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Une mouche, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

UNE MOUCHE

 

C’était peu après le décès de mon mari. J’avais le cœur gros. J’avais perdu le sommeil et l’appétit. J’étais devenue une vraie larve. J’errais dans la maison comme une âme en peine. Je restais prostrée des heures devant la chère photo. Il m’arrivait d’avoir des crises de larmes comparables à de longs fous rires, c’est-à-dire quasiment inextinguibles. C’est au terme d’une de ces crises que cet après-midi-là, je l’ai vue pour la première fois. Elle était posée sur ma main droite.

 

C’était une mouche, légèrement bleutée. Elle avait des yeux dorés. Je crois bien qu’elle avait pleuré elle aussi car je vis sur ma peau une minuscule flaque blanchâtre. Elle me regardait et j’éprouvai une grande joie, ce type de joie qui naît à chaque grande rencontre.

 

Un marchand de glace ambulant passait dans la rue. Sa camionnette diffusait un air de ‘la veuve joyeuse’. Un frisson m’a parcourue. Je suis allée voir à la fenêtre. Le véhicule était arrêté quasiment en face de chez moi. Des enfants achetaient des cornets. J’ai décidé de sortir et d’en acheter un. Cela faisait des lustres que je n’avais plus mangé un cornet de crème glacée ! Comme s’il y avait un âge pour cette gourmandise ! Je m’en suis délectée, tout comme la mouche s’est délectée de quelques gouttes de lait qui avaient ruisselé le long de mes doigts. Enfin, je m’étais fait plaisir. J’ai retrouvé une espèce de volupté pareille à celle que j’éprouvais quand, avec mon époux, nous allions déguster une dame blanche à la terrasse du salon de thé de la place communale.

 

Dans la soirée, j’ai allumé le téléviseur. J’ai suivi un feuilleton policier. Miracle, j’arrivais à me concentrer, je retenais les noms des personnages, je suivais le fil conducteur de l’histoire. Durant la plage publicitaire, la mouche a tournoyé autour de mon visage. Elle me parlait ! Oh, elle ne disait pas des choses extraordinaires, elle commentait les pubs comme le faisait jadis mon époux.

 

"Le dernier modèle, le meilleur. On veut nous faire croire que les autres ne valent plus rien. Nous faire dépenser, voilà le seul objectif de cette mise en scène. Des milliers d’euros qu’on pourrait consacrer à sauver des vies. Des talents artistiques sacrifiés sur l’autel du commerce !"

 

Oui, la mouche parlait. Oui, la mouche partageait certains points de vue de mon mari !

 

Elle frôlait aussi mes cheveux, mes tempes, mes oreilles, mon menton, mon cou. Des frôlements qui étaient autant de caresses. Je frémissais de bonheur. Mon cœur battait à tout rompre. Une telle douceur, un tel raffinement, une telle connaissance de la sensibilité féminine ! Le chemin de l’extase quoi !

 

Quand je suis montée me coucher, la mouche m’a précédée dans l’escalier. J’ai fait ma toilette. Lorsque je suis entrée dans la chambre, elle m’attendait sur la table de nuit. Je lui ai souhaité une bonne nuit. J’ai éteint la lumière. Je me suis assoupie au rythme d’une berceuse, sa berceuse.

 

Depuis ce jour-là, nous avons cohabité en parfaite intelligence. Je cuisinais, je tricotais, je crochetais, je brodais, je nettoyais en parlant à Miche. Oui, je l’avais baptisée Miche, une sonorité proche de Michel, le prénom de mon défunt mari.

 

Miche m’écoutait j’en suis certaine… Bien sûr, je lui disais : merci, s’il te plaît, bonjour, bon appétit, bonsoir, excuse-moi, comme je l’aurais dit à une amie. Mais plus encore je me confiais à elle. Je lui disais : "Pourquoi est-il parti si tôt, avant d’avoir terminé sa dernière toile ? Pourquoi n’a-t-il pu rien faire pour éviter le conducteur fantôme ?" ou encore "Comme je regrette de ne pas lui avoir préparé davantage ses petits plats préférés, de ne pas lui avoir massé le dos plus souvent…"

 

Miche restait immobile près de moi, posée sur l’accoudoir de mon fauteuil, sur l’appui de fenêtre ou sur le pouf. Pour me rassurer, elle murmurait le plus souvent : "Tu as fait du mieux que tu pouvais en fonction de tes obligations, de ton travail. Il savait combien tu l’aimais. Pense à tous les souvenirs que tu gardes de lui, à tous vos moments. Tout le monde n’a pas la chance de vivre une telle complicité."

 

Il y eut tous ces mois partagés avec Miche, toutes ces confidences, toute son écoute, toutes ses caresses. Il y eut tout ce bonheur de vivre à deux, de manger ensemble, de rire et de pleurer ensemble, de dormir côte à côte.

 

Miche m’accompagnait au cimetière, à l’atelier de broderie, au restaurant, à l’église, au magasin, chez le coiffeur, chez le médecin, en visite chez des parents ou chez des amis. Elle savait se montrer discrète, demeurer muette des heures durant sur le rebord de mon sac à main. Un coup d’œil vers elle et je retrouvais ma bonne humeur. Nous avions trouvé notre vitesse de croisière. Nous avions créé nos habitudes, comme un vieux couple.

 

Oui, je dois reconnaître qu’en peu de temps, j’avais renoué avec mon entrain, ma joie de vivre, mon affabilité.

 

Miche aussi avait changé ! Ses deux petites ailes avaient pris des reflets rosés. Elle avait grossi, elle volait de moins en moins volontiers, elle parlait et chantait de plus en plus, de mieux en mieux.

 

J’ai téléphoné chez différents vétérinaires de la région mais aucun n’a pu me renseigner sur l’origine du changement de coloration des ailes de Miche. Un d’entre eux m’a suggéré de consulter son frère qui était psychiatre. Comme si la maladie de Miche avait pu avoir une origine psychologique. Bientôt, vous verrez, on finira par attribuer une origine psychique à toutes les maladies des bêtes et des hommes !

 

J’ai entrepris quelques recherches en bibliothèque et sur Internet. Sans succès.

 

L’état de Miche ne s’aggravant pas, j’ai arrêté mes consultations téléphoniques et mes recherches. C’était du temps, de l’énergie et de l’argent gaspillés.

 

Un vendredi, Miche m’a accompagnée à l’enterrement de notre ancien bourgmestre. Elle était posée sur la lanière de mon sac. Le cameraman de la télévision locale filmait Jeannine, l’épouse du défunt. Cette femme, que son mari avait pourtant trompée de nombreuses fois, sanglotait sans aucune retenue. Elle levait de temps à autre la tête comme pour observer l’assemblée puis se courbant de nouveau, elle pleurait en émettant des sons gutturaux. On aurait dit une pleureuse grassement payée ou une mauvaise tragédienne. Miche, ma brave Miche, a fait ce que son cœur lui dictait. Je l’ai vue s’envoler et se poser sur le bras de la veuve !

 

Je n’ai pas crié. J’ai accepté l’inévitable, le départ de Miche ! Lorsque j’ai présenté mes condoléances à la femme, j’ai remarqué que Miche avait repris sa coloration bleutée. Une métamorphose ultra rapide. J’ai regardé Miche, j’ai murmuré : "Adieu…" et personne n’y a pris garde.

 

Un nouveau deuil pour moi ! Une nouvelle solitude ! Je passais des nuits à me tourner et à me retourner dans mon lit. Je picorais dans mon assiette. Je devais me forcer à sortir et à faire le ménage. J’allais très épisodiquement à l’atelier de broderie. J’avais perdu le sens de la lutte. Aux orties, mon projet de créer une société de protection des mouches ! Je pleurais face à la photo de mon cher époux en regrettant de ne pas avoir pris le moindre cliché de cette chère Miche. Quelle imprévoyance ! Comment n’avais-je pas pensé qu’elle aurait pu être écrasée, prise dans une toile d’araignée ou suivre un beau diptère !

 

Les jours passaient. J’envisageai d’adopter un chien, un oiseau parleur, un cobaye ou un chat… Mais que faire de lui lorsque j’irais rejoindre ma sœur, pour deux ou trois semaines, dans le Midi ?

 

Un soir, sur l’étendue brillante du marbre noir de la table de salon, je l’ai vu… Il restait sans bouger, sans émettre le plus petit son. C’était un élégant moustique, frêle, sympathique. Il me dévisageait avec compassion. J’avais envie de lui parler mais je me suis retenue. On ne sait jamais qui on a vraiment en face de soi n’est-ce pas ?

