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Janna Réhault nous propose un résumé de son roman "La vie en jeu"

Publié le par christine brunet /aloys

Janna Réhault nous propose un résumé de son roman "La vie en jeu"

Le présent roman est une sorte d’anti-utopie. A première vue il s’agit d’un meilleur des mondes qu’on peut s’imaginer selon nos aspirations d’aujourd’hui : la violence est minimisée ; les crimes ne se font pratiquement plus ; la vie humaine et les droits de l’homme sont sacralisés ; les maladies sont vaincues par l’ingénierie génétique ; ceux qui subissent une mort non naturelle « ressuscitent » grâce au clonage ; ceux qui subissent des chocs psychologiques se font libérer de leurs traumatismes grâce à la modification de mémoire, etc. Pas de totalitarisme, ni d’asservitude des hommes par les robots.

L’action se déroule dans les années cinquante du 21ème siècle dans la Fédération Européenne. Les gens voient leur vie se déplacer progressivement dans les espaces virtuels dont les prototypes sont des métavers d’aujourd’hui. C’est là que se vit la vie sociale, professionnelle, sentimentale. La plupart des résidents des métavers ne quitte le monde virtuel que par nécessité, pour satisfaire le minimum de leurs besoins vitaux. Ils identifient leur personnalité à leurs avatars dans le métavers, la soi-disant « e-identité », pendant que leur être du monde réel se considère plutôt comme une enveloppe matérielle, un support de leur existence virtuelle.

La principale héroïne Alexandra est une jeune « normale » qui vit comme les autres, sans trop se poser de questions, jusqu’au jour où elle s’éveille. Son frère Théo (avec qui elle est extrêmement proche) se fait cloner après sa mort survenue suite à un accident. Cela sert de déclencheur, l’entraînant dans une quête intellectuelle et un questionnement sur le monde qui l’entoure et sur l’essence de la vie en général.

Plusieurs actions se déroulent simultanément. L’une d’elles commence par la participation d’Alexandra au mouvement des biophiles. Ce mouvement rassemble des jeunes « rebelles » autour d’un suicidaire Ruud qui réclame un droit de ne pas être cloné en cas de suicide. Or dans ce monde, le clonage d’un être humain est obligatoire s’il meurt d’une mort non naturelle. S’en suivent des manifestations, des débats télévisés, un procès et, au final, une décision de tribunal autorisant Ruud d’échapper au clonage après le suicide.

Une intrigue parallèle concerne la relation d’Alexandra avec son meilleur ami Max dont elle est secrètement amoureuse. C’est un jeune intellectuel qui se veut profondément humaniste mais qui reste le défenseur le plus ardent de cette société. Défendant les visions complétement opposées, ces deux protagonistes mènent tout au long du roman un duel idéologique. Alexandra dénonce ce qu’elle qualifie de nécrophilie sociale, en parlant de la société où le non-vivant (virtuel ou mécanique) devient l’objet des affections de l’homme, et où, grâce aux substituts tels que jeux vidéo, télé réalité, feuilletons, etc., on ne vit que par procuration. Quant à Max, il n’attache pas beaucoup d’importance au mode de vie des gens ; pour lui l’essentiel est qu’ils se plaisent dans leur monde (peu importe, réel ou virtuel) et que rien ne les fasse souffrir.

De même, leur relation évolue sur le plan sentimental. Max crée une femme virtuelle qui incarne son idéal féminin et dont il tombe follement amoureux. Jalouse au début, Alexandra apprend que pour créer son idéal, Max s’est servi d’elle comme d’un modèle, c’est-à-dire qu’il l’a programmé en se basant sur le physique et le caractère d’Alexandra. Une question s’impose : pourquoi au lieu de tenter la vraie relation avec la vraie Alexandra, Max préfère-t-il sa copie numérique ? Par timidité ? Ou bien parce qu’il est incapable d’aimer une femme réelle, et ne peut s’attacher qu’aux entités virtuelles ?

En ce qui concerne Théo, Alexandra est partagée entre l’amour pour son frère et une animosité envers son clone. Elle ne parvient pas à accepter ce dernier en tant que frère mais s’accroche à l’espoir que Théo continue à exister à travers lui. La barrière psychologique qui les sépare depuis, l’empêche d’aborder le problème directement et l’incite à chercher des moyens détournés. C’est donc dans l’espace virtuel que leurs retrouvailles devraient avoir lieu. Alexandra se lance dans un jeu vidéo en parallèle avec Théo, sans que ce dernier sache que le deuxième joueur est sa sœur.

Une autre controverse gravite autour de la modification de la mémoire, un procédé servant à éliminer les souvenirs traumatisants chez les individus. Son objectif peut paraître judicieux : libérer l’homme des souffrances du passé. En même temps, effacer les souvenirs négatifs n’équivaut-il pas à limiter, rétrécir ou réduire sa personnalité ? De même, en ce qui concerne les criminels : on ne les punit plus, on leur modifie la mémoire. On a abolie la tradition carcérale considérée comme inhumaine et inefficace. Cependant, est-ce tellement mieux d’enlever de force les souvenirs à un homme et ainsi l’obliger à être « gentil » ? L’éthique et le discernement moral ne doivent-ils pas rester plutôt dans le cadre d’un choix libre et personnel de l’individu ?

D’autres questions soulevées dans le roman portent sur l’art (vaut-il tous les sacrifices ? peut-on qualifier d’art celui créé par des machines ? etc.), sur les critères permettant de définir le bien-être d’une société, sur les responsabilités individuelle et collective (la tendance à rejeter la faute sur la société ne nous fait-elle pas perdre de vue la responsabilité individuelle de chacun ?), etc.

Le roman se termine par une victoire des biophiles. Ruud gagne son procès et peut dès lors se suicider tranquillement, sans se faire « ressusciter » par la suite. A cette occasion, une fête est organisée, ce qui annonce un happy-end éphémère, tout en mettant en évidence la contradiction idéologique de ce mouvement : ceux qui se disent biophiles – donc « aimants la vie » - finissent par célébrer la mort. La même ambigüité pour la part d’Alexandra : malgré l’échec évident de toutes ses entreprises, on peut dire qu’elle l’emporte tout de même sur le plan spirituel. Au bout du compte, elle trouve ce qu’elle cherchait tout au long de ses périples - le savoir aimer la vie.

