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1953, DÉCOUVERTE DES CACHETS ACIDULÉS, un texte de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

1953, DÉCOUVERTE DES CACHETS ACIDULÉS, un texte de Micheline Boland

1953, DÉCOUVERTE DES CACHETS ACIDULÉS

Il fallait les récréations pour que j'apprivoise l'école dans ce qu'elle avait de plus délectable. Mon amie Ginette ne venait jamais en classe sans quelques bonbons faits maison. Mais ce jour-là…

Dans le rang, après que la cloche a retenti, Ginette s'est penchée vers moi et elle m'a dit : "J'ai quelque chose en poche…" Elle n'a pas eu le temps de terminer sa phrase. Sœur Edwige avait l'oreille fine, si fine !

Je me souviens de ces moments d'attente… Qu'est-ce que Ginette pouvait avoir en poche ? Mon esprit était orienté vers ce quelque chose que je n'aurais pu encore nommer, que je parais des qualités liées aux surprises que nous offrent les êtres adorés. J'aimais déjà cette chose qui ne pourrait être que belle, délicate, rare, extravagante ou amusante.

Nous avions sept ans et nous aimions nous promener dans la grande cour de récréation en nous tenant par le bras. Serrées l'une contre l'autre, nous ne craignions ni les grandes ni les surveillantes. Pour manger notre collation de dix heures, nous avions un petit endroit à nous, près de la haie qui séparait l'école de la maison des religieuses.

Ce jour-là, Ginette m'entraîna vite vers cet endroit particulier. D'un sachet blanc, elle sortit un cachet acidulé qu'elle me tendit puis elle en prit un pour elle. Ces bonbons acidulés étaient le genre de confiserie banni par mes parents et par ceux de Ginette. Ce fruit défendu que j'avais vu à l'étalage du confiseur ou dans la vitrine du boulanger, jamais encore je n'y avais goûté. D'un coup de dent, Ginette a ouvert une minuscule brèche dans l'enveloppe puis elle a passé le bout de la langue jusqu'à atteindre la poudre qui se trouvait au fond ! "Allez, fais comme moi" fit-elle en me regardant. Je l'ai imitée lentement, avec application et curiosité. Une merveille que cette coque de pain azyme rosée, à la texture de papier ! Une merveille encore que cette poudre qui fondait sur la langue en y laissant d'agréables échos surets ! Tout cela était bien meilleur que les chocolats de Tante Maria, les caramels au beurre de la maman de Ginette ou encore les réglisses se trouvant au fond d'une bonbonnière chez ma grand-mère.

Cela avait duré un temps infini. Nous avons refait l'expérience plusieurs fois, en silence, avant qu'il ne nous reste que l'enveloppe entre les doigts. En trois fois, il ne subsista plus rien du bonbon mais un grand bonheur nous embrasa toutes les deux. Je vis dans le regard de Ginette toutes les étoiles qu'on peut voir dans les yeux des amoureux, des chercheurs, des passionnés.

"On mangera l'autre cet après-midi", murmura Ginette. Puis elle s'est penchée vers moi et m'a confié : "Hier, Bobonne est venue goûter chez nous. Elle m'a donné cinq pièces de un franc. Je suis allée chez Dehon ce matin…"

Dehon, c'était le nom de la boutique en face de l'école. On pouvait y acheter des friandises mais aussi du petit matériel scolaire.

Bientôt, la cloche a retenti sans que j'aie pu dire autre chose que : "Comme c'est bon !"

Le bonheur de la découverte m'avait laissée muette. Je m'étais contentée de rejoindre la classe en gardant en bouche les derniers arômes du précieux bonbon.

À peine assise, Sœur Edwige vint me houspiller un peu : "Alors, Monique, dissipée comme d'habitude. Même pas besoin d'une mouche !" Je devais sans doute avoir cet air béat que j'avais, paraît-il, lorsque j'écoutais la mélodie qui s'échappait d'un orgue de barbarie, que je regardais le train électrique de mon cousin ou que je recevais un nouveau livre de la Comtesse de Ségur !

L'après-midi vint. Une magie comparable à celle du matin se reproduisit. J'aurais voulu que cela recommence à chaque récréation ! Les galettes fines, les pâtes de fruits ou le massepain fait maison ne pouvaient plus me suffire puisque j'avais savouré un des trésors de la gastronomie ! Rien ne serait plus comme avant. Le potage au cerfeuil, les œufs à la coque, la mousse au chocolat, je n'y goûterais plus de la même façon. J'avais maintenant un point de référence. Je venais d'établir mon nouvel étalonnage gustatif.