 

Je l’ai observé. Un œil sur l’écran de télévision, un œil sur lui. J’ai entendu son "bonsoir" Un son aigrelet, une voix de femme. J’ai répondu "salut l’ami".

 

Il est venu s’installer sur mon avant-bras. J’ai ressenti un délicat chatouillement.

 

J’ai dit : "Sois le bienvenu…"

 

Les premiers temps, il s’est contenté de m’accompagner partout où j’allais. Il se manifestait peu. Il était plutôt taiseux mais il musait divinement ! Le soir, il adorait danser, danser encore et encore en fredonnant des mélopées. Je l’ai appelé "Mimi" parce que cela me rappelait à la fois les prénoms de mon mari et de Miche.

 

Je l’ai photographié dans différentes postures, aussi bien en vol qu’au repos, sur fond de papier peint grenat et sur fond de tentures vertes.

 

À présent je vis donc avec Mimi, un moustique qui me fait des papouilles à n’en plus finir, qui chante et danse pour moi seule ! Je ne me lasse pas de ses chatouillis bien que je me demande s’ils ne sont responsables des carences en minéraux détectées lors de ma dernière prise de sang !

 

Mimi prend de l’embonpoint et une coloration rouge. J’ai hésité. Maintenant, ma décision est irrévocable. Jamais, je ne contacterai un de ces vétérinaires qui n’y connaissent pas grand-chose en pathologie des petits insectes mais ne l’avoueraient jamais !

 

Hier, lors du vernissage de l’exposition rétrospective des œuvres de mon mari, j’ai revu Jeannine. Elle portait une attelle à la main droite. Je me suis approchée d’elle. Je l’ai saluée. J’ai demandé : "Vous avez eu un petit accident ?" Elle m’a répondu, le regard noir : "Je me suis fracturé trois doigts en tentant d’écraser une mouche qui ne me quittait plus. Un mouvement incontrôlé. Dans l’opération, j’ai cassé un joli vase en opaline et j’ai griffé le dessus de ma commode en marqueterie."

 

J’ai poursuivi : "Et la mouche ?"

 

Elle a ri. Elle a dit : "La mouche je ne l’ai plus vue."

 

J’ai insisté : "Elle est morte ?"

 

Elle a répondu : "Que m’importe ?"

 

Puis, elle s’est empressée de s’éloigner de moi.

 

Pour me résumer, j’ai vécu avec Michel un homme charmant, un artiste, décédé dans un accident de voiture. J’ai vécu ensuite avec Miche, une mouche compatissante et je vis actuellement avec Mimi, un moustique très sensuel…

 

 

Extrait de "Nouvelles entre chien et loup", chez Chloé des Lys

Micheline Boland

homeusers.brutele.be/bolandecrits

micheline-ecrit.blogspot.com

 

Publié dans Nouvelle

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Des odeurs dans ma vie, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

boland photo

 

 

DES ODEURS DANS MA VIE

 

5 ans : Ah l'odeur de "cuir de Russie". Tante Nelly avait reçu le joli flacon d'une patiente hospitalisée dans son service. Elle l'avait donné à Maman. Il est vrai que ce parfum à la senteur entêtante ne devait guère convenir à une jeune fille de vingt-deux ans ! Maman l'avait rangé dans sa chambre, plus précisément dans sa garde-robe. Ce qui m'attirait, c'était l'odeur si particulière (style patchouli) mais surtout la beauté du flacon en verre orné de dorures et, plus encore, le bouchon d'émeri que Maman promenait derrière ses oreilles et sur ses poignets les jours de fête. Quelle fragrance capiteuse restait dans son sillage ! C'était autre chose que l'eau de Cologne utilisée quand j'étais un peu souffrante ou employée tellement volontiers par bonne-maman. Parfois, j'avais la tentation d'aller ouvrir le flacon. Une tentation à laquelle je ne résistais pas, bien sûr mais qui ne passait pas inaperçue. Maman me grondait gentiment parce qu'elle savait avec quel soin je manipulais l'objet.

 

23 ans : L'odeur de gaufre qui me happe dès que j'ouvre la porte d'entrée de la maison un dimanche de printemps. Je suis allée au cinéma à Namur, il est peut-être 17 heures quand je reviens chez moi. Il y a l'odeur mais aussi les bruits de voix, les rires. Mon cousin Jean-Marie vient de se marier plus tôt que prévu vu le stade avancé du cancer du poumon de son beau-père. La maison qui doit les abriter est encore en travaux et mes parents ont proposé au jeune couple d'occuper un deux-pièces cuisine aménagé au premier étage de la grosse villa que nous occupons. Ce dimanche-là, mon cousin et sa femme reçoivent un couple d'amis. Maman a invité tout le monde dans sa grande cuisine, elle a préparé des gaufres de Bruxelles accompagnées de crème fraîche et de café. J'ai d'abord l'impression de tomber un peu comme un cheveu dans la soupe. Mais bien vite, je me mêle à la conversation et aide au service. Un beau dimanche, d'excellentes gaufres suivies d'une soirée amusante. Seul Papa reste un peu hors jeu, il continue de lire dans le salon jusqu'à ce qu'on l'appelle pour passer à table, puis le repas terminé, il regagne son fauteuil.

 

24 ans : Mademoiselle de Nina Ricci. Pour le mariage de mes amis Marie-Ange et Jean-Pierre, je me suis parfumée avec un échantillon de Mademoiselle de Nina Ricci. Ce sera une fameuse découverte. Quelle bonne compagnie, fraîche, florale, mais aussi assez verte, m'offre cette eau de toilette ! Combien de flacons achèterais-je de ce jus ? Nul ne le sait mais ils ne se comptent sûrement pas sur les doigts des deux mains ! Louis adore aussi cette fragrance. Nous achèterons le dernier stock disponible à l'Inno de Liège, il y a plus de trente ans.

 

36 ans : Juin, l'odeur de lys dans notre jardin. Une découverte si inattendue pour ce premier été passé dans la maison que nous avons acheté. Ils ont peut-être survécu vingt ans les bulbes des lys. À présent l'été, des œillets embaument au jardin. Louis en avait ramené une toute petite touffe offerte par une collègue.

 

45 ans : J'avais acheté une eau de toilette "Bic" Elle me plaisait bien. La première fois que je l'ai portée, nous sommes allés visiter quelqu'un à l'hôpital. Mauvais ancrage pour ce parfum que je n'ai plus guère utilisé. À peu près à la même époque découverte de Diorissimo (oh cette senteur de muguet), puis de Poême de Lancôme (un parfum floral - un flacon gagné lors d'un concours de poésie d'amour) : À ces deux parfums je suis encore fidèle !

 

Petite enfance : Odeur d'éther chez mon grand-père qui est infirmier et secouriste dans un charbonnage. Des ouvriers de la cité voisine viennent se faire soigner chez lui. À ces occasions la salle à manger devient cabinet de soins. Je ne souviens pas d'avoir entendu un cri, d'avoir vu une seule blessure mais cette odeur est restée associée pour moi aux piqûres, aux hôpitaux, à la douleur physique, à la maladie, à la mort. Uniquement des associations négatives.

 

Tant d'odeurs habitent mon univers : Odeur de potage au cerfeuil flottant dans la maison des frères à Jumet, odeur de volaille rôtie chez bonne-maman, odeur obsédante de foie gras chaud ou de choux cuisinés chez nous, odeur de cuisine à me couper l'appétit dans un bel hôtel au Grand-Duché de Luxembourg, odeur de barbecue provenant du restaurant grec près de la maison communale de Mont-sur-Marchienne, odeur de Déclaration de Cartier ou de Signoricci (des eaux de toilette pour homme qui ont une tenue parfaite), odeur de craie des classes de mon enfance, odeur de poudre de riz de Maman, odeur de lessive chez Tante Maria…

 

 

Micheline Boland

homeusers.brutele.be/bolandecrits

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Dialogue, un texte de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

DIALOGUE

Consigne : Vous rentrez à la maison et découvrez la porte du salon entrouverte.

Vous la poussez : quelqu'un est assis dans le salon.

Il vous attend. Qui est-ce ? Comment est-il ?

Entre lui et vous, un dialogue s'installe…

 

"Mais qu'est-ce que vous faites dans mon…"

 

Je n'ai pas le temps de terminer ma phrase que Bob se retourne en souriant !

