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Les vieux amants du Bois de la Cambre, deuxième partie, une nouvelle de Gauthier Hiernaux

Publié le par christine brunet /aloys

gauthierhiernaux

 

(...)

 

Quatre semaines plus tard, certains événements indépendants de ma volonté m’obligèrent à emprunter par le même chemin.

Après quelques secondes passées à maugréer, je me dis que, toute compte fait, cette rupture dans l’inhabituel de mes habitudes n’était pas pour me déplaire et, comme nous étions aux portes du printemps et que les jours étaient plus longs, le paysage serait différent et bien plus agréable que la fois précédente.

Je suivis la route, entièrement focalisée sur le moment où le lac m’apparaîtrait au détour d’un virage. J’en étais toute excité, je devais bien l’avouer.

Au moment où l’étendue calme s’imposa à moi, mes yeux se braquèrent sur un détail qui m’amusa.

Les deux vieillards se tenaient au même endroit que la dernière fois et le vieux avait passé ses mains sous les bras de sa femme et l’aidait à s’extirper de la chaise roulante.

J’avais l’impression d’avoir mis un film sur pause un mois auparavant et de le reprendre où je l’avais abandonné. Cette constatation me fit sourire et, tout en essayant de garder un œil sur la route, je vis, sur l’autre trottoir, le vieux monsieur soulever doucement sa chétive vieillarde.

Je les dépassai lorsqu’elle allait mettre un pied parterre sous le regard encourageant de son époux.

Je songeai à ma propre moitié. Mon compagnon ferait-il la même chose pour moi ? Ma bonne humeur venait du fait que je n’avais aucun doute sur la réponse.

Je plaignis Monsieur Costume-cravate-toujours-occupé que je côtoyais de huit à neuf et me demandai si sa femme aurait la chance d’attendre qu’il se réveille.

Au plus profond de mon âme, j’espérais que non. Personne ne devrait être obligé de vivre avec un fantôme et de se taper la vaisselle par-dessus le marché.

J’étais passée de la joie à la colère sans beaucoup de transition, ce qui m’effraya un peu car je n’étais pas coutumière des sautes d’humeur.

Je longeai une longue avenue nommée Drève de Lorraine en ruminant de sombres pensées et en me demandant si mon orientation professionnelle était bien celle que j’avais choisie.

Vu le milieu de requins dans lequel j’évoluais, j’en concevais certains doutes.

Lorsque je rejoignis le Ring, je repensais au couple. Cette réminiscence me rendit le sourire.

***

Je dois bien l’avouer : je forçai un peu les événements pour satisfaire ma curiosité.

Le manège de ces deux vieilles personnes m’avait intriguée et je me posais de nombreuses questions sur leurs motivations.

Je m’imaginais sans peine ce que l’homme aidait son épouse à marcher, cependant je ne m’expliquais pas la raison qui les poussait à venir le long de la route qui entourait le lac, surtout à une heure aussi matinale.

J’avais déterminé a posteriori l’heure à laquelle j’étais passée les deux dernières fois et j’avais calculé pour aboutir au lac à ce moment-là. 

En me levant ce matin, je m’étais demandé si j’allais les retrouver et cette idée ne m’avait pas quittée alors que je roulais dans cette direction.

Inconsciemment, j’avais ralenti en arrivant en rue de coude, lorsque l’Avenue de Diane devenait l’Avenue du Panorama.

Mon cœur s’était emballé comme si je m’apprêtais à revoir le visage d’une amie que j’avais perdue de vue depuis des années. 

Le virage me parut plus long qu’à l’ordinaire, mais lorsque je débouchai sur le lac, je souris.

Ils étaient là.

Ses mains tenaient fermement les bras de celle qu’il aimait. Ils paraissaient figés dans cette position et, si je n’avais pas vus précédemment ce vieux monsieur guider la chaise sur le trottoir, j’aurais pu croire à une statue de cire abandonnée là pour rappeler au monde l’importance de l’amour.

Je les dépassai avec les larmes aux yeux

 ***

Je n’avais jamais vu leur visage.

Sur cette route où les gens fonçaient comme si leur vie en dépendait, je n’arrivais jamais à ralentir assez pour capter leurs traits. Tout ce que je savais d’eux à ce sujet tenait en trois mots : ils étaient âgés.

Je me mis à faire des estimations dans le lit que je partageais avec mon homme, lequel m’observait du coin de l’œil en se demandant certainement quelle lubie me passait encore par la tête. Je ne lui avais jamais parlé de ce couple étrange que je croisais à chaque fois dans ce virage et qui, pour une raison inconnue, m’obsédait de plus en plus. 

J’en étais arrivée à faire exprès ce détour pour les surprendre. Pourtant, chaque fois que j’arrivais à leur hauteur, ils se trouvaient dans la même position presque figée comme s’ils répétaient une scène jusqu’à la maîtriser parfaitement.

Je m’imaginais sans peine ce vieux monsieur aidant sa femme à faire quelques pas en sa compagnie. Ce qui m’intriguait était l’obscure raison pour laquelle ils avaient opté pour un endroit si incongru. S’il avait poussé la chaise de l’autre côté de la route et qu’il avait suivi le chemin qui descendait en pente douce jusqu’au lac, il aurait pu trouver un endroit plus confortable pour aider la vieille femme à faire ses exercices.

L’endroit qu’ils avaient choisi était selon moi absolument incongru.

Alors que je me lavais les dents, je me résolus à partir beaucoup plus tôt qu’à l’accoutumée, trouver à me garer dans une rue adjacente (j’en avais repéré une toute proche) et observer le manège de mes vieux amants du Bois de la Cambre.

Mon bon sens tenta de m’en dissuader et, comme il peinait à trouver des arguments convainquant, mon esprit civique tenta de prendre le relais.

J’allais jouer les voyeuses pour satisfaire une curiosité malsaine.

En effet, quelle lubie me poussait à comprendre ce que ces deux personnes faisaient chaque matin, à la même heure, sur le trottoir situé dans la jonction de ces deux avenues ? Ma vie serait-elle changée si j’en savais plus ? Evidemment que non. C’était une pulsion, identique à celles qui vous poussent à faire une très longue file pour un article très cher (et donc très performant) qui n’améliorera en rien votre existence.

Sans doute demain me demanderais-je avec perplexité comment j’en étais arrivée là, mais pour l’heure, il fallait que le comprenne.

Je me pressai un peu d’habiller ma fille et la remis entre les mains de son père qui avait pris l’habitude de la conduire à l’école puis fonçai dans la cage d’escaliers.

Nous étions à la mi-juillet et beaucoup d’usagers de la route étaient en train de bronzer sur une plage à des milliers de kilomètres de Bruxelles.

Les routes étaient dégagées et la traversée de la ville était désormais une plaisante ballade.

Pourtant, je fonçais comme une malade, pied au plancher, avec la ferme intention de passer le mur du son. Si je voulais avoir la chance de surprendre le ballet des vieux, je devais arriver avant eux.