Pour conclure, je voudrais dire que le contexte « futuriste » n’a pas été choisi par pure passion pour la science-fiction. C’est plutôt un moyen « technique » permettant de pousser à l’extrême les tendances de la société d’aujourd’hui afin de les remettre en cause. De la même manière que les scientifiques utilisent la modélisation pour simplifier une réalité complexe afin de pouvoir utiliser les lois sur les éléments modélisés, je fais abstraction de nombreux phénomènes majeurs, tels que la dégradation écologique, la misère du tiers-monde ou les conflits armés, dans l’hypothèse utopique qu’on parvienne tout de même à construire un monde sur les valeurs les plus sûres d’aujourd’hui. Il paraît judicieux alors de s’interroger : ce monde imaginaire serait-il celui dans lequel on voudrait vivre ?

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Un chat et un perroquet, un texte de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

UN CHAT ET UN PERROQUET

"Tu vois Félix, ils m'ont fait un pont d'or et j'ai refusé ! Faire de la pub pour des croquettes, très peu pour moi ! Il y a quelques années, ils m'avaient proposé de tourner un clip à propos du matelas "bonne nuit", ça c'était bien et en plus, bien payé ! Un nouveau matelas tous les ans, jusqu'à ma mort… Les imbéciles, ils ignoraient que nous les perroquets vivons parfois très longtemps. Ils vont m'en payer des matelas ! Il paraît que le directeur commercial de "Bonne Nuit" a été licencié… On raconte même qu'il travaille à présent dans une usine de couette !

- Archibald, tu sais, les chats comme moi, ça adore le confort. Un rêve, un nouveau matelas à la demande ! Tu as refusé de faire cette pub, je te comprends. Moi aussi, j'ai dit "non". Ils voulaient me faire bouffer une saloperie de conserve de poisson. Beurk ! J'ai même pas daigné goûter tant ça puait et ils avaient eu le culot d'appeler ça "Bongoût". Ils ont discuté entre eux et ont proposé une plantureuse augmentation. Niet ! Pas question de m'empoisonner en m'empoissonner ! Georges a insisté, m'a fait entrevoir une carrière internationale. Hollywood peut-être… J'ai tourné la tête !"

Extrait du journal "Nouvelles du pays – Nouvelles du monde"

… On vient d'apprendre le décès de Georges Van Dieren, le dresseur d'animaux bien connu. Rappelons que deux de ses pensionnaires, le perroquet Archibald et le chat Félix, ont tourné avec le succès que l'on sait dans plusieurs clips publicitaires pour la télé.

Georges Van Dieren n'avait pas 40 ans et on l'a retrouvé à son domicile. Des voisins inquiets de ne plus le voir avaient averti la police.

À côté du corps, une multitude de boîtes de conserve "Bongoût" qu'il avait semble-t-il consommées sans modération.

On ne dira jamais assez combien ces aliments destinés à nos amies des bêtes ne sont guère indiqués pour le genre humain. Cette malheureuse histoire n'est est qu'une nouvelle preuve.

Suivant les dernières volontés du défunt, tous les animaux de sa ménagerie ont été euthanasiés sauf Archibald et Félix, mystérieusement disparus…

Louis Delville

Un chat et un perroquet, un texte de Louis DelvilleUn chat et un perroquet, un texte de Louis Delville

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Jean-François Foulon nous propose un petit texte...

Publié le par christine brunet /aloys

Jean-François Foulon nous propose un petit texte...

Il y avait tout au bout de la rue Hors-Château, une petite ruelle. Je l’aimais cette ruelle et j’y pénétrais souvent. C’est que tout au bout se dressait une maison. Une maison modeste certes et assez ancienne, mais une maison qu’enlaçait une glycine. Souvent, un doux parfum se répandait discrètement alentour. Loin du bruit la ville, l’habitation était là, hors du temps. Un peu penchée, d’aspect fragile, elle avait traversé plusieurs siècles et il me semblait respirer en ce lieu une atmosphère quasi moyenâgeuse. Je prenais mon temps pour regarder autour de moi. Tout était calme. Un merle, parfois, poussait un cri ou se risquait à quelques notes. Le vent faisait frémir doucement les feuilles de la glycine et tout là-haut, dans le ciel bleu, passait un nuage blanc. Le silence était impressionnant et jamais je ne me serais cru au cœur d’une grande agglomération.

Après quelques minutes, m’étant bien imprégné de l’ambiance qui régnait en ce lieu, je frappais à la porte. Alors, tu venais m’ouvrir. C’est ton sourire, toujours, que je voyais en premier. Ton beau sourire de jeune fille. J’avais vingt ans.

Les années ont passé et l’autre jour je suis retourné dans la petite ruelle, au bout de la rue Hors-Château. La maison est toujours là, la glycine aussi. Un merle a crié dans le silence et dans le ciel d’automne passaient de sombres nuages. J’ai frappé à la porte, mais personne n’a ouvert.

Qu’es-tu devenue, toi que j’ai aimée lorsque j’avais vingt ans ?

Jean-François Foulon

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Michel Orin nous propose un extrait de son roman "Aux quatre coins du cercle"

Publié le par christine brunet /aloys

Michel Orin nous propose un extrait de son roman "Aux quatre coins du cercle"

J’ai senti mon cœur s’emballer alors j’ai fait un pas vers ce foyer ombragé. Ce mouvement suffit à réveiller le chien. Là dans son crâne, deux yeux rougis par le soleil se sont mis à rouler. Ses crocs scintillants ont rajouté des soleils dans ce jour qui n’en finissait plus. La lumière s’est intensifiée autour de sa tête pour n’être plus qu’une mâchoire incandescente qui dévorait mes yeux. La gueule bavait des boules de feux, certaines brûlaient le poil déjà trop cuit du cerbère empoisonnant ainsi l’atmosphère. La bête a bondi, est retombée près de moi et s’est écroulée. Du sang coulait de son crâne éteint.

Alice, une fois de plus, m’avait suivie.

Son revolver à la main, elle regardait le chien. Je lui ai arraché l’arme des mains. Son menton s’est planté dans sa poitrine ruisselante de chaleur.