 

Bob, mon ami. Bob, mon presque frère.

 

- Ça alors, comment es-tu entré ?

 

- Tu me connais. Il y a peu de gens qui résistent à mon charme. Manuela, ta femme d'ouvrage, s'est laissé convaincre !

 

- Comment vas-tu depuis tout ce temps ?

 

- Je reviens de Finlande où j'ai trouvé des débouchés extraordinaires pour mes spectacles de marionnettes. Ces gens-là, ils vivent souvent chez eux et sortent peu. Tu sais, l'obscurité des pays nordiques.

 

- Tu as été présenté ton théâtre en Finlande ? Tu es fou Bob. Va plutôt dans les pays chauds. Il y a plein d'enfants qui n'attendent que ça !

 

- Les enfants ?

 

J'ai senti comme un point d'interrogation après ces deux mots…

 

- Ben oui, les enfants ! C'est pour les enfants, tes marionnettes, non ?

 

- C'est pour qui veut ! Peu importe ! Les spectateurs de tous les âges sont les bienvenus.

 

La conversation a duré de longues minutes jusqu'à ce que je prenne conscience de l'heure. Il était plus de midi.

 

J'ai osé un timide : "Tu manges avec moi ?" Je connaissais la réponse.

 

- Si tu m'invites, ce sera avec plaisir. D'ailleurs, ça sent bien bon chez toi !

 

- Manuela a préparé une paella comme on la fait chez elle, lapin et fruits de mer…

 

J'ai commencé à dresser la table : "C'est la dernière fois que je me laisse prendre. La prochaine fois qu'il arrive à onze heures, je ne mangerai rien et lui non plus !!!"

 

- Un petit vin espagnol avec ça, ce serait parfait ?

 

J'ai donc débouché une bouteille de Rioja.

 

- À ta santé !

 

- À la tienne, Bob !

 

- Succulente cette paella… Charmante Manuela…

 

Bob a mangé de bon appétit et il est parti comme il était venu.

 

Bob, mon ami. Bob, mon presque frère.

 

 

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

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Changement de cycle, une conte pour la rentrée de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

boland photo

 

CHANGEMENT DE CYCLE

 

1er septembre, jour de rentrée scolaire. Ben a beau avoir huit ans, avoir déjà l’expérience de deux rentrées à la "grande école", le cœur n’y est pas. Difficile de faire le deuil des jours de liberté, de jeux improvisés avec les cousins et les voisins, des pique-niques au jardin. Difficile de se séparer du cocon familial pour se plier aux exigences ce Monsieur Baudouin, un instituteur qui, voici des lustres, a déjà été celui de son père. Une sorte d’ogre exigeant. "Tu sais fiston, les premiers jours, je tremblais tellement face à lui, que mon écriture était devenue quasiment illisible. Heureusement, Oncle Bernard était dans ma classe. Il suffisait que je lui adresse un petit regard, pour reprendre courage…"

 

Qu’est-ce son père lui en a parlé de ce Monsieur Baudouin ! "C’est grâce à lui que l’ordre est devenu ma seconde nature. Le jour de Saint Nicolas, il a offert à chacun une flûte à bec en plastique. C’est lui qui nous a appris à en jouer. Mon goût pour la musique, c’est à lui que je le dois. Quand nous avions les yeux dans le vague, il nous interrogeait. Quand nous répondions bien, il disait que certains élèves ont l’air de rêver alors qu’ils réfléchissent. Il nous prouvait ainsi qu’il ne faut pas se fier aux apparences !"

 

Comment ne pas avoir peur de ce Monsieur Baudouin, sorte de super Papy tout puissant et omniscient que son père évoque avec une telle palette d’émotions dans la voix ?

 

Jusqu’alors, Ben n’a connu que des institutrices, jeunes, maternelles et spontanées. Cette année, cela change.  

 

Heure H…

 

Ben s’assied où Monsieur Baudouin le fait asseoir. Monsieur Baudouin commence par passer en revue les règles de vie en classe. Ce n’est pas gagné d’avance ! C’est en vain que Ben cherche à croiser le regard de ses copains Greg et Mathieu tandis qu’il recopie le règlement à la deuxième page de son journal de classe. Son écriture est tremblée comme devait l’être celle de son père. Tous, ils sont tous comme empruntés et timides face à cet instituteur qui les ouvre à un nouveau cycle.

 

Ben regarde un moment par la fenêtre. Même pas un oiseau dans le platane, même pas un ballon dans la cour. Soudain, il aperçoit Chipie. Oui, c’est bien sa chienne qui se trouve là au pied de l’arbre. Quelque chose de la douceur de la maison, ici, à l’école, en ce début septembre.

 

Chipie, aux aguets comme lui-même devrait l’être. Il n’est plus seul avec ses craintes. Pour affronter les aléas de la vie, il connaît des filles comme sa sœur aînée qui gardent la photo d’un ami ou d’un parent dans un coin du cartable ou du plumier. D’autres, comme sa mère, portent un médaillon que leur a offert un être cher. Lui, c’est un être vivant, sa fidèle compagne de jeux qui l’a accompagné jusqu’à l’école en ce jour particulier. Déjà, il se sent plus confiant.

 

Juste un regard de temps en temps vers le pied du platane, pour reprendre  pouvoir sur lui-même. Son écriture devient plus ferme, ses acquis lui apparaissent de nouveau maîtrisés. Quand Monsieur Baudouin lui demande de lire ce qui est écrit sur le tableau, Ben le fait d’un ton assuré.

 

Lorsque la sonnerie retentit pour annoncer la récré, il semble à Ben qu’il s’est déjà acclimaté au nouveau cycle.   

 

Dès qu’il est dehors, Ben cherche Chipie. Elle n’est plus là. Les caresses de remerciement, ce sera pour la fin de l’après-midi, juste avant de recouvrir les cahiers avec ce papier bleu qu’il a pris tant de plaisir à choisir…

 

Micheline Boland

homeusers.brutele.be/bolandecrits

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Terreurs nocturnes, une nouvelle d'Adam Gray - partie 2

Publié le par christine brunet /aloys

 

PHOTO pour 4me de COUVERTURE (ADAM GRAY)

 

 

 

Terreurs Nocturnes…

 

« Si l’œil pouvait voir les démons qui peuplent l’univers, l’existence serait impossible. »

 

(Le Talmud)

 

Part II

 

Deux yeux les guettaient, cruels, à une vingtaine de mètres à peine, entre deux trembles.

Deux yeux d’un jaune anormalement éclatant…

Ils étaient là, perçants, quand Élizabeth et Luke avaient franchi la porte de la cabane pour fuir l’enfer où ils étaient tombés.

 

La jeune femme, dont les cris eussent pu briser du verre, tira violemment son homme en arrière. Ce dernier referma si fort la porte qu’elle se fendît en son centre. Haletant, il resta accroché à la poignée. Son cœur eût pu jaillir de sa cage thoracique… comme arraché par la main de ce grand prêtre fanatique dans Indiana Jones et le Temple Maudit.

 

« Kalima !… Kalimaaa !… Kalimaaa…… Choptidééé !!!!!! »

 

Élizabeth se mit à sangloter.

Luke lâcha finalement le bouton de porte pour regarder par la fenêtre. Son épouse agrippée à un bras, il poussa, de l’autre, le vieux rideau en dentelle.

Les yeux, collés à la vitre, se fixèrent aussitôt sur lui…

– Nom de Dieu ! s’écria-t-il, se glaçant jusqu’aux os.

– Tire le rideau ! hurla Élizabeth à s’en faire exploser les cordes vocales. Tire le rideau !!!

– Mais qu’est-c’que tu es ?… marmotta Luke, le front perlant de sueur.

Et, d’une manière on ne peut plus brusque, il repoussa sa femme, dont les ongles étaient toujours plantés dans son muscle brachial.

Il sortit alors comme un fou…

– Tu veux quoi, espèce d’enculé !?! TU VEUX QUOI !!!???!!!

Les portières de leur Impala, précédemment disparues dans les cieux, ou ailleurs… fendirent la nuit et retombèrent à quelques centimètres de ses pieds, avec la force d’une météorite. Il eut juste le temps de se jeter sur le côté pour embrasser le sol. Il se retourna, non sans difficulté, et réussit à se mettre sur son séant.

Un brouillard dense surgit des arbres et vint lécher le bout de ses baskets, l’obligeant à reculer sur le cul et se barricader de nouveau.

