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Jean-Claude Texier nous propose un extrait de son dernier roman "Loozie Anna"

Publié le par christine brunet /aloys

Jean-Claude Texier nous propose un extrait de son dernier roman "Loozie Anna"

Loozie Anna, c’est l’histoire d’une seconde naissance dans la recherche de soi-même. Son corps prend une nouvelle vie lorsque sa grand-mère Audrey la sculpte dans l’argile.

Loozie Anna, c’est la recherche d’une identité. Au début du roman, elle part à la recherche de ses racines américaines. Dans la vie sociale, elle s’appelle Adélaïde. Audrey lui suggère qu’elle a une illustre descendance, qui remonte au fondateur la Massachusset Bay Colony Edward Winslow d’où sont nés les États-Unis.

Dans sa vie privée, elle a incarné dans une représentation théâtrale d’Adélaïde de France, la fille aînée de Louis XV, qui fut condamnée à l’exil par la Révolution. C’est ce mythe personnel, qui la lie à son père, qui sera exploité par son amant lors d’un Mardi Gras à la Nouvelle Orléans.

Dans sa vie professionnelle, c’est une brillante linguiste obsédée par les mots, une érudite à la recherche de tous les accents de la langue anglaise. Son aventure amoureuse lui permettra de donner un nouveau sens à sa vocation.

Mais c’est par le biais de l’art musical et de l’amour sincère que lui porte un musicien qu’elle découvrira sa personnalité et par l’intermédiaire duquel elle exaucera le vœu de son père : interpréter comme violoniste le concerto en Ré mineur de Tchaïkovki lors d’une fête du lycée.

UN EXTRAIT...

QUI ES-TU, ADELAÏDE ?

Qui es-tu Adélaïde ?

Es-tu comme tu te rêves à la Nouvelle-Orléans, « fille de colon avant la guerre civile, courant au pied des colonnes, à l’ombre des chênes, entre les orchidées et les gardénias, native d’une terre orgueilleuse, élégante, dont la resplendissante beauté a miraculeusement échappé aux griffes du machinisme dévorant. » ?

Ou la réincarnation de cette Adélaïde de France, fille aînée de Louis XV, musicienne et cavalière, en laquelle ton père voulait te déguiser pour le carnaval ?

Es-tu cette princesse royale véhémente, incarnée lors d’une célébration théâtrale, adjurant sa race insouciante de se réformer avant le séisme de la Révolution ?

Ou encore cette violoniste, animée de piété filiale, accomplissant le vœu de son père de la voir exécuter un jour le plus difficile concerto au monde ?

Serais-tu, comme l’évoque De Rieu, l’Adélaïde de Beethoven, issue de ce poème de Friedrich von Matthisson, celle dont le nom brillera dans les fleurs sur la tombe de son adorateur ?

Es-tu la douce princesse de ton séducteur, ou la hautaine aristocrate rejetant ses avances dans le langage précieux d’une fille de roi sur une scène imaginaire, avant de succomber au bonheur d’aimer ?

Ton nom n’indiquerait-il pas plutôt une descendance mystique, ta noblesse serait-elle d’origine chrétienne ?

Ou bien n’es-tu, comme Edna le devine, comme Alsom le prétend, comme un graffiti le proclame, qu’une adulte qui rêve en vain redevenir enfant ?

Nais-tu réellement dans l’argile sous les doigts d’Audrey, la grand-mère sculptrice, éveillant ta chair à la sensualité avant de t’inviter à l’offrir aux hommes ?

Es-tu cette poupée habillée de chiffons que tu dis sentir en toi dans la solitude et l’abandon, ou bien l’immigrée royale dans sa robe d’apparat, resplendissante sous les trainées multicolores du feu d’artifice d’un Lundi Gras à La Nouvelle-Orléans ?

Et en amour, qui es-tu ?

L’amoureuse de Sébastienne, celle d’Alsom ou de De Rieu ? Parmi toutes les fleurs qui t’environnent, les magnolias et les roses, est-ce l’iris de Louisiane offert par ton amant qui t’identifie le mieux ?

Et que cache ce poème de Yeats prédisant les futurs regrets d’une vieille femme d’avoir ignoré dans sa jeunesse le seul homme qui la comprit et l’aima vraiment ?

Et cet autre poème de Longfellow, que tu cries à Bar Harbour au vent de la mer, t’avertissant d’un bonnet de bouffon dont une belle demoiselle veut te coiffer, est-ce le destin qui se moque de toi ?

