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Le Grand Vaisseau qui va à Manissa, un extrait !

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Un matin, alors que Mathilde était partie à la messe et que Georges était déjà au travail, on sonna à la porte. Cathy descendit ouvrir, non sans avoir jeté un coup d’œil dans le judas. Un homme, la soixantaine avancée, les cheveux très blancs, portant des lunettes d’écaille dévoilant une forte myopie, se tenait seul sur le pas de la porte, attendant patiemment.

Cathy ouvrit et aperçut, garée en face de la maison, une limousine noire occupée par deux hommes qui ne les quittaient pas du regard. Elle remarqua alors, fixée au revers du veston du visiteur, la petite croix en métal que portent habituellement les prêtres en civil. Elle le reconnut : le cardinal Bertrand De Maïol.

Cathy fit un signe de tête pour signaler qu’elle avait compris et recula de quelques pas, l’invitant à entrer.

— Bonjour, ma fille, lui dit-il d’un ton affable en passant la porte, le visage fendu d’un large sourire opussien.

— Je ne suis pas votre fille, répondit Cathy glaciale en allant s’asseoir. Je m’appelle Catherine Desmarais et c’est mademoiselle Desmarais pour vous, s’il vous plaît !

Secoué par cette réponse plutôt franche, le cardinal avait conservé un instant sous son regard surpris le sourire complètement figé.

— Bien, bien... comme tu voudr... euh, comme vous voudrez, ma f... euh, mademoiselle.

— Vous avez mon pendentif ? demanda-t-elle sans l’inviter à s’asseoir.

— Cet objet est en lieu sûr, répondit De Maïol. J’aimerais que nous en parlions, justement. Puis-je m’asseoir ?

— Pourquoi ? demanda-t-elle caustique. Votre cilice vous démange ?

— Je n’en porte pas, et si j’en portais un, cela reviendrait au même, que je fusse assis ou non. Mais je resterai debout, si vous craignez que mon postérieur ne souille vos coussins.

Cathy s’adoucit.

— C’est bon, dit-elle en lui désignant un fauteuil. Prenez place. De quel droit conservez-vous mon pendentif ?

— De quel droit pensez-vous qu’il vous appartient ?

Cathy se leva d’un bond.

— Vous êtes sacrément culotté, tout de même ! Moi, je sais d’où il vient ! Et uniquement parce que vous ne le savez pas, vous décidez qu’il ne peut m’appartenir !

— Attendez, lui dit le cardinal, plus conciliant. Après expertise, il s’est avéré que cet objet est pur à cent pour cent. Ce qui, en fait, est impossible, sauf pour un synthétique... Or, il ne l’est pas. Et il n’existe pas, il n’a jamais été extrait des entrailles de notre planète un rubis pur à cent pour cent, sans inclusion, sans défaut comme celui-là et qui, en outre, ne se salit pas. Il a été observé au microscope électronique, balayé au scanner, a subi de nombreux tests effectués par des experts en joaillerie. Sa pureté et sa valeur sont telles, qu’à côté de lui, le plus gros rubis du monde, actuellement incrusté dans la couronne de saint Wenceslas, passe pour de la verroterie. J’aimerais entendre l’histoire que vous avez racontée au commissaire Berger, la semaine dernière.

— Celui qu’ils m’ont montré là-bas est un faux, enchaîna Cathy.

— Belle observation pour une néophyte. C’est nous qui l’avons conçu.

— Je l’ai supposé.

— Simple mesure de sécurité.

— Vous les avez bernés, plutôt !

— Allons, racontez-moi votre histoire. S’il vous plaît.

— Sans mon pendentif, vous manquerez de détails.

— Pourquoi, ça ?

— Quand je le porte à mon cou et que je le serre dans ma main, tous les événements vécus me reviennent en mémoire comme si je voyais un film ; je pourrais même répéter tout ce que j’y ai entendu en détail. Sans le pendentif, les souvenirs sont moins précis.

— Je m’en contenterai... pour l’instant.

 

François UCEDO

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Jean Destrée nous propose le début de son nouveau roman, Faux Eloge de ?

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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Faux éloge de ?

(Jean Destrée)

 

I

 

- Jean-Robert! Jean-Robert!

 

Une voix légèrement criarde s'élève du bas de l'escalier. Pas de réponse.

 Jean-Robert! Allons! Il est l'heure!

 

Toujours pas de réponse. La voix s'élève d'un ton, grimpe les marches, entre en coup de vent dans la chambre encore plongée dans la pénombre du jour naissant.

 

- Et alors! Fainéant! Il est l'heure! Tu vas être en retard à l'école!

 

Un grognement sort timidement de la couette.

 

- Hein! Déjà! Je viens seulement de m'endormir!

Une main ferme tire sur la couette, découvre le dormeur qui ouvre péniblement un œil, maugrée, s'étire avec un soupir.

- Maman! Quelle heure est-il?

- Six heures et demie.

- Je t'ai déjà dit de m'éveiller à sept heures.

- Et tu seras en retard comme d'habitude. Allez! Ouste! Sors de là!

 

La mère ouvre brutalement la tenture et sort en claquant la porte. La lumière entre dans la chambre. Jean-Robert, ébloui, ferme les yeux, se retourne et rabat la couette sur son visage. Puis il s'assied sur le lit, regarde autour de lui, sort un pied, puis le second, les pose lentement sur le sol et décide enfin de se mettre debout. Il bâille bruyamment.

 

- Tu n'es guère poli. Tu pourrais au moins mettre la main devant la bouche et faire moins de bruit.

 

On est pourtant bien, là-dedans, murmure-t-il en jetant un regard de regret vers ce lit encore chaud de son sommeil. Enfin, il faut bien accepter de quitter ce bien-être. Ah! On y est si bien. Pourquoi n'a-t-on jamais pensé à ériger une statue à l'inventeur du lit. Quel bienfaiteur de l'humanité, que cet inconnu, perdu sans doute dans l'évolution de l'homme. Il faudra que je demande à mon prof d'histoire. On devrait étudier avec soin l'évolution de ce merveilleux mode de vie qu'est le lit.

 

Perdu dans ses réflexions, Jean-Robert fait sa toilette, s'habille et descend.