Fébrile, Élizabeth regarda son mari se faire saigner à force de donner, furieux… frustré… de violents coups de poing sur les poutres horizontales.

 

– On va pas crever ici, Beth, affirma-t-il. Beth ? Tu m’écoutes ? Beth !!!

Il la gifla pour obtenir une réaction.

– On va s’en sortir, O.K. ? On va s’en sortir et…

– Non, le coupa-t-elle. C’est un démon… C’est le diable. Le DIABLE !!!

Et elle se remit à hurler…

– Élizabeth, tu vas la fermer, ta gueule, maintenant !?! Tu me gaves, là !

 

Il fronça les sourcils… Mit une main sur la bouche de sa femme.

– Qu’est-ce que c’est ?…

Ils se précipitèrent à la fenêtre, juste à temps pour voir leur Chevrolet disparaître dans les entrailles de la terre…

– Élizabeth, assieds-toi, supplia-t-il, et essaie de reprendre tes esprits. Sans quoi on va finir par péter un câble…

Élizabeth s’exécuta, mais la chaise, glissant sur le sol, fut projetée contre un mur, se brisant en mille morceaux. Luke se précipita. Élizabeth riait… Il commença à baliser sérieusement.

– Beth, me fais pas ça, Beth. On va sortir d’ici. Vivants ! ajouta-t-il.

– Mais non, bébé ! On va mourir ! rétorqua-t-elle, prise d’une crise de rire incongrue. Boo ! Une chaise qui fonce sur un mur… Boo ! Qu’est-c’que ça fait peur !

– Mais qu’est-ce qui te prend !?! déplora le mari, affligé. Ne baisse pas les bras, Beth. Pour l’amour de Dieu…

Elle se mit à tourner sur elle-même, telle une petite fille, les bras écartés et la tête penchée en arrière, complètement… hilare.

– Pour l’amour de Dieu ? Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! L’amour de Dieu !…

Luke fit un pas vers sa femme pour la secouer, l’extraire de cette folie ubuesque…

Il fut projeté dos au mur.

Une force le souleva vigoureusement et le stoppa net. Beth se figea, incapable – redevenue lucide –, de faire autre chose que crier : « Laissez-le ! Mais laissez-le !!! »

La force la souleva à son tour et la fit tournoyer comme une vulgaire toupie.

– Fils de pute ! vociféra Luke. T’as pas de couilles !

Ils retombèrent très lourdement sur le plancher, comme si la chose qui s’amusait avec eux s’était brusquement évaporée.

 

TOC ! TOC ! TOC !

 

TOC ! TOC ! TOC ! de nouveau.

On frappait maintenant à la porte…

 

– Foutez-nous la paiiiiiiiiiiiix !!! aboya Élizabeth, toute contusionnée.

Des lames de rasoir, comme des griffes, traversèrent le bois, et une voix caverneuse articula : « Tu vas crever, connasse… »

– Ce n’est pas possible ? demanda Élizabeth à son mari. Il n’exis… te pas ?…

Mais Luke, terrorisé, ne put répondre.

« IL », c’était Freddy Krueger, le tueur d’enfants brûlé vif appartenant à la saga horrifique initiée par le cinéaste Wes Craven, d’après, selon ses dires, ses propres cauchemars…

– Freddy ne tue que dans les rêves, murmura-t-il.

– Quoi ? fit l’épouse.

– Freddy ne tue que dans les rêves ! Or nous ne sommes pas endormis, Beth !

Les griffes se retirèrent aussitôt et Beth, excédée, s’élança à l’extérieur pour… rentrer aussitôt… C’était moins une : un Grand-duc fondit sur elle, manquant lui arracher un œil.

– On ne s’en sortira pas, dit-elle.

– Non, répondit Luke.

 

Le soleil revint.

De toute la journée, ils n’osèrent pas mettre le nez dehors.

Et la nuit revint… accompagnée d’une inquiétante lune rouge.

Rapidement, les TOC ! TOC ! TOC ! reprirent.

– Je n’en peux plus, Luke. Je n’en peux vraiment plus…

– Tiens bon, amour… Je suis là.

Le bruit, infernal, éprouvant rudement leurs nerfs, dura une bonne quinzaine de minutes, s’arrêta puis recommença. Ne cessa, finalement, qu’au bout d’une heure.

Découragé, Luke se mit à pleurer, sans tressaillement, aussi discrètement que possible. Sa femme, d’ailleurs, ne se rendit compte de rien.

– Les yeux… Ils sont là ? hésita-t-elle.

Luke alla jusqu’à la fenêtre, balayant ses larmes d’un revers de la main.

– Que Dieu Tout-Puissant nous vienne en aide, dit-il à mi-voix.

– Mais quoi !?! s’enquit Élizabeth.

– Des… Des…

– Des quoi !?! Mais dis-le !!!

– Des… cadavres !… Des cadavres de tous les côtés, Beth ! Des cadavres qui !… Qui marchent…

Élizabeth s’évanouit. Sa tête heurta très violemment le sol.

Luke s’efforça de bloquer la porte avec ce qu’il pouvait avant de déposer son épouse sur le lit, puis il retourna à la fenêtre. Il n’en croyait pas ses yeux. Et pourtant…

Les corps dégingandés marchaient sans but, très lentement, bras tendus. Par moments, même, ils s’entrechoquaient.

Un mort, peut-être pas tout à fait décérébré, fit pivoter son horrible tête, dépourvue de mâchoire inférieure, vers la cabane. Il renifla la vie…

Tous les cadavres, alors, tournèrent leur tête.

Quelques secondes plus tard, ils étaient tous à tambouriner sur les murs de la cabane.

– Cassez-vous !!! Mais, putain, cassez-vous, bande d’enculés !!! s’égosilla Luke, se remémorant ses terreurs nocturnes d’antan, quand le clip de Michael Jackson, Thriller, le traumatisait…

Élizabeth, peu à peu, revint à elle. Dodelinant de la tête, elle remarqua un tisonnier accroché à la cheminée.

Elle se leva, s’en saisit, et, l’arme à la main, se rua sur la porte.

Luke eut toutes les peines du monde pour l’empêcher de sortir se faire dévorer vivante.

Toute la nuit, émettant des grognements primitifs, les morts cognèrent contre les murs.

Quand un nouveau jour se leva, ils avaient disparu…

 

Le couple, somnolent, était lessivé. Si personne ne venait à leur secours, ils allaient sombrer dans la folie, s’ils n’étaient pas morts de peur avant.

Ou de faim.

Ou ne s’étaient entretués, l’un poursuivant l’autre au milieu des arbres…

 

Luke s’étira, tout ankylosé après cette nuit quasi blanche. Il se leva et, faisant le signe de croix, alla écarter le rideau en dentelle.

– Fais attention… murmura Élizabeth, prenant appui sur ses mains pour aller le rejoindre.

Ni zombies ni yeux jaunes. Rien de tout ça ; il faisait beau.

Alors, prudents, ils sortirent de la cabane. Explorèrent, accrochés l’un à l’autre, les environs.

Que des arbres… Des chemins de terre… Des arbres… Des chemins de terre… Un vrai dédale… Et des arbres.

Ils entendirent klaxonner. Se dévisagèrent, perplexes. Presque soulagés. Puis se précipitèrent dans la direction d’où venait  le bruit.

 

Mais les voilà finalement de retour à leur point de départ. À la cabane…

Des heures durant, ils avaient tourné en rond.

Sans fil d’Ariane, comment retrouver son chemin au milieu d’arbres et de chemins analogues ?

Leur Chevrolet les attendait… jouant des phares dans la nuit tombante. Une nuit de plus. Le klaxon, c’était « elle »…

Luke et sa femme, résignés, ignorèrent totalement le véhicule, veiné de racines et débordant de terre et de vers.

Ils retournèrent à l’intérieur de leur geôle, puis s’allongèrent sur le lit, se remémorant quelques plaisants souvenirs aussi longtemps que leur résistance au sommeil le leur permît.

 

Minuit…

Ils dormaient profondément.

La jambe droite de Luke se déplaça tout doucement vers l’extérieur du lit… Il porta une main à son visage pour repousser la main qui lui caressait la joue…

– Hum, se plaint-il. Laisse-moi dormir, Beth.

La main insista. Descendit, tout doucement. Sur son torse. Son ventre. Son entrejambe…

– Mais qu’est-c’que tu fais ? demanda-t-il à Élizabeth en baillant aux corneilles.

