Concours 1 : texte 6

Publié le par christine brunet /aloys

DE L’AUTRE CÔTÉ DU VERROU

 

 

La factrice ne passe jamais à cette heure-là. Le choc contre le bois de la porte, sec et autoritaire, déchire le silence du couloir. Je repose ma tasse, la vapeur s’élevant encore en volutes légères. Personne sur le palier. Juste un paquet, enveloppé d’un papier kraft jauni.

L’étiquette mentionne mon nom en lettres capitales, d’une écriture qui m’arrache un frisson : la mienne. Pourtant, je n’ai aucun souvenir d’avoir posté quoi que ce soit. Je ramène l’objet à l’intérieur, son poids me paraissant extrêmement lourd. À l’intérieur : un carnet de cuir vert dont l’effluve de cire ancienne imprègne immédiatement la pièce.

Je l’ouvre au hasard. La page est datée de cet instant précis.

« À 10 heures 05, le téléphone sonnera. Ne décroche pas. C’est le signal. La porte derrière toi s’ouvrira. »

Un battement de cœur sourd cogne dans ma poitrine. Feuilletant nerveusement les pages précédentes, je découvre des récits que j’aurais dû être le seul à connaître : le café renversé ce matin sur mon manuscrit, la couleur de la cravate du voisin, mes doutes au moment de verrouiller la serrure. Tout est transcrit avec une rigoureuse exactitude. Mon regard se fige sur une encre encore luisante :

« Tu t’arrêtes de lire, observant la mouche posée sur le rebord de ta tasse refroidie. »

L’insecte est là. Ses ailes vibrent sur la porcelaine. Ce carnet ne se contente pas de prédire, il m’observe…

Soudain, la sonnerie du téléphone retentit, stridente, marquant le début de l’irréversible. Je ne bouge pas. Je fixe la porte de bois. Une dernière phrase, griffonnée en vert au bas de la page, attire mon regard :

« La porte ne s’ouvre que pour ceux qui acceptent de se perdre. »

À peine ai-je énoncé ces mots à voix haute que le battement de mon cœur s’accorde au tic-tac de l’horloge. Derrière moi, la porte d’entrée, celle-là même où la factrice avait frappé, s’entrouvre d’elle-même. Ce n’est plus le couloir sombre et étroit du palier qui m’attend.

Une clarté émeraude, presque aveuglante, inonde immédiatement mon salon. Je m’approche, franchissant le seuil de ma réalité pour fouler un sol insolite : une route de briques jaunes qui s’étire à perte de vue. Au loin, les flèches étincelantes d’une cité de verre scintillent sous un soleil idyllique.

Quatre silhouettes se détachent sur l’horizon, m’attendant avec une patience infinie. Une jeune fille au regard doux chaussée d’escarpins rouge rubis, suivie d’un petit chien, un lion qui redresse fièrement la tête, un épouvantail au sourire de paille et un homme de fer dont le poitrail luit sous l’éclat vert de l’horizon. Ce dernier fait un pas vers moi, sa main de métal marquant un geste d’accueil.

— Il est temps, magicien, murmure-t-il d’une voix qui résonne comme un souvenir enfoui. Il est temps de retrouver la mémoire et de rentrer chez toi, dans notre belle Cité d’Émeraude.

L’aventure n’était pas devant moi. Elle était restée là, de l’autre côté, patientant que je me souvienne enfin de qui j’étais avant que le sort de la sorcière de l’Ouest ne m’expulse dans cet exil gris et solitaire.

Publié dans concours

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Belle et frissonnante idée !
Répondre
P
Beau et inquiétant !
Répondre
E
Magique !
Répondre
A
Si je devais vivre une aventure, je choisirais volontiers celle-là ! oui, oui !
Répondre
M
Quelle magnifique histoire fort bien écrite !
Répondre
P
Alors là, on peut dire que l'histoire correspond exactement au titre !
Répondre