-bas et un peu de terre de là-bas, ici.

 

Les années passent. La petite boîte bleue semble à présent presque oubliée. Pourtant, quand sa Nonna meurt, Massimo cherche sa boîte et la tient longtemps dans les mains.

 

Pareille à un grigri, il la gardera sur lui le temps d'un examen, le temps que cicatrice son premier chagrin d'amour et même le jour de son mariage !

 

La petite boîte remplie de terre de là-bas, c'est le signe de son attachement à l’Italie, c'est le souvenir d'une enfance merveilleuse avec une grand-mère extraordinaire.

 

 

Micheline Boland

 

Site : http://homeusers.brutele.be/bolandecrits/

Blog : http://micheline-ecrit.blogspot.com/

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Une nouvelle de Nadine GROENECKE : LE CRABE

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nadine-groenecke-copie-1.jpgLe crabe

 

Lorsque la maladie entre dans un foyer, elle ne s’empare pas seulement d’un corps mais tisse entre les cœurs une sombre toile où s’ensevelit l’espoir. Muriel BARBERY – L’élégance du hérisson

 


Faire le vide dans ma tête. Ne plus penser. Me laisser bercer par la musique ambiante : le cri des mouettes, le bruit des vagues. Allongée sur la serviette, la tête bien calée, les bras le long du corps et les yeux clos, je prends une profonde inspiration. L’eau me lèche les pieds. Les gros oiseaux blancs tourbillonnent au dessus de moi ; je perçois leurs battements d’ailes lorsqu’ils se posent délicatement sur le sable mouillé. Peu à peu, je sens la quiétude m’envahir et les souvenirs affluer. Ça y est, j’ai lâché prise, je suis ailleurs, si loin… je suis à nouveau une petite fille.


***


J’ai huit ans et j’entreprends le voyage le plus fabuleux de ma jeune existence, la traversée « La Pallice–Sablanceaux » en bac, destination l’île de mes rêves. Le vent fouette mon visage, mes petits poumons s’emplissent d’air iodé, mes yeux ébahis découvrent enfin l’endroit tant attendu.


Nous débarquons. Oh non ! Ce n’est pas possible ! Le panneau indique « Ile de Ré » et non « Ile dorée ». Désappointée, je regarde Mémé ; elle me sourit. Il n’y a donc pas d’erreur ! Je n’avais pas bien compris les mots prononcés par les adultes. Quelle désillusion ! C’était tellement plus magique une île « dorée » et plus conforme à mes lectures d’enfants : le Club des Cinq, le clan des sept, Michel, Alice et tutti quanti.


Et ce fameux « Phare des Baleines » évoqué si souvent par Pépé. Mais où sont donc les cétacés ? Nouvelle déception. Et la mer, comme elle est loin ! Je saisis le seau que me tend ma grand-mère et j’entame ma pêche aux bigorneaux. Mon père et mon grand-père ont enfilé leurs cuissardes et sont partis au large. J’ai peur que la mer ne vienne les engloutir. Mais, très vite, je les oublie, m’aban-donnant aux joies de la découverte du monde aquatique : je m’attarde dans les trous d’eau y observant, fascinée, les crevettes qui frétillent, les crabes qui se carapatent et les mollusques agglutinés.


Les hommes sont revenus. Pépé me tend une huître qu’il vient de décoller d’un rocher avec son Opinel. Je la déguste. Le pique-nique est joyeux. C’est marée haute ! Enfin, je vois la mer ! Mais, digestion oblige, il faut encore attendre le feu vert de Maman pour pouvoir se plonger dans les eaux revigorantes de l’Atlantique. Je sens le regard bienveillant de Mémé sur moi. Elle ne quitte pas sa place, bien installée sous le parasol fleuri. Son visage est épanoui, je ne lis plus la tristesse dans ses yeux, contrairement à ces jours derniers. Elle profite pleinement de cette escapade en famille et, comme nous,  elle rit des facéties de Pépé qui, le corps entièrement recouvert de sable par nos petites mains d’enfant, arbore, en guise de chapeau, mon seau de plage en plastique rose.