Je ralliai l’entrée du Bois de la Cambre en moins de vingt minutes, un record tout à fait personnel et, au lieu de prendre Lloyd Georges comme j’avais l’habitude de le faire, je continuai tout droit et fit pivoter ma petite voiture sur l’Avenue Victoria.

J’avais repéré hier soir le plan de la ville sur Internet et avais trouvé le moyen de couper par ici afin d’éviter l’Avenue de Diane où il était impossible de rouler à moins de cinquante à l’heure et certainement pas de s’y arrêter. 

Je me garai dès que je pus trouver une place et parcourus le reste de la distance en courant à moitié.

J’avais revêtu un pantalon de toile ce matin et ma course s’en trouvait facilitée. Pour un peu, on aurait pu dire que j’avais tout prévu.

J’aboutis dans l’Avenue de Diane, un peu décoiffée, un peu essoufflée, mais totalement rassurée quant au timing. Ils n’étaient pas encore là.

Je pris appuis sur une barrière un peu rouillée (mon pantalon couleur rouille ne craignait donc rien) et tentai de reprendre mes esprits (pas trop tout de même sinon je serais partie en courant).

Un mouvement de l’autre côté de la rue attira mon regard.

D’un chemin perdu arrivait le couple.

Je les observai émerger lentement de la pénombre dispensée par les arbres.

Ils avançaient majestueusement, dans le plus profond silence, comme les membres d’une procession.

Ils étaient trop loin pour que je voie distinctement leurs traits, mais je l’imaginais autrefois bel homme.

Il était habillé avec élégance et il me rappela les photos que j’avais vues d’Albert Cossery.

Quant à la vieille, Elle arborait une crinière encore fournie – moins blanche cependant que celle de son mari – et tenait ses mains croisées sur son ventre creusé par l’âge et le manque d’appétit.

Autant son mari était d’une élégance surannée, autant ses vêtements étaient décontractés. Elle portait un pantalon et une veste de jogging que j’aurais davantage vus sur une plus jeune personne. Je compris que ce type d’habits était sans doute beaucoup plus simple à enfiler pour une personne invalide. Aux pieds, on lui avait enfilé des baskets de couleur rouge vif qui tranchaient avec le blanc immaculé de son training.

Lorsqu’ils furent sur le trottoir, je les vis mieux.

L’homme devait être son aîné. De loin d’ailleurs. A vue de nez, je lui donnai quatre-vingts ans alors que sa femme devait avoir une bonne décennie de moins.     

Ils bifurquèrent lentement vers la droite et longèrent la route comme à chaque fois. 

Les automobilistes étaient plus rares que pendant les autres mois et je pus, sans aucun problème, traverser la route et les suivre à quelques pas de distance. Je ne voulais pas donner l’impression de les épier même si c’était exactement mon but.

Je ralentis considérablement le pas pour ne pas les dépasser au mauvais moment. Je fis même mine de relacer mes chaussures alors que je portais bottillons.

Ainsi accroupie, je vis le monsieur élégant arrêter la chaise puis la contourner avec des gestes mesurés.

Lorsqu’il fit de l’autre côté, il croisa mon regard. Je me dérobai, consciente d’avoir subitement rougi. Quand je trouvai le courage de relever les yeux, il avait placé ses mains sous les bras de sa femme.

Je me relevai rapidement et allai à leur rencontre.

Alors que je les dépassais, je l’entendis l’encourager. Manifestement, leur ballet durait depuis de nombreuses années, mais le vieillard lui parlait d’un tel ton qu’on aurait pu croire qu’ils venaient de se rencontrer.

En m’éloignant, je saisis quelques paroles emportées par le vent.

Ce n’est pas grave, ma chérie. Nous réessayerons demain.     

J’aurais voulu me retourner et les serrer très fort dans mes bras, mais je savais que j’en serais incapable.

Je n’avais pas pu le faire avec mes parents quand j’avais appris que la maladie les emportait tour à tour, comment aurais-je pu avoir ce contact privilégié avec de parfaits étrangers, quand bien même m’avaient-ils émue aux larmes ?

Je pris le premier embranchement et m’enfonçai dans les bois. Je voulais que la pénombre me recouvre.

 

 Gauthier Hiernaux

www.grandeuretdecadence.wordpress.com

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Les vieux amants du Bois de la Cambre, première partie, une nouvelle de Gauthier Hiernaux

Publié le par christine brunet /aloys

 

gauthierhiernaux

 

 

Je fais partie de ces gens qui n’aiment pas la routine, quelle qu’elle soit. Il faut toujours que je trouve quelque chose pour rompre la monotonie, même pour une poignée de secondes. Au fil des années, cette habitude est devenue une obsession et je ne pense pas avoir abandonné un jour l’espoir de rendre mon quotidien… et bien… moins quotidien.

D’un jour à l’autre, je change mes horaires et je varie, autant que faire se peut, mon alimentation.

Je ne mets jamais les mêmes vêtements ni les mêmes chaussures, au grand désespoir de mon compagnon qui voit son côté de garde-robe diminuer comme peau de chagrin.

Je suis contente d’être une femme pour avoir la possibilité de changer de coiffure aisément, mais je pense que, si j’étais un homme, je pourrais faire de même avec les poils du visage. 

J’ai une demi-douzaine d’itinéraires pour me rendre au travail et je tente de me garer à chaque fois à une place différente.

Au début de ma carrière, j’avais un collègue qui réagissait de manière diamétralement opposée et cela avait tendance à me taper sur les nerfs. Il avait acheté une série de costumes noirs et des chemises bleues parfaitement identiques qu’il mettait tous les jours. Il mangeait les mêmes tartines salami-moutarde tous les midis assis à la même place (dos à la fenêtre de la cantine) en compagnie des mêmes personnes.

Pour moi, il s’agissait d’un monomaniaque. Cependant, j’imagine que je devais l’intriguer tout autant avec mon absence d’habitudes.

J’intriguais également l’homme qui partageait ma vie depuis une dizaine d’années et il avait appris à ne plus me poser de questions.

Cependant, ma vie professionnelle était celle d’une employée classique de bureau et, même si je me refusais de lui donner un rythme abrutissant, je me devais de respecter certaines règles.

Je travaillais pour une grande entreprise pharmaceutique où j’officiais en tant que collaboratrice (c’est-à-dire « secrétaire ») pour un quadragénaire que je ne voyais presque jamais. Il était derrière son bureau de huit à neuf et de dix-sept à dix-neuf (heures à laquelle j’étais partie) et j’avais tout intérêt à être présente le matin pour recevoir mes ordres de travail. Le reste du temps, Monsieur était en réunion ou en déplacement, ce qui incluait également ses repas d’affaire et les quelques rendez-vous privés qu’il me demandait de prendre chez le dentiste ou le coiffeur car son temps libre était limité comme s’il lui avait été dispensé par un avaricieux.