Je l’ai conduite au bord de l’eau et là, je lui ai relevé la tête. Ce seul geste suffit à lui rendre le sourire. Ses dents trop blanches ont surgi du silence, comme une rangée de comètes de derrière le rideau
paisible que formaient ses lèvres. Le ciel s’est illuminé, affamé. J’ai voulu fermer les yeux, mais la chaleur avait contracté le moindre des muscles de mon visage. Je me suis accrochée au revolver comme à une bouée. J’ai tiré. Et c’est avec le tonnerre surgi de mes doigts, bruyant et sentant la poudre, que les premières fissures de ma vie sont apparues. J’ai compris en n’apercevant pas mon reflet dans l’eau qu’il n’y serait plus. À sa place le visage d’une autre flottait sur l’onde.
Visage anonyme qui, un peu comme ces photos sur les tombes n’appartient plus à personne. Alors j’ai encore tiré, tiré, tiré, tiré sur cette image qui me souriait sans pouvoir l’effacer. C’était comme quatre flashs dans la solitude d’un photomaton, à la sortie d’une gare qu’on ne connaît pas.

Michel Orin

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Journal d'un trou de serrure, un texte de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

JOURNAL D'UN TROU DE SERRURE

Clic clac ! La porte s'ouvre sur une pièce un peu sombre… Chouette, je vais avoir un nouveau compagnon ! Qui est-il ? Pourquoi est-il là ?

Et puis, quelle drôle d'idée d'arriver un mardi ! Notez que la plupart des séjours commencent un mardi… Et je ne sais pas pourquoi ! Moi qui suis ici depuis plus de cinquante ans, je ne le sais toujours pas !

Mon nouveau voisin s'installe rapidement sur son lit, ouvre le gros sac et range ses affaires dans la garde-robe. Un rapide coup d'œil par la fenêtre : il fait gris et moche.

"Mon séjour commence bien !", sont ses premiers mots depuis qu'il est entré.

Mercredi, il s'est levé tôt, a rapidement fait sa toilette et s'est fait servir son petit-déjeuner au lit. Le serveur n'a pas voulu entrer et il a dû se lever pour prendre son plateau. Café fumant, tranches de pain mie, beurre et confiture plus un yaourt, comme il l'avait demandé !

Jeudi, on vient d'apporter son ordinateur et une imprimante. Le voilà assis à sa table pour des heures entières. Il l'a décidé, ses repas lui seront servis ici même. Pas de temps à perdre. Matin, midi et soir, toujours le même rituel : On frappe à la porte, on ouvre et on lui tend son plateau en reprenant celui du repas précédent. Il écrit sans s'occuper de rien d'autres, il écrit encore et encore.

Aujourd'hui vendredi, je l'ai entendu refuser de rencontrer un homme qui venait le voir "Dites-lui que je lui fais confiance et qu'on se verra lundi", a-t-il déclaré. Et il a continué à écrire. Une rame entière de papier, des centaines de pages, avec quelques dessins mais surtout des mots, des phrases et encore des phrases.

Et moi, je suis obligé de subir le cliquetis infernal de ce clavier de malheur qu'il utilise comme un fou !

Il en a des choses à dire, ce n'est pas possible. C'est le premier client que je vois agir ainsi en cinquante ans de bons et loyaux services. Il est près de minuit quand il s'arrête. Enfin, je vais pouvoir dormir !

Samedi et dimanche, deux jours de congé pour toutes et tous. Sauf pour lui et le personnel de service.

Il écrit, mange, écrit encore, imprime des pages et des pages…

Vingt heures dimanche, il s'arrête, quitte son ordinateur et relit tout. Il y passera la nuit et moi avec… Cette satanée lumière m'empêche de fermer l'œil. Heureusement je sais que dès lundi, il partira comme les autres et que mardi, un nouveau client le remplacera…

Enfin, vers cinq heures du matin, il tourne la dernière page. Il y écrit quelques mots à la main et semble satisfait.

C'est vers sept heures qu'on l'a réveillé et qu'on m'a réveillé aussi. Le directeur est venu en personne pour le saluer et les membres du personnel qui l'avaient côtoyé durant la semaine l'ont accompagné jusque dans la cour.

La guillotine attendait.

Louis Delville

Journal d'un trou de serrure, un texte de Louis DelvilleJournal d'un trou de serrure, un texte de Louis Delville

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LA PETITE CULOTTE DERRIÈRE LE DIVAN… une nouvelle signée Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

LA PETITE CULOTTE DERRIÈRE LE DIVAN… une nouvelle signée Micheline Boland

LA PETITE CULOTTE DERRIÈRE LE DIVAN…

La petite Lulu a disparu ! Qui ne connaît la petite Lulu ? Une gamine de 5 ans, rousse, bouclée, avec des taches de son, qu'on voit souvent courir devant sa mère ou son père lorsque ceux-ci distribuent les journaux publicitaires, qui caresse tous les chiens qu'elle rencontre, qui joue plus volontiers dans la rue que chez elle. Qui ne connaît ses parents ? Des gens qui, pour quelques sous, tondent des pelouses, taillent des arbustes ou repeignent des châssis.

La petite Lulu a disparu ! Les journaux télévisés, les journaux parlés, les gazettes ne parlent que de ça. Sa mère est venue hurler devant le commissariat. Son père a pleuré devant les caméras de la télé locale. La fillette a disparu jeudi vers 17 heures. Comme tous les jeudis, ses parents s'étaient rendus au Café de la Poste. Installés au comptoir, ils buvaient des bières pour fêter la fin de leur dure tournée tandis que Lulu allait et venait d'une table à l'autre. Lulu avait mangé des crêpes avec la fille du patron, des cacahuètes avec des clients. Lulu avait couru dans l'établissement et sur le trottoir. Quand sa mère l’avait appelée, Lulu avait disparu. On avait cherché dans les toilettes, les caves, le jardin, les rues avoisinantes. En vain. On avait fait des battues dans le parc de la clinique, dans le square, dans les parkings, le long des voies du chemin de fer. Aucune trace de la petite Lulu. Le soir, la radio et les chaînes de télévision du pays lançaient un appel à témoin. La rumeur de la disparition a parcouru toute la ville comme une traînée de poudre. Notre voisine, avec qui on est en froid pour une histoire de poubelle, a même téléphoné à la maison pour le raconter à maman.

Moi, j'ai quarante-cinq ans, je fais des ménages. Je nettoie chez le pharmacien, chez le directeur d'école et chez Monsieur Raoul.

