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Tour de France, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

boland photo

 

Tour de France

 

Cette histoire date d'un temps très lointain où chaque année et à plusieurs occasions, la procession passait dans les rues du village.

 

Chaque fois que le cortège, curé en tête, défilait dans la rue où il habitait, Raymond, un homme par ailleurs assez paisible, manifestait sa mauvaise humeur en criant par la fenêtre grande ouverte de sa chambre : "Le Tour de France passe ! V'la le Tour de France qui passe !"

 

Croyez-moi, il hurlait plus fort que les maraîchers, le Raymond et il ne privait pas de le faire depuis le moment où le cortège était au coin de sa rue jusqu'à ce qu'il disparaisse de sa vue.

 

Il faut dire que depuis que la jolie fille qu'il courtisait avait décidé d'entrer au couvent une cinquantaine d'années plus tôt, Raymond s'était mis à détester les curés, le clergé et toutes les manifestations religieuses. Alors, depuis ses vingt-deux ans et jusqu'à sa vieillesse, il garda cette habitude de s'en moquer.

 

Pour rien au monde, il ne se serait absenté du village un jour de procession. Tant il était excité, il passait une nuit blanche la veille de l'événement.

 

Et puis vint ce samedi de juillet où Raymond rendit le dernier soupir ! On fixa la date des funérailles au mardi suivant ! Ce mardi-là, Clémentine sa femme, malgré le chagrin, eut un petit sourire. En effet, pour conduire son époux jusqu'à dernière demeure, il fallut faire un long, très long détour à travers le village parce que ce mardi-là, eh bien, le Tour de France passait par les routes que devait emprunter le cortège funèbre pour rejoindre le cimetière !

 

Beaucoup de villageois virent là un signe du ciel, même une sorte de châtiment. Même Clémentine qui en voulait toujours à son époux d'avoir manifesté un si fidèle attachement à son premier amour, applaudit à cette soi-disant justice divine…

 

 

Micheline Boland

 

Publié dans Nouvelle

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Vous avez dit oeuf dur ? une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

boland photo

 

 

VOUS AVEZ DIT ŒUF DUR ?

 

Corentin était joueur. Il était jeune. Il était en vacances et il avait remarqué Caroline, une jolie fille qui logeait comme lui et ses parents au gîte rural.

 

Corentin aurait bien aimé proposer à Caroline de faire une partie de ping-pong, de tennis ou même de pétanque avec lui mais sous des dehors d'adolescent déluré, il avait un peu peur des filles…

 

Voilà déjà deux jours que sa petite famille prenait le petit déjeuner en même temps que Caroline et sa famille. Corentin était à l'affût de tout ce qu'elle disait. C'est ainsi qu'il apprit qu'elle aimait faire des balades à pied ou à vélo le long du lac, qu'elle avait pris plaisir à visiter les ateliers d'artisanat du centre du village. Alors, confiant en sa bonne étoile, Corentin, ce matin-là, décida de louer un vélo pour faire le tour du lac.

 

Heureux hasard, Caroline avait eu la même idée. En compagnie de sa sœur, elle faisait une pause assise sur un banc lorsque Corentin la vit.

 

Corentin s'arrêta, salua Caroline et prononça quelques phrases banales qui à tout âge permettent d'établir le contact. "Quel coin agréable. Que de belles fleurs. On se croirait en Suisse…" Caroline sourit. Alors, côte à côte ils reprirent la promenade à vélo.

 

L'après-midi, ils jouèrent au ping-pong. Une partie de Trivial Poursuit fut au menu de la soirée.

 

Décidemment, Caroline et lui aimaient les mêmes activités. Mis en confiance, Corentin se montra sur son meilleur jour celui de l'humour et de la bonne humeur. Caroline riait de ses jeux de mots et de ses histoires. Pour sûr, ce serait une belle semaine de vacances.

 

Le surlendemain, comme ils faisaient la queue au buffet, Corentin au petit déjeuner prit un œuf dans un des plateaux et s'osa à le casser sur la tête de Caroline qui le précédait. Il faisait cela couramment, il s'amusait à le faire sur la tête de son frère aussi bien que sur celle de cousins. Hélas, ce qu'il croyait être un œuf dur était un œuf cru. Rouge de confusion, Corentin s'excusa. Caroline regagna vite sa chambre pour se laver les cheveux et se changer.

 

Heureusement, elle n'était pas rancunière. Pour se faire pardonner, Corentin lui offrit un bouquet de fleurs des champs. Voyez-vous, être gentilhomme ne dépend pas de l'âge…

 

 

Micheline Boland


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Jour de pluie, une nouvelle de Claude Colson

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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Jour de pluie.


Comme elle se levait, elle alla à la fenêtre, tira le rideau et, bien qu’encore à demi endormie, elle ne sut réprimer une moue de dégoût. La pluie s’écrasait en larges gouttes qui, poussées par le vent, cinglaient la vitre en un bruit que modulait la violence des rafales. C’est ce qui l’avait réveillée.

 
La journée ne s’annonçait pas bien. Elle avait juste le temps de se préparer, de s’habiller et à dix heures le notaire l’attendait, elle et ses frères, pour la lecture du testament de leur père.


C’était incontournable et cela la révulsait. Elle n’avait que faire de ces formalités, de l’argent, tout comme du reste de sa famille.


Mais le vieux l’avait désignée exécutrice testamentaire et à ce titre le notaire lui avait fait savoir que sa présence était requise lors de l’ouverture.


Elle sortit donc, en maugréant contre son géniteur et sa dernière blague, douteuse à son goût.


La pluie diluvienne avait chassé toute âme des rues et tournoyait sa furie autour des bouches d’égout avant de s’y engouffrer. Le flot brunâtre dévalait les pentes, emportant de menus objets, et çà et là escaladait les trottoirs pour venir mourir aux marches des portes d’entrée. Parfois il parvenait à s’insinuer par les soupiraux et alors il envahissait
les caves.


Merde, se dit-elle, le taxi que j’ai commandé ne sera pas à l’heure. Ça va me faire rater le rendez-vous.


Le vent chargé d’eau lui mordait le visage et ses vêtements dégoulinaient, piteux ; de vraies loques. Elle commençait à songer qu’elle n’était plus guère présentable.


Il y a longtemps que son parapluie, retourné, s’était transformé en faisceau de ferraille inutile, et de rage elle le jeta derrière elle tout en essayant de préserver ses chaussures de l’eau omniprésente en restant tant bien que mal au plus haut du trottoir. Echevelée, elle devait avoir l’air d’une sorcière. Jamais elle n’aurait dû sortir.

« Mireille, mais que fais-tu dehors par un temps pareil ? »

Elle se retourna et vit avec délice Ronan, son premier amour, qui avait d’une main empêché le parapluie de le gifler et de l’autre lui offrait le secours, afin de la pousser dans le camion de pompiers tout proche et dont la tempête lui avait masqué l’approche.
Pleurant encore de rage, mais de moins en moins, elle se pelotonna contre la poitrine rassurante de Ronan, à présent bien à l’abri sur le siège.

Soudain et contre toute attente la vie devenait très belle.

Au diable le vieux et merde pour mes frères et cet abruti de notaire, pensa t’elle.

« C’est toi, Ronan, je ne t’avais pas reconnu. »……

 

 

Claude Colson

claude-colson.monsite-orange.fr

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Erreur sur la personne, une nouvelle d'Alain Magerotte

Publié le par christine brunet /aloys

 

Alain

 

ERREUR  SUR  LA  PERSONNE

 

Docteur Illabondo,

J’ai bien reçu, par envoi postal, la bague aux vertus magiques que je vous avais commandée. Elle répond à mon attente. Je ne souffre plus d’arthrite depuis que je la porte. Malheureusement, j’ai contacté une étrange et douloureuse infection à la main gauche.

Mon médecin traitant ne parvient pas à déterminer l’origine du mal. Il n’exclut cependant pas le fait que la bague pourrait en être la cause. Il s’agirait, pour lui, d’une réaction allergique au métal.

J’ai essayé désespérément de vous joindre par téléphone. C’est la raison pour laquelle, je vous envoie ce pli recommandé.

Répondez-moi vite, Docteur, afin d’apaiser mon anxiété.

Bien à vous.

Rémy Fasilado.

 

Monsieur Fasilado,

Je suis très peiné de ce qui vous arrive; toutefois, si je suis bien le docteur Illabondo, je n’ai rien à voir avec l’homme qui vous a envoyé cette bague. Il doit y avoir erreur sur la personne. Je suis médecin agréé et non vendeur de talismans ou autres amulettes. Il s’agit d’une méprise.

Je vous conseille d’actualiser votre carnet d’adresses.

Bien cordialement.

Primo Illabondo.

P.S. : En qualité de praticien, je vous invite à suivre le conseil de votre médecin traitant.

 

 

Cher Docteur Illabondo,

Je suis très satisfaite, au-delà de toutes mes espérances, du collier indien que vous m’avez fait parvenir.

Joueuse invétérée, au grand désappointement de mes proches, j’ai pris soin de me l’attacher autour du cou avant de rentrer ma grille de loto. Grande fut ma surprise, lorsqu’au tirage du soir, j’ai constaté que les six numéros, que j’avais cochés, étaient sortis.

Je suis devenue riche, Docteur, et cela grâce à vous !

Dites-moi ce qui vous ferait plaisir. Si, si, je tiens absolument à récompenser mon bienfaiteur.

Chaleureuses amitiés.

Ella Labaraka.

 

Docteur Illabondo,

Votre réponse me conforte dans l’idée que vous fuyez vos responsabilités. Je vous signale que ma main a tellement enflé, qu’il m’est devenu impossible d’ôter la bague. La gangrène s’est déclarée parce que j’ai trop tardé à me faire soigner, on parle d’amputation…

Je vous promets d’avoir bientôt des nouvelles de mon avocat…

Je ne vous salue pas, BANDIT, ESCROC !

Rémy Fasilado.

 

Très cher Docteur Illabondo,

Je ne trouve pas de mots suffisamment forts pour vous témoigner toute ma reconnaissance. Grâce à l’onguent miraculeux que vous m’avez concocté, j’ai repris goût à la vie. Je suis un autre homme. Vivre parmi mes semblables ne me terrorise plus.

