Concours 4 Texte 8
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L’auteur anonyme
S’exprimer comme ça, pour le fun. Je le sens déjà, je me sens mieux. Même via un total anonymat. Putain, qu’est-ce que je m’emmerde ici. Moi qui ai connu des files de cent mètres de lecteurs qui attendaient, parfois dehors, pour ma biesse dédicace. L’été, à cause du réchauffement climatique, les librairies installaient même un poste de secours de la Croix-Rouge, au cas où. Parfois le ton montait entre les lecteurs et quelques crises d’agressivité faisaient valdinguer des torgnoles à droite et à gauche. Vu le thème du livre, j’aimais dire que les lecteurs s’entraînaient …
Aujourd’hui, quel gâchis. C’est fini tout ça. Je suis là au milieu de nulle part. Longitude et latitude, tout cela doit rester secret. Je remercie mon éditeur, Mortimer Crèvecoeur, Mort pour les intimes. Grâce à lui, un drone me dépose le nécessaire pour ma semaine, de la bouffe, de quoi picoler, du linge propre, etc. Moi j’accroche mes fringues dégueu, les bouteilles vides (suis écolo) et voilà, le tour est joué. N’empêche, je m’emmerde comme un rat mort. La nature c’est bien, le gazouillis des zoziaux, le murmure de la rivière, les elfes et les sept nains qui passent de temps en temps. Au bout de six mois, ça pèse quand même. Mort parle d’une chirurgie du visage, une autre identité, une nouvelle vie quoi. Je pourrais revenir dans la civilisation. Tout ça pour un livre qui a connu un succès monstre ! Treize façons de tuer pour les snuls, c’est le titre du bouquin. Vu l’ambiance mortifère internationale, tout le monde a envie de tuer quelqu’un, c’est normal. Les infos du livre étaient tellement nickel que les statistiques des meurtres ont grimpé en flèche. À la ville comme à la campagne, partout en Europe. Des traductions étaient prévues, une trentaine. C’est alors qu’un avocaillon a voulu me rencontrer. J’ai dit oui, naïf que j’étais. L’imbécile avait suivi scrupuleusement le modus operandi du chapitre 8, Comment tuer une épouse trop bavarde. Et bien sûr, il s’était planté trois fois et ça faisait désordre. Il me bassinait tellement que je lui ai donné des infos encore et encore. C’était précis à mort, il a eu la puce à l’oreille. Il a bien capté qu’en plus d’être l’auteur de ce best-seller, j’étais passé à l’acte pas mal de fois. Comment écrire une histoire si on ne l’a pas vécue ? C’est humain quand même ! Donc ce connard (qui au final n’a jamais trouvé le truc pour trucider sa meuf) a mis la machine judiciaire en route. Il y a eu des enquêtes et j’en passe.
Mortimer Crèvecoeur a voulu me protéger et m’a installé dans cette cabane en pleine forêt. Là, je suis occupé à feuilleter des visages. Moi c’est une vraie gueule que je veux. Je pense que le numéro 8 me conviendrait. En souvenir du chapitre 8 de mon livre. Et ensuite, j’irai le buter ce connard, il ne mérite pas de vivre. Un mec qui n’a pas la capacité de tuer ne doit plus pouvoir respirer. Le chapitre 8 était pourtant on ne peut plus précis (par respect je ne détaille pas ici). Un imbécile pareil, ça ne mérite pas de vivre. Alors, en attendant, j’écoute le gazouillis des zoziaux et le murmure du ruisseau. Parfois les elfes et les sept nains s’amènent et on refait le monde. Et, une fois par semaine, le drone de Mort m’amène la boustifaille et tutti quanti.