Monsieur Raoul, c'est un professeur à la retraite. Chez lui, je fais tout, le repassage, un peu de cuisine, une partie des courses et les travaux habituels d'une femme d'ouvrage. Monsieur Raoul, il est comme moi, il a toujours vécu avec sa mère. Depuis la mort de sa mère, il vit seul. C'est un homme calme, gentil qui ne pense qu'à son art. Il donnait des cours de dessin au collège et à l'école professionnelle. Il en connaît du monde ! Il en a vu défiler des élèves ! Sa seule famille c'est sa sœur, son beau-frère, son neveu, sa femme et leurs deux petites-filles, Alice et Lucie. Quand ces six-là lui rendent visite, je peux faire des heures supplémentaires !

La petite Lulu a disparu ! Comme tous les samedis, je nettoie chez Monsieur Raoul. Je déplace le divan pour passer l'aspirateur et je trouve une petite culotte imprimée de papillons, toute propre mais chiffonnée et portant encore son étiquette. C'est le genre de petites culottes qu'on vend à la solderie du coin dans toutes les tailles, à 3 euros les 6 pièces. Je pense à la petite Lulu. C'est sûrement le genre d'article que sa mère achète pour elle ! Et si la petite Lulu était passée par ici ? Je fourre la culotte dans ma poche. Je continue mon ouvrage mais je n'en pense pas moins…

À midi, nous mangeons le lapin que j'ai fait mijoter une bonne partie de la matinée. Assis en face de moi, Monsieur Raoul a un air bizarre. Ses yeux bruns paraissent brillants de fièvre, son couteau tremble un peu dans sa main.

"Ça va bien Monsieur Raoul ? C'est bon ?"

"Mais oui, Ginette. Je n'ai pas très faim parce que j'ai mangé deux croissants pour mon petit déjeuner. Je n'ai pas l'habitude. C'est lourd à digérer…"

Après le repas, je nettoie la cuisine. Je sens la petite culotte au fond de la poche de mon tablier. Dire ou ne pas dire ? À qui ? Attendre encore un jour ou deux ? En parler au pharmacien, lundi, quand je serai chez lui ou au directeur de l'école, mercredi ? Me rendre au bureau de police ?

L'après-midi, je fais un tour dans le grenier et dans la cave. J'inspecte toute la maison, sauf l'atelier de peinture où Monsieur Raoul est occupé à faire de l'aquarelle. Pas d'autre trace suspecte que cette petite culotte !

Le dimanche, je vais à la messe. Ce n'est plus dans mes habitudes mais j'ai décidé d'en parler au curé. Hélas, c'est un prêtre étranger qui officie. Je rentre donc chez moi sans avoir pu m'épancher. Durant toute la célébration, j'ai prié pour Lulu, pour ses parents et surtout pour Monsieur Raoul.

Je ne rate plus un journal télévisé. La petite Lulu est devenue mon seul sujet de conversation avec Maman. Ce que je ne lui dis pas, c'est ce que j'ai trouvé chez Monsieur Raoul.

"Tu sais Ginette, si elle est tombée dans une citerne ou si elle a fait une mauvaise rencontre, on n'est pas prêt de la retrouver !"

Le lundi, chez le pharmacien, on me demande de faire le grand nettoyage du logement que l’on a aménagé pour le frère de Madame qui va bientôt rentrer du Brésil.

Madame et Monsieur filent comme des anguilles quand je lance mes appâts avec mes "c'est triste pour la petite Lulu "ou "quelle affaire avec Lulu… "Ils ne m'écoutent même pas. Ils restent indifférents à l'événement. Ils ne semblent plus avoir en tête que leur travail et l'aménagement du studio "Shampouinez bien la moquette, Ginette et désinfectez l'intérieur des armoires. "C'est tout ce que j'arrive à obtenir d’elle. Quant à Monsieur, il soupire : "Ça ne désemplit pas aujourd'hui… à croire que toute la ville est malade !"

Partout, on voit des affiches avec la photo de Lulu. On sent le soupçon qui plane sur la ville. Je ne voudrais pas être vieux garçon comme le fossoyeur ou femme en mal d'enfant comme la coiffeuse. Je ne voudrais surtout pas être à la place de Monsieur Raoul. S'il savait que je sais, comment réagirait-il ? Je tremble et j'ai des maux de ventre rien que d’y penser !

Le soir, je n'arrive pas à m'endormir. Mon silence m'apparaît pour ce qu'il est, une faute grave. C'est décidé, demain, j'irai à la police. Je dirai ce que j'ai vu ni plus ni moins. Cela soulagera ma conscience.

Mardi, la petite Lulu est retrouvée. Elle était chez sa Tante Eulalie qui vit au bout du bout de la ville, dans une masure située au milieu d'un jardin. Une femme âgée, un peu demeurée, un peu folle, pour qui la télévision et la radio ne comptent pas. Pour elle, seuls importent son jardin et ses poules. Quelqu'un, qui passait près de chez elle, a entendu la vieille crier : "Lulu, Lulu sois gentille avec grosse Poupoule !"

La mère a hurlé sur sa tante. Le père a pleuré. La vieille tante a sangloté en répétant : "Je ne savais pas… Lulu m’a suivie comme un petit chien abandonné… "

Lulu est rentrée chez elle, heureuse. Pendant une petite semaine, elle avait mangé des crêpes, des fraises et des macaronis au beurre et au fromage. Elle avait même joué avec les poules comme avec ses poupées !

Le samedi suivant, Monsieur Raoul m'a dit : "Que de bruit pour rien, n'est-ce pas Ginette ? Heureusement, personne n'a vu le joli portrait de la petite Lulu que j’avais commencé ! "

Ses yeux bruns brillaient. Il avait un drôle de sourire, un sourire jaune comme on dit…

C'est alors que je lui ai raconté que j'avais trouvé une petite culotte derrière le divan.

"Oh une petite culotte et pas une écharpe aussi par hasard ? Ma sœur recherche une petite culotte et une écharpe rouge qu'Alice et Lucie auraient égarées ici. Elles avaient passé une bonne partie du mercredi après-midi à habiller et déshabiller leurs nounours et leurs poupées. "

La boucle est bouclée. Monsieur Raoul regagne son atelier et je passe l'aspirateur sans oser déplacer le divan, on ne sait jamais…

Micheline Boland (extrait de "Humeurs grises Nouvelles Noires")

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Jean Destree vous propose un extrait de "Faux éloge de ?"