Je ne détourne plus les yeux au moindre regard et ne me réfugie plus dans l’alcool lorsque surgit une difficulté. Je me suis même surpris à poser les yeux avec insistance sur la croupe de ma jeune collègue.

Mes relations avec mon père s’en sont trouvées améliorées. Le dialogue entre nous s’est rétabli.

Ma plus sincère considération.

Luc Thimoraie.

 

Monsieur Fasilado,

Croyez que je compatis pleinement au malheur qui vous accable. J’imagine ce que la perte d’une main peut procurer comme douleur physique et mentale.

Cependant, je ne puis calmer mon indignation devant l’odieuse méprise dont je suis la victime.

Pour la énième fois, je vous le répète, Monsieur Fasilado, je suis un homme intègre qui tente d’exercer son métier du mieux qu’il peut !

Retrouvez votre bon sens et tâchez de mettre… la main sur le véritable responsable de votre mésaventure.

Salutations tout de même.

P. Illabondo.

 

Docteur Illabondo,

Puisqu’il faut vous appeler Docteur… sachez que j’ai pris connaissance de vos coordonnées en tombant, fortuitement, sur le journal intime de mon épouse.

Elle y note, avec beaucoup d’enthousiasme, la chance qui l’accompagne depuis l’acquisition de ce maudit collier indien. Elle est intimement persuadée que c’est grâce à lui qu’elle va toucher le jackpot au loto. Malheureusement, elle a égaré le bulletin gagnant.

Après de nombreuses et infructueuses recherches, de rage et de dépit, la pauvre femme a tenté de se suicider.

Je me rends, chaque jour, à son chevet, à l’hôpital de la Charité. Son état n’évolue guère et les médecins se montrent pessimistes…

Malgré son vice pour le jeu, c’est une femme formidable ! Mais, une telle considération ne peut que laisser indifférent une crapule de votre espèce. Aussi, je vous mets en garde : s’il devait lui arriver des bricoles, songez sérieusement à préparer votre testament…

A bientôt, DOCTEUR !

G. Labaraka.

 

Monsieur Labaraka,

J’en appelle à votre bon sens. Comment pouvez-vous imaginer, l’espace d’une seconde, que je sois responsable de ce qui arrive à votre épouse ? Comment donc pourrais-je vous faire comprendre que je n’ai rien à voir avec un tel commerce ?

Je préfèrerais me faire couper la main plutôt que de me laisser entraîner dans de telles escroqueries.

Je clame mon innocence bien haut et fort : JE NE SUIS PAS RESPONSABLE DE CE QUI ARRIVE À MADAME LABARAKA !

J’ignore totalement comment mes coordonnées figurent dans les documents de votre Dame, c’est une méprise.

La colère vous aveugle, cher Monsieur, reprenez-vous avant de commettre, peut-être, l’irréparable.

Croyez en l’assurance sincère de ma compassion.

P. Illabondo.

 

 

Monsieur Illabondo,

C’est volontairement que je n’emploie pas le terme Docteur. Je suis le père de Luc Thimoraie. Ce nom vous dit quelque chose ? Vous lui avez fabriqué un onguent qui devait le guérir de sa timidité maladive.

Au début, son comportement s’est sensiblement modifié. Luc a acquis, petit à petit, une assurance qui lui avait toujours fait cruellement défaut. Je pensais, naïvement, qu’en vous contactant, mon fils avait frappé à la bonne porte. Doucement mais sûrement, il se libérait de ses inhibitions. Hélas, il ne sera pas resté libre très longtemps. Il s’est fait arrêter après avoir braqué un bureau de poste, alors qu’il était recherché pour le viol de la fille de nos voisins.

S’il s’avère que votre prescription est la cause de ses mauvaises actions, ça ira mal pour votre matricule.

Je vous méprise momentanément (attitude à confirmer), Monsieur.

Colonel de l’Armée de terre en retraite, Honoré Thimoraie.

 

Maître Th. Anthropofilou, avocat.

Docteur Illabondo,

En qualité de conseiller de la famille Fasilado, je suis mandaté par les proches de Monsieur Rémy Fasilado pour vous signifier une action en justice. J’ai d’ailleurs l’intention de requérir à votre égard un jugement exemplaire qui fera date dans les annales judiciaires.

Monsieur Rémy Fasilado est décédé peu de temps après son opération. La cause exacte reste à déterminer mais, après analyse, il appert que la bague, sensée le soulager, contenait un puissant analgésique diffusé dans l’organisme par de minuscules orifices.

Si l’expertise démontre la culpabilité de la bague aux vertus magiques, vous serez poursuivi pour : pratique illégale de la médecine, abus de confiance et homicide involontaire.

Dans votre intérêt, je ne peux que vous conseiller vivement de vous mettre en rapport avec un avocat, si vous n’en possédez pas encore.

Je vous prie d’agréer, Monsieur, l’assurance d’une maigrichonne considération.

Maître Th. Anthropofilou.

 

Au Marabout Kise Sisepa Seki Niolo,

Seki Niolo, Je suis dans les tracas jusqu’au cou. Vous m’aviez cependant certifié que, grâce à votre magie, je pourrais me refaire une nouvelle vie, échappant ainsi à la police.

Au lieu de cela, me voilà accusé d’exercice illégal de la médecine, d’abus de confiance et d’homicide involontaire. Vous concéderez aisément que la pilule est dure à avaler…

Je vous avais pourtant parlé d’une rédemption sincère; après avoir supprimé des vies, je désirais en sauver. Résultat de votre travail : je me retrouve dans la peau d’un charlatan, empoisonneur de surcroît !

J’attends de votre part une solution rapide à mes problèmes, sinon je ferai de vous ma prochaine victime.

P. Illabondo.

 

Cher ami,

Tout d’abord, sache que Kise Sisepa Seki Niolo, le grand Marabout, est un authentique sorcier dont les succès, comme les feuilles mortes, se ramassent à la pelle. Ensuite, mon Dieu, quelle colère, mais surtout, quelle ingratitude ! Quand je pense que je t’ai ouvert ma porte et t’ai caché pour que la police, qui cernait les environs, ne te mette pas la main dessus…

Tout juste après ton arrivée, Primo Illabondo, mon voisin de palier, est mort. Coup de pot, il épousait le profil de ton désir que Kise a eu la gentillesse de bien vouloir combler.

J’ai commencé par avoir le réflexe de conserver son esprit avant de t’hypnotiser pour transférer l’âme du défunt dans ton corps puis, Kise s’est débarrassé de la dépouille d’Illabondo en la jetant du toit. Vous aviez la même taille et comme son visage a été réduit en bouillie lors de son atterrissage sur le pavé, la police a pensé que le gisant c’était toi, méconnaissable sur un corps démantibulé, vidé de sa substance spirituelle. Il y avait une cohue indescriptible en bas. Trop contents de mettre fin à une cavale qui durait depuis des mois, les flics ont considéré l’affaire comme terminée. Dorénavant, tu ne pouvais plus nuire à quiconque et… à l’insu de tous, tu pouvais commencer ta nouvelle vie… dans la peau de Primo Illabondo ! L’essentiel était donc atteint.

N’était-ce pas ce que tu voulais : aider les autres plutôt que les détruire ? J’ai peut-être oublié de te le préciser, aussi, je m’empresse de le faire aujourd’hui au moyen de cette lettre, Primo Illabondo était docteur, certes, mais pas n’importe lequel : docteur en sciences occultes, vendeur d’amulettes et… schizophrène ! Ah ! Ah ! Ah ! Je t’ai bien eu, ASSASSIN !

                                                                                  Kise Sisepa Seki Niolo.

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Un adolescent tellement responsable, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

boland photo

 

UN ADOLESCENT TELLEMENT RESPONSABLE

 

Jonathan était un adolescent de quinze ans auquel son entourage familial et scolaire pouvait sans problème confier des responsabilités. Jonathan fréquentait un mouvement de jeunesse et était très bon élève. Que demander de plus ? Lorsque sa tante Sophie reprit un poste à temps plein, c'était tout naturellement qu'elle demanda à Jonathan de garder son fils Fabrice les mercredis après-midi.

 

Jusque là tout s'était bien passé. Chaque mercredi lorsque Sophie rentrait du travail, les devoirs étaient faits, le goûter avait été pris et Fabrice était ravi des activités proposées par son cousin. Quand il faisait beau, Fabrice se dépensait agréablement en jouant au ballon ou en faisant du vélo. Par mauvais temps, il réalisait avec Jonathan de jolis bricolages. C'est grâce à lui que le gamin avait appris à reconnaître quantité de fleurs, d'arbres, d'oiseaux et à confectionner des nœuds compliqués.

 

Pourtant ce mercredi-là, à son retour, une surprise attendait Sophie ! Fabrice portait quelques sparadraps sur le visage et la cuisine était dans un état assez indescriptible avec des taches jaunes sur les murs et le sol.

 

Jonathan était assis dans un fauteuil. Quant à Fabrice penaud, installé au salon, il regardait un dessin animé ce qui n'était pas vraiment dans ses habitudes.

 

Jonathan était très embarrassé lorsqu'il expliqua ce qui s'était passé. Il avait demandé à Fabrice ce qu'il souhaitait manger pour goûter. Il lui avait proposé une tartine de choco, un bol de soupe, des fruits ou un œuf et des mouillettes. Fabrice avait choisi de manger un œuf. Mal lui en prit ! Jonathan avait cuit l'œuf au four à micro-ondes et lorsqu'il avait délicatement, de la pointe d'un couteau, voulu en ôter une petite calotte, l'œuf avait explosé, blessant légèrement l'enfant et maculant toute la cuisine du sol au plafond ! Il avait soigné le gamin, puis avait essayé de nettoyer du mieux qu'il pouvait. C'était aussi simple que cela.

 

Lorsque son mari, Xavier, rentra à son tour, Sophie lui raconta tout. Xavier ne put retenir un rire. Il faut dire que le grand-père paternel du petit Fabrice produisait des œufs bios et possédait deux poulaillers de cinq mille poules !