Il obligea sa tête, affreusement lourde, à se redresser. Ouvrit péniblement les yeux, pensant voir sa femme et non…

 

– Les yeux jaunes… chuchota-t-il.

 

L’homme se raidit. Quelque chose d’invisible le caressait… Et les yeux jaunes le fixaient, sournoisement.

Il se mit à transpirer… Son cœur… à battre la chamade !… S’il réveillait Beth, il risquait de la mettre en danger de mort.

– Pourriture, marmotta-t-il, les lèvres retroussées.

 

Deux mains incroyablement puissantes enserrèrent alors son cou. Il tenta bien de se contorsionner mais… impossible de se libérer de ce serpent qui se contractait davantage à chaque tentative, veine, de respirer.

– Beth… Beth… suffoqua-t-il.

Il sentit alors ses chevilles attrapées par d’autres mains, qui le tirèrent hors du pieu.

Élizabeth se réveilla en sursaut et murmura le prénom de son mari, qui était maintenu au sol.

Le feu dans la cheminée s’embrasa tout d’un coup. Élizabeth se remit à trembler, contenant un cri de terreur – un autre –, et se pencha au-dessus du lit.

Sur le plancher, elle découvrir Luke qui luttait contre la mort.

Son visage était écarlate.

Il tendit une main désespérée vers sa femme.

 

Ça se passa très vite.

 

Luke fut trainé sur quelques mètres, tel un sac de patates, les jambes soulevées.

Tout près de la fenêtre, elles se soulevèrent un peu plus, puis les fesses, le dos… et le corps tout entier de Luke fut comme… aspiré de l’extérieur de la cabane à travers la vitre.

Éclats de verre…

Élizabeth hurla.

Luke s’agrippa de toutes ses forces à l’encadrement de la fenêtre malgré les à-coups d’une violence inouïe. Il y laissa un annulaire, tranché par le verre.

 

Quand il disparut, avalé par les ténèbres, il ne resta plus que trois ongles sanguinolents restés plantés dans ledit encadrement.

 

À suivre…

 

 

Adam Gray

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Le stylo, une nouvelle de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

 

delvilletete.jpg

 

LE STYLO

L'objet que vous avez trouvé dans cette enveloppe appartenait à quelqu'un.

C'est l'objet auquel il tenait le plus au monde.

Vous allez raconter pourquoi.

Dans l'enveloppe j'ai trouvé la photo d'un superbe stylo qui m'a inspiré ceci...

 

Pierre de Bargues, vous connaissez ?

 

Grand Prix du Roman de l'Académie 1956, presque Prix Goncourt 1959, Pierre de Bargues est né en 1920. Après une jeunesse sans histoire, la guerre le surprend et l'empêche de poursuivre l'école. En 1945, il se retrouve orphelin et reprend des études qui le conduiront à une Licence en Lettres Classiques puis au Doctorat.

 

Dès 1950, il est professeur de français au Lycée Charles de Gaulle. C'est à cette époque qu'il a commencé à écrire et c'est aussi à cette époque qu'il a emménagé dans la maison voisine de la nôtre.

 

Toujours prêt à aider les jeunes du quartier, ses conseils en latin et en grec m'étaient d'un grand secours, moi qui n'avais guère d'intérêt pour les langues mortes. C'est sûrement grâce à lui que je suis sorti de mes humanités Latin-Grec !

 

Mes parents étaient fiers de moi et savaient à quel point il m'avait aidé à obtenir mon beau diplôme. Le samedi 27 juin 1964, on organisait une petite fête à cette occasion. Pierre y était bien sûr invité et après la traditionnelle coupe de champagne, Maman lui a offert un petit présent en remerciement. Pierre a soigneusement ouvert l'emballage et a montré le contenu de la petite boîte bleue : un magnifique stylo noir à la plume dorée, un cadeau de prix à n'en pas douter !

 

"C'est avec ce stylo que désormais j'écrirai mes livres", a-t-il déclaré.

 

Et il a tenu parole. Jusqu'à la fin de ses jours, on a pu le voir dans son bureau ou sur la terrasse ombragée occupé à écrire sur de grandes feuilles de papier blanc, son fidèle stylo à la main.

 

Pierre a quitté cette terre il y a peu et en vidant la maison, ses héritiers ont retrouvé la petite boîte bleue avec à l'intérieur le fameux stylo et un petit mot écrit de sa main : " Pour Louis, ce passage de témoin..."

 

 

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

 

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Une recette exceptionnelle, une nouvelle de Micheline Boland, Partie 2

Publié le par christine brunet /aloys

boland photo

 

Une recette exceptionnelle, 2e partie

 

 

Je me lançai dans la préparation d'un feuilleté de poissons accompagné d'un ragoût d'asperges et d'un petit flan aux herbes. Trois heures après, j'étais récompensé de mes efforts.

 

"Ma-gi-que." Elle répétait ce mot pareil à une incantation. Elle fixait l'assiette où elle venait de prendre un morceau du ragoût et un soupçon du flan, comme d'autres vénèrent le Saint Sacrement. J'en éprouvai un sentiment d'euphorie. Pour la première fois de ma vie, en communiant avec elle, je communiais avec l'univers tout entier.

 

"Donnez la boisson forte à celui qui défaille,

Et le vin à celui qui a l'amertume au cœur :

Qu'il boive et il oubliera sa misère,

Il ne se souviendra plus de ses chagrins."

(Proverbes septième partie 31-6 et 7)

 

J'avais accepté un banquet réservé par un client pour ce samedi midi de juin. Ainsi nous ne serions pas seuls. Il y aurait d'autres consommateurs qu'elle. Il y aurait mon second de cuisine, un serveur et mon maître d'hôtel. J'avais pris un risque mais il était calculé. Je lui préparai une table dehors, sous un parasol, près de la pièce d'eau et de la pelouse. Ainsi, elle ne serait pas importunée par les bruits du banquet qui se déroulerait à l'intérieur.

 

Ce matin-là, j'éminçai ma nervosité. Je préparai des petits pains au lard, à la sauge, à l'anis. Je confectionnai des cakes aux olives noires, un velouté glacé aux asperges, une effilochée de merlan au vin rouge, une estouffade d'agneau aux tomates, un mille-feuille au Munster fermier puis un soufflé aux cerises et des crèmes brûlées à la prunelle.

 

Pour la satisfaire, je misai sur un Saumur, un vin jeune et léger.

                                  

Je mettais ma réputation en jeu pour gagner quelques centaines d'euros. À treize heures, j'avais chaud. Mes muscles étaient tendus, mon ventre me faisait souffrir. Pourtant, au fil des heures, je retrouvai mon calme. Je pris mes dispositions pour aller régulièrement la servir et lui dire quelques mots.

 

Vers seize heures, elle me fit appeler. Elle me pria de m'asseoir près d'elle et me confia des sanglots dans la voix : "Vous êtes un véritable virtuose !" Elle prit ma main dans la sienne et nous demeurâmes un moment à écouter le gazouillis de moineaux. Son parfum de lavande embaumait délicieusement l'air.

 

"Il fit pleuvoir sur eux la nourriture de la manne

Et leur donna le blé du ciel."

(Psaume 77 versets 24 et 25)

 

Que faire braiser, étuver, frire pour lui plaire ? Quel vin lui proposer ? Face à elle, j'étais à présent pris de court. Je décidai alors qu'à sa prochaine visite, j'improviserais en sa présence.

 

Ce samedi-là, à son arrivée, elle m'offrit un ouvrage de Curnonsky à couverture jaune et un carnet où étaient répertoriées quantité de recettes. Elle posa un baiser sur ma joue, puis elle me demanda de lui préparer une mousse de gambas.

 

C'était sa première requête. J'y répondis avec plaisir. Comme dessert, elle désira une crème glacée à la cannelle. Je fus dans l'impossibilité de la satisfaire. Je me souvenais à peine avoir déjà réalisé pareille préparation. C'est ainsi que je découvris qu'elle connaissait mon répertoire de recettes  mieux que moi-même et que je conçus une certaine méfiance à son égard. Elle avait été un moteur. Elle devenait ma mémoire. Ses désirs m'enserraient.

 

"Ils se rassasient de l'abondance de votre maison,

Et vous les abreuvez au torrent de vos délices."

(Psaume 35 verset 9)

 

Début septembre, elle m'annonça qu'à partir de novembre, elle viendrait chez moi trois fois par semaine car elle avait décidé de prendre sa retraite anticipée et avait acheté une villa dans le quartier. Elle ajouta qu'elle serait heureuse de déjeuner de temps à autre dans la cuisine.