Publié le par christine brunet /aloys

Jean Destree vous propose un extrait de "Faux éloge de ?"

Faux éloge de ?

La cloche interrompit brusquement ce subtil échange. Chacun rangea ses affaires dans un calme qu’il ne connaissait plus depuis longtemps. C'est vrai que la classe de Couturier ne se passait presque jamais sans un petit chahut ou le bourdonnement des bavardages continus. Mais aujourd’hui, une sorte de silence presque respectueux s’était installé et personne ne voulait le trahir. Chacun sortit en saluant le prof qui se demanda ce qu’il lui arrivait. Et si cette classe de joyeux garnements ne lui réservait pas un mauvais tour. Comme il se trompait!

C‘est vrai enfin, pourquoi se chiner la santé à courir derrière des activités qui ne servaient qu’à enrichir quelques individus dans le monde dont le seul objectif est de se remplir les poches sur le dos de milliards de pauvres types qui ne peuvent faire autre chose que de travailler pour eux. Jean-Robert ruminait tout cela en rentrant chez lui. Son air maussade surprit sa mère qui s’en inquiéta.

- Tu n’es pas bien?

- Si.

- Pourquoi fais-tu cette tête?

- Je ne fais pas la tête. Je réfléchis.

- C’est bien la première fois que je t’entends dire que tu réfléchis. C‘est pourquoi tu m’inquiètes.

- Tu n’as pas à t’inquiéter.

- Alors je ne dis plus rien, mais quand même, tu n’as pas l’air d’être dans ton état normal.

- C’est quoi un état normal?

  • Oh ! tu m’horripiles avec ton habitude de toujours poser des questions auxquelles je ne sais pas répondre. Je n’ai pas fait des études comme tu as la chance d’en faire. A ton âge, il y avait longtemps que je faisais la servante dans une ferme. J’en ai bavé, tu sais parce que les patrons n’étaient pas toujours faciles. Quand la patronne voulait jouer à la madame, c’était encore pire. «Louise, les serviettes! Louise, les chaises! Louise, les couverts en argent! Louise ici, Louise là-bas!» Et il fallait toujours être impeccablement propre malgré qu’on me faisait ramasser les crottes, les bouses et le reste. Alors cherche toi-même ce qui est normal.

- Mais maman…

- Il n’y a pas de «mais maman» qui tienne. Tu pourrais quand même me répondre quand je te parle.

- Ben voilà, répondit Jean-Robert, devenu tout penaud. Je me suis fait piéger par Couturier.

- On dit Monsieur Couturier, quand on est poli.

  • Bon, par Monsieur Couturier. Figure-toi que pendant son cours, j’ai demandé pourquoi on n’avait jamais élevé une statue à l’inventeur du lit. D’abord, il m’a envoyé chez le proviseur qui m’a donné un travail. Par après, il nous a fait un vrai discours de militant de gauche qui nous a tous laissés pantois. Et pour finir, il nous a donné à préparer un dossier sur l’histoire du lit. J’aurais mieux fait de rester couché, cela m’aurait évité de me faire massacrer par mes copains.

- Et tu es bien avancé maintenant avec ta manie de toujours lancer des réflexions farfelues. Que cela te serve de leçon. La fois prochaine, tu te tairas, cela vaudra mieux.

Pauvre maman! Elle se donne bien du mal pour me faire admettre que le travail est quelque chose de sacré. Et pourtant… quand on sait comment est née l'idée de travail, l'homme devrait avoir honte d'utiliser ce mot synonyme de torture, de tourment, de calvaire, de punition.

Jean Destree vous propose un extrait de "Faux éloge de ?"Jean Destree vous propose un extrait de "Faux éloge de ?"

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Deux extraits de "Les chemins oubliés " de Bertrand Maindiaux

Publié le par christine brunet /aloys

Deux extraits de "Les chemins oubliés " de Bertrand Maindiaux

(...) De retour dans la chaleur de la ferme, François rassembla ses affaires, ses bagages et la trousse de secours, enfin ce qu’il en restait, et les plaça près de la porte, prêt à partir.

La maison était calme. Seul, dans la cheminée, le feu ravivé du matin craquait de temps à autre.

Sacha portant son enfant apparut dans l’encadrement de la porte séparant la pièce principale et celle qui était située à l’arrière. François lui sourit. Elle s’approcha de lui et, dans un regard rempli de fierté, lui tendit Mir. François prit l’enfant dans les bras. La petite Mir réveillée, silencieuse, semblait chercher François du regard. Surpris et ému, il embrassa la fillette et la rendit à sa mère. Sacha, dont les joues se mouillaient de larmes, bredouilla quelques mots, quelques phrases. Elle remerciait l’homme venu de loin, son sauveur, celui de sa fille aussi. Elle ne l’oublierait jamais. François n’en comprit que le sens. Il admirait Sacha. À ce moment, à ses yeux, du haut de ses 16 ans, elle incarnait le courage à l’état pur. Lui non plus ne l’oublierait jamais.

Quelques instants plus tard, le silence matinal du village fut rompu par l’arrivée d’un véhicule.

**********

Un second extrait...

François voulait et devait à tout prix garder son calme mais devant l’ampleur de la tâche, tout en lui n’était que questionnement… comment allaient-ils faire ? Il sentait son cœur battre dans sa poitrine.

  • Tu n’as pas l’air inquiet ? Comment y parviens-tu ?, lui demanda Lisa, apparemment prise de panique.

« Si tu savais... », pensa-t-il. Et il lui répondit d’un clin d’œil.

Ils étaient maintenant prêts pour l’intervention... mais que faire ? Qui étaient-ils pour oser pratiquer un tel acte médical ? Mais tenter quelque chose ne valait-il pas mieux que de ne rien faire ? Toutes ces questions, François se les posait en boucle depuis sa première vision de cette maison de l’apocalypse.

Lisa s’était d’initiative placée à hauteur de la tête de la jeune femme et commençait à lui parler, tentant de la rassurer. La jeune Sacha, les yeux révulsés, était secouée régulièrement de soubresauts au rythme des contractions.