C’était sans doute le lendemain, le repas était à peine commencé et, en voyant les crabes rouge cramoisi dans le plat posé devant moi, j’ai proféré : « Nathalie, à l’école, m’a dit que le cancer, c’était un crabe qui grignotait le corps ! ». Silence pesant. J’ai regardé Maman qui affichait un air embarrassé puis Mémé qui s’est contentée d’esquisser un sourire. Papa et Pépé avaient le nez plongé dans leur assiette. Une chape de plomb s’était soudainement abattue sur le déjeuner familial et j’avais la désagréable sensation d’en être responsable. Pourquoi donc ne daignait-on pas me répondre ? En quoi mes propos justifiaient-ils un tel silence angoissant ? J’aurais bien aimé en savoir plus sur cette « histoire de cancer » mais, comme tout enfant qui saisit intuitivement l’existence d’un problème, j’ai respecté le mutisme général et contenu ma curiosité de petite fille. Puis, désireuse de fuir au plus vite le malaise ambiant, je me suis décidée à m’emparer d’un crustacé. Après lui avoir brisé une patte, j’ai aspiré goulûment sa chair sucrée. Et, me gardant bien de parler cette fois, j’ai ruminé in petto : « C’est moi qui le grignote, pas lui. Nathalie dit n’importe quoi ! ».


J’ai dix ans et je vais voir Mémé à l’hôpital, au « Pavillon Pasteur ». Je trouve ce nom très chic. Je gravis les étages, les marches sont grises et incrustées de paillettes roses, on dirait le grand escalier d’un music-hall ! Je découvre l’odeur particulière de l’endroit. Ma grand-mère m’accueille avec un sourire radieux. Dans le lit, à côté d’elle, Angeline, une jeune femme de vingt-six ans, donne le biberon à son bébé âgé de quelques mois, malgré le fil de la perfusion qui entrave ses gestes. Son mari et ses deux autres enfants l’entourent avec beaucoup d’affection et forment comme une bulle d’amour autour d’elle. Situation qui m’interpelle. La maladie peut-elle se dissimuler dans le corps d’êtres jeunes et beaux comme Angeline ? Sur le chemin du retour, un mot inconnu, prononcé à demi-mot par Maman : leucémie. Ne pas l’oublier,  le répéter inlassablement dans ma tête jusqu’à notre arrivée à la maison. Filer dans ma chambre à l’abri des regards et chercher dans le dictionnaire : « globules blancs » ? « cellules anormales » ? « altération des organes hématopoïétiques » ??? Ne rien comprendre.


Je suis au collège et je récite ma leçon à Mémé. Rien ne la rebute, pas même l’anglais qu’elle n’a pourtant jamais pratiqué. Soucieuse de m’aider, elle m’indique les mots de ma leçon en français et je les traduis en anglais. Et si l’un d’entre eux me fait défaut, elle se contente de l’épeler. Je vois bien qu’elle prend son rôle très au sérieux. Il faut dire qu’elle voulait être institutrice. Toujours première de sa classe, comme en témoignent les magnifiques ouvrages de prix précieusement conservés dans la commode de sa chambre, elle aurait pu exercer ce métier. La vilaine pneumonie contractée par son père a balayé ses projets, sa bourse d’étude ayant été engloutie dans les soins médicaux. Elle est devenue couturière.


Les énormes ciseaux taillent le tissu en tout sens suivant le patron en papier exécuté par ses soins et épinglé sur l’étoffe. Ma grand-mère empile ensuite délicatement chaque morceau de mon futur chemisier. Quelques jours encore et je pourrai l’endosser. Auparavant, plusieurs étapes auront été nécessaires : l’assemblage, l’essayage, la rectification si nécessaire et le piquage à la machine suivi des finitions à la main. Rien n’est laissé au hasard. Les créations de Mémé sont dignes de celles des grands couturiers. Mais, le temps passe et Mémé ne coud plus. Elle est recroquevillée dans son fauteuil, la main posée sur le radiateur et une cuvette sur les genoux. Ses vomissements répétés la laissent dans un état d’extrême fatigue et ses yeux délavés traduisent toute la souffrance qu’elle endure. Dans la soirée, le médecin est venu et l’a renvoyée à l’hôpital.