 

Mon sang se glaça. J'étais venu m'installer loin de chez mes parents pour échapper au contrôle qu'ils exerçaient sur ma vie. J'étais tombé dans un autre piège. Néanmoins, je ne dis pas que le restaurant était habituellement fermé les samedis et lundis midis. Je ne fis pas observer que la cuisine ne permettrait pas d'accueillir un hôte de marque. J'ébauchai un sourire.

 

"... Il a fait sucer le miel du roc

Et l'huile même de la pierre,

La crème de la vache, le lait des brebis

Avec la graisse des agneaux,..."

(Deutéronome 32 versets 13 et 14)

 

Un samedi de la mi-octobre, je la surpris qui esquissait dans un carnet un croquis de l'assiette que je lui avais présentée. Sous le dessin, j'aperçus des notes. De nouveau, j'avais été espionné. Quels secrets allait-elle dévoiler ? Ne travaillait-elle pas pour un concurrent ?

 

Les doigts et les pieds me fourmillaient. Son parfum de lavande m'écœurait. Cette femme m'irritait plus que jamais.

 

Elle se contenta pourtant de lancer de sa voix si claire : "Des idées pour votre futur livre de recettes."

 

"J'ai poussé comme la vigne des fruits à l'odeur suave,

Et mes fleurs sont des fruits de gloire et d'abondance."

(Ecclésiastique 24 verset 23)

 

Mon second s'était laissé convaincre. Il avait accepté de prendre le relais durant quatre semaines et j'étais parti au Maroc pour des vacances gastronomiques. Je demeurais à l'affût d'idées culinaires originales. J'étais loin mais mentalement je n'avais pas quitté mes casseroles. J'abondais de projets comme ce couscous aux écrevisses ou cette pastilla de caille. Malgré tout, je devais m'avouer que je pensais encore à elle. Les jours passant, je me culpabilisais de l'avoir abandonnée.

 

"La langue du nouveau-né s'attache à son palais, tant il a soif;

Les enfants demandent du pain,

Et personne ne leur en donne."

(Lamentations Quatrième Elégie verset 4)

 

Le mercredi après-midi, à mon retour, je la surpris dans ma cuisine. Elle pelait des poires tandis que mon commis faisait mousser du beurre dans un poêlon. Lorsqu'elle me vit, elle se précipita pour m'embrasser.

 

"Reprenez vite les rênes", fit-elle.

 

En quelques mots, mon employé m'informa de la situation. Elle jouait les petites mains et testait la plupart des préparations. En fin de journée, la sentence était souvent la même : "Qu'il revienne apporter sa touche !"

 

Ce n'est que le lendemain, que je fus mis au courant de son initiative. Elle avait convié des journalistes pour un repas au cours duquel je pourrais laisser s'exprimer mes talents. Bien entendu, cela serait à ses frais…

 

"On t'a établi roi du festin ?

Ne t'en élève pas.

Sois au milieu des autres comme l'un d'entre eux."

(Ecclésiastique 32 verset 1)

 

Mon escapade n'avait pas inversé le cours des choses. Elle s'incrustait comme la rouille, la mousse ou le lierre. La guerre était déclarée mais elle n'en sut rien ! Son odeur de lavande m'était devenue insupportable.

 

Le mois de mars m'inspira une recette alliant raie, citron, câpres, mort aux rats et purée de pommes de terre à l'huile d'olive. Elle dégusta et jugea cela "divin, admirable, juste un tantinet trop aigrelet". Les derniers clients partis, le personnel termina son travail et nous laissa en tête-à-tête…

 

A présent, je suis réputé pour mon pâté de viandes fines à la lavande. Quiconque en déguste est conquis ! Mais je vois déjà se tarir ma source d'approvisionnement !

 

"Qui garde sa bouche garde sa vie.

Qui ouvre trop ses lèvres se perd." (proverbes 13 verset 3)

 

 

Micheline Boland

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Une recette exceptionnelle, une nouvelle de Micheline Boland, Partie 1

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

boland photo

 

RECETTE EXCEPTIONNELLE

 

Sa bouche arrondie soufflait un tel "Oh" enthousiaste que je sus à ce moment que quelque chose d'irréversible se produisait. Les prunelles de la femme brillaient. L'odeur de lavande, qui émanait d'elle, m'était agréable. Je restai près d'elle, l'unique cliente de ce samedi midi. Sur la cuiller à dégustation, un modeste morceau de foie gras d'oie assorti d'un peu de confiture de figue. Elle avait savouré longuement la première bouchée, puis elle avait émis ce "Oh", porteur d'une immense admiration. Ensuite, les yeux mi-clos, elle avait entamé la portion restante. Cela avait duré plus d'une minute. J'étais demeuré immobile. Doucement, elle avait pris le verre contenant le muscat, elle avait fait tournoyer le vin, admiré sa couleur, humé les senteurs fruitées avant de porter le verre à ses lèvres. "Superbe". Le mot m'avait ému jusqu'au plus profond de mon âme.

 

Déjà au téléphone, je m'étais laissé séduire par la voix et j'avais ouvert mon restaurant pour cet unique couvert.

 

À son arrivée, elle avait simplement dit : "Je vous fais confiance pour le menu et les vins".

 

Les larmes me gagnèrent lorsqu'elle reposa le verre.  

 

Du bout de la fourchette, elle prit un fragment du carpaccio de thon agrémenté de parmesan. Je vis  ses joues qui rosissaient. J'attendis un son. Un murmure vint me combler : "Pur et simple".

 

Elle essuya ses lèvres sur la serviette blanche. Elle repris une gorgée de muscat et ferma les yeux tandis qu'elle déglutissait. Son menton tremblotant était, selon moi, l'indice d'un plaisir intense. Déjà, je me laissai aller à imaginer comment elle se délecterait de mon cappuccino de homard.

 

Quand elle eut rouvert les yeux, elle prit la petite cuillère et la plongea dans le coquetier contenant le cappuccino. Mon pouls s'accéléra. 

 

"Sublime." A chaque cuillerée, le verdict rebondissait. "Su-bli-me."

 

Rentré en cuisine, je m'assis, pour faire infuser les "Sublime".

 

Tout le repas fut à l'avenant…

 

"En ce temps-là,

Ce que fera pousser le Seigneur sera l'ornement et la gloire

Et le fruit de la terre sera l'orgueil et la parure

Des rescapés d'Israël."

(Isaïe 4 versets 2)

           

Pour sa visite suivante, j'émiettais de la levure dans un saladier tandis que je me demandais comment j'allais aromatiser mes petits pains. Je voulais l'éblouir par une note si personnelle qu'elle en aurait une de ces exclamations devenues indispensables à mon bien-être. Tandis que je m'activais, je décidai de me concentrer plutôt sur une entrée.

 

Quelle préparation allait remporter ses suffrages ? Les praires ou les moules ? Le saumon ou la sole ? C'est ainsi que j'en vins à préparer des mousses, l'une au cresson, l'autre à la ciboulette. Des idées me vinrent qui me donnèrent l'eau à la bouche. Oui, je salivai tandis que s'imposaient à moi des recettes neuves. Comment jugerait-elle ce buisson de langoustines à la crème d'épinards, ce gâteau de lotte aux endives ou cette terrine de pétoncles aux poivrons doux ?

 

Micheline Boland

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Terreurs nocturnes, une nouvelle d'Adam Gray - Partie 1

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

PHOTO pour 4me de COUVERTURE (ADAM GRAY)

 

 

Terreurs Nocturnes…

 

« La vraie peur, c’est quelque chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques d’autrefois. »

 

(Guy de Maupassant)

 

Part I

 

Le décor : un « presque » nocturne de Van Gogh. « Presque » car la nuit, cette nuit, n’est point étoilée. Une Chevrolet Impala roule dans les ténèbres.

À son bord, nous retrouvons un jeune couple, disons… stressé. Elle, Élizabeth, a trente-deux ans. Belge du côté de sa mère. Lui, Luke : vingt-neuf. Franco-canadien.

 

L’homme retire la clé de l’autoradio USB, se demandant s’il ne va pas la balancer par la fenêtre ; il n’en PEUT PLUS ( !) du nouvel album de Lady Gaga, que sa femme lui avait demandé de pirater via Megaup#### et qui, depuis des heures, lui vrillait les oreilles.

– Fais-moi passer autre chose, s’te plaît, ordonna-t-il en tendant la main. J’en ai ras le bol de cette poufiasse peinturlurée !