N’es-tu, comme le dit la noble visiteuse de ton rêve, qu’une usurpatrice d’identité prestigieuse, et faute de te connaître vraiment, faudra t-il nous résoudre au désenchantement de ton état-civil : Adélaïde Romeuf, irlandaise par sa mère, américaine par sa grand-mère, française par son père, professeur de lycée à Saint-Sauveur par vocation, hantée par les mots, leur sens et leur prononciation ?

N’es-tu simplement et pour toujours, que ces paroles d’une chanson nostalgique de Billie Holiday :

N’as-tu jamais regretté La Nouvelle Orléans

Après y avoir laissé ton cœur ?

Je regrette les vignes vierges couvertes de rosée,

Les grands pins où chantait l’oiseau moqueur.

Et celles que tu répètes lentement, les larmes aux yeux à la fin du rêve, comme une leçon apprise de ton aventure, entourée des souvenirs qui ont illuminé ta vie : Loozie Anna, Loozie Anna ?

Jean-Claude Texier

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Le peuple, un texte de Marie-Noëlle FARGIER

Publié le par christine brunet /aloys

Le peuple, un texte de Marie-Noëlle FARGIER

Le peuple

Je commence ce texte (non exhaustif) par une définition pour ce mot, ce mot auquel nous appartenons. Le mot "peuple".

Peuple : "Le peuple est, avec le territoire et l'organisation politique, l'un des trois éléments constitutifs de l'État."

"...l'un des trois éléments constitutifs de l'état" Je crois rêver, ou ai-je bien lu ? Serait-ce une définition erronée ? Une erreur de frappe ?

"constitutifs" ne devrait-il pas être remplacé par "accessoires". Intuitivement, ce dernier terme me paraît plus approprié, plus proche de la réalité. Mais parce que j'ai aussi un esprit rationnel, je vérifie sur le dictionnaire et je trouve plusieurs définitions pour ce terme "accessoire" :

1ère définition :"Ce qui n'est pas l'essentiel ; chose secondaire : Laissons l'accessoire de côté".

Je ne sais pas pourquoi, mais intuitivement je vois des gens sans logement, des gens au chômage, des gens qui mendient. Je vois des gens handicapés sans que rien ne soit adapté pour eux, pour leurs gestes quotidiens, leurs déplacements (les villes fleurissent sur des trottoirs inaccessibles...mais les fleurs sont si belles et puis quel honneur que porter le label des villes fleuries !). Je vois des enfants, des adultes attendre des structures adaptées par manque de moyens financiers...

2ème définition : "Objet, instrument, appareil destiné à compléter un élément principal ou à aider au fonctionnement d'un appareil dans les diverses circonstances de son utilisation".

Je ne sais pas pourquoi, mais intuitivement je vois des gens qui travaillent, qui s'usent pour le bon fonctionnement d'une entreprise et qui s'adaptent aux changements de postes, aux mutations imposées, à leurs salaires de plus en plus bas, et parfois même utiliser leur voiture comme logement. Je vois des gens à la retraite, qui doivent travailler pour vivre, alors que des jeunes cherchent un travail. Je vois des petits artisans, se tuer au travail pour payer leurs impôts. Je vois...

3ème définition :"Élément variable qui complète la toilette (foulard, ceinture, sac, etc.)".

Je ne sais pas pourquoi, mais intuitivement je vois des gens qui possèdent des gadgets comme jets privés, palaces, voitures de luxe... et en même temps, intuitivement, je vois des gens qui, pour s'offrir un peu de rêve, s'achèteront à crédit une belle télévision, achat reproché par les gens sus- cités ("comme ils sont dépensiers!"). Mais pour eux, ils ne sont qu'un élément variable qui complète leur toilette, un vulgaire sac ou plutôt une ceinture qu'ils s'emploient à serrer.

4ème définition :"Objet complétant le décor d'un spectacle ou servant aux acteurs (meuble, arme, ustensile quelconque)".