Retour parmi nous. Nouveau traitement. Rémission de la maladie. Mémé a recouvré son énergie. Malgré mes protestations, elle s’empresse de finir de coudre mon chemisier. Son entrain atténue quelque peu mes inquiétudes et la satisfaction que je lis dans son regard, lorsqu’elle me tend le vêtement terminé, me procure le plus grand bonheur. Comme toujours, son travail est parfait. Je l’embrasse bien fort pour la remercier.


Au fil des séjours à l’hôpital, ma grand-mère et Angeline ont tissé des liens solides malgré la différence d’âge. Aujourd’hui, nous allons rendre visite à la jeune mère de famille à son domicile. Après-midi des plus agréables pendant lequel maladie, souffrance et odeur d’hôpital sont reléguées aux oubliettes.


Il fait très beau ce vingt-neuf septembre, j’ai seize ans et je fête mon anniversaire avec mes camarades de lycée. Mon amie Diane joue un air d’accordéon. Nous entreprenons ensuite une course d’échasses. Entraperçu le regard blême de ma grand-mère qui a fait un geste de la main en direction de ma mère pour lui signifier que son estomac faisait encore des siennes. Bien sûr, je sais maintenant quel est le crabe tapi au fond de son corps et qui grignote petit à petit. Je tremble avec elle lorsque le facteur apporte les résultats de sa prise de sang ou lorsque le médecin franchit une fois de plus le seuil de notre porte. Je maudis la maladie qui l’affaiblit de plus en plus. J’ai peur le soir dans mon lit. Je pleure.


La terrible nouvelle nous est parvenue et nous a tous anéantis : Angeline est décédée. Elle avait pourtant l’air de se porter si bien la dernière fois que nous l’avions vue… Mémé a beaucoup de chagrin. Elle s’est retranchée dans sa tristesse tandis que mes parents s’indignent face à tant d’injustice. « Un veuf et trois orphelins en bas âge, pourquoi ? Pourquoi ? » répète maman, les yeux mouillés et le regard las. Terrorisée, je découvre soudain le visage de la mort, impitoyable et cruel, sournois et dévastateur. Mais la vie reprend son cours.


Depuis que je suis interne au lycée, ma grand-mère et moi avons entrepris une correspondance qui s’intensifie lorsque reviennent les séjours hospitaliers. Le week-end, nos retrouvailles sont chaleureuses. Le bruit de sa canne m’avertit désormais de son arrivée. Ses forces s’amenui-sent, ses activités sont plus limitées et la cuvette, sur ses genoux, est devenue sa plus fidèle compagne.


Deux heures du matin. Pas précipités dans l’escalier. Panique incontrôlable. Ruée vers la chambre de l’aïeule où mes parents, la mine grave, attendent l’arrivée du SAMU. Dressée dans son lit, Mémé a le visage hagard et elle me fixe sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche. Dans quel monde a-t-elle basculé ? Je suis désemparée. Et si demain… M’ôter cette idée de la tête, dormir pour ne plus penser. Le lendemain, le « Pavillon Pasteur » et Mémé… qui va bien. Elle a recouvré ses facultés et elle sourit de nouveau face à cette nouvelle victoire sur la maladie. Mais les horribles métastases sournoisement, jour après jour, gagnent du terrain.


Après sa chimiothérapie, elle a choisi une perruque un peu bouclée. Il lui arrive de surgir devant nous sans la porter. Le bleu de ses yeux irradie alors son visage. Nous ne sommes pas choqués, elle a toujours son regard bienveillant et nous l’aimons. Les mois passent et ses cheveux repoussent.


Noël. Elle a rajouté une chaussure au pied de la cheminée car j’ai un amoureux. Elle semble l’apprécier. Printemps chaotique : moments d’épuisement extrême suivis de périodes de répit. Pourtant, à son rythme, Mémé me confectionne encore de jolis vêtements. Début de l’été. J’ai obtenu mon diplôme et nous pleurons de joie toutes les deux dans les bras l’une de l’autre.