Je connaissais bien ce genre d’individus ; ils se taillaient une carrière pendant dix, quinze ans, au mépris de tout, surtout de leur famille (s’ils en avaient une). Quand ils recevaient les papiers du divorce, ils se demandaient encore pourquoi une telle injustice leur tombait dessus, eux qui sacrifiaient leur vie pour améliorer celle de ceux qu’ils voyaient somme toute beaucoup moins que leurs collègues.

J’avais pitié de ces êtres qui bradaient leur sa vie personnelle au profit du profit.

Personnellement, dès que je le pouvais, je rentrais chez moi profiter de mon compagnon et de ma fille de deux ans et demi. Rien n’aurait pu me détourner d’eux et parfois, j’avais la tentation de penser que j’étais la personne la plus riche de ce monde.

Ma vie était ponctuée de petits bonheurs que je tentais moi-même de créer comme un pointilliste consciencieux.

Un matin, alors que je m’étais levée un peu en retard et que j’avais avalé un petit-déjeuner frugal, je fonçais vers l’entreprise avec le sentiment que j’allais finir par enfoncer le plancher de ma petite voiture si je continuais à agir de la sorte.

Ma route, choisie ce matin parmi mon petit panel, étant barrée par des manifestants, je me résolus à changer d’itinéraire.

Je tournai mon volant et empruntai un autre chemin qui allongeait légèrement la distance, mais qui possédait l’avantage d’être libre de tout élément perturbateur.

Il me fallut deux ou trois kilomètres pour me rendre compte que mon choix par défaut n’avait pas été le bon et que, en prévision de la manifestation qui m’avait déjà arrêtée tout à l’heure, la police bloquait les artères principales, rabattant le trafic vers des routes secondaires qui ne tarderaient pas à être saturées.

Je n’avais dès lors qu’à suivre le flot de voitures et me laisser porter par elles.

La situation était loin de me déplaire ; je découvrirais, avec un peu de chance, d’autres horizons qui pourraient peut-être me ravir.

Tant pis pour Monsieur Mon Patron. Je lui expliquerais la raison de mon retard et regrettais déjà de devoir rester en soirée pour réussir à concilier nos horaires.

Après une multitude de circonvolutions aberrantes, nous fûmes détournés vers le bois.

Je n’empruntais jamais cette route car elle m’éloignait considérablement de ma destination et je me demandais en poursuivant mon chemin comment je pourrais faire la jonction.

Je n’avais pas cette partie de la ville en tête et regrettais de ne pas m’être laissée tenter par le GPS que mon compagnon, avait proposé de m’offrir pour Noël.

Je profitai d’un arrêt devant un feu rouge pour farfouiller dans mon vide-poche à la recherche d’un plan. Alors que mes doigts allaient à la rencontre de dizaines de trucs inutiles pour l’heure, je me rappelai l’avoir prêté à une nouvelle collègue fraîchement débarquée d’Espagne et totalement paumée dans notre belle capitale.

Un début de panique montait doucement en moi et je fus tentée de me faire porter pâle au bureau. Malheureusement, l’autre homme de mon autre vie comptait sur moi pour gérer sa vie et je ne pouvais ouvertement me dérober au risque de voir sa carrière éclater comme une bulle de savon.

En passant devant cette belle abbaye reconvertie en école supérieure des arts visuels, je me dis que je tenais peut-être ma chance de passer par cette route boisée fort agréable pendant les beaux jours.

On m’en avait parlé, mais je ne l’avais jamais empruntée car, pour la rejoindre, je devais traverser la moitié de Bruxelles.

Dans ce cas d’espèce, comme je l’avais déjà traversée, cette option était désormais envisageable.

D’un coup de volant, je m’engageai sur la file de droite et longeai une avenue qui portait le nom d’un Premier ministre britannique puis aboutis à un rond point qui me donnait accès au bois.

L’endroit était fort agréable, même en cette saison, mais je doutais qu’il puisse s’ajouter à mes parcours préférentiels. Alors que je suivais une vieille Volvo un peu poussive, j’eus le temps de repérer quelques trouées qui permettaient aux piétons de rentrer dans le cœur des bois et de s’y perdre. Sans doute viendrais-je me promener ici avec mes deux amours pendant les beaux jours.

Je me rappelai à l’ordre. Ma distraction au coulant m’avait déjà valu un ou deux accrochages (en tort) et quelques frayeurs (à raison) et je constatais que cela ne m’avait pas servi de leçon.

Il n’y avait que lorsque ma fille était assise dans sa chaise bébé à l’arrière que je gardais les yeux braqués sur la route.

Je devais faire comme si mon enfant était mon passager, en n’importe quelle circonstance.

Mais comme je prenais cette décision, j’aboutissais à un gigantesque étang dont la vue m’émerveilla.

En cette saison encore hivernale, l’endroit était naturellement désert de promeneurs. Je me doutais qu’il était littéralement envahi lorsque le soleil pointait le bout de son nez.

Je pouvais m’imaginer les barques voguant paresseusement au fil de l’eau et les enfants descendre les pentes juchés sur leur vélo.

Pour l’heure, dans le minable éclairage dispensé par les réverbères, j’apercevais au loin un couple de personnes âgées venir à ma rencontre sur le trottoir d’en face, lui poussant une chaise roulante dans laquelle elle était dignement assise. 

J’eus le temps de les voir s’arrêter sur le chemin et je les dépassai comme le vieillard contournait la chaise et tendait les bras.

Je pilai de justesse, manquant de peu le pare-choc du conducteur qui me précédait. Echaudée, je levai le pied et m’enjoignis de me focaliser sur la route, ce que je réussis à faire jusqu’aux feux de signalisations qui délimitaient la sortie du domaine.

La bonne humeur commença à me gagner quand je compris que je ne m’étais pas fourvoyée lorsque je vis les panneaux qui annonçaient l’autoroute. Je traversais une large étendue forestière où il n’était pas question de dépasser les cinquante à l’heure et je me demandais où ce chemin allait me faire déboucher.

J’eus la surprise d’aboutir sur le périphérique que, nous, les Belges, appelons « Ring » en constatant que, somme toute, je n’avais que vingt minutes de retard sur l’horaire.

Ma journée commençait plutôt bien.

Je m’en étais mise plein les yeux.   (...) La suite ? Demain...

 

Gauhtier Hiernaux

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Est-ce que ce monde est sérieux ? de Philippe Leclercq... un extrait...

Publié le par christine brunet /aloys

couverture3

 

Extrait du livre

 

C’est la même nuit, ailleurs.

Un autre lieu, la même vie.

Une nuit de plus dans sa vie.

Elle porte une jupe rouge, un top trop court dévoilant son ventre bronzé et les deux obus lui servant d’appât. Une paire de bottes blanches et un maquillage prononcé lui donnent un air de mante religieuse à la recherche d’un coït fatal.

Il fait presque sombre.

Elle se nourrit du regard des hommes.