Élizabeth fit la grimace mais ouvrit la boîte à gants et fouilla à l’intérieur. Un paquet de bonbons à la menthe entamé, une carte routière tachée de café, le dernier bouquin des frères Bogdanov dédicacé : « Pour vous, Luke, avec toute notre amitié et… que la force soit avec vous ! Igor et Grichka », un vieux paquet de cigarettes, un autre de capotes goût ananas, divers papiers et trois ou quatre clés USB multicolores. Luke se saisit de la clé de couleur noire et l’inséra dans la fente de l’autoradio. Ah ! Les années 1990…

 

« I don’t knowww ! I don’t knowww ! I don’t know anybody ELSE !!!!!! »

 

– Amour, tu ne t’es pas… un peu trompé de sortie, par hasard ? demanda la jeune femme à son époux au bout de trois minutes trente, entre deux vocalises de la chanteuse Martha Wash, du groupe italo dance Black Box.

– Tu crois ? sembla-t-il s’excuser, fronçant les sourcils.

– Nous aurions dû arriver depuis trois bonnes heures, il me semble. Bien avant la nuit.

– Je sais, je sais… marmotta-t-il.

Et il s’emporta brusquement, donnant un grand coup sur le volant avec la paume de sa main droite : « Putain ! C’est cette saloperie de GPS de mes couilles qui marche pas ! Made in China, je te parie ! Et pourquoi on y voit que dalle, hein ? Y connaissent pas les réverbères, dans ce pays ? »

Élizabeth soupira, le priant de se calmer.

– La prochaine fois, on ira à Tournai, chez ta mère, ajouta-t-il, un demi-sourire aux lèvres.

Élizabeth, bien malgré elle, se mit à glousser, se souvenant comment s’était terminée la dernière réunion familiale autour du lapin du Lundi parjuré, juste après une Épiphanie beaucoup trop arrosée à la Saint-Martin. La belle-mère avait traité son gendre de « branleur », quant à ce dernier, il lui avait trouvé un sobriquet… fort charmant : grosse vache.

 

– Ça me fout l’angoisse, cette nuit noire, avoua Luke redevenu sérieux.

– Idem, dit-elle.

 

Luke et son épouse s’étaient passés la bague au doigt il y a quelques semaines à peine et avaient loué le Château de la Baume pour un week-end romantique dans la Lozère. Un avant-goût d’une lune de miel programmée, quant à elle, quelques semaines plus tard. Mais à Venise.

Ce château de style Louis XVI et d’inspiration italienne se louait, certes, « …mais pour des mariages ou, accessoirement, des films. Pas pour des week-ends en amoureux » avait pensé Luke. « Bizarre… »

Bizarre, oui. Mais ça faisait tellement plaisir à sa femme…

 

– Je suis fatiguée, amour, se plaint cette dernière en lui posant une main mollassonne sur la cuisse.

– On y sera bientôt, t’inquiète, voulut-il la rassurer.

Mais Élizabeth constata la dissonance dans sa voix.

– À huit cent mètres, tournez à droite, annonça très froidement le GPS.

Luke soupira.

Le véhicule emprunta alors un large chemin de terre bordé d’arbres… qui se rétrécit au fur et à mesure… pour s’achever sur une vaste clairière…

Il coupa le contact.

 

– Je ne veux pas être mauvaise langue mais… même si on n’y voit pas grand-chose, ça n’a pas l’air d’être le château qu’on a vu sur Internet, fit remarquer Élizabeth.

– Putain ! Putain ! Et putain ! s’énerva Luke de nouveau, les deux mains crispées sur le volant et les veines temporales gonflées. GPS de mes deux ! Qu’est-ce que c’est, ÇA ? Ma cabane au Canada !?! Putain ! Fais chier !

 

Il tourna la clé dans le contact pour repartir mais sa femme le supplia de ne pas redémarrer.

– Luke, je suis épuisée. On a qu’à aller frapper à la porte de cette maison et demander l’hospitalité aux personnes qui y vivent. Ils sont de la région ; on leur demandera mieux la route qui conduit au Château de la Baume et on ira demain, après une bonne nuit de sommeil.

– T’es cinglée ? dit-il tout bas. T’as jamais vu Massacre à la Tronçonneuse ? La Dernière Maison sur la Gauche ?

– Luke… Il n’y aura ni dégénérés consanguins ni cannibales, je t’assure… AR-RÊ-TE avec tes Freddy Krueger ! Tes Michael Myers ! J’en ai marre de tes conneries ! T’as vingt-neuf ans, merde !

– O.K. T’es excédée. Moi aussi mais…

 

La vieille porte en bois de la cabane sinistre s’ouvrit lentement… sans le moindre grincement… seule… ne laissant à Luke l’occasion de finir sa phrase.

Le couple resta pétrifié, comme si le regard de Méduse venait de les condamner à une éternité de souffrances dans la pierre…

– C’est quoi c’tte blague ? murmura Luke. Tu vois ? TU VOIS !?! Ah !… Ça n’existe PAS les esprits frappeurs, HEIN ?… Ça non, Madame !

– O.K. Démarre, amour… On se casse d’ici TOUT-DE-GO !

Mais la voiture refusa de démarrer. Catégoriquement.

– Argh !!! Espèce de… connasse ! Euh… pas toi, chérie… la voiture.

– J’avais compris, merci. Bon… On fait quoi, maintenant ?

– J’sais pas. J’sais pas du tout, Beth.

 

Les portières de la Chevrolet s’ouvrirent… tout doucement… furent arrachées… brutalement… dérobant un hurlement de terreur, auquel répondit un Grand-duc… aux jeunes mariés.

Expédiées dans les airs par Dieu sait quoi, elles disparurent dans les ténèbres.

Les yeux écarquillés, le visage livide, Beth et Luke attendirent le bruit de la tôle s’écrasant sur le sol.

Le bruit ne vint pas.

Élizabeth, au bord des larmes, s’accrocha à sa ceinture de sécurité, essayant de s’enfoncer autant que possible dans son siège, comme si ce geste désespérément inutile, stupide, allait la protéger.

Luke, persistant à tourner la clé dans le contact avec la frénésie d’un banc de piranhas sur un capucin tombé à l’eau, finit par la casser. Il se contint…

 

Une minute.

Deux…

Cinq…

Dix…

Une demi-heure.

 

– Beth ?

– Hum ?

– J’suis pas sûr qu’on soit en sécurité, là-dedans, tu crois pas ?

– Je sais, oui. Mais je suis incapable de bouger. Je suis sûre que si on pose un pied dehors, un de tes monstres à la con va nous attraper et nous entraîner sous la voiture.

– Pas de Freddy Krueger… Pas de Michael Myers, tu te souviens, Beth ? Doit y avoir une torche qui a roulé sous ton siège, si je ne m’abuse. Prends-la et sortons.

Élizabeth se plaignit mais s’exécuta, fébrile. Luke sortit de la voiture le premier. Il alla chercher sa femme, n’oubliant pas la galanterie malgré la situation.

– Allez, Beth.

 

Dehors, la jeune femme balaya l’obscurité avec la torche. Il lui semblait voir des ombres mouvantes en tous lieux ! Les feuilles bruissaient…

Le hurlement d’un loup, soudain, déchira la nuit. En moins de temps qu’il n’en faut pour dire : « Ouf ! », Élizabeth se précipita à l’intérieur de la cabane, laissant Luke tout seul comme un…

Pardon ? Vous dites ?… Comme un con ?

Comme un con, oui. C’est bien ça.

Luke rejoignit sa femme avec hâte et ferma la porte derrière lui. Elle, s’était réfugiée dans un angle de la pièce, unique. En tout et pour tout, il y avait une fenêtre, une table, deux chaises apparemment bancales, un lit et un coin cuisine ridiculement petit. Une cheminée, également… Rien d’autre.

L’endroit était désert. Pas âme qui vive.

Un peu poussiéreux. Un peu constellé de toiles d’araignées. Mais rien de réellement… sordide, en fait. Il y avait sûrement une douche et des W.-C. à l’extérieur. À l’ancienne.

Pas de bocaux avec des organes humains dans du formol. Pas de tête d’animaux accrochées aux murs. Pas de nuage de mouches ou amas de vers gluants sur un reste de cadavre en putréfaction dans un coin…

Excepté la poussière et les toiles d’araignées, c’aurait pu être, même, entre guillemets, « agréable ». C’était sombre, ça oui – d’un autre côté, il faisait nuit noire… Et la lumière de la lune n’éclairait pas comme celle du Soleil.