Je ne sais pas pourquoi, mais intuitivement je vois notre société comme une scène de théâtre où effectivement le peuple est un accessoire, un ustensile quelconque, manipulé par les plus grands acteurs, quelques acteurs, toujours les mêmes, toujours plus puissants. Alors que les vrais artistes (nos petites fourmis qui s'ingénient à ouvrir notre esprit) et les professionnels qui les entourent, voient leur statut d'intermittent ("Enseignant de la Culture du plus petit au plus grand") bafoué, les aides de l'état attribuées au bon vouloir du politique, s'éparpillent sur certains chemins étroitement balisés. Et de ce fait des écoles , des lieux de spectacles POPULAIRES, bien que dynamiques, doivent fermer leurs portes. Je ne sais pas pourquoi, mais intuitivement je vois notre société amputée de culture, de connaissance. Mais après avoir serré notre ceinture abdominale, pourquoi ne pas comprimer notre cerveau pour sevrer son appétit de savoir, de se questionner, de discerner ?

Ce mot "intuitivement" peut surprendre. Il est adressé à ceux qui croient encore que la vie n'est pas si difficile, et qu'il est préférable de se taire encore, et surtout ne rien faire pour préserver les quelques miettes qu'il reste encore à ceux qui n'ont pas encore tout perdu.

Je choisis de rester debout. Et je rappelle : Le peuple est, avec le territoire et l'organisation politique, l'un des trois éléments constitutifs de l'État.

Marie-Noëlle FARGIER

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Jean-Claude Texier nous propose un extrait de son dernier roman, "Loozie Anna"

Publié le par christine brunet /aloys

Jean-Claude Texier nous propose un extrait de son dernier roman, "Loozie Anna"

CHEZ LE PROVISEUR

Adélaïde se crut à l’abri de toute critique étant donné les brillants résultats qu’elle obtenait dans ses classes et le profond respect qu’elle inspirait. La Puriste, comme on avait surnommé la pointilleuse linguiste, n’en fut que plus surprise de découvrir dans son casier une brève convocation qui la laissa perplexe.

Elle s’y rendit la mort dans l’âme, persuadée qu’une mauvaise nouvelle l’attendait. Ce présage s’accentua lorsqu’il la fit patienter une demi-heure, le traitement infligé à ceux qui lui avaient déplu.

Le visage grave, sans le moindre de ces signes d’approbation qu’il distribuait parcimonieusement à des individus choisis, il ne l’invita pas à s’asseoir, et elle prit place d’elle-même devant lui. Il attaqua brutalement, d’une manière si inhabituelle à son égard qu’elle en fut décontenancée.

— J’aimerais que vous éclaircissiez la nature de vos relations avec Madame Sébastienne Dulac.

Il avait prononcé ces mots du ton neutre d’un fonctionnaire remplissant un formulaire administratif. Elle reconnut intuitivement le coup de griffe de Charbois dont elle crut sentir sur elle le regard inquisiteur.

— Reste à savoir si les bruits qui circulent sont sans fondement et relèvent de la calomnie, auquel cas ils doivent être démentis, ou s’ils proviennent de faits avérés, donc déplorables.

Il la contemplait avec un vague dédain mêlé de son traditionnel mépris du genre humain, et les deux plis au coin de ses joues semblaient s’être creusés encore. Elle faiblit sous ce regard implacable imposant la distance entre eux, baissa les yeux et garda le silence. Lorsqu’elle les releva, il y vit la lueur farouche d’une bête sur la défensive.

— Vos mœurs, continua-t-il, vous en conviendrez, sont incompatibles avec une tâche éducative.

Brusquement elle perçut la lutte qui s’était livrée en lui : il avait longtemps douté de sa liaison, avant de se résoudre à la croire, presque à contrecœur. Il la regardait encore comme s’il était prêt à accepter une réfutation d’allégations mensongères. Il ne fut que plus déçu d’en recevoir confirmation.

— Ma vie privée ne concerne que moi, personne d’autre.

Ces paroles glissèrent sur un mur d’indifférence, retombèrent tristement sans l’émouvoir.

— Monsieur le Proviseur, reprit-elle d’une voix mal assurée, je n’ai de compte à vous rendre que sur mon travail. Pour le reste, c’est un domaine personnel où vous n’avez aucun droit de regard.

Il la toisa d’une morgue teintée de pitié condescendante :

— Détrompez-vous, Madame. Je suis en droit d’exiger de bonnes mœurs dans ce lycée, sinon des élèves, du moins de ceux qui prétendent les éduquer par l’exemple. Votre liaison est indigne d’un état de future mère. Elle ne vous procurera aucun bien durable. Votre enfant voudra un père et non deux mères. On ne joue pas ainsi impunément avec la parenté.