Elle pourrait fermer les paupières qu’elle les sentirait quand même, ces yeux avides et humides, comme des giclées de sperme inondant son corps. Et chacune d’entre elles agit comme une huile sensuelle accentuant encore le chaloupé de sa démarche.

En attraper un, au hasard, lui obturer la bouche de sa langue, lui fouiller la culotte d’une main fébrile.

Le désir lui brûle les reins.

Elle avance sur le trottoir, sans but précis. Rien que ce besoin charnel de rencontre.

Que font-ils là, ces mâles désœuvrés, errant à contresens, comme des pêcheurs sans filets ? Ils sont là pour elle, bien sûr. Mais c’est elle qui chasse. Eux ne sont que des sucreries sur l’étal du confiseur.

Bientôt, elle fera son choix.

Au diable les paroles, les civilités de circonstance. Pourquoi parler quand le langage est primal ?

Elle en a déjà gobé, des hommes ! Sans un mot, de force, par surprise.

Quel pouvoir !

C’est la vengeance des laissés-pour-compte. Quand tout fout le camp, il reste ce pouvoir.

« C’est à ta pine que je parle, obéis-moi sans mot dire ! »

Des centaines de couillons, toutes conditions confondues, au garde-à-vous, prêts à obéir à la moindre injonction.

Quelle jouissance que de sentir l’impuissance masculine à résister !

S’approcher, plonger les mains dans les instincts. Poigner vigoureusement dans la bestialité. Voir, au fond des yeux, le désarroi de la volonté paralysée. Tout le corps dit « oui » tandis que le regard dit « non ».

« Non, mais continue… »

Quelle revanche sur le destin !

Ministres, médecins, informaticiens, penseurs, philosophes, entrepreneurs… Tous esclaves de la Mante Religieuse.

Tous, surpris dans leur conscience moderne par ce réveil irrépressible d’un appétit du fond des âges.

Elle adore ça.

La houle qui la fait tanguer sur les trottoirs, éclabousse à chaque pas son entrecuisse ruisselant.

Mmmmm…

Rien ne peut égaler ce plaisir. Aucun mot ne peut le qualifier.

Il faut maintenant que vienne l’apothéose. Le bouquet final.

Elle regarde autour d’elle, l’œil avide, la faim au ventre.

Qui sera sa victime ? Cette nuit ne ressemblera à aucune autre. Cette nuit sera expiatoire. Il ne s’agit pas de pomper la semence humiliée d’un mâle désarmé. Il lui faut plus.

Désormais, elle est prête.

Prête pour le sacrifice.

 

*

 

Lui, il ne veut pas grand-chose. Juste se vider d’une journée de labeur passée à traquer le petit voleur au détour d’un rayon de supermarché. Il rôde dans la nuit naissante, sans but, sans intentions. Se purifier, ne penser à rien, humer l’air tiède de la ville qui se purge peu à peu de sa journée. Moins de voitures, moins de passants, moins de bruit.

Il aime ça.

Le jour est prévisible, la nuit maraude.

La ville ressemble à sa vie. Le jour, elle est occupée.  Elle est traversée et bruyante. La nuit, elle se remet de sa journée. Elle se redécouvre. Elle poétise, flirte avec le vent ou les étoiles.

Une autre dimension.

La nuit, tout est possible. L’homme y devient ce que la cité fait de lui. Au gré des rencontres, suivant le hasard… Il part ange et peut finir démon.

Il a quitté son domicile il y a deux heures, direction la nuit. Ça lui arrive de temps en temps. Toujours en semaine. Le week-end, la nuit ressemble trop au jour : elle est stressée.

Là, il vient de croiser une vraie bombe. Une de ces filles dont on se demande si elles marchent sur des braises ou si elles ont un problème aux lombaires.

Il est certain qu’elle lui a emboîté le pas.

Il en jurerait.

Elle l’a suivi tout un temps, il en est sûr.

Bref, pour l’instant, elle semble avoir renoncé.

Evaporée, la belle vaporeuse.

 

C’est con, quand même, à quoi ça tient.

On peut mourir d’avoir avalé de travers. On peut se crasher dans un camion pour être parti dix secondes trop tôt…

Ainsi va la vie.

 

Il ressent une envie de pisser.

Il s’éloigne de l’artère principale, prend une rue secondaire et désertique. Il voit un terrain vague envahi par la végétation et les pelleteuses. Un futur chantier, visiblement. Il s’y dirige, la main déjà à la braguette.

La zèzette dans le feuillage, le nez en l’air, il se soulage en comptant les étoiles.

Cette sensation d’irriguer la terre, de la fertiliser presque…

Illusion masculine.

 

D’un coup, elle le happe par la chemise, à travers le feuillage. Elle le colle dos au sol. D’une main, elle lui écrase la bouche, d’un bras elle lui bloque les jambes. A peine a-t-il le temps de comprendre ce qui lui arrive, qu’elle s’enfouit la tête entre ses jambes.

S’il avait, un instant, songé à se débattre, il abandonne définitivement l’idée.

Elle lui aspire le membre savamment, langoureusement, jusqu’à ce qu’il gonfle fièrement. Elle ne l’entrave plus. Désormais, il n’a plus aucune raison de se défendre.

Un instant, elle se redresse sur les genoux, remonte sa jupe, enlève son top.

Ses seins sont formidables, dressés dans la nuit comme des pyramides dans le désert. Elle les caresse, tout en enjambant son partenaire improvisé.

Lui, pétrifié, ne bouge pas. Le souffle court, les idées embrumées, il consent.

Ainsi va la vie.

Lentement, elle descend ses fesses vers le sabre tendu qu’elle tient fermement dressé. Son regard traverse l’obscurité pour plonger dans les yeux de sa victime.

Il ne peut le soutenir longtemps. Il se couvre la figure de son bras au moment où le gland entre en contact avec son intimité trempée.

Il se cabre quand, d’un coup sec, elle s’assied complètement sur lui, l’accueillant entièrement en elle.

Doucement, les hanches entament leur lancinant mouvement. L’organe masculin apparaît et disparaît avec une précision de métronome dans le corps de l’inconnue.

Lui se laisse aller, ne pense pas. Il déguste l’instant présent, dédié à l’orgueil, à la satisfaction de son ego. Il est tout dans sa queue, dans sa fierté de mâle. Le cerveau est aux abonnés absents. Son centre névralgique est situé sous la ceinture. Les quelques sept ou huit litres de sang, nécessaires à la vie, y sont concentrés entièrement.

Ça lui fait un braquemart gros comme un mât d’artimon.

Elle continue sa danse, accrochée aux yeux de l’autre.

Son souffle s’accélère. Elle sait ce qu’elle fait là et cette seule évocation lui gonfle le ventre d’un plaisir prêt à exploser dans sa gorge, comme un ballon qui éclate.

La terre lui écorche les genoux, la nuit l’enroule de son voile d’impunité. Le vent, comme une caresse, lui excite les seins.

Il est temps de se libérer enfin.