S’étant placé en bout de table, délicatement, François souleva le drap qui couvrait le ventre et les jambes de Sacha. De son doigt ganté de latex, il indiqua à Lisa :

  • Regarde…, lui dit-il doucement, en forçant la voix pour qu’elle ne tremblote pas afin de ne pas effrayer l’assistance.
  • Oh !, fit Lisa portant la main à sa bouche, effrayée plus que surprise, que va-t-on faire ?

Un petit pied, légèrement bleuté par la poche qui l’emballait encore, un petit peton, dépassait de la vulve ouverte et sanguinolente de la jeune femme.

Nonobstant son manque d’expérience en la matière, il lui semblait peu probable qu’un accouchement ainsi engagé puisse se conclure normalement.

  • On va devoir faire une césarienne, Lisa, dit-il sans laisser la moindre chance à une hésitation.
  • Qui ? Nous ?..., demanda la Portugaise, estomaquée.
  • Qui d’autre ?, répondit-il en la fixant droit dans les yeux, Si on ne fait rien et vite, elle va mourir, ils vont mourir tous les deux… tu sauras vivre avec ça ?
  • … non, bien sûr, mais je ne sais pas si…, balbutia-t-elle.
  • Ne t’inquiète pas, ça va aller…, la rassura-t-il d’une voix qu’il voulut douce… mais au fond, c’était plutôt lui-même qu’il essayait de rassurer.

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Jean-François Foulon nous propose un extrait de son roman "Obscurité"

Publié le par christine brunet /aloys

Jean-François Foulon nous propose un extrait de son roman "Obscurité"

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Il approchait de l’endroit fatidique, le cœur un peu serré, quand il entendit dans le lointain la musique plaintive de l’instrument. Elle était donc là ! Une vague de bonheur le submergea aussitôt. A pas de loup, il se glissa derrière les troncs pour parvenir à son lieu d’observation habituel.

La jeune fille était bien présente, en effet, mais elle avait encore changé de place ! Elle se trouvait aujourd’hui beaucoup plus près de la lisière de la forêt. Autrement dit, elle n’était qu’à une dizaine de mètres de lui, ce qui, à la fois le combla de bonheur et le paralysa complètement. Qu’est-ce qu’elle était belle ! Cette fois il voyait vraiment bien son visage… Elle avait un petit nez tout mignon et des lèvres très fines. Et ses mains ! Qu’est-ce qu’elles étaient fines elles aussi, avec leurs longs doigts allongés et délicats… Elle avait bien quinze ans, pour sûr, peut-être même seize. Qu’est-ce qu’il pourrait bien lui dire qui l’intéresserait, lui qui allait seulement en avoir douze dans deux mois ? Elle allait le prendre pour un gamin, ça c’était sûr.

C’est qu’en plus elle semblait vivre dans un univers tellement différent du sien ! Jouer de la musique comme elle le faisait, c’était fabuleux. Elle devait sûrement être riche et vivre dans un château, ce n’était pas possible autrement. Il imaginait des pièces immenses, avec des lustres de cristal pendus au plafond, des cheminées monumentales en marbre rose, des escaliers en pierre blanche larges comme des avenues, des tables de bois noir bien ciré, avec des corbeilles qui débordaient de fruits exotiques, et en plus de tout cela, une armée de domestiques qui s’empressaient de tous côtés. Dans une pièce merveilleuse aux fenêtres ogivales et aux vitraux colorés, elle devait apprendre la musique avec des professeurs de renom, venus de Paris tout exprès pour elle. Ou bien elle jouait seule, cherchant l’inspiration, et relevait parfois la tête en contemplant, rêveuse, le jeu de la lumière sur les vitraux. Certes, c’était là un mode de vie fort différent du sien et on était fort loin, assurément, de l’écurie obscure dans laquelle il devait s’enfermer pour échapper à son beau-père. Il avait honte d’être lui-même. La petite Peugeot, leur vie errante, sa sœur et ses jeux idiots de petite fille, tout cela lui semblait tellement minable par rapport à la vie que la musicienne devait mener…

Il la regarda encore, la contempla, plutôt. Elle termina un morceau et en entama un autre, encore plus beau, encore plus aérien. Il lui semblait voir les notes s’envoler comme des oiseaux et aller se perdre là-bas dans les feuillages. La mélodie était prenante, attendrissante même et n’était pas dépourvue d’une certaine mélancolie, voire d’une certaine tristesse. C’était véritablement l’âme de la jeune fille qui s’exprimait là et plus il écoutait cette musique, plus il avait l’impression de la connaître et même de la comprendre, elle. Car ce qu’elle disait, là, avec ses notes, c’est qu’elle était seule, un peu trop seule pour être heureuse. Cette mélancolie avait un petit côté attendrissant. Cependant, au lieu de pleurer sur son sort, la musicienne disait simplement ce qu’elle ressentait au plus profond d’elle-même et du coup, parce qu’elle était parvenue à dire cela, sa propre tristesse se changeait en beauté. L’enfant venait de découvrir le langage artistique et il sut là, au bord de cette clairière, qu’il n’oublierait jamais cette leçon.

Il se passa alors une chose extraordinaire, une chose que l’enfant n’aurait jamais imaginée, même pas en rêve. Il s’était légèrement avancé pour mieux profiter de ce concert merveilleux et aussi, évidemment, pour mieux contempler ce corps féminin, penché avec grâce dans une sorte de recueillement intérieur. Soudain, après un dernier accord plus long et plus langoureux encore que les autres, la mélodie prit fin. Le silence qui suivit fut impressionnant. La jeune fille alors se redressa et tourna la tête dans sa direction. Bien qu’il fût en partie dissimulé dans les branchages, leurs regards se croisèrent. Il resta paralysé. Trop tard pour se sauver ou même pour faire un pas en arrière ! Elle lui sourit.

  • Tu as aimé ce morceau ?, demanda-t-elle.

On aurait dit qu’ils s’étaient toujours connus. Il ne sut que répondre et ne répondit donc rien, restant planté là comme un nigaud. Un peu décontenancée par son mutisme, elle n’en continua pas moins à lui sourire.

  • Allez, viens, ne reste pas là, caché comme une souris dans son trou. Tu peux venir près de moi pour écouter, si tu veux.