J’ai vingt et un ans et je quitte la maison, je pars loin de ma grand-mère, à sept cents kilomètres. J’ai le cœur partagé entre la joie de débuter ma vie de couple et la tristesse de la laisser. Nos courriers traversent désormais la France d’ouest en est et vice versa. L’écriture nous rassure et nous lie.


Première rentrée d’enseignante. Je suis face à mes élèves et je pense à elle, celle à qui je dois d’être là : ma grand-mère. A chaque période de vacances scolaires, je la retrouve ; elle attend ma venue avec impatience. Notre complicité n’a pas faibli, ses forces oui.  Les séjours à l’hôpital se font de plus en plus rapprochés et l’inquiétude grandit.


Je me marie. Sur son visage ravagé par la maladie, Mémé affiche le masque du bonheur. Volonté farouche de jouir coûte que coûte de l’instant présent… un tout petit moment de répit dans sa vie de souffrance. Pour lui éviter toute fatigue inutile, Pépé l’a installée dans un fauteuil roulant et l’a placée juste derrière moi à l’église. Elle est la première que j’embrasse après la cérémonie. Moment de bonheur furtif qu’elle prolongera le plus longtemps possible, ne consentant à regagner sa chambre que très tard dans la nuit.


Elle va mal. Elle est hospitalisée de nouveau. Je ne suis pas là. Je lui écris chaque semaine. Elle n’a plus la force de me répondre. Je téléphone. Elle attend mon prochain séjour. Encore un mois. Passe le temps, vite… Noël est enfin arrivé mais il ne s’annonce en rien joyeux cette année. Mémé n’a pas eu l’autorisation de quitter l’hôpital. Tous ces kilomètres à parcourir avant de pouvoir la retrouver ! Il fait très froid et, comble de malchance, des congères se sont formées sur l’autoroute, ralentissant considérablement le trafic. La peur s’est emparée de tout mon être : et si je n’arrivais pas à temps ! Enfin, la bretelle de sortie, encore quelques minutes… Je me précipite dans ce couloir que je ne connais pas, je gagne sa chambre à toute vitesse. C’est la première fois qu’elle n’est pas dans le « Pavillon Pasteur ». Cet endroit est sinistre. Même les décorations de fête font grise mine. L’angoisse m’étreint à nouveau. Mon Dieu, faites que je n’arrive pas trop tard !


Elle est bien là mais… si frêle, si démunie, si  amaigrie. Je m’efforce de faire bonne figure malgré le désespoir qui m’assaille. Je presse contre moi son corps décharné, martyrisé par tant d’années de lutte contre la maladie. Je déballe à sa place le cadeau qu’elle n’a pas la force d’ouvrir. Nous échangeons des banalités. Est-ce pour me rassurer qu’elle évoque le désir de se rendre chez le coiffeur ou pour encore s’accrocher à la vie ? Son état m’inquiète terriblement. La maladie la ronge… le crabe est réapparu.


Retour à la maison. Espoir qui renaît. Mais elle ne quitte plus sa chambre. Trop faible. Je fuis les regards lourds de signification et les propos alarmants des membres de la famille. J’essaie désespérément de chasser de mon esprit le mauvais pressentiment qui m’agresse. Je lui consacre tout mon temps comme elle l’a fait pour moi durant toutes ces années. En sa présence, j’affiche un air joyeux que je perds sitôt sortie de sa chambre.


 Fin des vacances scolaires. Pas d’autre choix que de repartir. Déchirement. Je fixe encore et encore son visage émacié et son regard vide. Je la serre contre moi, maîtrisant à grand-peine l’émotion qui me submerge. Puis je me dégage de l’étreinte. Ne pas craquer, ne pas montrer mon désespoir, me comporter comme toutes les autres fois… Mais, c’est si difficile ! La reprendre dans mes bras juste une dernière fois et puis lâcher sa main, se lever et lutter de toutes mes forces pour ne pas me retourner et réitérer mon geste. La porte se referme et un voile noir recouvre mon cerveau. Je ne la reverrai plus. Au fond de moi, je SAIS et je sais qu’elle sait aussi.