 

Que toutes les brimades, que toutes les blessures, tous les coups du sort, toutes les déchirures, soient ainsi réparés !

 

C’est l’heure du sacrifice.

Elle met la main à sa ceinture, en sort un petit objet métallique qu’elle lève bien haut, au-dessus de sa tête. La lune se reflète dans la lame…

Elle sait qu’elle va jouir pour la première fois. Un flot de cyprine coule le long de ses cuisses, dans le sol.

Elle se penche sur sa bouche, l’envahit de sa langue.

Sa main s’insinue entre leurs deux cous, se plante dans le sien et glisse, comme on glisse la carte de crédit, transversalement, dans le lecteur.

C’est l’heure de payer.

La lame de rasoir fait un mince trait rouge de part et d’autre de la gorge de l’homme. Il émet un son, comme une toux, puis le sang sort en bouillons.

Alors qu’il se débat, que ses bras font de grands moulinets en l’air, que sa vie lui échappe par la gorge, elle lâche une longue plainte et s’abîme dans un premier et magnifique orgasme.

Les deux corps sont agités de soubresauts frénétiques pendant de longues secondes, puis se calment peu à peu.

 

Un des deux, seulement, continue à vivre.

 

Elle considère l’homme qu’elle vient de tuer.

Il a les yeux ouverts. Il semble regarder derrière lui. Son cou est béant, noyé de sang.

Elle se lève, libérant le lien qui les unissait. Il retombe, encore tendu. Elle se réajuste…

L’expiation a eu lieu.

Elle exprime tout le mépris qu’elle a pour les hommes dans un crachat triomphant, tourne les talons et disparaît dans la nuit complice.

 

 

Philippe leclercq

Photo couverture leclerc

 

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Christine Brunet présente son nouveau thriller, E16 !

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

1ere-cover-E16.jpg

 

 

 

 

E 16 


Après Nid de vipères (Ed. Chloé des lys), Dégâts collatéraux (Ed. du Pierregord), et Le Dragon bleu (Ed. du Pierregord), voici mon nouveau thriller publié sous deux formats différents cette fois, format papier aux Editions Chloé des lys, format numérique aux Editions HQ². 

 

Avant de vous en donner un extrait, je vous propose d'en découvrir la quatrième de couverture...

 

Londres.

Les découvertes macabres s'enchâinent. Un coupable tout trouvé, NIls Sheridan, patron de la nouvelle police européenne, dont le passé d'activiste ressurgit comme un coup de tonnerre. Coupable ou innocent ?

Le face à face entre policiers se transforme très vite en un jeu du chat et de la souris hasardeux, tandis que la liste des victimes s'allonge. Les oups bas s'accumulent au fil des heures. les mâchoires de la haine se referment inexorablement sur des personnalités troubles engluées dans leurs contradictions.

 

Entre passé violent et présent houleux, une enquête qui entraînera désillusions et destructions dans son sillage. 

 

 

A présent un court extrait... Bonne lecture !!!!

 

 

 

 

Anton Vykypel lança à la webcam un dernier baiser à sa jeune épouse, Martha, restée à Prague, et quitta le tout nouvel appartement de fonction alloué à son arrivée à Londres, trois ans plus tôt. Un regard de mécontentement vers le ciel éternellement gris, il se dirigea vers sa place de parking en un petit footing pour éviter de trop se mouiller.

- Mister Vykypel ?

Le Tchèque se retourna et dévisagea la concierge, étonné de ce rappel.

- Oui ?

- On a laissé une enveloppe à votre attention…

Le grand blond cendré, baraqué, au type slave prononcé, prit le papier qu’on lui tendait, observa son nom dactylographié puis leva les yeux vers la petite boulotte encore en chemise de nuit et bigoudis.

- Qui vous a remis cela ?

- Aucune idée… Je l’ai trouvé sous ma porte, ce matin, alors que je sortais les poubelles.

Un remerciement du bout des lèvres et il se glissa dans sa voiture, histoire de se mettre à l’abri pour découvrir le contenu du mot.

A l’intérieur, un texte imprimé, sans doute à l’aide d’un traitement de texte classique. Il fronça les sourcils en décryptant le contenu : « Sheridan, votre patron, est un ripou, un traître à sa cause et un assassin. Quelques jours de filature vous en convaincront. »

Aucune signature… C’eût été trop beau !

 

     Nils Sheridan, son chef, patron de la FSE, un assassin ? Allons bon ! Ce n’était là que les élucubrations d’un jaloux ou d’un truand en veine de revanche…

Un post-scriptum : « Une preuve ? Soyez ce soir à 22 PM Canary Wharf Train Station. ».

Il se mordilla la lèvre inférieure, relut la missive et démarra. Même si son patron n’était pas du genre très expansif, il n’en restait pas moins un policier redoutable et redouté.

Que faire ? Aller au rendez-vous ne lui coûterait que quelques minutes de son temps. C’était décidé ! Si Sheridan avait des ennuis, il pourrait, peut-être, l’aider…

 

La journée se déroula sans anicroche avec un Sheridan à l’évidence de fort mauvaise humeur.

20 heures. Anton quitta les bureaux de la FSE pour se rendre directement sur Canary Wharf.

21 heures. Il planquait dans un local technique donnant sur le quai, pour l’heure bondé. Assis sur une grande poubelle retournée, l’œil collé au battant en ferraille à clairevoie, il observait la foule des anonymes sans être vu. Un sandwich en main, il se demandait si, vraiment, Nils montrerait son nez et, surtout, dans quel but. La lettre anonyme laissait la porte ouverte à toutes les éventualités.

22 heures. Il sursauta en reconnaissant la longue silhouette négligée de son patron à quelques pas seulement de sa cachette.

22h05. Un homme qu’il n’avait jamais vu s’approcha, sortit de sa poche une enveloppe qu’il tendit très discrètement à l’Irlandais. Un rapide coup d’œil sur le contenu et l’autre retira de la poche intérieure de sa parka une feuille de papier pliée en quatre. Les deux hommes se séparèrent sans s’être adressés un seul mot.

Drôle de numéro ! Qu’est-ce que tout cela voulait dire ? Le policier était-il sur une enquête en solo ? Peu probable. Alors ? Et si son informateur anonyme avait raison ? Il avait du mal à y croire et pourtant…

 

Mieux valait en avoir le cœur net et, pour cela, s’occuper sérieusement de l’Irlandais. L’homme était de nature méfiante : il devrait faire attention.

 

 

 

 

 

 

Christine Brunet

www.christine-brunet.com

 

 

 

 

E16, Editions Chloé des lys

ISBN : 978-2-87459-685-8

 

 

 

 

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Un texte de Camille Delnoy "La chambre blanche"

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

 

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La chambre blanche

 

La chambre se présente petite et blanche. Neutre de toute empreinte, c’est pour cette raison que je l’aime. Aucune ombre, aucune trace, rien qu’un silence sans couleur à l’image de ma mémoire. Elle est propre, c’est le plus important.