- Il n'est que sept heures moins dix. Qu'est-ce que je vais ficher ici jusqu'à sept heures et demie.

- Tu n'as qu'à revoir tes leçons et vérifier si tu as bien toutes tes affaires pour tes cours.

- Ouais, mais avant, je vais manger.

- Ne va pas encore t'empiffrer de tartines. La digestion provoque l'endormissement.

- Oui mais on dit aussi "qui dort dîne". Donc pour faire des économies, il vaut mieux resté couché. Pas vrai?

- Tais-toi! Tu ne dis que des sottises. Tu es exaspérant avec tes réflexions. Je finirai par croire que tu es paresseux.

- Je ne sais pas. En tout cas, c'est toi qui m'a fait. Avec papa, bien sûr, car jusqu'à preuve du contraire les enfants ne se font pas tout seuls.

 

Voilà, chaque matin, c'est le même scénario. Jean-Robert se prélasse dans son lit tandis que sa mère, qui est une brave femme et une bonne ménagère, s'échine depuis des années à faire comprendre à son gamin que la fortune sourit à ceux qui se lèvent tôt.

 

- Ah oui! Si c'était vrai, ma mère serait milliardaire, rétorque-t-il avec un petit sourire ironique. Et papa aussi.

 

« Quel bonheur si vous aviez raison. Milliardaire! A ce compte-là, j'accepterais volontiers de me lever de temps en temps à minuit. Peut-être que cela vaudrait un milliard de plus. Non? De toutes manières, je ne crois pas aux proverbes. Pas plus que je ne crois en un être supérieur qui aurait, dit-on créé l'homme à son image et l'aurait - horreur!! - forcé à travailler pour gagner son pain. Les légendes ont toujours bonne presse. Les mauvais conseils aussi. Les gens qui les donnent sont-ils plus courageux que moi? Du moins, ils veulent me le faire accroire »., pense-t-il.

 

- Tu es vraiment un mauvais sujet. Paresseux, mécréant. On dirait que tu le fais exprès.

 

Jean-Robert ne répond pas. Les discussions oiseuses l'épuisent. Cela ne sert à rien d'étirer le débat avec une mère qui, malgré sa gentillesse et son amour,  ne comprendra jamais rien à l'idéal de son fils. Il se lève, prend son cartable et part pour le lycée. Encore une journée de perdue. A moins que...


 

Jean Destrée

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Le chien, un texte de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

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LE CHIEN

 

Maria était une femme secrète. Quand elle avait acheté un petit bungalow près de chez moi, elle avait déjà près de quatre-vingts ans. Maria saluait les voisins mais se gardait bien d'amorcer la moindre conversation. Même un " Quelle belle journée !" prononcé d'un ton joyeux après lui avoir dit bonjour, ne l'encourageait pas à s'épancher un peu.

 

Un jour pourtant, elle sonna à toutes les portes de la rue. "Fanfan a disparu. Vous ne l'auriez pas vu ?" Au fil des jours, Maria insista. Elle colla des affichettes sur les montants des panneaux de signalisation, sur la barrière de son jardin, sur chaque poteau de la rue. "Cherche bichon maltais, répondant au nom de Fanfan. Bonne récompense. S'adresser chez Maria Monari".

 

Maria était comme folle. Elle arpentait des heures la rue appelant régulièrement "Fanfan", apostrophait les passants. Cela faisait près d'une semaine que le chien avait disparu, je la sentais désemparée et lui proposai d'entrer à la maison pour se confier à propos de cette perte qui l'obsédait. À peine assise, elle me parla de Fanfan que Raoul, son mari, lui avait offert quelques mois avant son décès. Raoul venait d'être victime d'un premier infarctus et s'attendait au pire. Il lui avait dit : "On ne sait pas ce qui peut arriver. Un animal, ça aide à supporter la solitude." Cela faisait seize ans que le chien lui tenait compagnie, seize ans qu'elle lui parlait comme à un ami. Et puis, elle avait reçu la visite de son fils et Fanfan s'était fait la belle. Elle ne s'expliquait pas cette disparition.

 

J'osais à peine parler. Que dire ? Que faire ? Comment être sûre de ne pas blesser Maria en lui proposant de l'accompagner à la SPA pour remplacer l'animal disparu ? Comment lui dire que je m'étais informée au sujet de l'espérance de vie de son compagnon ? Je me suis tue mais Maria a pris l'habitude de venir me voir. Elle gardait l'espoir de retrouver Fanfan, croyait même l'avoir aperçu lors d'un reportage télévisé ainsi que sur la place du Marché, le jour de la brocante.

 

Le temps qui passait la laissait meurtrie ! Même si ça devenait de moins en moins fréquent, il lui arrivait encore de faire les cent pas dans la rue en appelant "Fanfan, Fanfan".

 

Un après-midi, je gardais Mathilde, ma petite-fille, lorsque Maria vint chez moi. Elle vit Chipie le chien en peluche blanche de Mathilde et s'exclama : "Oh Fanfan." Je n'eus pas le loisir de dire un mot ou de faire un geste, déjà Maria emportait le jouet avec elle.

 

À partir de ce jour-là, Maria ne quitta quasiment plus la peluche. Elle la serrait contre elle lorsqu'elle allait faire des courses, se rendait dans son jardin ou chez moi. Je n'osai faire aucune remarque.

 

Un matin, on a retrouvé Maria morte dans son lit, Fanfan à ses côtés. On n'a pas osé les séparer et on les a déposés ensemble dans le cercueil.

 

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

boland photo


 

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Un nouveau prix pour Carine-Laure Desguin... avec "The end"

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

8-juin-2013--Marneffe-003.JPG

 

Un grand merci à tous les organisateurs du centre culturel de Braives-Burdinnes. Chaque année, un concours de nouvelles est organisé. Depuis quinze ans ! Cette année, mon texte « The end » est sélectionné! Waouwh!

Le thème a inspiré pas mal de participants car avouez que "Silence, on tourne", ça peut déclencher de sérieux coups de manivelle dans les neurones. Qui n'a rêvé d'un rôle dans un film? Je m'voyais déjà....