Deux semaines plus tard : la sonnerie du téléphone, la voix chevrotante de Maman, l’instant tant redouté, maintes fois repoussé dans les méandres de mon subconscient… le calvaire de Mémé qui vient de prendre fin après dix-sept ans de lutte acharnée. Le surlendemain, cette carte postale, envoyée quelques jours plus tôt à l’hôpital. Sur l’enve-loppe, l’inscription au tampon « Décédée » me crève à nouveau le cœur. Je vais devoir vivre sans elle. La neige tombe à gros flocons, je pars en direction de l’école.


***


Le bruit des vagues s’est arrêté. Le chant des mouettes s’est tu. J’ouvre les yeux. La lumière réapparaît brutalement. « Le soin est terminé madame » me susurre une voix doucereuse. L’esthéticienne retire le bandeau qui retenait mes cheveux et essuie la larme qui coule le long de ma joue. Je lui souris. Une heure s’est écoulée, une heure qui t’a fait revivre, Mémé, et qui me donnera la force de me rendre demain à l’hôpital afin d’y subir ma première chimiothérapie, pour lutter, à mon tour, contre ce maudit crabe…

 

 

Nadine Groenecke

http://nadinegroenecke-auteur.over-blog.com/

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EDMEE DE XHAVEE : VENT 5 SUR L'ECHELLE DE BEAUFORT

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Edmee-chapeauVent 5 sur l’échelle de Beaufort
A Paolo Conte

 

 

Léger comme un halo de vapeur langoureux, il s’éveille, s’élève dans les rayons translucides du soleil des premières heures du jour. Hésite, monte un peu, s’arrête, tourne, descend en piqué pour animer de son souffle une vieille casquette près de la niche du chien qui s’ébroue et ouvre un œil à peine curieux. La casquette finit un petit mètre plus loin, le chien remue le bout de la queue, gémit et se tourne de l’autre côté pour prolonger sa nuit.

 

Le coq apparaît, et le vent lui lisse les plumes de la queue, elles brillent comme la soie et se courbent sur son flanc alors que l’animal pousse son salut au jour nouveau, cocorico ! Un petit tourbillon, une envolée de paille, un volet mal fermé qui grince et cogne rythmiquement le mur… Prenant de la vigueur il s’élance dans le feuillage d’un chêne, dans lequel cependant il doit se calmer, s’infiltrant au mieux dans les branches où un nid abandonné contient un vieil œuf de Pâques fondu et enveloppé dans du papier doré.

 

Une fois sorti du labyrinthe végétal, il se tiédit voluptueusement au soleil qui a maintenant chassé la brume pailletée et séché la rosée. Doux et joueur, il s’engouffre dans le linge mis à sécher sur la corde, transformant les jeans en manches à air. Les essuies de cuisine claquent comme des coups de fouets. Une longue jupe fleurie se détache de sa pince, et s’affale dans une bande du potager, au pied des plants de tomates.

 

Rasant l’herbe qui se plie à son vouloir, il se dirige vers les champs de blé. Il les transforme en mer d’or, agitée de vagues merveilleuses et imprévisibles, tantôt vers le nord tantôt vers le sud. Une trouée soudaine révèle la course d’un lapin de garenne, vibrant de toute sa petite vie. Le pelage de son dos est chatouillé par la brise qui alors remonte pour s’unir au vol d’un corbeau. Ses yeux sont comme des galets noirs et mouillés, ses ailes s’appuient sur le vent dans une danse ludique et intime. Ils tournoient, s’élèvent et s’abaissent sans hâte, et bientôt un autre corbeau se joint à eux. Sur le toit d’une ferme, la girouette tourne lentement en se plaignant.