 

Micheline Boland

 


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Pour que le jour se lève, partie 2 de la nouvelle de Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

desguin

Avant un match de foot, les joueurs, ils se mettent en rang d’oignons et ils s’égosillent à dégueuler l’hymne national …Vous m’voyez pas mais j’suis debout, et j’fais semblant …C’est un peu ça qu’il se passe maintenant, sauf

que les trois trouillards, ils restent assis dans la bagnole, faut pas s’faire remarquer, n’est-ce pas ? Je m’explique …Dans cette revue, celle que mon frère et ses potes ils ont inaugurée, celle qui s’appelle Pour que le jour se lève, et bien, il y a une chanson…Ben oui, la chanson, elle s’appelle Pour que le jour se lève…Ben oui, c’est pour ça que la revue se titre le même !

C’est une chanson de révolution, une chanson pour se donner du courage, quand les jours sont mous comme des poupées gonflables et sans soleil, des jours asolaires quoi. …

Alors, Vivien, Doriane et Sabri, ils relèvent de cinq mailles leur cagoule et ils chantent la chanson, comme c’est prévu dans le programme.

Ils sont dans les temps et en sont fiers : les longues voitures noires garées à quelques mètres sont vides et la gonzesse qui vend sa pâte à trous vig’gauffra n’est pas dans sa cabane, ce sont deux repères de très grande importance.

 

Forts d’une émotion que je n’saurais vous gratifier, la tête en l’air et le bazooka plastifié pointé vers le bas, ils clament tous les trois, à l’unisson :

 

 

 

 

 

 

 

Pour que le jour se lève,

On chantera debout,

On chantera partout,

Le printemps au bout des lèvres,

Pour que le jour se lève !

 

Pour que le jour se lève,

On passera les portes,

On chass’ra les cloportes,

Le printemps au bout des lèvres,

Pour que le jour se lève !

 

Pour que le jour se lève,

On r’pouss’ra l’horizon,

On s’couera l’édredon,

Le printemps au bout des lèvres,

Pour que le jour se lève !

 

Pour que le jour se lève,

On rappel’ra Gavroche,

‘L’aura de l’argent d’poche,

Le printemps au bout des lèvres,

Pour que le jour se lève !

 

Pour que le jour se lève,

On nomm’ra les enfants,

Ils s’ront tous présidents,

Le printemps au bout des lèvres,

Pour que le jour se lève !

 

Pour que le jour se lève,

On d’viendra des géants,

Une fleur entre les dents,

Le printemps au bout des lèvres,

Le printemps au bout des lèvres,

Pour que le jour se lève,

Pour que le jour se lève,

Pour que le jour se lève !

 

Leurs yeux se mouillent mais ils respirent fort, comme pour s’assurer que l’air qui rentre est déjà plus léger, que c’est de l’air qui sait que les jours qui viennent sentiront bon l’azur et les vacances.

 

- Hé, les docs !

- ha oui, les docs, s’exclame Doriane, s’exclamant presqu’en même temps que son amoureux..

Sabri sort trois fardes épaisses, avec des étoiles rouges éparpillées sur les couvertures noires. En grandes lettres jaunes, on lit :

    POUR QUE LE JOUR SE LEVE !

-Six mois de boulot, ça, les gars, six mois de boulot, ça pèse ! Vous vous imaginez, les gars, la tronche de Fontignies, demain, après-demain, et tous les au’jours !

Comme pour approuver, Doriane jette la tête en arrière et Vivien, il lui caresse les cheveux.

 

Puis, ils baissent la cagoule et relèvent le morceau de plastic noir. Doriane porte son index à ses lèvres, comme pour montrer à Vivien qu’il a oublié quelque chose. Mon frangin, il s’en tape, alors, il secoue sa main vers l’arrière de son épaule, ce qui veut dire aujourd’hui – est – un – jour – important- et- rien- que – ce –jour-n’a – le-plus-d’importance !

 

Ils sortent de la carriole et en quelques rapides enjambées, ils pénètrent à l’intérieur de cet hôtel connu de toutes les vedettes, un de ces palaces avec un grand hall de marbre rose, des gardes de sécurité, et des réceptionnistes polis et de confiance assurée qui disent :

-  Bonjour monsieur, bonjour madame, oui bien sûr, nous demanderons que l’on n’oublie pas le ketchup dans votre lait chaud, comme le week-end dernier, oui, bien sûr, veuillez croire en notre bienveillance …

 

Dans les couloirs larges et bien éclairés, l’itinéraire du plan reste sans faille, l’accès aux sous-sols est un jeu d’enfant. Ils sont maintenant devant la porte de l’ascenseur B, celui qui les montera directement dans la grande salle dite Salle des XXIV. Les regards des trois héros s’entrecroisent : Il n’y a pas de mépris au fond de leurs yeux, simplement des tonnes de turbulences, de remous impossibles à vous décrire, des certitudes qu’ils guerroient pour quelque chose de bien, pour faire avancer la machine du temps et qui donnera à qui de droit les confettis multicolores des espérances. Avec, si possible, du miel et des sourires.

 

Dans cet ascenseur aux parois froides et métalliques, on n’entend que le bruit de leurs souffles…Le miroir accroché là leur renvoie l’image de trois jeunes adolescents, avec des cagoules, des casquettes, des dossiers sous le bras gauche et, dans la main droite, une apparence d’interdit. Ils pensent à la chanson Pour que le jour se lève, puisque c’est prévu comme ça. C’est prévu que pendant les minutes de mou, de vide, de points d’interrogation qui fondent, ils doivent penser à la chanson. Ce sont des paroles exprès, pour se donner du courage et activer les remous. Quatrième, cinquième, sixième étage, voilà !

D’un geste de mille tonnes, ils poussent la lourde porte et débarquent à pieds joints au milieu de la salle dite Salle des XXIV. Là, ils ne sont que dix.

 

Aujourd’hui, quand il me raconte cet instant précis, Vivien, il sue des gouttes qui font ploc ploc quand elles retombent par terre : Il sue des glaçons, allez savoir !

 

- Restez assis et que personne ne bouge, gueule mon grand frère !

 

Autour d’une table noire ovale comme un œuf, ils sont dix : sept hommes, et trois femmes. Devant eux, des petits cartons jaunes, verts, bleus, orange, et sur chacun d’eux, une lettre, soit un F, soit un W, on dirait des cartes de visite.

 

Sabri et Doria, ils balancent leurs armes en direction des dix individus, tous blancs, avec au milieu de leur visage carré, des yeux presque tous semblables, des yeux transparents, vidés de tout.

- Décidez-vous, et vite, qu’un de vous et un seul parle pour tous les autres, et dans la future langue nationale s’il vous plaît, l’espéranto ! 

Sabri, il dit ça avec de l’autorité dans les cordes vocales il a répété son texte, c’est sûr. Et ses gestes aussi. 

 

Alors, le plus gros des dix, un homme sans ride et sans sourire dessiné sur les lèvres, se lève et explique :

-  Que voulez-vous et qui dites-vous que vous êtes d’ici ? ?

-  En espéranto, insiste Sabri, énervé et certain de ne devoir rien concéder à ce costeau !

- L’espéranto, quoi, qu’est-ce ? Moi de l’ignorer de ce jour !!

- C’est un erreur, une grave erreur, claque Sabri !

Doriane et Vivien, eux, restent immobiles et armes en joue, ils observent tout.

 

Les neuf autres se jettent des regards de poissons n’ayant plus vu l’eau depuis soixante minutes.

Doriane prend alors les dossiers de dessous les bras gauche de ses deux amis et lancent ces gros paquets de feuilles au milieu de la table noire.

Toutes ces petites étoiles jaunes et rouges, c’est fort joli. Deux ou trois des neuf, ceux qui lisent vite, comprennent les grandes lettres jaunes :

Pour que le jour se lève !

 

Alors, d’une fois d’homme sûr de lui, Vivien stipule lentement, pour que les dix comprennent :

- Dans soixante- cinq minutes, quelqu’un vous apporte vos boissons, vous avez quarante-cinq minutes, pas une de plus, pour prendre connaissance de ces docs et un accord doit être signé, un accord transversal, entre le Nord, et le Sud ! Dans le cas contraire, vous tomberez comme des insectes que vous êtes ! Et c’est nous qui prendrons le pouvoir !

Des solutions ! Des solutions ! Actez ce que vous lirez ! Actez !

 

Vivien, il a des cylindres dans la voix. En une minute, il a mué. Il a grandi.

 

A partir de cet instant précis, les dix visages blancs, ils se plaquent sur les feuilles, ils ne lèvent pas le nez, les fronts se plissent, ils  se regardent à peine.

 

La suite ? J’vous la raconte…

 

Devant les cagoules, les artilleries, les étoiles jaunes et rouges, l’autorité absolue du triangle, les dix crogneugneux, ils potassent tous les docs, sans mots en ciseaux, sans concessions de montagnes. En quarante minutes, tout est bouclé. Des docs caillouteux appelés sécurité sociale, environnement, différence entre code de la route nordiste et sudiste, la cantine de tous les enfants du pays…et bien, pour tout ça, des solutions sont écrites. Et signées.

 

Du jamais vu ! Le roi, il avait délégué jusqu’à un clone de l’homme de Cro-Magnon, pour accorder les violons de ces musiciens des notes mortes ; il avait délégué des alligators, des terminators, des précurseurs de parti, des prétadeurs, des crucificateurs et même des annonciateurs : tous ces gens, des hommes, et aussi des femmes, n’avaient rien métamorphosé, rien.

Et voilà que trois angelots boutonneux sous la cagoule débarquent, récurent d’un lifting les échafaudages gouvernementaux et imposent un avis de pacificateurs….

 

Vous vous souvenez, y’avait un gars qui devait venir abreuver ces robots. Le sot, il était en avance, pour une fois. Il a alerté la basse-cour et tout un équipage de légionnaires arnachés jusqu’aux molaires.

 

Vivien, il tenait haut, comme un drapeau qu’on a envie d’inaugurer, l’avis pacificateur, alors, quand le roi est arrivé dans la salle des XXIV, - oui oui le roi est venu lui-même, pour une fois que les turbulences de mon pays sont pacifiées, a-t-il dit - , avec une voix d’écho de 21 juillet, et bien le roi, il a lu le texte. Il a félicité le triangle, Vivien, Doriane et Sabri, tout en leur donnant sa parole d’homme qu’ils ne seraient pas découpés au laser ni déposés dans un centre pour rebutés ni dans un centre de recyclés.