Et je viens de passer une superbe journée. Un troisième prix, ce n'est pas si mal. De nombreux participants, cent quarante-quatre si je me souviens bien. Dans la catégorie des adolescents et des plus jeunes, les textes étaient fameux, croyez-moi. 

 

Et, cerise sur le gâteau, trois auteurs étaient invités pour une séance de8-juin-2013--Marneffe-011.JPG dédicaces. Dont moi. Re-waouwh!

 

De belles rencontres donc, des avis que l'on se partage. Avec Régine Espreux, Bernadette Michaux...

 

Bravo encore aux organisateurs! Dans la salle de cette petite école, de très belles affiches de cinéma, des caméras. Tout un décor qui nous rappelait le monde cinématographique. Les premiers prix de chaque catégorie ont même reçu un fauteuil imprimé à leur nom. Vous savez, ce fameux fauteuil noir.

Comment? Guillaume Canet était-il là? 

Hum, je ne réponds pas.  Na. 

 

Voici les photos et le texte. Prenez du plaisir à lire "The end" jusqu'à la dernière ligne. Car moi-même, j'ai bien aimé l'écrire, ce texte. Et il m'a bien surpris, ce Clément Roekeart! Et vous?

 

8 juin 2013, Marneffe 010




                                                                  The end

 

— Clément Roekaert ! Mon pauvre garçon ! Dix-sept ans et vous êtes nul en tout, hormis dans un seul sport, celui de la drague, auprès de toutes ces minettes écervelées. Ça, je vous l’accorde. Forcément, avec votre dégaine de vedette ! Si j’avais un conseil à vous donner, je vous dirais de quitter les cours généraux…Mis à part dans l’industrie du cinéma, je ne vois pas dans quel domaine vous pourriez vous investir…

Voilà un énoncé clair et précis. Pour une fois, les propositions de ce vieux con me collaient à la peau. Ce vieux con, monsieur Lixon, prof de math et titulaire ! Ce jour-là, je me suis juré de lui entasser jusqu’à l’étouffement total ces paroles dégradantes, car le jour qu’il avait lâché ce morceau, cette espèce de tête de nœud aux yeux globuleux de grenouille, toute la classe s’était foutue de ma gueule. Je savais que je passais pour le roi des cons, mais entendre résonner ces vérités me restait en travers de la gorge. Vraiment.

Et ma gueule, parlons-en ! Ce soir-là, j’ai déambulé dans les rues de la ville et chaque vitrine de magasin me renvoyait l’image d’un gars qui avait une gueule à se pavaner devant les caméras. Car soit dit en passant, le septième art était le seul truc qui m’intéressait. Depuis que j’étais gosse, je rêvais de devenir une vedette de cinéma. Une star. Et ma mère ne me le cachait pas, il y avait dans mon regard quelque chose d’Alain Delon. Vous savez, ce type parti de rien ou de si peu de chose….Comme moi, en quelque sorte. Perso, j’aurais préféré ressembler à Léonardo Di Caprio ou Brad Pitt ou Tom Cruise, des gars de notre décennie mais le destin en a décidé autrement. Que le destin se débrouille à présent !

Alors, le cerveau allumé par les propos du vieux con et prêt à prendre une revanche, j’ai visionné tous les films de cet Alain Delon. J’ai étudié sa gestuelle, sa façon de lancer son regard félin et de l’accrocher sur la toile afin de ne jamais tomber dans l’oubli, sa démarche, cette brutalité qui sommeille en lui et qui se réveille au moindre bruit de porte, cette rapidité à dégainer, et cette soif de vivre qui vous éclabousse à chaque fin de phrase. J’ai passé des heures devant le miroir. J’avais tout ce qu’il fallait, la silhouette à la fois mince et musclée, les yeux bleus presque transparents, et même certaines intonations, au niveau de la voix.  

— Une coupe de cheveux comme Alain Delon ? Me demanda Dan, mon coiffeur. Tu rétrogrades mon vieux ! Soit ! C’est vrai que plus je te regarde, plus quelque chose de ce type émane de toi, je sais pas trop quoi, le regard sans doute…

 

Et toc ! En voilà encore un qui ne démentait pas les propos de ma mère ! Ah, ma mère, comme elle était heureuse à en baver de constater jour après jour l’allure de son fiston. Je brossais les cours, et elle s’en foutait complètement. Elle était persuadée que je deviendrais une très grande vedette de cinéma et déjà, elle annonçait autour d’elle mon arrivée au festival de Cannes au bras de Marion Cotillard ou de Mélanie Doutey, selon les disponibilités de l’une et de l’autre. Bien sûr, devant ses copines, elle en remettait une couche, inventant ma participation à des films imaginaires. « Oh, en ce moment, il tourne dans un long métrage, dans les rues de Bruxelles, je ne le vois presque plus à la maison ! Il loge sur place, vous comprenez…Et lorsqu’il revient, il me raconte des choses incroyables, les petites histoires intimes entre acteurs, vous savez, un peu comme dans la nuit américaine…, quand Jacqueline Bisset ou Nathalie Baye et bla bla bla et bla bla bla… »

Tout cela me confortait et de jour en jour, j’étais persuadé que je ne me trompais pas, que  mon destin était là et que, dans quelques années, j’aurais mon étoile sur les trottoirs de Hollywood.

Les filles étaient bien plus folles de mon corps depuis qu’elles voyaient en moi l’assurance et l’arrogance d’un futur très grand acteur. Faut dire que je les bassinais grave avec toutes sortes d’histoires du genre de celles de ma mère. Alors, ça en jetait.

Toute la journée, je me repassais les films de ce beau salaud. Dans Trois hommes à abattre, il était magistral ! Ah, conduire cette bagnole à toute allure ….Et cette lutte, entre les vagues ! Cette façon de boire la tasse, de plonger, de se débattre comme un Dieu et enfin de sortir de l’eau, avant de s’écrouler sur la plage. Et  L’homme pressé, vous vous souvenez ? Moi c’est la fin que je préfère, lorsqu’Alain —puisqu’on est presque pote lui et moi je me permets des familiarités— se paie cette crise cardiaque juste avant d’aller voir sa gonzesse, à la maternité. Vous avez remarqué comme il mourait bien dans ses films ? Magistral ! Quelles chutes !  