 

Mais le voilà qui reprend sa promenade, curieux de la route au loin, droite, bordée de peupliers d’un côté et d’un champ rempli de marguerites et coquelicots de l’autre. Une petite Renault jaune fonce gaiement, au son de Paolo Conte. La capote est baissée et sur la banquette arrière se trouve un volumineux bouquet de roses rouges. Un jeune homme décoiffé et à lunettes noires se rend chez sa fiancée dont c’est l’anniversaire. Ils iront à la mer pour le week-end. Il y aura du vent, a-t-on annoncé, mais la petite villa de Saint Idesbald est bien abritée, et le barbe-que aura bel et bien lieu. Il se retourne pour comprendre d’où vient ce claquement de tissu semblant sortir de la capote, ne voit pas le trou dans l’asphalte devant lui. La voiture fait un saut, le jeune homme perd le contrôle. Et la vie. Le vent se rue sur la tôle repliée, et expulse les roses libérées par la portière béante, qui s’enfuient sur la route, meurtrissant et perdant leurs fragiles pétales. Ce qui reste du jeune fiancé se laisse enlacer par le vent. Oui c’est bien moi là en bas, que s’est-il passé ? J’ai tourné la tête et puis quoi ??? Paolo Conte répète dis donc, Madeleine, Dis-donc Madeleine avec une tendre insistance… Sur le pare-brise, le sang sèche déjà en mille petites taches brunes, tandis qu’une longue coulée épaisse rampe encore sur la carrosserie jaune et tombe sur la route. Un morceau de la capote déchirée s’agite de plus en plus fort. Sur les fils électriques, des moineaux pépient, frémissants de joie de vivre.

 

Plus loin des vaches cherchent déjà l’ombre des saules. Un léger frémissement agite la surface de la mare et le vent taquine les mouches qui tourmentent les flancs des bovidés placides. Un veau aux pattes frêles se glisse sous sa mère, qui le pousse sous elle d’un coup de museau rose et humide. Dans le lointain les tremoli d’une ambulance et le son paisible d’un clocher se mélangent. Au pied d’une belle meule de foin quelques hommes se restaurent. Des tartines de pain gris avec une tranche de bon jambon coupé gros déposé sur du beurre généreux qui fond, leur graissant les doigts qu’ils lèchent. La crinière blonde d’un percheron se marie aux boucles sombres d’une jeune femme qui lui embrasse le dessus de la lèvre avec extase, cet endroit indiciblement doux et qui sent la truffe.

 

Plus impétueux soudain, le voilà qui transforme la terre du chemin en nuage grisâtre et agressif. Il griffe le visage et les yeux de deux petites filles portant chacune un sac à dos et chantant « You’re beautiful ! » à tue-tête. Elles s’arrêtent en protestant, se mettent dos au vent, qui alors tourne et les force à se remettre dans l’autre sens, crachant et se frottant les paupières rougies. Déjà désintéressé il continue sa course rapide et fait s’envoler un vieux sac de supermarché en plastique. Lentement, vite, plus haut, presque au sol, pour en perdre le contrôle dans une haie d’aubépine où une musaraigne se tient immobile, ses longues moustaches aplaties par la rafale. Alors il suit le ruisseau, en ride la surface, plie ses roseaux, bouscule le chapeau de paille d’un gamin qui essaye de construire un barrage et tombe à l’eau en essayant de le retenir.

 

Des amoureux marchent devant lui, se dirigeant vers l’orée d’un petit bois. Elle a une  robe blanche très lâche, de longs cheveux roux lisses, et le visage d’un Botticelli. Elle rit et hâte le pas avec impatience vers le bois. Le vent pose son haleine sur elle, agite ses cheveux qui entrent dans la bouche du jeune homme, écrase le devant de sa robe sur sa poitrine, qu’on devine nue, et fait remonter sa jupe comme une immense corolle au-dessus de sa taille, révélant une autre nudité. Un double éclat de rire s’envole avec lui, gai et surpris.

 

Un homme en salopette lave sa voiture au tuyau d’arrosage. Il fredonne pour lui d’une belle voix feutrée. Une bourrasque courbe le jet de l’eau contre un rayon de soleil, le décomposant en minuscules gouttelettes irisées, comme une vapeur scintillante de couleurs mouvantes.