Le roi, plus que les féliciter il a fait, il les a re-mer-ciés. Il a ajouté :

- Grâce à vous, le drapeau flottera plus haut que d’habitude ! Puis-je devenir votre ami ?

La tête des crogneugneux, j’te dis pas.

 

Depuis, rien n’est pareil. Les vieux ne râlent plus. Vivien, Doriane et Sabri, ils sont devenus célèbres, même que j’peux certifier, ils sont devenus people.

 

Les journaux avaient affiché :

«  La Révolution des Feuillets ! Trois jeunes loups devenus amis avec le roi ! ».

 

Le roi, il a demandé à ses nouveaux amis – parce qu’il pensait qu’ils étaient vrais- s’ils voulaient pas continuer sur leur lancée, mais sans cagoule, sans penne, sans artillerie de ducasse, de mener les élus vers des feuillets de vérité, juste pour fractionner leurs émotions et pour que les choses avancent dans le sens des rêves citoyens.

 

Vivien, Doriane et Sabri, ils ont dit : « Non, ami ».

 

Vivien, Doriane et Sabri, ils musiquent : ils rock’n’rollent, ils slament, ils rapent. En souvenir de la Révolution des Feuillets, pendant les concerts, ils gardent leurs cagoules. Et leurs pennes. Dans leurs mains, une guitare. Il y a  des lumières, des étoiles rouges et jaunes qui flochent partout dans les salles.

 

La chanson Pour que le jour se lève, elle s’est vendue à des millions et des millions, elle a été clonée. Tous les enfants ont reçu et la chanson, et l’appareil qui la fait microsiller.

 

A la demande explicite des Nations-Unies, le groupe a sorti une version unique, en es-pé-ran-to. Du jamais vu !

 

Des millions d’humains, des hommes, des femmes, des enfants de toutes les couleurs viennent écouter le trio.

Les enfants ont tous une fleur entre les dents. Ils veulent tous devenir présidents….

 

Pour que le jour se lève, c’est aussi une revue de douze feuilles : elle se donne avec le premier cartable…

 

Et moi ? Et bien, je dors, je mange. Il ne me quitte pas, le livre des records 2011 : Vivien avait raison.

 

 

Ne le dites à personne : de mon grand frère, je suis très très fier !

Pas vrai, hein, Siloa ?

 

 

 

Carine-Laure Desguin

carinelauredesguin.over-blog.com

 

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Pour que le jour se lève, partie 1 de la nouvelle de Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

                         

desguin

 

POUR QUE LE JOUR SE LEVE …

 

 

Le livre des records… Vivien, il se marre, à chaque fois qu’il me voit le nez plaqué sur les pages bariolées de toutes ces choses lointaines et si proches, sciantes à vous saper le souffle, style l’engouffreur de kilos de boudin, style l’homme le plus tatoué du monde….

Vivien, il se marre d’une façon bizarre, comme s’il voulait dire : tu verras, un jour tu seras encore plus étonné, p’tit frère

Qu’est-ce que ça peut lui foutre, à ce grand, est-ce que je me mêle de ces affaires intérieures, moi ? Non ! Alors ? Qu’il retourne glander au milieu de ses bouquins et de ses copains du net, du web, des sms, tous des webcamés ! Techno-addict qu’il est, d’après c’qu’on dit…sans doute que ça s’ soigne, mais faudra attendre…

 

Ce matin, c’est pire que les aut’jours, j’sais pas c’qu’il a …Ses examens, ils sont derrière lui ; d’accord, les résultats, ils sont devant mais bof, il s’en tire à peu près, l’est pas si amputé qu’ça, mon grand frère…

Alors, c’est le gel, c’est ça, c’est le gel : ça lui glace les veines et ça limite ses conneries de débile, du genre de me détraquer la télé quand c’est Harry Potter au box-office familial, quel con ! Et dire que les vacances de Noël sont commencées depuis deux jours, tu parles d’une trêve …Depuis qu’il a mis sa tronche hors de son sac à dormir, il a les nerfs à fleur de peau. On dit ça, à fleur de peau. Moi je dis que ses nerfs, ils sont en dehors de sa peau. J’sais pas c’qu’il fume en c’moment , - pas les grandes feuilles vertes parce que j’ai oublié de leur donner leur bistouille -, mais ses nerfs, ils batifolent comme des fils électriques qui sauraient pas quelle ampoule allumer. Moi, je fais semblant de rien, j’hésite entre devenir l’homme, le seul, l’unique qui descend pas du singe et qui sait le prouver ou l’homme perdu dans la foule, qui descend du singe, mais qui sait pas le prouver non plus. Tout ça, ça occupe mon univers et ça me glisse des satellites dans la tête…Bientôt dix ans au compteur, et pour l’occasion, j’voudrais des évidences …

- Et alors, sac à puces, t’as encore bouffé tous les corn-flakes, tu veux devenir le plus gros mangeur de pétales, c’est ça, du con ?

Il dit ça et il regarde Siloa ; Siloa, il comprend tout, ses bronchioles lui soufflent les nouvelles du monde et je vois bien qu’il pressent du roussi, de l’étrange. Je vois ça dans ses yeux, plus visqueux, plus concentrés …

- Non, non, tu vas pas déguster Siloa, que je lui hurle, en me déscotchant le cul de la chaise, comme pour mieux appuyer mon opposition, c’est mon poisson, c’est mon poisson !

- Ouais ouais, t’as peur hein, que ton grand frère, il devienne le- grand- frère- qui- a- mangé- le- petit- poisson- rouge et il se met à chanter cette chanson de coincés comme un petit poisson …Hein ?

Et quand il vomit ces mots-là, Vivien, ses yeux sont pleins de vérités, et de grandes, de très grandes capacités. Effrayant, vous devriez voir ça, effrayant !

Là-dessus, mécontent de pas m’emmerder assez, il déplie ses dix doigts en éventail et s’approche de la mappemonde de Siloa !

- Non, non, pas Siloa ! Pas mon poisson, pas mon poisson !

Siloa, il a entendu qu’il se passait quelque chose et de derrière sa vitre, la scène doit être horrible, j’vous dis pas ; alors, malin comme il est, il se cache derrière le mur de légos et d’algues en thermodurcissables, ça le protège.

- ça va, ça va, du con, bafouille pas comme ça, je te le laisse, ton ver de terre gonflé de bave de crapaud …J’ai mieux qu’ça à faire, bien mieux qu’ça, p’tit frère, crois-moi ! Ton prochain livre des records, tu voudras dormir avec lui, manger avec lui… ! Hé hé hé !

- Pourquoi, pourquoi, dis-moi pourquoi ?

Alors Vivien, fort de ses élucubrations, il saute comme un kangourou qu’aurait gagné une médaille aux jeux olympiques d’hiver et il tournicote sur lui-même, pffff, impossible de vous décrire la scène…Dire qu’il s’agace ainsi, sans rien dans le corps, ni fumée de feuilles vertes, ni fumée des bars à chicha…Au passage, il happe une pomme et, tout en mordillant dans le fruit vert, il postillonne :

- Tu verras, tu verras, qui vivra verra, qui vivra verra …

Puis, il s’engonce dans sa grosse veste en jeans, celle avec de la fourrure O’Neil, à l’intérieur. ..

 

A la radio, on parle d’un accord sur une haute montagne, des accords lors des sommets de Cancun, qu’ils disent...La pollution polluera moins, si je comprends bien ! On parle aussi de désaccord entre les nordistes et les sudistes, c’est très compliqué, je ne comprends pas tout ! Ils font des réunions, des assemblées et tout ça pour pouvoir mettre le même prix sur les sachets de frites à la sauce andalouse ! Il paraît même que faute de gouvernement authentique, le prix du spéculoos est en chute libre, les chinois se tâtent…Enfin, si je comprends bien, c’est plus ou moins ça qu’il se passe, à peu de choses près …

 

Vivien s’en va. Avec lui, il n’emporte pas que des volutes de mystère, il tient un gros sac de toile noire, avec dessus, des petites étoiles jaunes et rouges. Lourd ce sac, c’est certain. Le grand frère, il a l’air de boîter, il penche comme la tour de Pise, tellement ça pèse du plomb, au bout de son bras.

Bing bing bing bing, c’est un sms. Irrité – il déteste qu’on coupe ses élans, mon grand frère - , il lit le message et tape quelques lettres aussi vite qu’une riposte d’un soldat de l’armée rouge : deux, trois tout au plus ..Donc, ça donnerait quelque chose comme oui, non, ok

 

Vivien, il est comme ça, des grands gestes, des mots qui claquent, avec jusqu’au bout des ongles, des suppositions de science-fiction. Je l’ai déjà vu partir comme ça, avec du pétrole à flamber dans le creux de l’estomac. Et le soir, il revient, tout calmé, il lance un sachet decuberdons sur la table, c’est sa façon à lui de nous offrir des fleurs, aux vieux et à moi…Les vieux disent que c’est normal, que ça passera, que ça s’appelle la cris’d’ado…Bien sûr, c’est pour ça qu’il y est toujours, sur mon dos, et sur celui de Siloa ! Les hautes martiennes qui se chauffent en-dessous des lampes économiques, c’est quand même moi qui dois les arroser…Mais je dis rien aux vieux, je sens bien qu’ils en feraient une affaire personnelle …Et puis pour eux, ce qui importe, ce sont les résultats solaires, ceux qui brillent le plus, alors …

 

Et le Vivien, il file, lourd de son sac et de ce je-ne-sais-quoi-d’autre-dans-sa-tête, jusqu’au coin de la rue, à deux pas de la grande chaussée. Là, entre Le Subway et La Bécasse, un autre sac de toile noire, avec aussi des étoiles jaunes et rouges, attend. A sa droite, Sabri, planté là de toute sa hauteur et de son paquet d’intelligence emballé comme un cadeau d’anniversaire…Sabri, c’est un des meilleurs potes de mon grand frère, on dirait des faux jumeaux. Si l’amitié c’était un piano, les touches noires, ce seraient Sabri et les touches blanches, ce seraient Vivien, rien qu’ça, c’est dire !

- Salut !

- Salut ! T’as pas envie de dégueuler, toi ?