Et c’est qu’il a poussé la chansonnette aussi, le bougre. Alors, le samedi soir, je me payais quelques karaokés et je fredonnais « Comme au cinéma ». Vous auriez vu ça, toutes ces nanas qui gloussaient et se tortillaient lorsque je balançais le micro ! Putain ! Toutes ces filles en délire qui me demandaient des autographes, ça me confortait dans mes ambitions. Je ne me trompais pas, je devais persévérer. Car moi ce que je voulais, c’était me retrouver à l’affiche, tout en haut de l’affiche, avec mon nom en lettres capitales.

Un matin, je fumais une cigarette à la façon d’Alain dans Le toubib, j’étais concentré et je venais de visionner au moins dix fois cette scène. Je ne voulais rien perdre, j’étudiais tous ses gestes, rien ne m’échappait. Je me fondais dans ces petits gestes nerveux, presque électrisés.

— Alain !

— Oui, m’man !

Faut savoir que depuis que j’ambitionnais, ma mère m’appelait Alain. Ça m’aidait vachement.

— Descend et viens lire le journal ! Un casting sur Bruxelles ! Pour le remake de Deux hommes dans la ville ! La chance de ta vie, mon grand !

Quatre à quatre j’ai dévalé les escaliers et une fois arrivé auprès de ma mère, je me suis passé la main sur les cheveux et j’ai allumé une cigarette, l’air décontracté et sûr de moi.

Ma mère n’en revenait pas.

— Oh ! Comme c’est troublant ! s’écria-t-elle, la bouche en accent circonflexe et les yeux écarquillés.

Je lui décrochai un sourire à la façon de…et lus sur la page mise en évidence le paragraphe qu’elle venait de souligner.

« Casting / On recherche des débutants, jeunes et moins jeunes, masculins et féminins, pour le tournage du remake de Deux hommes dans la ville/ Premières auditions ce samedi entre 10H et 20H, dans la grande salle du cinéma Galerie, Galerie de la reine, 26 à 1000 Bruxelles.»

Ma mère et moi avons sauté de joie car nous savions que c’était du tout cuit. J’allais l’entendre enfin cette fameuse phrase : « silence, on tourne ! »

 

Ce matin-là, un peloton d’une centaine de personnes gesticulait dans un très long corridor. Une nana super canon nous a donnés des fiches que nous devions remplir et bla bla bla et bla bla bla. Ensuite elle a séparé les sujets masculins des sujets féminins et les gonzesses sont allées se coltiner d’autres papelards dans la salle juste à côté.

Après une trentaine de minutes, la nana est revenue et, tout en s’excitant sur son gsm, elle nous distribuait des numéros et murmurait des phrases que nous ne comprenions même pas.

Ses grands yeux de biche ont croisé les miens et à ce moment précis, j’ai compris que les choses se goupilleraient pour le mieux. On parlerait de moi, c’est certain. Je le voulais et je le sentais jusqu’au plus profond de mes tripes. Je voulais ce rôle, je le voulais, bordel. Gino Strabliggi, j’étais certain que j’endosserais ce nom. On n’allait quand même pas me fourguer le rôle de l’éducateur, non ! Ni celui de ce policier…comment s’appelait-il déjà ? Zut, je ne me souviens plus. Qu’importe !

— Numéro dix !

Gloups, c’était moi. Je suis rentré dans cette salle de cinéma et les premières rangées étaient occupées par les membres du jury. Impressionnant.

— Vous savez pour quel rôle vous êtes auditionné ? me demanda un chauve avec une voix d’eunuque.

— Oui, pour endosser le rôle de Gino Strabliggi ! je lui répondis du tac au tac et plein d’audace.

— Vous êtes certain de ce que vous dites ?

— Oui, avec la gueule que j’ai, je ne vais quand même pas me coltiner le rôle de Germain Cazeneuve ou celui de ce policier….

J’ai lâché ça avec de l’arrogance dans la voix et un petit sourire moqueur sur le coin des lèvres.

— Bingo monsieur…monsieur Clément Roekaert !

— C’est bien ça mais je désire changer de nom, prendre un pseudonyme. Vous savez, les vedettes prennent un pseudo.

— Soit, soit….Vous connaissez ce film, Deux hommes dans la ville ?

— Et comment ! Un de mes films préférés ! Quelle classe cet Alain Delon ! Un rôle qui lui collait à la peau. Une merveille de film !

— Vous souvenez-vous de cette scène ? Le policier rend visite à la fiancée de Gino et Gino arrive. Une dispute. Gino frappe si fort sur le flic qu’il le tue. Vous vous souvenez ?

— Et comment ! Rien que d’y penser, je sens la rage qui me monte. Je revois Gino. Il plaque au sol ce con de flic et cogne sa tronche sur le sol des dizaines de fois. Gino était habité par une telle rage, une rage invincible…

— Vous sentez-vous habité par cette rage ?

— Et comment !

— Faites rentrer le numéro onze, il fera le rôle du flic, c’est sans importance qu’il soit grand ou petit, ce qui nous intéresse pour le moment, c’est le rôle de Gino.

Mon cœur battait si fort que je sentais mon sang affluer à mes tempes. Je sentais la rage qui m’habitait. Bordel, quelle revanche ! La presse parlerait de moi !

L’eunuque a discuté avec les autres types du jury et puis a lancé :

— Allez-y, improvisez !

Le flic a pris un air saisi, a balbutié je-ne-sais-plus-trop-quoi et en un rien de temps, je l’ai plaqué au sol. Dans ma tête, tout était clair, je revoyais cette scène avec une grande clarté. Je voyais même la petite table à côté de laquelle le flic était étendu et j’entendais ma fiancée qui disait « Arrête Gino, arrête, tu vas le tuer. »

A califourchon sur le ventre du flic, je prenais sa tronche entre mes deux mains et je frappais de toutes mes forces, je claquais sa tête et du sang frais rougissait mes mains.

« Arrête Gino arrête », me répétait ma fiancée. Ma vue se brouillait, de la sueur me piquait les yeux. Je continuais, je n’arrêtais pas.