Une armoire exiguë, sœur cadette d’une boîte d’allumettes, une chaise et une table meublent ce carré d’exil.

Un œil dans le mur m’offre un regard protégé sur l’extérieur.

D’ici, je ne risque plus rien. Chaque jour, je m’y installe, silencieux et aux aguets. Mais aux aguets de quoi, de qui ? Peu m’importe ! Je regarde.

De ma chaise, je contemple le port et les plis du vent.

Un papillon erre en toute innocence sur le visage d’un bateau. Le sel y a sculpté des vents et des îles. Ses grands yeux me fixent, me parlent, mais je n’entends rien ne comprends rien.

Les mouettes griffent le ciel liquide de leurs cris blancs. Un écho, une résonnance qui me trouble.

Je ferme et referme les rideaux.

J’efface l’extérieur.

 

La nuit tombe et murmurent les étoiles aux élans mutilés.

 

À chaque nuit qui se présente, averse de mouches dans la tête, je me sens brusquement gavé d’une absence.

Absence floue, regard suspendu.

C’est une éclipse qui rime avec gommage.

 

Le psychologue, à longueur de séances, n’arrête pas de me dire : «  Il vous faut reprendre le pas, cher monsieur, la trace vôtre qui vous ouvrira les écluses de la mémoire ».

 

Faut-il vraiment une mémoire à la page redevenue blanche que je suis ? Sinon quelles blessures, quelles morsures peuvent bien m’attendre, tapies au verso de cette page ?

 

Il fait nuit à boire l’instant café.

 

Je ferme les yeux sur le cri d’un éclair.

 

 

 

 

Mes rêves – mais, sont-ce vraiment des rêves ? me mènent, pas alourdis, en un étrange grenier. Sombre est ce grenier où se figent les souvenirs repliés, tassés en boîtes de carton sous la lucarne, rumeurs passées, dépassées, prisonnières des coins et des ficelles en nos épaisses poussières volontaires. Dans cet espace, tout chuchote, rien ne se dit. La clé s’est perdue dans une chute.

Est-ce la mienne ?

La sienne ? Qu’importe ! Close est la porte.

 

J’aime cette chambre blanche. Assis derrière l’œil du mur, je laisse venir à moi ce qui n’a ni nom ni racine.

 

Une heure à l’endroit, une heure à l’envers, ainsi vont les mailles d’un temps distendu à l’infini. Dans le coin supérieur de la vitre, timide, une mouche tricote des lambeaux de lumière.

 

Je ferme et referme les rideaux blancs.

Les mouettes, comme à leur habitude, griffent le ciel liquide de leurs cris blancs.

 

J’aime vraiment beaucoup cette chambre blanche

 

Camille Delnoy

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Un extrait du nouveau roman de Claude Danze, "Ailleurs... autrement..."

Publié le par christine brunet /aloys

 

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« Ailleurs… autrement… »

Le nouveau roman de Claude Danze : l’extrait

Le chevreuil venait de s’avancer imprudemment sur la route enneigée. Fasciné par les phares qui venaient à sa rencontre à travers les flocons, l’animal stoppa net sa course, huma le vent, s’enfuit sans se retourner. La Ford bordeaux venait de quitter la route pour l’esquiver : le verglas sous l’épaisse couche de neige encore inviolée ne pardonnait aucune incartade au volant, surtout avec une « propulsion ».

La Taunus, cabossée de toutes parts après son embardée entre les arbres, avait fini sa course au fond du ravin dans un large ruisseau glacé. Les deux portières, bloquées entre deux troncs, ne portaient pas à l’optimisme quant aux chances de s’extirper de l’épave.

Le conducteur n’était pas gravement blessé, seulement bien secoué. Jean-Paul avait les pieds et les mollets déjà trempés par l’eau qui montait dans l’habitacle en glougloutant tranquillement. Sa jambe gauche lui faisait mal et il avait une sacrée bosse sur le front. Bientôt, le froid l’envahirait. Il allait peut-être finir gelé dans ce cercueil d’acier, de verre et de similicuir…

Entre le dossier, le volant brisé, le levier de vitesse et le frein à main, il finit par rejoindre la banquette. Il s’arc-bouta des deux pieds contre la vitre arrière, mais craignit de finir étouffé sous l’épaisse couche de neige, de branches et de terre que la voiture avait entraînée et qui envahirait l’habitacle dès que le carreau sauterait. Il reporta dès lors son attention sur les vitres latérales arrières, qui étaient fixes.

La neige tombait, à ne jamais s’arrêter, sur la forêt qui, désormais en sépia, ne tarderait pas à virer au noir et blanc.

***

Au coin de l’âtre, dans le petit salon, Isabella, travaillait depuis plus d’une heure le Prélude n°1 de Villa-Lobos à la guitare. Pause. L’élégant instrument étendu sur le canapé, elle attrapa un gros anorak rouge et sortit voir tomber la neige depuis la terrasse. Au même moment, la Taunus se fracassait entre les arbres, à moins de cent mètres de là. Le klaxon insista une bonne minute avant de s’estomper dans un halo sonore intriguant.

Au mépris des consignes des services secrets et de la Gendarmerie, chargés de sa protection, Isabella enfila ses bottes fourrées et se précipita à travers bois vers la voiture, facile à repérer, malgré les débris amoncelés dans son sillage fou, grâce à ses feux arrière restés allumés. Elle s’arrêta à vingt mètres de la voiture, une berline deux portes méconnaissable, et put enfin identifier les coups sourds qui scandaient sa progression, malgré l’étouffement sonore du sous-bois enneigé : le conducteur frappait des pieds contre l’une des vitres latérales, sans parvenir ni à briser le verre Sekurit ni à la faire sauter entière vers l’extérieur.

Avant de se manifester, elle scruta les alentours entre les troncs à travers les myriades de flocons. Isabella devait rester prudente : des tortionnaires de la camorra, mafia napolitaine qui ne le cédait en rien à sa grande sœur de Sicile en matière de violence et de mépris de la vie, étaient à sa recherche, sur les ordres mêmes de son père, qui n’aurait de cesse d’avoir éliminé la « donneuse », fût-elle sa propre fille. 

 

 

Claude Danze

claude-danze.over-blog.fr

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Marie-Claire George en invité d'Aloys... un interview particulier...

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

http://www.babelio.com/users/AVT_Marie-Claire-George_6214.jpeg                                                                             http://fdata.over-blog.net/2/68/57/21/avatar-blog-1085559688-tmpphpQzYnHP.jpeg

 

Albert, le personnage principal des deux premiers romans d’Alain Bustin nous parle du premier ROMAN de Marie-Claire George : L’ombre d’Auriel.

 

- Alors Albert, toujours occupé à courir tes montagnes ?

- Oui, l’âge avance mais j’ai encore cette chance.

- Et ton second roman, La course de lumière ?

- Gros, gros carton…

- Et l’écriture ?