Un reste de feu, ceci dit, dansait dans la cheminée ; ils n’y prêtèrent pas cas.

Pas tout de suite.

 

Une heure passa.

Une demi-heure de plus…

Ils avaient retrouvé un semblant de calme.

– Ça va ? demanda Luke à sa femme.

– Je… Je crois, hésita-t-elle. T’as vu ? Il y a du feu dans la cheminée… Il y avait quelqu’un il n’y a pas très longtemps. Les propriétaires, tu crois ?

– Les propriétaires ?… Non !… Les dégénérés qui ont BOUFFÉS les propriétaires !

– Mais pourquoi tu dis des choses comme ça !?! paniqua-t-elle.

– Ma foi ! T’as l’impression d’être à Eurodisney, toi ? On aurait vraiment dû y aller, chez ta mère ! Putain…

 

Une heure passa encore.

 

– Je vais finir par m’endormir, geignit Élizabeth. Je ne veux pas dormir, Luke…

– Un, deux… Freddy te coupera en deux… récita-t-il.

– Mais arrête, merde ! T’es trop con, à la fin !

– Oh ! Ça va… Dors un peu, va ! Y a un lit, là-bas, dans le coin. Je vais rester éveillé, t’inquiète.

– O.K. fit-elle en allant s’allonger sur le matelas. Ça doit être plein d’acariens mais tant pis…

– Je t’aime, murmura Luke avant de tirer une chaise et la placer tout près de la fenêtre, côté porte d’entrée. S’imaginait-il, ainsi, deviner quelque chose dans les ténèbres ?

Longtemps, il lutta contre le sommeil.

Mais le sommeil est comme le temps : « un joueur avide qui gagne sans tricher, à tout coup ! C’est la loi. »

 

Apollon n’avait pas encore installé le soleil dans l’immensité, au-dessus, quand Élizabeth se réveilla… presque fraîche. Elle se leva et alla embrasser son mari sur la joue. Lui aussi était réveillé.

L’approche d’un nouveau jour sans le moindre incident les avait quelque peu rassérénés.

– Tu as bien dormi ? demanda Luke à sa femme.

– Très bien, amour. Très bien. T’es un chou d’être venu me tenir la main pendant que je dormais. Ça m’a rassurée de te sentir comme ça, près de moi.

– Mais de quoi tu parles ? s’étonna-t-il. Je n’ai pas bougé de cette chaise.

Élizabeth le considéra un instant.

– Tu… Quoi ? Tu n’as pas bougé de cette chaise, dis-tu ?

– Tu as rêvé, trésor. Que veux-tu que je te dise !?!

– On m’a tenu la main pendant que je dormais, Luke ! Je l’ai sentie… Elle me caressait la paume avec son pouce comme tu le fais toujours ! Je l’ai sentie, je te dis ! J’ai pas rêvé… C’est pas toi ? Vraiment ?…

 

Un frisson la parcourut. Ses muscles se contractèrent.

Au tour de Luke de considérer sa femme, car si elle n’avait pas rêvé, qui diable lui avait tenu la main, dans son sommeil ?… Qui diable avait pénétré dans la cabane sans qu’il s’en rendît compte ? Rien ni personne n’était entré. Il en était sûr. Il était sûr, aussi, que quelque chose était là, vraisemblablement, tapi, invisible, malfaisant. Il avait peur.

Il se leva, pourtant, et se risqua à poser une main décidée sur l’épaule de Beth. Elle se mit à hurler, à gesticuler dans tous les sens, comme une folle dans un asile psychiatrique suintant la maltraitance par tous les trous dans les murs… Il l’attrapa et la serra dans ses bras.

– Je ne suis pas folle, Luke. Quelque chose m’a tenu la main, sanglota-t-elle. Quelque chose m’a tenu la main… Mon Dieu…

– Je te crois, bébé… Allez, foutons le camp d’ici au plus vite.

 

Luke était terrorisé, oui. Mais, pour sa femme, il s’efforça de paraître le mâle protecteur qu’il ne serait jamais, et ce malgré une solide musculature d’ancien joueur de hockey.

 

Quand ils ouvrirent la porte de la cabane pour fuir cet enfer, deux yeux d’un jaune anormalement éclatant les regardaient à une vingtaine de mètres, entre deux trembles.

 

À suivre…

 

 

 

Adam Gray

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Mon amie Utako, une nouvelle de Kate Milie

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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Mon amie Utako

 

 

 

 

 

C’était l’automne 2004, j’avais décidé que l’Angleterre serait ma patrie pendant un an.

 

Le prénom de ma toute première Amie ? Utako.

 

Notre tout premier contact ? J’en ris encore. T’as rien pigé à mon anglais du premier soir et j’ai rien pigé au tien. Miss Smith a dû traduire: Kate says « blablabla », Taco says « blalabla ». Miss Smith n’a jamais réussi à t’appeler correctement, tous les matins, ce fut : « Good morning Kate, Good morning Taco ». Mais dès le premier breakfast, nous avons su que nous deviendrons les meilleures amies du monde. On s’est très vite, très bien, comprises. Tu étais fleuriste et bossais pour une grosse boîte en plein cœur de Tokyo. Tu m’as raconté des horaires démentiels, des trajets monstrueux. Stop !!! Breaaak !!!! Tu étais venue en UK suivre une formation en anglais et en art floral. Tous les jours, tu ramenais à Miss Smith une magnifique composition qui donnait un air de grande fête au cosy petit intérieur. Dans un premier temps, Miss Smith fut enchantée de ces montages « Mariage Princier à Windsor », mais il est vrai que sa bonbonnière de maison prit rapidement l’allure d’une serre de jardin botanique. Utako, tu accueillis ses airs exaspérés avec classe et élégance.

 

Il faut vous dire qu’une Utako, c’est 1 mètre 60 de grâce, 42 kg de douceur, des cheveux mi-longs joliment colorés auburn, des yeux délicatement maquillés de vert tendre, des lèvres qui avaient tout le temps l’air de chanter, une voix de colibri et une garde-robe aérienne de princesse de manga de bon goût. Mon amie japonaise avait une passion : goûter avec un air d’exploratrice la nourriture anglaise et l’immortaliser avec son p’tit Nikon de poche. Tout y est passé, l’English breakfast, bacon, œufs, haricots à la sauce tomate, champignons, les toasts pain de mie, le truc « marmite », et, les Jack potatoes, et, le Sunday lunch avec le yorkshire pudding, la sauce à la menthe, et, les pies and mash, le Ploughman lunch, les crumbles, les cheesecakes… Hé, Utako, merci d’avoir été solidaire le jour où je me suis révoltée contre la Jelly rose et verte et l’excès de crème custard.

 

Dis, tu te souviens de cette virée à Brighton ? On voulait voir la mer, entendre crier les mouettes, manger en terrasse des Fish et Chips graisseux et regarder les bateaux danser. Ah ! Le Cream Tea gourmand qu’on s’est offert dans le plus vieux tea room de la ville, même que les serveuses portaient des tabliers blancs ornés de dentelles comme à l’époque de Dickens. Et Londres, tu te souviens, chacune s’en est allée faire ce qu’elle avait à faire, toi, stage de danse orientale, moi, expo à la Tate, virée chez Fortnum and Mason et balade sur Picadilly. Rendez-vous à Charing Cross et retour en train en papotant comme si on s’était quittées pendant 10 ans. Et cette soirée pub, Utako, haha, minuit, impossible de trouver un taxi, on est rentrées à pied chez Miss Smith, quatre kilomètres et un sous-bois à traverser serrées l’une contre l’autre, marchant sur la pointe des pieds pour ne pas nous faire remarquer par les monstres de la nuit. Nous avons été tellement silencieuses et transparentes qu’un bébé chauve souris nous a heurtées de plein fouet. Ce qu’on a hurlééééééé !

 

Mon amie, alors que le monde abasourdi ne cesse de mentionner des noms fous de tsunami et de centrales nucléaires, je fais des fouilles archéologiques pour essayer de retrouver, mais en vain, ton adresse. Alors, à défaut de t’envoyer un mail : « Utako, are you OK ? », je puise dans mes souvenirs et me rappelle avec une énorme pointe de nostalgie que le tout premier mois de ma vie anglaise fut marqué par la gentillesse nippone.

 

 

 

Kate Milie

Juin 2011

kate-milie.skynetblogs.be


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