Dans le jury, j’entendais des voix qui criaient  « Ce type est formidable, c’est magistral ! Quelle gueule ! La première scène d’une star ! »

Alors, j’ai continué à claquer la tête du flic de plus en plus fort. Il me rappelait quelqu’un. Plus je cognais et plus me revenait en mémoire les paroles de monsieur Lixon. Et ce flic, là, sous mes coups…Sa tronche, bordel, sa tronche. Une tête de nœud aux yeux globuleux de grenouille. Alors j’ai cogné. Encore et encore.

Je me suis relevé, j’ai regardé les uns après les autres chaque membre du jury.

— Ce type ne méritait pas de vivre, une espèce de tête de nœud aux yeux globuleux de grenouille…Ces yeux-la me rappelaient ceux de quelqu’un…que j’ai détesté…

Devant moi, les visages affichaient un air médusé. Un silence blanc planait dans la salle.

Alors j’ai dit :

— Je savais qu’on parlerait de moi, un jour ! Rideaux !  

Ensuite, j’ai baissé le torse, j’ai levé la tête et j’ai transpercé de mon regard bleu piscine chacun des membres du jury.

Et puis, en souriant, j’ai salué la salle. 


 Carine-Laure Desguin

carinelauredesguin.over-blog.com

enfantsjardinr



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Louis Delville nous propose un texte...

Publié le par christine brunet /aloys

noelouis

 

LE QUATUOR DE SYDNEY

 

 

 

 

Extrait de la une du Sydney Courrier - Journal d'opinion créé en 1848.

 

Sydney, le samedi 31 juillet 1920.

 

Tout le monde se souvient de la tournée triomphale du quatuor de Sydney. Ces quatre excellents musiciens avaient fait apprécier leur art aux quatre coins de la planète passant de Moscou à Paris, de Londres à New York sans oublier un concert inoubliable à Tokyo devant toute la famille impériale.

 

Les quatre musiciens ont malheureusement constaté la disparition de leurs instruments. Ils avaient pourtant été embarqués sur le paquebot "Atlantique" à Liverpool avec leur propriétaire. A leur arrivée dans la mère patrie, malgré des recherches minutieuses, il n'a pas été possible de les retrouver.

 

Évidemment, les artistes sont désemparés et ont lancé un appel dans les journaux anglais et sud-africains. Rappelons que le paquebot avait fait escale en Afrique du sud et que c'est probablement lors des deux jours dans le port de Durban que les quatre instruments ont été dérobés.

 

En attendant, Henry Hirsham (violoncelle), Christian Keevil (alto), William et Louis O'Brien (violons) sont réduits au chômage. Ils étaient revenus en Australie pour donner un concert d'hommage à la mémoire de Max Bruch, compositeur allemand décédé récemment à l'âge de 82 ans.

 

Que vont devenir nos ambassadeurs de la musique classique ? Quel avenir y-a-t-il encore pour ces quatre artistes privés de leur outil de travail qui avaient porté haut la bannière de notre grand pays ?

 

En dernière minute, nous venons d'apprendre par une indiscrétion que les membres du quatuor ont reçu une proposition d'engagement de la Scala de Milan pour accompagner une jeune cantatrice promise à un grand avenir, Mademoiselle Bianca Castafiore, une grande spécialiste de Gounod.

 

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

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Un extrait de L'Annonciade, de Didier Fond

Publié le par christine brunet /aloys

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Le portrait d’un des personnages principaux.

 

 

Emeline Lemaire avait la soixantaine bien sonnée et portait haut et ferme un visage à qui la nature, facétieuse à ses moments perdus, avait donné une laideur qui aurait pu être sympathique mais que sa propriétaire s’ingéniait, avec un remarquable talent, à rendre encore plus disgracieux. Elle ne se maquillait pas. Elle ne s’était d’ailleurs jamais maquillée. Les fards, le rimmel, le rouge à lèvres et autres poudres « peinturlurantes » étaient réservées, d’après elle, à ces femmes légères, à la vertu facile, qu’Emeline Lemaire pourfendait dans ses anathèmes quotidiens.

 

Les gones du quartier, affreux gamins qui ne rataient jamais une occasion de se moquer d’elle, prétendaient qu’elle ne se lavait pas non plus et que le savon ne faisait pas partie de sa trousse de toilette. Ce n’était pas vrai. Mademoiselle Lemaire –je suis une demoiselle, moi !- prenait grand soin d’elle-même. Ce n’est pas elle qui serait sortie attifée comme cette Berger qui, à son âge, n’avait pas honte de jouer les Cosette. La haute opinion qu’elle avait d’elle-même lui permettait de tracer de son horripilante personne un portrait élogieux mais hélas, faux. La forme de ses chapeaux faisait se tordre tout le monde. Elle était toujours vêtue de noir, hiver comme été. Une couleur qui lui seyait assez mal et faisait ressortir son teint d’endive anémique. Elle complétait sa panoplie funèbre par d’épais bas à la couleur incertaine, sans doute noire à l’origine, mais que des années de lavage avaient fait virer à l’anthracite décoloré. Le portrait n’aurait pas été complet si l’on avait omis le parapluie, arme guerrière dont elle ne se défaisait jamais, qu’il pleuve, qu’il fasse beau, qu’il vente, qu’il neige, ou qu’il tombe « des sœurs à la renverse et des curés à bouchon ». Parapluie dont certains grossiers personnages prétendaient qu’il était utilisé à d’autres fins que celles attribuées généralement à ce genre d’objet.

 

Emeline Lemaire ne s’était jamais mariée. Elle en avait pourtant eu l’occasion. Il se trouva bien, à l’époque lointaine de sa jeunesse, deux ou trois jeunes gens pour lui tourner autour. Sa laideur cachait sans doute une âme généreuse et bonne. Et puis, au fond, elle n’était peut-être pas si laide que ça. Certes, ses traits étaient trop durs, trop accentués, elle avait un gros nez  -genre boule de bilboquet plantée en plein milieu du visage- qui avait tendance, l’hiver à prendre une assez vilaine couleur rouge violacé, et une bouche trop grande ; mais les yeux étaient beaux. Immenses, dans ce petit visage, d’un bleu étrange, qui contrastait avec la noirceur des cheveux, pas très épais, et pas trop bien plantés non plus, il fallait être franc. Ses yeux étaient sa seule beauté, son seul atout. Le regard eut-il été doux et lumineux, Emeline Lemaire n’eût pas attendu bien longtemps pour connaître les délices du mariage. Pourtant, les prétendants l’abandonnèrent les uns après les autres. Le dernier s’enfuit alors qu’elle avait vingt-huit ans. Un matin, il émergea des brumes irisées du Beaujolais et la vit telle qu’elle était. Laide, bien sûr, mais surtout désagréable, mesquine, chichiteuse et toujours prête à déverser son fiel sur la tête de quelqu’un. Le choc fut insoutenable.