- Un super projet est en cours avec une surprise à la clé.

- Tu peux nous en dire un peu plus ?

- Une collaboration avec un photographe parisien de renom…

- Pas beaucoup le temps de lire, alors ?

- Bien au contraire, je lis pas mal pour le moment. Un peu trop même aux dires de la charmante dame qui s’occupe de mon ménage. À chaque fois, elle doit déplacer les six piles de romans qui m’attendent sous la table du salon…

- Récemment, un roman que tu as particulièrement aimé ?

- Oui, une fois de plus, gros coup de cœur pour celui de mon amie Marie-Claire George : L’ombre d’Auriel. C’est son premier roman après son bien sympathique recueil de nouvelles, L’ange gardien.

-  La raison de ce coup de cœur ?

- Une fois de plus, comme dans L’ange gardien, Marie-Claire m’a bluffé !

- Ah bon, pourquoi ?

- Au départ,  je me suis dit : Encore un roman dont l’histoire se déroule pendant la grande guerre… Je n’étais pas très chaud pour le lire car j’ai pas mal lu et vu à ce sujet, et des choses magnifiques comme Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, La chambre des officiers de François Dupeyron, Les sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, etc.  Mais Marie-Claire, c’est une amie. Alors, j’ai lu et j’ai…adoré.

- Tu peux préciser ?

- Ce n’est pas du tout un roman de guerre, bien au contraire, c’est une belle et grande histoire d’amour au sens large du terme. Dès le début du roman, il y a cette lettre d’amour… Si belle, bouleversante. Me voilà captivé.  A tel point que je suis rentré à fond dans le roman et qu’ensuite, je ne l’ai plus lâché.

- Et alors ?

- Une bien belle histoire, bien ficelée, évidemment très bien écrite et parfaitement documentée. Mais l’intérêt, c’est que tu remontes avec curiosité dans le temps pour te retrouver dans la peau de cette femme de l’époque, cette Félicie. C’est là que se trouve toute la richesse du roman de Marie-Claire !

-  Explique…

- Dans notre vie à tous, il y a le bien, le mal, les jours de joie et de tristesse, l’aspiration au bonheur vrai, celui qui passe par le partage et le pardon. Félicie, le personnage principal, c’est une cure de jouvence, une leçon de vie, un rappel des vraies valeurs, de celles qui font la lumière d’un parcours.  Cette lecture est d’une telle fraîcheur qu’elle ne peut que te rappeler le sens des vraies valeurs. Félicie, page après page, elle te donne une sacrée leçon. Sans se plaindre, sans gémir, elle est juste dans le don, dans l’amour. Tiens, je suis certain qu’elle devait avoir le sourire de Marie-Claire…

- Une conclusion Albert ?

 - J’espère qu’après la lecture du roman, les lecteurs verront  un peu plus le verre d’eau de leur vie à moitié plein et non pas comme souvent à moitié vide !

- Bien mystérieux, Albert ?

- Non, pas du tout. Le bonheur se trouve là, juste à tes pieds, il suffit de regarder. Pour le dire encore beaucoup mieux, voici une citation de Koan Zen : Ce qui te manque, cherche-le dans ce que tu as !

Merci Félicie, merci Marie-Claire 


Alain Bustin

alainbustin.over-blog.com

 

Marie-Claire George

lesjardinsdulivre.over-blog.com

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La Zone, un texte de Claude Colson

Publié le par christine brunet /aloys

claude colson-copie-2

 

LA ZONE

 

Elle se tenait là, devant cette vision insolite : deux bagnoles cramées dans un quartier sordide, une rue vide aux façades tagguées,
peinturlurées. Ca dégageait une atmosphère presque irréelle.

La laideur, elle pensait.

Oui , la laideur des hommes. Cet aspect particulier mais incontournable de leur être.

Ici, c'était comme si la laideur était objectivée car les "sujets" n'étaient pas là. La rue était déserte.

Elle avait oublié le quartier de banlieue qu'elle venait de traverser, le contexte de ces vies confinées, condamnées au ghetto, l'incapacité
des hommes à mieux se partager les richesses de la terre.

Non, elle ne voyait plus que le produit de ce système, là devant elle : la noirceur du mur et les bagnoles rouillées.

Et elle, ne voyait plus que les hommes tels qu'ils sont et resteront de toute éternité : moches.

Elle n'oublierait plus ces voitures qu'elle apercevait du trottoir opposé dans le cercle déglingué, rouge vif, d'un débris de cabine téléphonique au premier plan de son champ de vision : celle-ci était à jamais dans sa mémoire.

 

Les tigres n'avaient plus qu'à sauter dans le cercle de feu.....

avant la tuerie.

http://claude-colson.monsite-orange.fr

 

Lena C. Colson

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Est-ce que ce monde est sérieux ? de Philippe Leclercq... un extrait...

Publié le par christine brunet /aloys

couverture3

 

Extrait du livre 


Assain frappe, comme un malade, dans le sac. Il décoche des coups de butoir dans cette saucisse obèse qui encaisse mollement. Il la fait tellement balancer, qu’elle gémit par l’anneau métallique qui la fixe au plafond.

Ça décuple son ardeur.

Il s’imagine qu’il cogne Sauveur, qu’il lui éclate sa petite gueule lisse et bien élevée. Les grincements du sac qui oscille deviennent des cris de supplication sous ses poings déchaînés.

Là, il vient de se taper trente minutes de corde 2x360 grammes, quinze minutes de  rameur à 150 watts, vingt minutes de musculation et trente secondes de Waow…

Me demande pas ce que c’est, je sais pas.

J’ai pêché ça sur le net.

Coco, l’entraîneur des boxeurs, le regarde à la dérobade depuis quelque temps. Qu’a-t-il donc à se démener ainsi ?

Son poulain, un déménageur de vingt-neuf ans, trois fois champion de la province, deux fois finaliste du tournoi des Jeunesses Nationalistes et cinq fois gant d’or à la kermesse aux Taureaux, enjambe les cordes et monte à l’instant sur le ring.

Il est beau comme un tracteur propre. Fier comme Artaban. Il semble très content d’être une brute, une plante ou une machine. Il fait rouler ses pectoraux en les contractant tour à tour.

Coco lui glisse deux mots pour le faire patienter. Il se dirige vers Assain, toujours en grande explication avec la vessie en cuir. En arrivant à sa hauteur, il risque de se prendre une droite enroulée destinée au sac.

Oh ! Marc ! Qu’est-ce qui te prend ? T’as trop de jus ce soir ?

L’inspecteur dégoulinant de sueur s’arrête, surpris d’être surpris. Il fait oui du nez, en se mouchant dans son gant.

Ok, j’aime ça. Eh bien, viens sur le ring, Manu a besoin de s’échauffer les poings…

Chouette ! Il en a marre de ce cadavre en couenne, incapable de riposter.

Cinq secondes plus tard, voilà les deux déréglés de la castagne face à face sur le ring. Ils ont enfilé le casque, tout de même.