- Bof, je n’ai croqué qu’une pomme, avec un trognon d’imagination, j’pourrais vomir du calva…Si seul’ment mon usine pouvait si bien turbiner !

- Toi t’as l’air vachement décontracté ! Moi, j’commence à avoir les clopes ! T’as écouté les infos, c’matin ? Y’a rien qui bouge depuis trois jours, rien de rien, statu quo, mon vieux…

- Ouais, une bande de crogneugneux, j’te dis pas !

- Pffff, fais pas chaud en plus ici, un d’ces courants d’air, pffff !

- T’inquiète, dans quelques instants, on va s’éclater, ça va péter et en disant ça, Vivien, il s’invente un air de dur et il tape un coup d’pied dans son sac…

 

Un brouillard londonien stagne sur la capitale européenne, on se croirait dans un roman de Charles Dickens …Les néons de la ville, habillés en lumières de réveillon, font oublier aux passants l’ambiance anecdotique et surréaliste qui couronne ce gentil royaume.

 

- N’dis pas d’conneries, c’est du sérieux, ‘joud’hui pour nous trois !

- Tiens, v’là l’troisième, justement, c’est la vieille fiat uno de la mémé …Si elle savait ça, la mémé de Doriane, elle qui me prend pour le p’tit gendre idéal…

 

A présent, ils sont trois dans le vent, une fille, et deux garçons. Sur la banquette arrière, à côté de Sabri, un sac de toile avec dessus, devinez quoi ? Des étoiles jaunes et rouges, gagné ! Vivien, il bise Doriane d’une façon plus mouillée que Sabri, il a le droit, c’est sa meuf du mois. Et qu’est-ce qu’elle a gagné, la meuf du mois de mon grand frère ? Et bien …Elle a gagné un ticket pour piquer la carriole de sa mémé …et tout ça, pour  …pour …. ? Là, faudra attendre un p’tit peu mais j’vous raconte, promis, juré !

 

Les trams avancent comme des crabes, avec dedans, de la chair d’humains, c’est comme ça tous les matins. Sur les vitrines, des couleurs vertes, rouges et blanches. On devine des Pères Noël, de la neige et des sapins …

- T’as eu facile, pour piquer les clés ?

Doriane hausse les épaules, l’air de s’en foutre. Les lèvres boudeuses et le front crispé, ça lui donne une allure de femme, ça lui va bien.

- T’aurais pas pu mettre un jeans, par hasard ? Tu sauras courir, avec cette jupe, rouge en plus ? Une jupe rouge !

- ben quoi, on est patriotique ou on ne l’est pas, au point où on en est !

Vivien, il dit ça pour se moquer, pour détendre l’atmosphère. Il est assis devant, justement parce qu’il l’avait vue, cette jupe et qu’il voulait éviter à Sabri, des mouvements impromptus, incontrôlables…

- ça craint ! Sabri, il dit ça comme ça, juste pour meubler l’espace…

Doriane prend un air intéressé, un air d’adulte qui annonce une situation importante style on se marie, on divorce, on déménage et dit :

- Au cas où ça vous dit, tout est en ordre !

- ben oui, j’ai capté ton sms , cinq sur cinq, j’ai même répondu …

- Tout, t’es sûre, s’inquiète Sabri ?Ils seront là où ils doivent être ?

- Oui, le réceptionniste a lâché tout l’morceau hier soir, son seul remords était que je n’suis pas majeur, alors …

- Il a tout craché ?

- Tout, les horaires, le nombre de ceci, le nombre de cela, et, cerise sur le gâteau, il m’a même spécifié le menu, de l’apéro jusqu’au dessert, l’imbécile ! Donc, tout est comme prévu, tout est comme dans not’répèt’ de l’aut’soir !

- Putain, le fumier ! Et qu’est-ce que t’as r’ssenti, toi, en t’envoyant en l’air juste comme ça, pour la gloire ? Avec un ducon en costumes –cravates-cheveux laqués ?

- Du patriotisme, voyons, du patriotisme ! Monsieur Fontignies l’a dit des centaines de fois, « Les enfants, soyez patriotes, toujours » !

Et Doriane, elle dit ça avec du sucre dans la bouche, pour faire saliver Vivien ; les filles, c’est comme ça, elles aiment nous faire bisquer, juste pour constater la météo de nos sentiments …

- Pffffff !

Sabri s’éclate de rire et pour amortir le bruit, il se fourre le nez dans un des sacs en toile noire…

 

 

C’est comme ça qu’on écrit l’histoire, qu’ils disent souvent les vieux et toutes les autres bouches savantes qui nous racontent le pourquoi et le comment des choses. De Vivien, Doriane et Sabri, on en parlera aussi, plus tard. Et pour longtemps …

Tiens, faut que j’vous dise…Vivien, cette nuit, il chuchotait dans le téléphone et il dessinait de grands gestes dans le noir de la nuit, comme si l’autre enfoiré, au bout des ondes, il le voyait…L’autre, cétait Sabri, il me semble …

Toutes ces paroles de hauts dignitaires et de généraux d’armée, ça m’a élargi les rêves et pour un peu, je me suis senti fier d’être le petit frère d’un mec qui planifiait des projets …

Parmi tous les autres, des mots relevaient la tête : politique, Muette de Portici, monsieur Fontignies, livre des records, solution, patriotisme et,  il faut en finir avec tout ça ! Solution, j’sais pas trop si j’dois le mettre au singulier ou au pluriel et de toute façon, avec les autres mots autour, c’est assez grave comme ça, il me semble.

Dans la bagnole, ça parle, ça suppose ; ça se tord aussi, du côté des boyaux. Ils ont beau étudier le latin, l’histoire, la géographie, ils ont beau être les loupiotes d’apprentis-journalistes d’un mensuel appelé Pour que le Jour se lève, la perspective de mots comme solution et patriotisme, ça craint !

 

- Elle connaît pas le gps, ta mémé ?

- Ma mémé, elle ne court pas après les révolutionnaires, elle, donc, ça limite ses territoires ! D’toute façon, on arrive à la planque !

- Arrête la radio alors, ça me distrait, j’ai besoin de faire le vide en moi…Vous n’avez pas oublié vos rôles, vous deux ?

- T’in-qui-è-teeee articule Sabri, j’connais la séquence par cœur ! Sauf si ces crabes décident de ronfler dans une aut’salle …

 

Et, continue-t-il en soupirant, dire que tous ces paumés qu’on croise vont bosser et que nous au lieu d’ça, on …

- Faut bien qu’ils paient leurs impôts, lui dit Vivien en interrompant son pote…

- Voilà, stop, on s’gare ici, comme prévu, l’hôtel est juste là, plus loin …

- Vous croyez qu’ils sont déjà tous arrivés ?

Doriane hausse les épaules et dit :

- Des mecs avec des dossiers pleins les bras, ça porte une horloge dans la boîte crânienne, t’inquiète va, Sabri d’mon cœur …

Avec des gestes qui suent la peur et tout ce qui va avec, Sabri ouvre les trois sacs et commencent sa distribution de chocolateries, une artillerie de seconde main…

- Mitaines ! Et, dans un geste stéréotypé, il donne aux deux autres des mitaines jaunes.

- Youyou, fun, fun, fun, lance Vivien, avec un air enragé et un rire sarcastique, je vois déjà la tronche de monsieur Fontignies, demain, quand il lira le journal !

- Cagoules ! Et ils enfilent sur leur tête, allumée de révolutions, de rêves de toutes sortes, un gros lainage rouge, avec juste deux orifices qui laissent percer leurs yeux gonflés d’insolence, d’horizons lointains, de pirates dans les îles aux trésors.

- Canons ! Là, ça fait boum dans le cœur des trois amis et ils prennent chacun entre leurs mitaines une arme de ducasse, une arme lourde mais noire, d’un noir- charbon- de- la- période- industrielle- qui- vomissait- du- charbon- noir- et- du- pain- avec- de- la- mie.

- Casquettes ! Et en arrière la penne ! Faut assurer !

 

A ce moment-là, mon grand frère, sa meuf et leur pote, ils ont comme des cailloux en travers de leur gorge, ça leur racle le gosier, ça les empêche de saliver. Dessous les cagoules et les pennes, la sueur perle.

 

A suivre demain...

 

 

Carine-Laure Desguin

carinelauredesguin.over-blog.com

 

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"Comme Poussin est à la mer"... Une nouvelle de Bob Boutique

Publié le par aloys.over-blog.com

 

bobclin

 

Comme Poussin est à la mer…

 

Je viens encore de me ramasser un râteau… je  vous dis que ça. Pan, en pleine poire.

 

Et pourtant… ce n’était pas vraiment Angélina Jolie, ni même la jolie Angélina. Non, je dirais plutôt : Marie-Thérèse Quelconque.

 

Mais ça a quand même foiré. J’ai du rater une étape !

 

Je l’avais remarquée dans un BBQ à Bruxelles…

 

Comment ? Vous ne savez pas ce qu’ est un BBQ ? Un barbequeue… voilà. C’est elle qui mettait les saucisses à griller, avec un grand tablier blanc et beaucoup de fumée autour… on aurait dit jeanne d’Arc sur le bûcher.

 

Bon, elle était pas terrible, terrible… un peu ronde, genre qui flotte toute seule dans la piscine. Elle avait remonté ses cheveux sur le crâne comme une pelote de laine, rapport à la graisse… et comme elle y avait enfiché les pics en fer et agitait un bout de carton pour attiser le feu…. Elle ressemblait un peu à une grosse geisha. Sauf qu’elle avait remplacé le blanc du visage par du rubicond, style très très bonne santé.

 

En fait, elle agitait tout en même temps…

 

trois mentons, deux ou trois seins ( en tous les cas il y en avait beaucoup ) et une paire de fesses… style ‘cette fois c’est bien décidé, je vais à la gym’.

 

Mais faut être juste. Moi non plus, je ne suis pas terrible, terrible. Alors je me suis dit comme ça… comme Poussin est à la mer pour la semaine et moi tout seul ici à Bruxelles, comme qui dirait… abandonné ? Je me suis dit… pourquoi pas ?

 

Un, elle était venue seule, en tram.

 

Deux, elle était donc « reconductible »

 

Trois, comme elle cassait rien et moi non plus… on était quelque-part fait l’un pour l’autre.