 

C’est ainsi qu’Emeline dut se résoudre à finir « vieille fille » et à garder éternellement sa virginité. Particularité qui n’intéressait personne mais qu’elle clamait haut et fort. Mieux vaut ne pas mentionner ici l’opinion des hommes du quartier à son égard. Tout au plus répèterons-nous, en nous excusant platement, ce qu’avait dit le boulanger de la rue Pouteau à sa femme, un soir que la conversation était, comme par hasard, tombée sur « la Lemaire » : aucun mâle digne de ce nom ne pourrait s’allonger entre les cuisses de poulet anémié de cet engin. Fin de citation. Notons cependant que la boulangère n’avait pu retenir une grimace en entendant l’expression « cuisses de poulet anémié » non pas tant à cause de l‘image peu ragoûtante qu’elle faisait naître mais parce qu’elle se demanda tout à coup comment son mari pouvait connaître ce genre de détail, les robes amples de la Lemaire lui descendant nettement au-dessous du genou.

 

Ces échecs sentimentaux n’avaient bien sûr pas arrangé le caractère déjà peu avenant de la bienheureuse Lemaire toujours vierge, comme disait le mari de la laitière qu’elle avait un jour traité de « mauvaise langue » et dont la réplique immédiate « ma femme ne dit pas ça » l’avait clouée au mur et lui avait ôté, pour quelques délicieuses secondes, tout don de répartie. Le fiel, amassé au cours d’une jeunesse ratée, lui remonta au visage et lui fit prendre un teint jaunâtre. Elle voua à l’humanité une totale exécration, et à l’espèce mâle en particulier une haine si intense qu’elle fut responsable, pendant toutes ces années, par ses ragots, ses méchancetés et ses sournoises allusions, de bon nombre de paires de claques échangées dans les foyers, de disputes fracassantes, voire de deux divorces –triomphe absolu qu’elle savoura en se procurant, bien à l’abri des regards, la seule ivresse qu’elle ait connue, celle donnée par le cognac. Intelligente, elle était capable de la plus subtile diplomatie quand elle le jugeait nécessaire, ses armes préférées étant alors le sous-entendu empoisonné et le compliment à rebours. Bref, Emeline Lemaire était une plaie, le cauchemar des gens du quartier, statut qui lui convenait parfaitement et dont elle s’enorgueillissait avec un évident plaisir

 

Expression typiquement lyonnaise. Etre « à bouchon » signifie être à plat ventre. (NDA)

 

 

 

 

Didier Fond

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Mensonges, un texte de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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DES MENSONGES ?

 

Monsieur Brunard était mort. Tous les dimanches, il venait déjeuner dans le restaurant tenu par mes parents. Qu'il soit seul, accompagné de sa fille, de son gendre et de son petit-fils ou de son frère et de sa belle-sœur, il occupait toujours la table de quatre, située près du feu ouvert. Il avait la critique facile et sa voix était sèche. Il trouvait toujours bien un détail qui lui déplaisait : un léger pli dans la nappe, des légumes un peu trop cuits, une trace sur un couteau, une mousse trop ou trop peu assaisonnée. Ses deux petits yeux noirs vous jugeaient et vous méprisaient. Moi qui depuis mes seize ans aidais en salle le week-end, j'essayais de lui être le plus agréable possible, souriant et veillant à me montrer vraiment efficace. Je remplissais aussitôt son verre presque vide, apportait un nouveau petit pain dès qu'il en terminait un, n'hésitait pas à mettre des mignardises supplémentaires en accompagnement de son café, l'aidait à s'asseoir et à se lever. Pourtant, jamais il ne m'adressa un merci et jamais il ne répondit à mes sourires.

 

J'avais eu l'occasion d'entendre Monsieur Brunard gronder son petit-fils, contredire son gendre, se plaindre de sa bonne, contester une addition pour un supplément de vin.

 

Le jour de l'enterrement, un samedi, mes parents décidèrent de m'envoyer à l'église pour les représenter. "Aujourd'hui, David, on est vraiment à la bourre. On a un banquet de mariage. Pierre est malade. Ni ta mère ni moi ne pouvons nous absenter ne serait-ce qu'une demi-heure. Tu n'est plus un gamin. Tu assisteras aux funérailles. Un client comme Monsieur Brunard, c'est sacré, vois-tu."

 

Après les lectures tirées de la Bible, j'écoutai les témoignages de la famille et des amis. Ce n'étaient que des éloges. Bien sûr, le vieil homme avait sans doute été le travailleur rigoureux que son frère évoquait mais certains propos m'apparurent mensongers. Le silence bienveillant du vieil homme, sa générosité, son humeur égale, sa gentillesse et sa tolérance me semblèrent autant de qualités usurpées.

 

Ce jour-là, tandis que je rentrais chez moi, je me posai des questions sur la sincérité des témoignages. Le chagrin du départ était-il à lui seul capable de changer notre regard sur les autres ? Voulait-on à n'importe quel prix sauvegarder de la sorte l'image de nos proches ?

 

À présent, j'ai plus de vingt ans et ces questions me trottent encore en tête…

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

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Deuxième extrait du roman de François Ucedo, Le Grand Vaisseau qui va à Manissa

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Cathy s’appuya sur le bastingage, le regard perdu au-delà des flots. Elle essaya d’analyser la situation.