Le voilà qui lui faisait de la morale maintenant ! Elle riposta de biais, là où il ne s’y attendait pas, comme un tennisman lançant la balle au coin du filet pour surprendre son adversaire.

— Un lycée n’est pas un couvent. Je n’ai pas prononcé de vœu de chasteté. Quant au bien de mon enfant, deux mères valent mieux qu’une famille monoparentale si elles y trouvent leur bonheur. Faute de père, ma progéniture devra s’en contenter. Je ne suis pas responsable de l’égoïsme masculin.

Il ne s’attendait certes pas à ce qu’elle lui tînt tête. Il allait lui administrer la volée de bois vert qu’il avait mûrement préméditée, lorsqu’elle le devança.

— Mes mœurs, Monsieur, ne regardent que moi.

— Tiens donc !

Il se leva, posa ses mains sur le bureau où l’alliance d’or à son annulaire lança un reflet sur le noir luisant de l’ébène :

— Vous êtes éducatrice, Madame, et vous donnez un bien triste exemple à la jeunesse. Est-ce respectable de vous trouver, dans votre état, liée à une personne de votre sexe ? Vous suscitez la réprobation des parents d’élèves de notre ville, vous entachez notre réputation d’une marque de dépravation.

Et bien ! Il n’y allait pas de main morte ! Elle, une dépravée ! Elle voulut répondre, mais il continua :

— Vous n’enseignez pas seulement votre matière, mais la conduite d’une personnalité irréprochable.

— Vous-même, l’êtes-vous ?

— Pardon ?

— Irréprochable. Vous exigez des autres l’idéal, mais ce que vous faites subir à vos subalternes au nom de vos critères d’excellence vous trouble l’esprit. Vous êtes imbu de vous-même, vous vous prétendez infaillible dans vos décisions, vous n’écoutez aucun avis, votre religion perfectionniste est semée d’injustices. Vous prenez en grippe ceux qui heurtent votre susceptibilité et les mettez en disgrâce, comme un monarque dans sa cour. Vous jugez vos gens sans espoir de rédemption. Vous répandez la crainte, la peur, et pour plier les hommes à votre volonté, vous les brisez moralement. Vous leur rendez la vie infernale, indifférent à leur souffrance ; ils demandent leur mutation, comme Anne-Marie, appréciée de tous ici, surtout par ses élèves, et qui vient de partir, victime de votre méchanceté, privant le lycée d’un professeur de talent. Maintenant, vous prétendez me régenter, vous me traitez de dépravée. Vous doutez de ma moralité, de mon aptitude à m’occuper de jeunes.

Jean-Claude Texier Loozie Anna, copyrights Chloé des Lys (2015)

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Dominique Veyrier nous propose un extrait de son ouvrage, "Sous vos lacs endormis murmurent nos rivières"

Publié le par christine brunet /aloys

Dominique Veyrier nous propose un extrait de son ouvrage, "Sous vos lacs endormis murmurent nos rivières"

Elle le tenait nu entre ses jambes, couchés sur le côté des mots doux à l’oreille. Ils n’avaient pas d’enfant. Louise et Sébastien. Il était bon amant pourtant, dans le sens qu’on prête au verbe aimer dans un lit où les corps se mélangent, souvent quand ils rentraient d’une soirée ou d’un film il suffisait qu’elle pose sa main bien à plat sur son ventre, il suffisait d’une main et d’un ventre. Ou d’un dos au contraire, mais toujours d’une main fleur ouverte pour que leurs corps se mélangent. Il était bon amant, sur le côté, dans tous les sens. La soirée chez Victor et Giang s’était déroulée sans surprise.

Délicieuse comme souvent chez les amis de longue date. Victor Lalouette et Giang étaient les seuls amis qu’ils recevaient régulièrement à leur table. Ou le contraire, évidemment. Ce soir-là Sébastien avait longtemps regardé Sam, leur fils, empiler des cubes sur le tapis de sa chambre, Sébastien aimait entendre les enfants se raconter des histoires.