 

Alors, je tourne un peu autour, l’air de rien, pour vérifier  la marchandise, j’hésite, je soupèse, j’évalue, pour conclure enfin qu’elle avait un bon rapport qualité/prix.

 

Et là j’attaque.

 

J’ai un truc qui marche pas mal pour l’instant. J’ai lu ça dans la page spychologie de France Dimanche.  Tu abordes la gonzesse par derrière,  franchement en lui mettant la main sur l’épaule, et tu dis avec un sourire à la Brad Pitt ( oui, bon… faut un peu travailler. Mais c’est le principe qui compte ), donc tu lui dis : « Laisse moi faire Monique, ça c’est un boulot d’homme ».

 

Ben oui : « Laisse moi faire Monique, ça c’est un boulot d’homme ».

 

La meuf elle se retourne estomaquée, avec tous ses plis qui suivent avec un temps de retard,  sa pelote de laine qui flanche et ses yeux rougis par les braises et là, il faut aller très vite, pour l’empêcher de penser.

 

« Ah, toutes mes excuses Mademoiselle, de dos, je vous ai prise pour ma petite cousine. »

 

Succès garanti .

 

Si c’est une vieille rombière, elle se met à minauder en chevrotant dans son dentier, si c’est une pétasse elle va remonter ses phares de camion et si c’est Marie-Thérèse Quelconque, blonde de surcroît, elle va rester bouche bée en demandant ce qu’il faut faire a son petit cerveau qui va lui répondre après de longues secondes d’ hésitation qu’il n’en sait rien… J’en sais rien. J’sais pas. J’ai rien compris. Débrouille-toi.

 

Bon, les préliminaires, c’est fait.

 

Chapitre deux : la travailler au corps. C’est une expression bien sûr… j’en suis pas encore là.  Disons, se mettre en place.

 

La technique, c’est de parler tout le temps, en posant des questions auxquelles on répond soi-même, SANS OUBLIER ( ça c’est capital ) de glisser une petite flatterie toutes les deux phrases… « Alors là, le boulot ça vous connaît ! » « Elles ont l‘air délicieuses vos cuisses de poulet, on dirait que vous avez fait ça toute votre vie ! », « j’aime bien votre chemisier, c’est frais et coloré ! (on dirait une tenture de salle de bain) »  Etcétera.

 

Bref, je la tartine au choco nutella , je cours lui chercher à boire … « une jup à la bouteille, pas de chichis », prends le relais pour agiter le carton, lui raconte des blagues simplistes pour la faire rigoler  et tourne autour comme une grosse mouche bleue autour d’une flatte de vache, tout en imaginant déjà les combats de sumo que je vais échanger elle ce soir, style tableaux de Rubens.

 

Je suis en nage. Elle aussi. Nous sommes en nage. On fume presqu’autant que le BBQ. Heureusement qu’il ya les frittes et les aromates pour masquer l’odeur de nos aisselles.

 

V’zallez pas me croire, mais c’est qu’elle commence drôlement à m’agacer la gonzesse, avec vue plongeante dans son corsage déboutonné (elle porte un soutien en dentelle rouge) et la marque de son slip sous sa jupe trop tendue. Elles portent toujours une taille en dessous, c’est psychologique.

 

Hé bien non !  J’ai pas pu me la faire.

 

J’ai pris un râteau et un fameux… comme celui qui traîne au jardin, retourné dans le mauvais sens, les pointes en l’air… vous marchez dessus, ça fait levier et vlan… vous ramassez le manche sur le pif.

 

A la fin du BBQ, quand tout le monde commençait à partir, y a une radasse qui s’ est rappliquée, genre camionneur, avec des cheveux courts , une grosse veste de cuir, un pantalon de famille et une paire de santiags. Elles se sont embrassées goulument sur la bouche avant de me laisser sur la touche ( tiens ça rime ) ( c’est pas ce soir qu’ on couche) (je prendrais bien une bonne douche) ( c’est une histoire un peu louche)  avec un ‘tit bisou sur la joue en guise de merci.

 

M’en fous. Y’a foot ce soir.

 

Bob Boutique

www.bandbsa.be/contes.htm 

 

 

 

 

 

 

 

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Tchoupy et les Stiloboutchgo djies, une nouvelle d'Edmée de Xhavée

Publié le par aloys.over-blog.com

Tchoupy et les Stiloboutchgo djies

1er prix ex-aequo Fénélon en Colfontaine 2008

 

         Elle marche, à longues enjambées bien rythmées. Ses jambes sont un  peu trop musclées pour être vraiment jolies, marquées de quelques veines bleues. Vêtue de shorts beiges, d’un t-shirt noir déchiré à l’encolure, sa silhouette dégage une impression d’énergie. Et ses cheveux grisonnants retenus en une tresse épaisse partageant son dos en deux  trahissent une nature sportive sans âge qui tienne, une volonté d’embrasser passionnément la vie. Elle respire en cadence, un léger sourire sur les lèvres, le visage recevant le doux soleil matinal dont elle sent la chaleur sur son front. De son bâton hopi en bois clair décoré de vierges du maïs elle assure son pas le long des ornières ou sur les talus pierreux qui dévalent.

« Tchoupy, pas trop loin ! »

 

         Le chien s’arrête, le poil noir et fauve luisant, les oreilles un peu dressées, puis après un petit va-et-vient de la queue pour la rassurer, il reprend sa course. « Tchoupy-Tchoupy, va ! » murmure-t-elle pour elle-même, amusée. Il n’obéit jamais à cent pour cent, comme ayant décidé qu’il savait très bien ce qu’il fait, qu’elle n’a pas de raison d’intervenir. Et pourtant, en Aveyron l’année dernière, une vipère l’a mordu, après qu’elle ait tenté de le dissuader d’approcher. Il avait fallu qu’elle dévale les sentiers secs et caillouteux en courant, le cœur martelant dans la gorge, pour arriver au village en pleurs. Malgré le garrot qu’elle avait fait avec son serre-tête, la patte avait déjà doublé de volume, et il commençait à entrer en état de choc. Heureusement, tout s’était bien terminé. Elle l’aime tant, ce chien sans race, ce joyeux pitre curieux de tout…

 

Sa voix a dit mon nom, Tchoupy, et puis des choses qui veulent dire que je fais ce que je ne dois pas. Je ne sais pas quoi, il n’y a pas d’êtres sans pieds qui piquent ici, je n’en ai jamais vus. Ah, je sais où je vais, elle ne doit pas s’en faire ! Hop ! J’aime bien ces petits êtres verts qui sautent dans l’herbe et qui font un petit crrr crrr, mais quand j’en attrape, je ne les mange pas, c’est pas bon du tout. Ah, tiens ! C’est quoi, cette odeur ? Mmmh, d’après la taille c’est un être à quatre pieds plus petit que moi qui a fait ça, et la couleur est bizarre… mais l’odeur, mmmmh, c’est intrigant !

 

« Tchoupy ! Dégoûtant ! »

 

         Il s’éloigne après l’avoir regardée en coin. Elle a un peu chaud, et s’arrête un moment sur le sommet de la petite colline. En bas la vieille cheminée d’une ancienne usine, et les toits aux tuiles rouges et délavées des bâtiments de brique se détachent de l’herbe des prairies et des haies plus sombres. Plus loin un ruisseau court dans la lumière en un mouvement moiré, et disparaît sous un petit bois aux teintes tendres. On voit aussi la route d’asphalte, longeant le cours de la rivière, bordée de haies et d’arbres aux branches triomphantes. Elle croque un petit beurre et boit un peu d’eau à sa gourde, une vieille gourde qui lui vient du havresac militaire de son père, recouverte d’une sorte de gros coton rustique d’un kaki décoloré. Elle imagine, plus de 60 ans plus tôt, son père s’y désaltérant aussi. Reprenant sa promenade elle constate que Tchoupy l’a attendue, assis sur une souche d’arbre moussue et entourée d’orties. Il se frotte le nez de la patte, en gémissant.

« Pauvre vieux, tu t’es piqué ! Viens ici ! » dit-elle en ramassant une feuille de plantain qu’elle froisse entre ses doigts.

 

         Il cherche à se dégager, pleurant un peu, mais elle arrive à immobiliser sa tête et à passer les feuilles écrasées sur sa truffe. Quand elle a fini, elle y dépose un baiser en le libérant, et rit en le voyant s’éloigner avec des sauts de cabri, la queue indiquant à nouveau l’insouciance. Le sentier est en descente maintenant, et elle dérape sur les cailloux. Heureusement, elle se sert alors de son bâton hopi, dont la poignée a noirci au contact de la sueur. Elle le prend toujours en randonnée. C’est son père qui le lui a rapporté d’Arizona il y a plusieurs années, quand il faisait encore ses recherches ethnologiques. Comme elle l’enviait, petite, de faire ces voyages lointains !

 

Une année, après la mort de sa mère, elle l’avait accompagné pendant deux semaines. Ils étaient restés à Eufaula en Oklahoma, où il connaissait un artiste Choctaw qui lui faisait rencontrer de vieux Indiens qui avaient le souvenir de leurs enfances et des visages usés de grands-parents ayant connu d’autres temps. Le beau grand lac lui avait offert de la détente, la plage, les repas de poisson-chat, les petits barbecues locaux, et surtout la maison de leur hôte Tim, si américaine qu’elle aurait pu figurer dans un tableau d’Edward Hopper, en bois avec un large seuil couvert où se mouraient de vieux fauteuils en rotin, des escaliers qui craquaient, des fenêtres à guillotine pas trop nettes aux châssis vermoulus. Une grande maison de trois étages où flottaient les arômes de la cuisine indienne et pleine de petites pièces mal conçues. Elle et son père y avaient partagé une chambre qui donnait sur le lac, juste à côté de la pièce où Tim rangeait ses tableaux, ainsi qu’un crâne de vache à longues cornes qu’il avait peint et recouvert de turquoises et coraux.