« Serait-ce un rêve ? pensa-t-elle. Peu probable. Un rêve lucide ? Sûrement pas, car dans ce cas, je saurais que je rêve... Un rêve normal non plus, car il n’y a pas assez d’absurdités. Ce bateau n’est pas assez absurde pour appartenir à un rêve. D’autant plus que rien ne change ni ne se transforme ; je revois les mêmes personnes, les mêmes choses, les mêmes endroits... Or, j’ai déjà rêvé de gens que je connais bien, qui se transforment ou sont déjà physiquement différents quand le rêve commence, mais qui demeurent malgré tout les mêmes personnes. Par exemple, j’ai déjà rêvé de ma cousine, qui dans le rêve se transformait en chienne, mais qui était toujours ma cousine. Mais ici, c’est différent...

« De même pour les lieux et les objets : si je prends le chemin menant au théâtre, je me retrouverai au théâtre. Dans un rêve, si j’allais au théâtre, je pourrais me retrouver devant un distributeur automatique de pizzas, puis je devrais acheter et manger une pizza afin de récupérer le ticket caché à l’intérieur, qui pourrait avoir la forme d’une langoustine, et déboucher ensuite devant une piscine suspendue, de laquelle l’eau ne s’écoulerait pas grâce aux oiseaux qui voltigeraient autour et aux danseurs africains se tenant en dessous, en train de faire des saluts japonais... Et si je demandais pourquoi ils font ça, on me répondrait que c’est à cause des trois lunes dans le ciel de miel de demain ! D’autres viendraient approuver que c’est effectivement à cause du ciel de miel de demain et des trois lunes. Quelqu’un pourrait très bien ajouter qu’il faudrait faire attention à ce que les papillons à dard motorisé ne viennent pas piquer les bulles de la Gloire. Ce serait complètement absurde, ça ne voudrait rien dire du tout, mais pour celui qui rêverait, ça resterait parfaitement logique jusqu’à ce qu’il se réveille...

« Mais ici, ce n’est pas du tout comme ça ! L’absurdité se limite finalement au navire, dont l’intérieur est plus vaste que l’extérieur, et au comportement des gens, qui ne trouvent rien d’étrange à tout cela. Alors pourquoi suis-je la seule à me demander ce que je fabrique ici ? Et Daniel ? Où peut-il bien être, celui-là ? Depuis le brouillard, il ne s’intéresse plus à moi. Il n’a même pas voulu me prendre la main ! Il avait vraiment l’air d’un imbécile heureux... Comme tous les autres, d’ailleurs. »

Un serveur passa, portant un plateau garni de coupes remplies d’une boisson transparente couleur azur.

— Un nectar bleu, mademoiselle ? lui offrit-il poliment.

— Pourquoi pas ? répondit Cathy, avec la bonne volonté d’essayer de s’adapter. C’est quoi ?

— C’est du nectar bleu.

— Je voulais dire : avec quoi c’est fait ?

— Avec... du bleu, je suppose...

— Mais c’est quoi, ce bleu ? Pourquoi ce nectar est-il spécifiquement bleu ?

— Est-ce que je sais, moi ? Pourquoi vos jolis yeux et vos longs cheveux sont-ils spécifiquement bruns ?

Cathy soupira une énième fois avant de porter la coupe à ses lèvres.

— C’est ce qui est écrit sur la bouteille, en tout cas, reprit le serveur. Nectar Bleu. Rien d’autre. Nous en avons aussi du vert, du jaune, du violet... bref, je crois que nous avons toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Un autre serveur, qui passait justement avec un plateau de coupes remplies de nectar rose, intervint.

— Mais c’est justement ça, ces fameux nectars, ignare ! Ce sont les gouttes colorées de l’arc-en-ciel, récupérées et mises en bouteille.

— Une chose est sûre, déclara Cathy après avoir goûté : coloré ou pas, votre nectar a plutôt un goût d’H2O.

— Ça, j’en sais rien, répondit le deuxième serveur, qui n’avait aucune idée de ce que pouvait bien être une molécule. En tout cas, hache de haut ou hache de bas, les gouttes de l’arc-en-ciel produisent une boisson rare.

— Kafkaïenne, répondit Cathy sur un ton critique en reposant sa coupe à peine entamée sur le plateau.

 

 

François Ucedo

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Adam Gray nous propose un extrait d'Euphoriques et Désespérées

Publié le par christine brunet /aloys

 

euphoriques

 

Extraits choisis du prologue de …Euphoriques & Désespérées

 

« Qui crois-tu être ? Qui crois-tu être pour oser prétendre offrir au monde un recueil de… poésie ? Qui crois-tu être, hein ? Poe, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine ? Sois maudit, sinistre inconnu ! Et brûlez donc, toi et tes mots !… »

 

Je ne suis pas un poète, non. Mais suis-je seulement quelqu’un ?

Le recueil que vous tenez entre les mains n’est composé que de cela : des chansons écrites sur une période de vingt-deux années.

Je ne suis personne mais, pourtant, j’ai moi aussi mon histoire, comme vous la vôtre, et c’est l’un des chapitres de cette histoire, qui est aujourd’hui clos – gardez bien cela à l’esprit –, que je voudrais partager avec vous. Sera-t-il digne d’intérêt ? Ne le sera-t-il pas ? Il vous appartiendra d’en juger. Mais, pour comprendre le « pourquoi du comment », l’abc, et ainsi mieux appréhender la plupart des textes composant ce recueil, il est nécessaire que je vous ouvre mon cœur aussi sincèrement que je le puis, que je vous laisse pénétrer dans mon âme aussi profond que possible, sans fausse pudeur, sans concession aucune, même si l’introspection peut être des plus douloureuses, et que je vous entraîne sur les chemins tortueux d’une adolescence meurtrie.

 

 

Tous les dimanches, mémé Nana, qui se levait toujours aux aurores, organisait des repas gargantuesques pour toute la famille. Et, bien souvent, nos voisines étaient de la partie, elles aussi ! Je m’étonne encore qu’autant de monde ait pu tenir dans une si petite habitation, d’ailleurs…

À la fin de l’année 1994, elle se hâta de vendre l’appartement pour une bouchée de pain. Elle savait une chose que ma mère et moi ignorions encore : qu’elle n’en avait plus pour très longtemps à vivre (on l’avait déjà sauvée d’un cancer, en 1987). Par-dessus tout, elle redoutait que le frère de ma mère ne nous jetât à la rue, et s’était confiée à l’une de mes cousines quant à ses craintes.