Avant que Giang ne les rappelle autour d’un plat succulent dont elle gardait le secret, petits cubes de viande parfumés aux morilles, Sam endormi devant le film qu’il connaissait par cœur. Ils n’avaient pas d’enfant mais deux amis pour leur conter des histoires, Louise parfois regardait Sébastien regarder Sam, lorsque celui-ci s’aventurait dans les parages. Ce soir-là au retour ils avaient fait l’amour sans histoire. Ses cuisses blondes ouvertes inoubliables, genoux parfumés aux épaules bouches mordues soubresauts délicieux Sébastien revoyait soudain les cubes, se demandait quand est-ce que les histoires on commence à y croire. — Après l’orphelinat, on pourrait prendre une semaine de plus pour marcher... Les contreforts de l’Himalaya, ça ne te dit pas ? — C’est haut, il avait dit tout bas. Couchés sur le côté, emboîtés l’un dans l’autre. Ou le contraire. Puis la nuit avait repris sa place, évidemment.

Dominique Veyrier

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Dominique Veyrier nous propose un extrait de son ouvrage, "Sous vos lacs endormis murmurent nos rivières"

Publié le par christine brunet /aloys

Dominique Veyrier nous propose un extrait de son ouvrage, "Sous vos lacs endormis murmurent nos rivières"

Un homme une femme un enfant. Une mer calme et joueuse, ses vaguelettes à leurs pieds immense ficelle agitée sous le nez d’un chaton.

L’homme porte un sac. La femme une casquette de plage, l’enfant accroché à sa robe légère. Il fait beau il n’y a personne, deux mouettes étonnées sur le muret à l’arrière. L’homme plante un parasol, goûte le vent puis l’incline.

La femme s’occupe de l’enfant et du sable, accroupie les présente, vers la mer à petits pas s’avance. L’enfant. L’homme a enfilé ses bottes, les rattrape les dépasse, genoux levés éclaboussures. La femme rit, lâche l’enfant rejoint l’homme dans sa course burlesque, se retournent à l’unisson quatre bras qui le hèlent. L’enfant. Un cri un seul.

Terrifiant comme une mort certaine, abandonné des hommes jeté aux vagues comme un os à des hyènes. Un cri un seul venu d’ailleurs, démesuré sur le rebord du monde. L’homme se précipite dans ses bras le soulève, pleure avec lui l’emporte contre le vent rien de grave, la femme les rejoint. Dans le panier des chips et de la mayonnaise.

Assis enfin sous leur bleu ciel de toile, il faut longtemps pour qu’ils se parlent. L’enfant dos à la mer pousse son cube de bois dans le sable, une voiture un camion. Elle a rangé les affaires, le soleil on dirait hésite à revenir. Sur la plage une femme un enfant. Deux mouettes indélébiles, et les vagues agitées au bout d’une ficelle. Un homme un peu plus loin.

Dominique Veyrier

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Dominique Veyrier nous propose un extrait de son ouvrage, "Sous vos lacs endormis murmurent nos rivières"

Publié le par christine brunet /aloys

Dominique Veyrier nous propose un extrait de son ouvrage, "Sous vos lacs endormis murmurent nos rivières"

Dans les gris lendemains. Se réfugie aux Arts à l’abri de l’averse, désert et silencieux comme une eau que l’on verse. Dedans morose, assis du côté des noirs, Max attend pour sortir ou rentrer que la pluie s’interroge, tandis que Maurice s’active du côté des bancs qu’il encaustique. Dehors, la rue et le ciel crépusculent. Sébastien n’a rien pris, ni café ni Picon bière, un œil distrait vers des informations dont on a coupé le son.

— Vous avez vu ?... Les paysans quand ça s’énerve ! Déjà un mort à Toulouse et un pendu dans sa grange en Bourgogne, tout ça pour quatre connards d’actionnaires qui ont décidé d’augmenter leurs profits. Ceux qui font affaire avec vous, ils doivent s’estimer heureux... Sébastien ne dit rien, pas encore. Max en a fini d’attendre, et sort.

— Rien ne sert d’avoir peur de demain, de toute manière, après le beau temps la pluie revient.

— Max ?

— Non, c’est mon père qui disait ça. Max il se tait, ça fait déjà quelque temps que quelque chose le tracasse. Depuis que le pharmacien a dit qu’il avait aperçu la petite.

— La petite ?

— Sa fille. Vous le saviez, vous, qu’il avait une fille ?

— ...

— Quand j’ai repris le café il était déjà là à sa table. Mais avant, à ce que raconte le pharmacien, il vivait à Bagnolet où il était professeur, avec sa femme et une petite fille... Et puis, sa femme elle est partie.

— Séparés ?