Totalement inconscient, le flic se met en garde.

Je vais pisser un coup, lance Coco.

Puis, à son poulain.

Ne me l’échine pas trop, hein ?!

Et il disparaît en direction des waters.

Le gars, le Manu, il ne se méfie pas du tout. Pourquoi devrait-il, d’ailleurs ? Le poulet, n’est même pas boxeur.

A sa place, je me méfierais. Ce soir, le poulet est piqué aux hormones, élevé à la haine, aromatisé à la bave de venin de crotale.

Manu commence prudemment. Il lance quelques petits pif paf pas bien méchants. Assain fait un pas de retrait et lui gicle un jab sur la joue. Sans attendre, il plie les genoux, se casse en deux et lui décoche un droit fusé aux côtes flottantes.

Tu vas en baver, Sauveur ! lance-t-il.

Sauveur ? Mais qu’est-ce qu’il raconte, il s’appelle Manu, le gars.

Comme il se redresse pour préciser ce détail, futile, certes, mais identitaire, il se prend un slash du gauche, suivi d’un crochet du droit, ponctué d’un direct swingué à la mâchoire.

Ça va pas, non !

Attention, le champion prend la mouche ! Ça va chier pour le chieur ! Il entre dans le combat, fait la feuille face au prétentieux.

Mais Assain est intouchable, aujourd’hui. Un extraterrestre ! Le flic se figure, dans sa hargne héritée d’une journée de merde, qu’il est face au Médiateur Fédéral. Il va enfin pouvoir se libérer des multiples frustrations engrangées à son contact. Il n’a qu’une idée en tête : trouver une entrée dans la garde de son adversaire, lui bousiller les narines, tout en se réservant une sortie en cas de réplique.

Il se met à gesticuler du buste, comme Mike Tison, en avançant finement. D’un coup fulgurant, il lui décoche un uppercut du gauche qui lui décolle la sueur des cheveux, puis finit du droit avec un swing nucléaire au nez, qui explose sous le gant.

Bordel, Manu, qu’est-ce que tu fous ?

C’est Coco, de retour des chiottes.

Il n’en revient pas de voir son poulain à genoux, pisser le sang par les narines. Il est fou, ce type, il lui a esquinté son champion !

Assain est debout, en garde, fier d’avoir terrassé le champion de pacotille.

Il entend à peine les récriminations de l’entraîneur. Rien à foutre ! Il se glisse sous les cordes, sort du ring.

Ah ! Ça fait du bien !

Sans écouter les jérémiades de l’un et les imprécations de l’autre, il se dirige vers les douches.

« Ouf ! Ça va mieux, maintenant ! »

 

Il est déjà lavé, habillé et prêt à partir, que Coco est toujours en train de soigner le pauvre Manu, avec moult coton-tiges, pommade et glaçons…

Il est bien.

Soulagé.

Faut pas l’emmerder, Rhésus ! Quand il perd les deux, trois neurones qui lui donnent figure humaine, il devient une bête, une machine à démolir.

Vivement qu’il rentre chez lui !

Sa petite femme l’attend, toujours prête à lui éplucher la carotte, à l’accueillir généreusement entre ses jambes galbées. Il accélère…

Rien de tel qu’une bonne femme à la maison, à demeure. Toujours sous la main. Dès qu’il pointe le capot de la Mégane dans la rue, elle reconnaît le moteur et commence à se préparer. Rhésus adore la trouver à la cuisine, occupée à préparer le repas. Invariablement, elle a les fesses à l’air sous son tablier. Il doit à peine en écarter les pans pour glisser son boa brûlant entre les deux globes chauds.

Quel pied !

Ce qui l’excite le plus, c’est qu’elle continue de travailler, comme s’il n’était pas là. Il en fait ce qu’il veut, elle est à son service, comme une employée de maison, depuis des années.

Depuis des années…

Il la voit encore, la première fois qu’il l’a amenée chez lui. Il a dû tout lui apprendre. Elle ne parlait presque pas. Maintenant non plus, d’ailleurs.

Depuis, elle ne l’a jamais quitté.

Elle n’a pas intérêt.

 

Philippe Leclercq

Photo couverture leclerc

 

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Le retard, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

boland photo

 

LE RETARD

 

Il s'appelait Sébastien, il avait douze ans et commençait son cycle secondaire. Tous les samedis matin, il venait à la maison. Mon fils Thierry, qui étudiait l'orthophonie, l'avait rencontré chez les scouts. Thierry avait été affolé par le niveau d'orthographe du gamin et s'était proposé pour lui donner quelques cours.

 

Ce samedi-là, Sébastien arriva à l'avance. Thierry qui était parti acheter du pain chez un boulanger situé à l'autre bout de la ville, n'était toujours pas de retour. Le trajet ne devait normalement pas prendre plus de vingt minutes au total mais je reçus un SMS : "Bouchon. Accident sur périphérique. Préviens Seb"

 

Hélas, Sébastien était là et bien là ! Assis dans la cuisine, il se tortillait sur sa chaise en me regardant repasser des chemises. Je dis : "Thierry sera en retard. Il y a un problème sur la route. Tu veux un livre pour passer le temps ?"

 

Sébastien me dévisagea : "Oh non. Ma mère me dit toujours de lire mais je n'aime pas lire. Je vais rentrer chez moi. Tout ça ne sert à rien. Mon année, elle est ratée de toute façon."

 

Je dis : "Rien n'est joué."

 

"Oh si. Maman et Papa le disent. Personne n'y croit…"

 

Tout le désespoir que je devinais au-delà des mots, me poussa à abandonner mon travail et à m'asseoir près de lui. D'abord, je l'écoutai. Il n'exprimait que son impuissance face à la machine scolaire. Puis je tentai de lui remonter le moral. Mais quels mots utiliser face à toute cette détresse ?

 

Finalement, pour lui changer les idées, je me décidai à préparer un gâteau. Il cassa les œufs, pesa la farine et le sucre. Oui, j'agis simplement avec lui comme je l'avais fait avec Thierry et ma fille. Tout en mélangeant les ingrédients, nous parlions de choses et d'autres. Le chat dormait dans son panier, la radio nous enrobait d'un léger fond musical.

 

Vaille que vaille, il avait écrit la recette demandant mon avis quant à l'orthographe de tel ou tel mot. À chacun de ses doutes, j'avais répondu par les vieux trucs que j'utilisais jadis pour m'y retrouver parmi les règles. Le résultat final fut moins catastrophique que prévu. Je le félicitai de bon cœur. Et comme Thierry se faisait toujours attendre, Sébastien était rentré chez lui, plus heureux qu'il n'était arrivé. Déterminé à confectionner un gâteau quatre quarts avec sa mère.

 

 

Micheline Boland

http://homeusers.brutele.be/bolandecrits/ http://micheline-ecrit.blogspot.com/

M Boland Nouvelles à fleur de peau

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