Concours 4 texte 6
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Le selfie
Se lancer dans un pari, c’est toujours une aventure exaltante et une fois de plus (celle de trop), j’ai relevé le défi haut la main et preuves à l’appui. Un exploit qui m’a valu d’être porté en triomphe par mes potes jusque « Chez Bébert », pour y faire une noce à tout casser !
Pourtant, un peu plus tôt ce soir-là, quand je suis entré dans le palace, j’étais loin d’être à la fête. Même si pour l’occasion j’étais allé me faire gominer chez « Coupe Tifs », le coiffeur du coin, et avais ressorti le costume de vampire resté dans sa housse depuis l’enterrement de l’oncle Fred (une folie qui m’avait coûté une blinde et permis de séduire ma femme) : veston noir cintré mi-long, pantalon assorti et gilet soyeusement brodé sur une chemise blanche ! N’empêche, dans cet endroit prestigieux fréquenté uniquement par des célébrités, les mirettes incendiées par le brillant, l’or et le marbre, j’avoue, j’ai pétoché.
Le but du pari : investir l’hôtel, prendre un verre au bar et obtenir un selfie avec une célébrité. Entrer était la partie la plus facile, j’y suis allé au culot, sûr de moi, conquérant. Mon gilet a bien fait se soulever quelques sourcils, mais ses tons sombres lui ont finalement valu plus de tolérance que de remontrances. La phase deux pouvait commencer. Arrivé au bar, et parce que je ne voulais pas avoir l’air d’un plouc, j’ai opté pour un cocktail qui, à défaut d’étancher ma soif, m’a vidé les poches. Mon verre à la main et la photo de ma ruine bien au chaud dans mon smartphone, je suis enfin passé à la phase trois, la plus compliquée : trouver une célébrité avec qui faire un selfie ; une meuf, avaient exigés mes potes. Malheureusement, la seule présente devait avoir l’âge de ma mère et si son visage me disait vaguement quelque chose, ce n’était pas la bombe que je recherchais. La soirée s’est donc passée à scruter les va-et-vient d’une faune de vieilles croûtes en quête d’un point d’eau, mais d’actrice ou chanteuse bien roulée… que dalle !
J’ai vidé mon verre et le risque de devoir en commander un autre se profilant, j’ai laissé le bar derrière moi et suis retourné dans le hall. Toujours rien ! Déçu, j’allais quitter l’hôtel quand les yeux me sont sortis de la tête ! Là, à moitié cachée derrière une espèce de palmier, se tenait Pilou Cherrie. Incroyable ! Depuis une mini forêt probablement plus vierge qu’elle, Pilou Cherrie, la star du R&B, me regardait en souriant. L’occasion était inespérée et après avoir vérifié que la voie était libre, je me suis approché au trot… mais arrivé sur place, patatras ! La meuf était en carton ! J’étais face à une de ces silhouettes promotionnelles annonçant une conférence de presse ou un truc du genre. Mon hésitation n’a pas duré, ce pari je voulais le gagner et le résultat du selfie (moi, à côté d’une belle plante à peine vêtue de quelques strass… ben oui, je ne parlais pas du palmier !) s’est avéré plus que satisfaisant : la meuf carton était plus vraie que nature ! Quand, une heure plus tard, j’ai retrouvé mes potes sur le quai du métro, c’était l’euphorie.
Je ne savais pas encore que ce moment de gloire, j’allais le payer cash !
Quelques jours plus tard, le selfie qui m’avait valu tournées de bières et bourrades dans le dos, faisait la une des journaux people tout en renflouant le compte de mon pote Jojo. Cette folie allait durer des semaines : mais qui était donc le nouveau petit ami de Pilou Cherrie ? Qui était donc ce ténébreux prince gothique ? Interpellée, la belle, que cette pub gratuite ne dérangeait visiblement pas, s’est contentée de sourire en laissant à ma femme le soin de se dégoter un avocat. Le baveux ne m’a pas épargné, pas plus que mon malheureux compte en banque. Même mes enfants ne m’adressaient plus la parole que pour me demander de la tune ; mes potes aussi d’ailleurs, après tout, j’étais le petit ami d’une star friquée. Quant à mon patron, il n’a pas apprécié la publicité et m’a viré. Au début, je n’ai pas cru à ce qui m’arrivait, mais quand j’ai voulu faire publier un démenti, les journaux m’ont traité de mytho ; le beau ténébreux ne pouvait être moi, je ne lui ressemblais même pas… Les ennuis se sont accumulés et j’ai dû faire le mort pour en éviter de nouveaux. Dès la photo sortie dans les canards, j’aurais dû faire comme Jojo et me tirer… loin ! Maintenant je vis dans un camping au fin fond de la cambrousse, j’ai les poches vides et un trou dans ma chaussure. Tout ça pour un selfie ! Tu parles d’une aventure !