— Maladie. Partie en deux mois, une saloperie la vie quand on y songe. Et Max il est parti juste derrière.

— Parti ?

— Parti. Un matin, avec son sac à dos et l’échiquier. La petite a été récupérée par une tante ou quelqu’un de la famille. Et là, quinze ans plus tard, en plein Paris, le pharmacien la voit débarquer dans sa boutique. Il prétend qu’il l’a reconnue avant même qu’elle lui présente son ordonnance.

— Mais comment il la connaît, lui, son histoire ?

— C’est comme les maladies les histoires, ça se propage... Je vous sers quelque chose avant qu’on ferme ?

Sébastien n’a rien répondu, là non plus. Puis sort comme s’il suivait quelqu’un, rentre chez lui pas trop tard. Voudrait téléphoner à Louise, mais le fera demain. Se réchauffe une pizza, demain est le jour des lasagnes, Stanislas sera là, de retour de Caracas. Sur la table, son assiette et la cage où Pompon grignote une carotte. Ces deux-là en mangeant se regardent, tour à tour trop humains, puis lapins. Sébastien la nuit rêve de Jeanne, le jour oublie que ce sont Louise et Salil qui occupent sa mémoire. Sébastien est un homme qui ne comprend pas grand-chose aux sentiments des hommes, et presque rien aux lapins. Ce en quoi, là encore, Pompon et lui se ressemblent.

Dominique Veyrier

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LE YUCCA, un texte signé Philippe Couillaud

Publié le par christine brunet /aloys

LE YUCCA, un texte signé Philippe Couillaud

LE YUCCA

La lumière se pose sur le yucca. Son ombre défigure le mur blanc. D'ailleurs, le mur blanc n'est pas blanc, mais sale. Exagérée parce que démesurée, l'image projetée du yucca surplombe deux corps allongés sur des supports improbables, peut-être d'anciennes tables, sait-on jamais avec le jeu des translations.

La nudité des corps, outre l'identité de genre, révèle la présence incongrue de cette plante aux rosettes de feuilles dures, élancées comme des épées. Entravé et lié à ce socle qui le porte de toute son indifférence, chaque corps déploie son existence. Sont-ils vraiment nus? Leurs peaux marbrées de brûlures exsudent des gouttes d'angoisse poisseuse. A la tige molle d'entre les cuisses de l'homme, se figent les pointes acérées d'une pince métallique reliée à un fil électrique.

La femme geint. Ses grandes lèvres boursouflées tremblent au rythme des feuilles du yucca qu'agitent les pales d'un ventilateur. Le bourdonnement du brassage d'air couvre les souffles hachés de l'homme et de la femme. Le sang séché, les vomissures collées et la sueur caillée voilent leurs peaux d'oripeaux nauséabonds. Les corps ne trouvent pas âme à qui se rendre. Les esprits liés à leurs enveloppes de chair se demandent comment échapper à ces carcasses corporelles que la torture défigure.

Le rêve n'accède plus à l'évasion du monde sensible. Des bruits sourds résonnent. Les godillots reviennent à la charge. Les costauds baveux reprennent le travail. Indifférenciés par le port des uniformes, ils referment la porte sur l'épouvante et se mettent face à la curiosité de la terreur. Les feuilles du yucca s'immobilisent d'elles-mêmes. Le projecteur désormais dirigé vers l'homme et la femme précipite la plante dans l'absence. Si elle avait pu parler, n'aurait-elle pas dit: la vie ne mène nulle part, mais je suis le mouvement.

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Dominique Veyrier nous propose la première page de son ouvrage, "Sous vos lacs endormis murmurent nos rivières"

Publié le par christine brunet /aloys

Dominique Veyrier nous propose la première page de son ouvrage, "Sous vos lacs endormis murmurent nos rivières"

Le monde à bout de bras, rien d’autre. Doté d’une autorité qui donnait à chacune de ses décisions un caractère d’évidence, il avait attendu quelques secondes encore, comme pour laisser place à d’éventuelles questions, mais rien.

Avant de traverser la salle à grands pas, l’affaire entendue et la séance close. Le 16 juin d’une année bissextile, au dernier étage du grand paquebot construit deux ans plus tôt par un architecte italien pour y abriter le siège social de BioLib en bord de Seine, il avait traversé la salle à grands pas.