Alors il sortit de sa cachette car il n’avait pas d’autre alternative. Il se sentait pris en faute comme un voleur. Il aurait dû reculer et s’enfuir, mais il n’en avait plus ni la force ni le courage. Cette voix féminine l’avait complètement paralysé. Il fallait dire qu’elle était douce, incroyablement douce, d’une douceur qu’il n’avait jamais entendue nulle part ailleurs.

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Philippe Desterbecq propose une fin à la nouvelle "Liaison téléphonique", recueil Le Vertige empaillé, Laurence Amaury

Publié le par christine brunet /aloys

Philippe Desterbecq propose une fin à la nouvelle "Liaison téléphonique", recueil Le Vertige empaillé, Laurence Amaury

Seul l’amour compte

A la fin de sa nouvelle « Liaison téléphonique », parue dans le recueil « Le vertige empaillé », Laurence Amaury laisse le soin à ses lecteurs d’imaginer la fin de l’histoire. Je me suis pris au jeu et voici donc MA suite à moi.

Enguerrand se morfond dans son appartement de la rue du Calvaire. Les minutes s’écoulent goutte à goutte comme les larmes sur le visage d’un enfant. Le temps s’enfuit à la vitesse d’un escargot sous la pluie. Chaque minute qui passe lui semble durer un siècle.

Héloïse ne viendra pas. Héloïse ne téléphonera pas. Héloïse ne donnera plus signe de vie. Héloïse. Comme ce nom est doux à prononcer, doux et amer à la fois car il ramène Enguerrand à sa bêtise. Qu’a-t-il eu besoin d’user de ce subterfuge ? Il aurait pu l’aborder dans la rue ou dans le magasin où ils font leurs courses ou encore à la bibliothèque. Mais comment aurait-il pu faire, lui, le handicapé dans son fauteuil roulant pour engager la conversation avec cette femme aux yeux de braise ?

Bien sûr, il y avait Valéna. Valéna Murdochi et ses romans philosophiques auraient pu les rapprocher. Il n’ignorait pas qu’Héloïse vouait une fervente admiration à cette écrivaine, et même qu’elle préparait une thèse sur cette dame et son œuvre. Pas besoin d’être devin pour ça. Héloïse empruntait ses ouvrages, lisaient les écrits qui citaient son nom, prenait des notes,… Elle semblait totalement obsédée par cette femme. Et lui, à l’époque, il ne la connaissait pas. Il avait alors emprunté « Les matins submersibles » et s’était plongé dans l’œuvre de Murdochi, sans arrière-pensées, juste pour tenter de déchiffrer qui elle était, et en même temps, mieux connaitre Héloïse.

C’est en lisant ce livre qu’il avait eu l’idée de téléphoner à Héloïse, pour lui parler de ce roman, pour qu’ils puissent partager leurs opinions, pour parler littérature tout simplement.

Mais Enguerrand ne savait pas comment s’y prendre. Il ne pouvait décemment pas lui dire : « Bonjour Héloïse, nous nous côtoyons depuis des mois mais vous ne m’avez jamais adressé la parole. Nos chemins se sont croisés plusieurs fois mais vous m’avez toujours ignoré. Aujourd’hui, je vous téléphone pour vous parler de littérature. »

Il ne pouvait pas plus lui annoncer qu’il était amoureux d’elle, qu’il voulait mettre ses pas dans les siens. Tiens, ce serait comique, ça, « mettre ses pas dans les siens » alors qu’il était paraplégique et passait sa vie dans un fauteuil. Alors, il avait trouvé ce subterfuge : lui téléphoner en prétextant chercher quelqu’un d’autre, qu’une autre femme lui aurait donné un faux numéro de téléphone. Et Héloïse était tombée dans le panneau, directement, la tête la première !

Les mensonges s’étaient succédé, les conversations téléphoniques multipliées, une amitié (un amour ?) avait mûri, grandi jusqu’à ce qu’une rencontre se soit décidée. Un rendez-vous avait été pris dans un café « La mer à boire ». Enguerrand n’y était pas allé et il avait envoyé une missive à sa bien-aimée pour qu’elle ne s’y rende pas non plus. Il imaginait trop bien la réaction de la jeune femme lorsqu’elle se retrouverait face à un handicapé. Peut-être aurait-elle pitié de lui mais il ne voulait pas de sa pitié ! Ce que le jeune homme voulait, c’était de l’amour, un amour vrai et sincère, une relation solide et ferme entre un homme et une femme, pas entre un handicapé et son infirmière ! Même si elle acceptait de l’épouser, ils n’auraient jamais une vie normale. Certains plaisirs de la vie leur resteraient interdits.

Après ce qu’elle avait subi dans sa jeunesse, Héloïse avait besoin d’un homme doux et attentionné – ce qu’il était – d’un amant qui lui ferait oublier le viol qu’elle avait subi et ça, il n’en serait jamais capable. A moins que l’opération prévue lui redonne l’usage de ses jambes et qu’il puisse se mouvoir, mais ça, c’était un coup de poker. Aucun médecin ne pouvait certifier avec 100% de certitude qu’Enguerrand redeviendrait un jour un homme normal.

Peut-être aurait-il dû attendre avant de faire un signe à la femme qu’il aimait en secret. Il avait été trop impatient et il le payait aujourd’hui car Héloïse ne viendrait pas…

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Héloïse lit et relit la lettre qu’Enguerrand a déposée dans sa boite. Elle analyse ses propres sentiments et ne sait pas lequel dépasse les autres.

Bien sûr, elle est en colère. Enguerrand s’est moqué d’elle, enfin, pas vraiment. En tout cas, il lui a menti, il l’a contactée sous un faux prétexte et l’a menée en bateau pendant des semaines. La colère, c’est la première chose qu’elle a ressentie en lisant ses aveux.