Je ne puis dire si elle avait raison… Je ne puis dire si elle avait tort… Le doute subsistera toujours. Elle voulut nous protéger.

Nous quittâmes donc notre « chez nous » dans le silence et la résignation, dans l’incompréhension et la torpeur ; dans une colère muette, pour ma part. L’argent récolté grâce à la vente, partagé en parts égales, suffit à peine pour acheter ces espèces de meubles fragiles qu’on monte soi-même, afin de remplacer ceux que nous avions depuis des lustres et qui avaient, il est vrai, fait leur temps.

Quelques semaines plus tard, pris au piège d’un appartement que je haïssais et qui était, au sens propre, glacial, nous découvrîmes l’horrible vérité : avec des cotons, des mouchoirs, mémé Nana, des mois durant, avait dissimulé…

Comment appeler ÇA, Seigneur ?

Elle avait un trou, un véritable trou, à la place du sein. Une gangrène… Elle était tellement terrorisée de devoir retourner à l’hôpital qu’elle avait tu une souffrance que je ne peux deviner qu’épouvantable. Elle avait réussi, même, à tromper la vigilance de ma mère, qui, pourtant, la surveillait de très près depuis son premier cancer.

Sa dernière phrase fut la suivante : « Pardon pour la vie que je vous ai fait mener. »

En un mois, ce fut terminé.

Il est évident que la nuit, parfois, quand le sommeil ne vient pas et que nous avons tout le temps de repenser, retenir ses larmes est impossible, et l’on se demande :

« Pourquoi ? »

Avec des si, je serais peut-être toujours chez moi, heureux.

Qui sait ?

Oh ! Bien sûr, je ne souffre plus comme autrefois d’imaginer que quelqu’un d’autre puisse évoluer dans les pièces où j’ai ri, où j’ai joué, où j’ai pleuré, sans doute. Mais un relent de colère demeure…

Point de haine, non ; la haine est le credo des imbéciles.

Parfois, naïvement, je me surprends à rêver de reconquérir ma maison de poupées un jour même si, au final, il me semble que ça ne m’apporterait rien de positif, sinon la souffrance de ne plus rien reconnaître du tout. Et ceux que j’aime ne seraient plus là…

Pourquoi se torturer, alors ? Inutilement, qui plus est.

Ce que je sais, ce qui est sûr, c’est qu’une partie de mon âme est morte le jour où mon sanctuaire m’a été arraché.

Qu’importe la raison. Qu’importe à cause de qui.

 

 

J’eus la chance – ou la malchance ( ?) – d’être chaleureusement encouragé par des professeurs qui eurent mes textes en main, et qui les trouvèrent fan-tas-ti-ques. Quand Monsieur Delfino me dit que mes poèmes seraient formidables sur de la musique, il ne m’en fallut pas plus pour entrevoir, dans mon avenir, le bonheur.

J’ai essayé, oui. Timidement. J’ai d’ailleurs enregistré l’un de mes nombreux textes, Promis à l’Exil, en studio, en septembre 1999. Égocentrique, Pécheur et Que Dieu me pardonne auraient dû suivre, mais développer cela et évoquer les échecs ne m’intéresse pas.

Au fil des ans, j’ai écrit l’équivalent d’une quinzaine d’albums. Peut-être davantage si je devais compter tous les textes que j’ai jetés à la poubelle, parce que trop maladroits ou trop agressifs.

Mes chansons, intimes, bien souvent, reflètent d’anciennes blessures et des joies éphémères. Elles sont empreintes d’amour et de mélancolie, d’effronterie, également, de puérilité et de gravité, de provocation, accessoirement, d’espoirs déçus et d’espoirs tout court. Il me tenait à cœur que nous partagions cela, vous et moi. Une petite voix me dit que c’était ça, finalement, ma voie : l’écriture.

J’espère qu’elle s’ouvrira vers des lendemains plus beaux…

 

 

Nous sommes le jeudi 15 janvier de l’année 2009. Il est 19 heures 47 et je viens de mettre un point final (?) à mon recueil, …Euphoriques & Désespérées. Ça fait très bizarre de se dire que c’est terminé.

Vingt-deux années d’écriture. Un rêve fou avorté…

La page qui se tourne laissera-t-elle place à de nouvelles pages, un peu plus colorées ?

Je ressens une certaine angoisse, je l’avoue.

 

 

Adam Gray

adam-gray.skyrock.com

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La conteuse, un texte de Claude Colson

Publié le par christine brunet /aloys

 

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La conteuse

Face à moi dans ce salon du livre étonnamment bien achalandé en ce tout début d'après-midi un espace de déclamation, contes et lectures.

 
En ce moment une femme, jeune encore, sereine dans sa maturité, fait vivre des contes pour enfants. Le jeune public est captivé.

 
Elle est belle, la chevelure châtain foncé assortie à sa vêture de scène, noire, long châle et corsage noirs, manches à volant, longue jupe ébène descendant vingt centimètres au-dessus de ballerines noires, laissant ainsi entrevoir le jais du collant.

 
Elle virevolte et s'anime, les mains blanches s'envolent, les doigts s'agitent : elle vit son conte.


Je la regarde ; à ma table parviennent les inflexions mi-aiguës de sa jolie voix, en envolées brusques, au rythme de l'histoire. Les cheveux mi-longs lui balaient la figure lors de ses rapides mouvements de tête.


Et voici qu'elle se baisse, tend une main apaisante, croise les bras, toujours dans le flot de sa voix enjôleuse et prenante. Le spectacle se prolonge, presque infini...


Mais le conte se termine, les applaudissements crépitent, faisant naître sur son

visage, entrevu de profil, un large sourire de bonheur. Je vois ses yeux bruns pétiller de la joie de l'artiste.


À ce moment où, ignorante de mon observation attentive, elle se donnait toute entière à son art, cette femme inconnue incarnait une fois de plus à mes yeux, l'essence de la féminité, cette différence fondamentalement substantielle d'avec moi et mes congénères masculins. Différence d'où procède le mystère éternel de l'attirance des sexes opposés.

J'étais aussi très heureux que cette apparition ait relancé soudain en moi l'envie d'écrire, le plaisir de la création.


 

Claude Colson

 

claude-colson.monsite-orange.fr

 

Lena C. Colson

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