Un peu après dix-huit heures sans doute. Comme toujours sans que nul n’intervienne, quand un éclat de rire eût suffi au milieu du naufrage. Mais non. Ses pas traversant la salle de conférence du dernier étage d’un paquebot symbole de la puissance de l’homme face aux éléments. Ou d’une mer qui a tout le temps pour elle, et qui sourit en attendant. Les pas d’un homme qui s’en vont. Qui vous tenait le monde à bout de bras. Depuis toujours, depuis l’enfance. L’enfance telle une mer enfouie, rien d’autre.

Dominique Veyrier

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L'envers du voyage, un texte de Philippe Couillaud

Publié le par christine brunet /aloys

L'envers du voyage, un texte de Philippe Couillaud

Je viens d'enfermer le tapuscrit dans sa cage en carton. Je le présente au guichet en précisant que c'est pour la Belgique. Je remplis un formulaire. On me demande si l'envoi a de la valeur. Je réponds par la négative avec une pensée iconoclaste quant au sens du mot valeur et tout ce que j'ai envie d'asséner à la préposée des postes qui n'y est pour rien au sujet des valeurs du monde. Heureusement j'avais lu le matin même l'article de M.N. Fargier sur la colère et je reste coi.
Donc mon manuscrit s'en va. Il me quitte pour chercher refuge et gloire. Il va se faire une deuxième vie et, dès que possible, je vais le tromper avec d'autres personnages affublés d'histoires où les pensées et les corps s'entremêleront une nouvelle fois.


J'ignore si le personnage central de "L'envers du voyage" va se faire adopter. Il n'est pas très facile à vivre. Il patauge dans sa mémoire, dialogue avec Eckermann dans la forêt de l'Etteisberg en allant visiter Büchenwald, tout en faisant l'apologie de la course automobile et du sexe.

Curieuse façon de voyager ! Mais bon ! C'est trop tard ! La préposée aux postes vient de jeter le carton dans le bac aux envois.


Je souhaite bon courage au comité de lecture...

​Philippe COUILLAUD

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UN DUEL – extrait de NUAGEUX A COUVERT de Marcelle DUMONT

Publié le par christine brunet /aloys

UN DUEL – extrait de NUAGEUX A COUVERT de Marcelle DUMONT

Cette fois Antonino en avait assez ! Il poussa brutalement la porte de la remise et donna un coup de pied dans une cage à poules vide.

Après le grand soleil du dehors, on y voyait à peine. Une âcre odeur de poussière et de vieilles choses prenait à la gorge. Le garçon passa la main dans ses boucles drues et écarquilla les yeux. Il aperçut enfin, appuyée au mur du fond, ce qu'il cherchait : une voiturette de glacier, ornée de bouts de miroirs et dont chaque flanc portait sur fond crème un paysage italien. Le décor lui faisant face représentait le Vésuve couronnant la baie de Naples, du moins pouvait-on présumer que l'artiste n'avait pas voulu évoquer autre chose.

Antonino s'approcha et resta en suspens, étourdi par une brusque bouffée d'enfance. Il lui suffisait de fermer les yeux pour revoir les autres panneaux. Né impasse du Fauconnet, en plein cœur des Marolles, dans le fumet victorieux des caricoles, il avait appris la géographie de l'Italie en interrogeant ce quadruple visage. Aussi à ses yeux le pays de ses pères tenait-il tout entier dans un panorama de Naples, les fontaines de Rome, le palais des doges et l'échelle de soie de Roméo suspendue au plus charmant balcon de Vérone. Ces naïves illustrations l'avaient gardé plus italien que les tomates frites et le chianti du dimanche.

Attendri, Antonino effleura d'une main frémissante le panache du Vésuve, la retira noire de suie et l'essuya au fond de son pantalon. Par petites secousses maladroites il fit pivoter la voiture. Lorsqu'elle fut dans la bonne position, face à la porte qui béait à quelques mètres, il lâcha les poignées pour se signer.

Si, après tant d'années d'abandon, la voiturette allait s'effriter avant de quitter son abri, son rêve tomberait de même en poussière. Mais elle se contenta de gémir, coquetterie bien légitime à la fin d'un si longue relégation. Cette plainte insolite attira la maman d'Antonino au seuil de la cuisine. Elle resta interdite un instant puis se détendit comme un ressort.

- Tonio, je t'avais défendu ! La voiturette de papa ! Ah ! Tête de mule !

​MARCELLE DUMONT

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