 

         Il les avait emmenés à Honeycombs Bluffs, lieu légendaire où un indien nommé Chitto Harjo s’était caché au début du siècle. Tim insistait, les livres d’histoire des blancs n’en parlaient pas, mais la tradition orale indienne avait fait passer le nom de Chitto Harjo – serpent fou – de génération en génération dans leurs familles. Il combattait alors le gouvernement qui voulait installer des colons et « acheter les terres » aux Indiens. Tim, excellent conteur, prenait son temps, et sans effets de surprise mais sans raccourcis non plus, leur racontait comment on ne s’était jamais expliqué que Chitto Harjo soit arrivé à échapper au gouvernement aussi longtemps, alors qu’on savait qu’il ne pouvait être que dans les Honeycombs Bluffs, un ensemble de grottes dans les bois, creusées comme des ruches, et communiquant entre elles si on savait où chercher. Sa famille - dont la grand-tante de Tim faisait partie - lui procurait des vivres au nez et à la barbe des soldats. Et, ajoutait Tim, les petits êtres l’avaient aidé aussi, faisant s’égarer les soldats. Petits êtres qu’il appelait Stiloboutchgo djies. Elle était passionnée par ces histoires. Elle avait toujours entendu parler des gnomes, des sautets, mais chez elle ça faisait déjà partie du folklore, des belles légendes d’autrefois, alors que Tim, qui trouvait normal de prendre l’avion pour New York, Ottawa ou même Stuttgart, qui avait deux postes de télévision, en parlait comme d’une réalité quotidienne.

 

 

         Une fois aux Honeycomb Bluffs elle avait chuchoté à son père « ça me fait penser à l’intérieur d’un gros poumon plutôt qu’à une ruche, c’est un peu écœurant ! » Mais en même temps, elle ne pouvait nier la beauté des lieux, et le calme respect que Tim y démontrait renforçait la sensation de lieu saint. Ils y avaient fait un petit feu sur lequel ils avaient fait cuire des épis de maïs dans la feuille, et réchauffé une soupe indienne au goût amer. Ils avaient fini par des biscuits aux noix de pacanes, absorbés par le son soyeux des feuilles au-dessus d’eux, et par la délicieuse certitude que Chitto Harjo s’était tenu là aussi. La forêt était parcourue de bruissements, souffles de vent aux accents de voix, et elle avait sursauté lorsque le bec d’un pivert avait mitraillé un tronc au-dessus d’eux, arrachant à Tim un sourire amusé. Alors que son père se roulait une cigarette avec son tabac de la Semois, Tim lui en avait demandé quelques brins qu’il avait dispersés dans les 4 directions en murmurant. Ensuite, il avait pris les deux derniers biscuits du paquet et les avait déposés sur une pierre. Pour les Stiloboutchgo djies, avait-il dit. L’idée l’avait émerveillée, oui pourquoi pas, si on y croit, pourquoi ne pas… ?

« Comme ça ils sont contents, et ne nous joueront pas de tours » avait expliqué Tim.

 

Car ils étaient espiègles, parfois franchement méchants si l’envie les en prenait. Pas plus tard que l’année dernière un touriste allemand s’était égaré dans Honeycomb Bluffs, malgré sa carte il avait tourné en rond et ne devait son salut qu’au fait qu’il avait rencontré la vieille Josephina qui l’avait remis sur la bonne voie en riant. Il ne croyait pas aux Stiloboutchgo djies, et ne leur avait rien offert.

 

Depuis, elle avait toujours déposé des restes sur une pierre de son jardin qu’elle appelait la pierre d’offrandes. Pourquoi pas ? Et son père ne fumait jamais sans faire sa petite offrande lui aussi.

 

Il ne fallait pas qu’elle rentre trop tard, car il devait se coucher tôt ce soir, puisque ses petits-enfants allaient venir demain pour la journée. On allait fêter un des ses non-anniversaires, celui du second trimestre. Elle sourit toute seule à cette idée, c’est bien lui, ça, ne plus vouloir fêter les vrais anniversaires mais les non-anniversaires ! « Je deviens vieux », avait-il expliqué, « et s’il faut attendre un an, c’est trop évident que chaque anniversaire peut être le dernier. Tandis qu’avec un par trimestre, c’est moins assuré ! On s’amuse mieux ! »

 

         Tchoupy est au milieu du sentier, impatient car elle n’avance pas assez vite pour lui. Le petit bruit mouillé de la rivière lui parvient déjà, et elle allonge le pas. Presque midi déjà…

 

Elle n’avance pas, aujourd’hui ! Que c’est beau, que c’est beau, je suis si bien ! On arrive à l’eau qui voyage, et je vais pouvoir boire et jouer avec les petits êtres qui rient tout le temps, j’adore aller là.

 

         Maintenant elle longe la rivière serpentant entre les berges encore boueuses de la pluie d’hier. De légères gouttelettes de transpiration donnent à son visage, assez rouge, l’air d’être saupoudré d’or liquide. Des cheveux libérés de la tresse collent sur sa nuque. Puis c’est le bois, frais et aéré, traversé par de grands rais de lumière. Elle trébuche et glisse un peu, s’aide du bâton pour maintenir son équilibre. « Attends, Tchoupy, on va s’arrêter ici ! Tchoupy ! » Le chien revient, toujours enthousiaste, bondissant par-dessus les fougères qui lui frôlent le ventre couleur fauve. Nourriture ! Manger !

 

         Assis en face d’elle, la tête inclinée d’un côté, les oreilles dressées et l’œil attentif, il la regarde qui déplie un emballage sorti de son sac à dos. Une petite boîte de guacamole pour elle, ainsi qu’un sachet d’amandes. Et pour lui, une cuisse de poulet froid et une boulette de viande de la veille. Il avale la boulette d’un seul coup, et saisit la cuisse de poulet dans sa gueule, s’éloigne un peu, et s’attaque à la tâche délicieuse de n’en rien laisser, tandis qu’elle mange son guacamole avec une cuiller, le regard sur les bondissements de la rivière qu’elle sait plus profonde à cet endroit. D’où elle est assise, sans doute deux mètres plus haut, elle devine des bancs de goujons taquinant les mouches d’eau dans les taches de soleil. Elle appuie son dos à un tronc moussu, mais l’humidité l’en fait s’éloigner aussitôt. Elle aime tant ces promenades, ces moments pour elle. Célibataire, il a semblé tout normal que ses deux frères lui confient leur père, devenu trop âgé pour prendre soin de lui sans que l’on s’inquiète constamment. Et elle a beau adorer le vieil homme, et même l’avoir toujours adoré, ça ne rend pas la chose toujours facile. Elle a obtenu de l’entreprise qui l’emploie de travailler depuis la maison quatre jours par semaine. Le cinquième jour, qui est le jeudi, madame Ronchon vient faire le ménage et tenir compagnie au vieil homme qui s’en plaint avec emphase. Et madame Ronchon ne lui laisse pas oublier, en repartant chez elle le soir, qu’elle a eu une journée que seule une bonne chrétienne comme elle peut envisager de vivre une fois par semaine. Cette pensée la fait rire, au point que Tchoupy, l’os de poulet encore fiché entre ses deux pattes avant, lève un œil curieux, puis s’aligne sur son humeur, agitant la queue.

 

Oui, la femelle à deux pieds avec la face fâchée, c’est à elle qu’elle pense ! Son père dit madame Ronchon, je sais bien ! J’aime bien son père, il me parle beaucoup, même quand je dors, et il me touche. Sa force est vieille, il partira bientôt. Il m’en parle, je ne sais pas les mots, mais je sais qu’il est content que nous soyons amis, qu’il sent sa force qui part très vite. Oh ! Les petits êtres qui rient sont là !

 

         Elle voit Tchoupy qui agite la queue et lève le museau vers quelque chose, une mouchette sans doute. Il est toujours jouette quand ils viennent dans ce bois au bord de la rivière, constate-t-elle. Elle appuie le menton sur son genou qu’elle entoure des deux bras, et ferme les yeux pour un moment qu’elle étire, captivée par le gargouillis de l’onde que, petite, elle croyait être le rire d’êtres minuscules et invisibles, nymphes ou elfes dont elle avait vu des illustrations dans un vieux livre anglais de l’époque victorienne. Ah, que c’était bon de croire à de si charmantes images, à un monde fait de beauté, où l’air vibrait du souffle d’ailes qu’on ne pouvait voir qu’avec le cœur, où l’eau resplendissait de toutes ces jolies robes étincelantes sur des corps d’ondines aux cheveux liquides.

 

         Elle jette quelques amandes émiettées sur le sol, pour les Stiloboutchgo djies locaux, avec un Nooon ferme à l’attention de Tchoupy qui vient de se lever, une oreille dressée, le regard suppliant, la babine frémissante. Mais il sait, et rentre la queue entre les pattes. Le bout en remue et trahit une excuse qui se reproduit à chaque fois, tout comme son expression faussement soumise. Soumission d’un instant, mais il ne revient pas à la charge, distrait à nouveau par ses mouchettes. Son flanc tremble comme sous les caresses.

« On y va, Tchoupy ! » dit-elle en inclinant son corps sur le côté pour s’aider des genoux et des mains pour se relever. Elle n’a plus la souplesse d’autrefois. Et en se levant, son pied glisse sur la boue fraîche, la déséquilibre, et l’entraîne dans une chute lente vers la rivière, deux mètres plus bas.

 

Elle a pu s’arranger pour glisser plutôt que tomber, mais un seuil de pierres cachées sous la surface de l’eau la reçoit, ses genoux se replient brutalement sous le poids de l’impact, elle rebondit sur le côté, s’écroule enfin dans l’eau sans encore avoir émis un son, le coude droit éclatant sur l’angle d’une pierre qui affleure au soleil. Avec un cri de douleur elle tente d’enlacer rocs ou branchages sur son passage tandis que le courant l’emporte lentement. Sa cheville gauche est foulée et douloureuse, ses mouvements lents et sans force. Un monde d’un calme déterminé l’emporte sans fureur ni hâte mais sans pitié non plus vers une destination secrète. Tous les sens de Tchoupy sont restés suspendus, pendant la durée de la chute et le début de sa dérive, dans ce combat qu’en silence elle menait contre cette porte qu’on voulait lui faire franchir et puis dans ce lit au danger liquide dans lequel elle se trouve. Dix secondes sans bruit ni rien, dix secondes d’irréalité. A la onzième, il émerge, redevient le compagnon de meute, et aboie avec force, avançant dans le sens de sa maîtresse qu’il sent s’abandonner.