 

Les ombres s’agrandissent au sol, comme de longs spectres. La lumière est rose et or. Un tracteur plein de cruches à lait se débat dans une ornière, le vieil Hubert peste et jure contre l’engin rebelle. Il tente de s’allumer une cigarette pour se calmer, mais la flamme se plie, s’allonge, se déchire, et puis s’éteint. Et Hubert de pester encore plus fort. Les aboiements de son chien lui parviennent, lui faisant peser son retard. Et la Paulette qui a de la famille pour goûter aujourd’hui, elle a fait sa tarte au sucre, nom de nom, il ne m’en restera plus ! La Paulette, elle, se lève de sa chaise en soupirant : « Trois fois que le vent ouvre la porte aujourd’hui ! » et se décide à fermer la fenêtre qui fait courant d’air.

 

Maintenant les mouvements du vent sont berçants, enveloppant êtres et choses avec affection. Ils remuent le poil emmêlé d’un vieux chat juché sur le siège d’une moissonneuse rouillée. Dirigent les canards dans l’abri, comme des mains anxieuses. Apportent la voix d’un joyeux ivrogne qui rentre chez lui. Mêlent à l’air le parfum d’une grillade et de bois qui calcine. Caressent les géraniums dans leurs pots. Apaisent le front d’une femme enceinte, assise sur le pas de sa porte, qui s’évente avec un magazine en soupirant « encore un mois ! » Gonflent les rideaux de voile de la chambre d’une vieille dame qui raconte en souriant sa journée à la photo de son mari mort à la fin de la guerre. Répandent les pleurs d’un enfant qui ne veut pas se coucher… Murmurent le chant de la vie en s’engouffrant par une porte entrebaîllée.


 

EDMEE DE XHAVEE

http://edmee-de-xhavee.over-blog.com

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UN PETIT TOUR EN MONTAGNE ? de CLAUDE COLSON

Publié le par aloys.over-blog.com

claude colsonUN PETIT TOUR EN MONTAGNE ?



 
   
Limité dans mes déplacements. Pu monter 20 minutes au dessus du Plan du Lac. Arrêt sur une roche ombreuse.
Joli spectacle de nature où domine un univers de vert. Vert des épines au dessus de ma tête, comme de celles du pin Cembro, là devant, à 20 mètres. À mes pieds le brun des aiguilles desséchées, jusqu’aux premières herbes, tapis irrégulier baigné de soleil et magnifiquement orné du mauve et du jaune des fleurs sauvages profuses. Elles profitent ici de la fin de l’été. Le tout est rehaussé de quelques taches blanches : les pétales de marguerites. C’est dix fois plus beau qu’un jardin à l’anglaise.


En contrebas, vert bouteille, le lac irisé de vaguelettes toutes dorées. À remarquer sur sa rive un éclat mat : le noir du toit d’une cabane.


Puis le regard de remonter.  D’abord un sentier s’essouffle à grimper la pente, tirant de courtes bordées, mais bientôt s’impose le vert profond d’une sapinière puis le vert tendre d’un résidu d’alpage. À nouveau les sapins, grognards serrés épaule contre épaule, attaquent la pente. Jusqu’à 2000 environ. Alors c’est encore, souverain, l’alpe ensoleillée, seulement tachetée par endroits de maigres bosquets vert foncé. Ils s’étiolent, remplacés vers le haut par les premiers rochers qui trouent l’herbage.


Assis sur ma roche large et confortable, bien au frais, j’admire cette beauté tandis qu’au dessus de mon front une petite brise fait danser les bouquets d’aiguilles, verts eux aussi. Une pavane lente.


Plus loin, majestueuse de force impavide, presque terrifiante, triomphe la pointe déchiquetée d’où semble pleuvoir la moraine, en pierrier, presque verticale.


Un peu de vert encore tout au bas des pentes. Des lichens ? D’ici je ne saurais dire mais tout près de là j’aperçois la descente sinueuse et argentée – angles cassés – d’un torrent blanc qui me paraît étonnamment silencieux et figé.


Plaisir d’écrire ces lignes, de voir, de rendre compte, de vivre. Et cette question : qu’est-ce que la littérature ? Qu’est-ce que la vie ?

 

 

 

CLAUDE COLSON

http://claude-colson.monsite.wanadoo.fr/

 


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