Puis, elle s’est rendu compte qu’elle avait pitié, pitié de cet homme devenu paraplégique dans la force de l’âge et, par ce fait, extrêmement timide. Elle comprend qu’il n’ose pas aborder les femmes. Il doit se dire que celles-ci ne peuvent qu’éprouver de la pitié pour lui, jamais de l’amour. Or, de la pitié, Enguerrand n’en veut pas. Il veut certainement qu’on s’intéresse à lui pour son âme, pour ce qu’il est à l’intérieur de ce corps inapte aux activités physiques quelles qu’elles soient. Et ça, Héloïse peut le comprendre. Il aurait dû savoir qu’elle n’est pas comme les autres, ce n’est pas l’aspect physique qu’elle regarde en premier lieu chez un homme. C’est l’âme, la bonté qui émane de certaines personnalités, c’est ça qui la touche vraiment. Enguerrand est quelqu’un de bien, ça elle en est sûre même si elle ne l’a jamais vu. Leurs conversations téléphoniques ont suffi pour qu’elle puisse juger le jeune homme. Le ton de sa voix, les mots qu’il utilise, sa façon de lui parler, tout montre qu’Enguerrand n’est pas quelqu’un de superficiel. C’est l’homme qu’il lui faut, enfin, l’homme qu’il lui fallait.

Doit-elle en parler au présent ou au passé ? Héloïse hésite. Tout dépend d’elle. Pourra-t-elle lui pardonner cette mise en scène, ce mauvais Vaudeville ?

La jeune femme regarde sa montre : 23 heures. Elle ne peut de toute façon plus le rejoindre ce soir. Peut-être une vraie discussion, en tête à tête l’aiderait-elle à prendre une décision ? Elle hésite et hésite encore. Minuit approche. Elle se couche. La nuit porte conseil, parait-il.

Le temps continue à s’écouler comme une source engendrée par la montagne. Les aiguilles tournent comme un manège qui ne s’arrêterait jamais.

Une heure. Deux heures. Presque trois heures. Héloïse ne le sait pas mais, en ce moment-même, elle se trouve exactement dans la même position qu’Enguerrand : couchée, les mains jointes derrière la tête, les yeux grands ouverts, fixant le plafond, attendant une réponse à ses questions intérieures. Doit-elle lui pardonner ? Doit-elle l’oublier ? Doit-elle marcher, courir, voler à sa rencontre ? Elle ne sait pas et pourtant c’est ce qu’elle fait. Elle ne dormira de toute façon pas. Elle s’habille, sort dans le froid de la nuit. Elle n’est plus elle-même, elle ne se rend pas compte des pas qu’elle fait dans la nuit, elle est comme sous hypnose, inconsciente de ses actes, de son attitude, de ses pensées. Elle ne sait qu’une chose : elle l’aime et aucun obstacle physique ne se mettra entre eux. Que l’opération qu’il doit subir dans quelque temps réussisse ou pas, qu’Enguerrand puisse tenir sur ses jambes ou pas, l’honorer physiquement ou pas, plus rien n’a d’importance. Une seule chose compte : l’amour, l’Amour qui était là, tapi dans l’ombre, à deux pas de chez elle et dont elle n’avait pas conscience au numéro 36 de la rue du Calvaire. Héloïse s’arrête essoufflée. Enguerrand dort-il ? L’attend-il encore ? Sera-t-il heureux de la voir ? furieux de son arrivée si tardive ?

Tant pis, Héloïse n’hésite plus. Elle frappe à sa porte et, instantanément, elle entend : « Entre, je t’attendais… ». Le bonheur les attendait. Il n’était pas trop tard…

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Trois semaines plus tard, c’est main dans la main qu’Héloïse et Enguerrand pénètrent dans l’hôpital universitaire Hérodote. Enguerrand va enfin subir l’intervention chirurgicale qui lui rendra peut-être l’usage de ses membres inférieurs. Le professeur Lelong est plutôt optimiste même si les chances de réussite n’atteignent pas les 80%.

Si l’opération réussit, Enguerrand devra passer trois mois en rééducation pour réapprendre à marcher. Mais, toutes ces épreuves ne lui font pas peur puisqu’il a désormais quelqu’un à ses côtés.

Héloïse est une femme exceptionnelle, douce, prévenante, sensuelle,… Bref, un ange sans ailes ! Et Enguerrand remercie le ciel chaque jour de lui avoir permis de rencontrer une telle créature. Toutes ses idées noires sont passées à la trappe, envolées. Enguerrand est maintenant doté d’un optimisme à toute épreuve, et c’est confiant qu’il remet sa vie entre les mains du professeur Lelong.

En rentrant chez elle, Héloïse s’arrête dans l’église Sainte-Claire, allume une bougie et prie la sainte d’intervenir en faveur de son fiancé. L’opération doit réussir, non pas pour elle. Elle, elle est contente comme ça, que son amoureux soit valide ou pas, peu importe, mais Enguerrand ne voit pas les choses de la même manière, il remet sans cesse le sujet sur le tapis : « Voyons, Héloïse, tu n’es pas mon infirmière. Je ne suis pas un vrai homme, Héloïse, tu mérites mieux que ça, mieux que moi ! »

Héloïse tente à chaque fois de le rassurer mais le jeune homme ne l’entend pas de cette oreille. Ce serait un calvaire si l’opération n’était pas une réussite !

Si nous étions dans un roman à l’eau de rose, en peu de temps, Enguerrand redeviendrait un homme à part entière.

Si nous étions dans un conte, les deux amoureux se marieraient et auraient beaucoup d’enfants.

Mais nous sommes dans la vraie vie et les choses ne tournent pas toujours comme on le souhaiterait. L’opération ne fut pas une réussite et Enguerrand ne recouvra pas l’usage de ses jambes. Le professeur Lelong ne lui laissa plus aucun espoir. Enguerrand ne marcherait plus !

Dès lors, il tomba dans une grave dépression dont il ne sortit que lorsqu’ Héloïse accoucha de sa première fille : un enfant qui avait été programmé, conçu par insémination artificielle et qui ressemblait à sa mère trait pour trait.

Cette histoire n’est pas un conte de fées et le miracle attendu n’eut jamais lieu. Pourtant, la vie peut-être belle si l’on sait se contenter de ce qu’on a. Héloïse, Enguerrand et leurs trois enfants vécurent vraiment heureux.

Après la thèse qu’elle avait écrite sur Murdochi et qui avait obtenu un franc succès, Héloïse se mit à écrire des biographies et des essais. Enguerrand lui servait de correcteur. Lui aussi se mit à écrire et publia plusieurs livres de philosophie qu’aujourd’hui encore on lit dans les universités.

Leurs enfants grandissent ; bientôt ils quitteront le foyer et le couple continuera le voyage seul, main dans la main, jusqu’à ce que la mort les emporte dans une autre dimension.

Philippe Desterbecq

philippedester.canalblog.com

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