 

C’est trop haut, je ne saurais pas la remonter ! Elle va entrer dans la lumière qui fait dormir. Je dois l’aider. Ah ! Ils sont revenus ! Les petits êtres qui restent en l’air et ceux qui ressemblent à des gouttes qu’on boit ! Partout, il y en a. Plus que tout à l’heure, quand ils riaient et chantaient avec moi. Ils se parlent tous, ils bougent vite. Ils me disent leurs mots, que je ne comprends pas, mais que je vois. Vite. Plus loin il y a un mâle sur deux pieds, il prend des êtres de l’eau avec un fil, il m’aidera. Le bâton qui vient de loin, je dois le prendre. Le mâle sur deux pieds verra que je suis dans la meute des êtres comme lui, qu’il ne doit pas avoir peur. Il sera curieux. Il est fort. Je dois suivre le petit fffrrrr de leurs ailes. Les autres, ceux qui ressemblent à des gouttes, ils sont autour d’elle, l’eau bouge comme quand elle tombe du ciel en colère, ils vont l’aider.

 

Il est loin, ce mâle sur deux pieds, elle est derrière nous maintenant. Ah, j’entends ce qu’elle appelle de la musique, ça met les êtres sur deux pieds de bonne humeur… Il est là ! Nous arrivons tous autour de lui. Peur, sent-il. Puis son sang se calme. Il me parle, tend la main vers moi, vers le bâton.

 

         L’homme s’approche encore, intrigué par les motifs du bâton que le chien semble lui offrir pour reculer dès qu’il va s’en emparer. Il veut jouer, pense-t-il. Et pourtant. Deux minutes avant l’arrivée du chien, l’eau s’était mise à frémir. Trop subtilement pour être une truite. Et le feuillage des arbres avait bruissé avec une urgence étrange. « On a marché sur ma tombe » avait-il pensé, décidant de rentrer, marchant vers la rive. Il avait eu quatre belles truites déjà, et toute la paix du monde. Pas besoin de demander plus. Et puis le chien était apparu, entouré d’un tintamarre sylvestre invisible mais bien là malgré sa petite radio. Une aura de détermination indestructible semblait flotter autour de l’animal, de taille moyenne, et pendant un court instant il avait eu une sensation de peur, d’inquiétude. Puis ce beau bâton travaillé lui a parlé de compagnie humaine, et voilà qu’il tente de le caresser, de mieux voir le bâton. Mais le chien agite la queue, et recule, inclinant la tête d’un air joueur. « Dommage d’abîmer un si beau travail »  pense l’homme, agacé par l’idée même qu’il ait fini dans la gueule de l’animal, dont il s’approche encore. Le chien recule, remue encore la queue, puis dépose l’objet, et émet un jappement inquiet, insistant, dont l’accent plaintif interpelle l’homme. Il s’avance et ne s’étonne plus de le voir reprendre le bâton avec un petit grognement taquin, puis de lui tourner le dos en s’éloignant plus rapidement, tout en gardant la tête suffisamment tournée pour s’assurer qu’il est suivi. Ils avancent tous deux au même rythme maintenant, l’homme s’essoufflant un peu, pris par une agitation grandissante. Branches et pierres accrochent le bâton, sans que le chien ne l’abandonne. Puis il accélère sans plus se retourner, et exprime sa détresse et impatience par un gémissement qui agite le cœur de l’homme. Et c’est quand la bête s’approche de la rivière après un coude et dépose son fardeau pour s’arrêter sur la berge surplombante qu’il comprend.

 

         En bas, une femme se débat dans la course lente mais accidentée de l’eau. Ses bras, ses jambes et son visage sont couverts d’ecchymoses, le bras droit inerte. De la main gauche elle cherche à s’écarter des obstacles, mais son corps se meurtrit cruellement. Parfois elle tente de se redresser, car elle touche le fond sablonneux, mais sa cheville la trahit et elle retombe, entourée de minuscules vaguelettes lumineuses bondissant comme un banc de poissons gourmands.

 

         Le jappement joyeux de Tchoupy lui fait lever les yeux. Il se tient en haut, heureux, la regardant et réagissant aussi à ses sempiternelles mouchettes invisibles. Près de lui, un homme, les jambes chaussées de hautes bottes de caoutchouc, entame une descente prudente en se tenant à des racines.  Puis, lentement, il s’avance vers elle, forçant l’onde à s’ouvrir autour de son corps robuste. Il lui semble enfin quitter un berceau liquide et vivant pour se redresser, maladroitement, sous sa poignée de main vigoureuse. Un frémissement d’air s’attarde sur sa joue, comme le produit de milliers d’ailes minuscules, l’apaisant comme une caresse maternelle. Appuyée sur l’épaule de l’homme silencieux qui l’enlace pour assurer son pas, elle clopine sur une jambe vers un endroit où la berge s’incline vers eux, chauffée par le soleil haut dans le ciel. Alors seulement le regarde-t-elle avec un sourire un peu timide, honteuse et reconnaissante. Il voit une femme de son âge aux yeux purs de jeune fille sans passé, et après l’avoir aidée à s’asseoir sur une grosse pierre moussue pour qu’elle reprenne son souffle, il s’y installe aussi, lui serre la main, et simplement dit : « On va aller à l’hôpital pour cette cheville et ce coude… Fameux chien, votre petit copain ! » Sa  voix est encore altérée des battements de son cœur dont il sent la sourde pulsion dans la gorge, et de quelque chose que les Stiloboutchgo djies lui ont chuchoté mais qu’il ne sait pas avoir entendu. Tchoupy les a oubliés et s’acharne sur un terrier inhabité dont il fait voler la terre en une gerbe ocre et noire qui lui souille le pelage.

 

Ils se cachent dedans, je les entends rire ! C’est amusant ! Ils sont contents, parce que le mâle sur deux pieds va rester dans toutes mes journées. On ira dans les bois avec lui aussi ! Quelle bonne journée ! Ah ! Les revoilà, ils volent sur mon dos…

 

 

Edmée de Xhavée

edmee.de.xhavee.over-blog.com

   

Publié dans Nouvelle

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L'histoire d'un rendez-flou... une nouvelle de Bob Boutique !

Publié le par christine brunet /aloys

 

bobclin

 

L’histoire d’un rendez-flou

 

 

C’est l’histoire d’un mec qui s’envoie une lettre  à lui-même, vu qu’il n’en reçoit jamais. Faut dire, quand on a vu le gars… y’a pas de quoi arracher son soutien-gorge.

 

Soit. Il s’envoie une lettre.

 

Jusqu’ici rien de bien saignant ! Il s’enverrait en l’air…  Là oui. On peut discuter. Mais une missive ? Pourquoi pas un mail test tant qu’on y est.

 

Mais cette fois, c’est quand même spécial. Car le con en plus de s’écrire une page de mamours, se donne rendez-vous ! Ca aussi, ça ne lui est jamais arrivé !

 

18h00 dans un pub, style Danish Tavern,  avec des boiseries cirées, des bancs matelassés , des bouteilles d’alcool rangées cul en l’air derrière le bar et ‘Strangers in the night’ en bruit de fond.

 

Je résume. Le pli arrive le lendemain.  Il fait l’ étonné, se prépare pendant une heure dans la salle de bain ( psshit sous les aisselles, gomina dans les cheveux, slip propre… la totale, quoi ) et fonce  vers son appointment ( en flamand : een afspraak  ) où il débarque une demie-heure avant l’heure, comme un novice de chez novice.

 

Et là, étonnement. Il s’aperçoit en prenant place dans son box qu’il est là aussi, dans le miroir d’en face. C’est fou ça !

 

Bref, ils se présentent, un peu gênés ( normal pour une première fois ) puis commencent à tourner autour du pot… quel film aimez-vous ? Ah oui, moi aussi… vous connaissez machin chose ? J’aime bien ce qu’il fait.  Et patati et patata.. .

 

Strangers in the night exchanging glances….

 

Le garçon apparaît alors avec sa veste d’amiral et ses éclairs au chocolat sur les épaules pour prendre la commande…

 

deux cafés  répond celui qui est en face…

 

Enfin, je veux dire : ils sont tous les deux en face, mais y’en a un côté miroir qui est gaucher et l’autre en face qui est droitier. C’est d’ailleurs comme ça qu’on les reconnaît.

 

-    Deux cafés, vous êtes bien certain insiste le larbin d’un air pincé ? Ca va

refroidir…

 

Ben oui, deux cafés, quelle question répond l’autre en face, donc le gaucher.

 

Va pour deux café conclut le pingouin en levant les yeux au ciel.

 

Et le plus curieux, c’est qu’il revient aussi vite et dépose quatre plateaux devant les deux rendevouteurs tout en ne réclamant que le prix de deux !

 

Bon, c’est pas le plus important de l’histoire, mais c’est quand même à ce genre de détail qu’on se rend compte qu’il  y a des gens  qui feraient mieux de se faire soigner.

 

Et nos deux consonna… conmonsa… consotan… enfin, les deux qui consomment, de reprendre le fil de leur conversation. C’est une image bien sûr… y’ pas un fil de téléphone qui les relie. Ce serait idiot puisqu’ils sont distants d’à peine 50 cm… plus exactement,  la moitié si on décompte la partie dans le miroir…

 

Vous avez une adresse mail ? Vous êtes sur facebook etc…

 

What were the chances we’d be sharing looooooooove….

 

Bref, ça se passe plutôt bien, mais on sent petit à petit comme une certaine gêne… des doigts qui tambourinent, des yeux qui fuient… et c’est pas un des deux qui hésite. Non, non, tous les deux…

 

Jusqu’au moment ou le gars de gauche s’arrête soudain, provoquant l’arrêt étonné de l’autre et lui dit,  les yeux dans les yeux….

 

- Je ne sais pas comment vous le dire, mais je crois qu’on va en rester là ! On a

   beaucoup de choses en commun, c’est certain, mais voilà… je suis hétéro !

 

-  Ca tombe bien dit le droitier, moi aussi

 

Et c’est ainsi que finit un grand non-amour, quelques secondes avant de commencer.

 

Quelqu’un a-t-il vu mes cachets ?

 


 

Bob Boutique

www.bandbsa.be/contes.htm

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