Le lendemain et les jours suivants, il n'y eut point de cachet… Ginette avait consacré les quatre francs restant à l'achat d'un taille-crayon coloré.

Je pensais souvent aux cachets. Un jour, j'ai trouvé, deux timbres à cinquante centimes sous le bureau de Papa. Ce n'était pas de l'argent mais cela avait de la valeur et j'allais tenter ma chance… Maman me surveillait et il me fallut plus d'une semaine avant de pouvoir aller chez Dehon échanger les fameux timbres contre quatre bonbons acidulés. Cette fois, j'avais moi aussi un petit sachet blanc contenant quatre capsules et j'allais régaler Ginette !

C'était bizarre, mais près de la haie, le même rituel se reproduisit comme s'il était en nous depuis des mois. Petits coups de dent, petits coups de langue, dégustation, extase et long silence jusqu'à ce que la cloche sonne la fin de la récréation…

Cette expérience j'y pense souvent. Lorsque je me délecte d'un mets nouveau, lorsque je goûte une préparation culinaire que je viens de réaliser, lorsque je prends la première bouchée d'un plat que j'apprécie, me reviennent et la texture de l'enveloppe en pain azyme et la saveur aigrelette de la poudre.

Même si la maison Dehon a fermé ses portes depuis de nombreuses années, il m'arrive encore parfois d'acheter un sachet de ces bonbons et d'en parler avec des amis. Aussi bien Thomas, mon coach d'improvisation théâtrale, que mon époux ou ma marraine ont les yeux qui brillent quand j'évoque ce souvenir de mon enfance…

Micheline Boland

(Extrait du livre "Des bleus au cœur")

micheline-ecrit.blogspot.com

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Gauthier Hiernaux nous proposent un extrait de son dernier roman "Les enfants de Jafez"

Publié le par christine brunet /aloys

Gauthier Hiernaux nous proposent un extrait de son dernier roman "Les enfants de Jafez"

Du fait de ses formes extrêmement généreuses, Meredice Hernandez était ce qu’on peut appeler, lorsqu’on souhaite trouver un qualificatif peu blessant, une femme sans âge. Elle promenait ses rondeurs dans les bureaux avec une grâce pourtant insoupçonnée qui accompagnait un sourire aussi doux que permanent. Pourtant, Meredice Hernandez n’était pas de celles qui possèdent le caractère de son physique. Quand on prenait la peine de lui parler plus d’une minute, on devait s’attendre à voir ressortir de ses lèvres affables, une sècheresse digne des dunes du désert de Mégarès dans les Terres de Feu. Elle envoyait à ses contemporains – et très majoritairement subalternes – un stock inépuisable de piques qu’elle leur servait avec ce sourire figé et si éclatant qu’on craignait qu’il vous saute au visage. Pourtant, nul n’aurait eu l’audace de se rebiffer car Meredice Hernandez était la secrétaire personnelle de Wolfcarius Molitor, Directeur général d’Imperia Pharma, l’une des sociétés-phares de l’Empire de la Nouvelle Ere. Des usines d’Imperia Pharma sortaient la plupart des médications – de l’aspirine aux traitements lourds – et nul n’ignorait que Monsieur Molitor dépendait directement de Fra Reskling, le Haut-diacre responsable de la Compagnie des Frères Séculaires, ce qui lui conférait un statut de quasi-invulnérabilité.

Depuis l’abolissement du capitalisme honni par les Impériaux, car vecteur de la dégénérescence des Anciens, plus aucune société ne reposait sur des capitaux privés. Seul le Saint-Siège avait le droit d’investir pour la seule gloire de l’Empire et la puissance des Dieux du Nieland et les profits étaient redistribués dans tous les secteurs qui touchaient de près celui de l’entreprise concernée, c’est-à-dire de la recherche et du développement. Imperia Pharma versait les deux-tiers de ses bénéfices à la Guilde des révérends-docteurs et au Bureau de Recherche scientifique de la capitale et le dernier tiers au Saint-Siège. Il était évident que les patrons et employés de la société touchaient leur part et ce, à des niveaux différents et avec des écarts parfois assez conséquents. Ainsi, le révéré Wolfcarius Molitor était certes moins riche qu’un Qaeder de Province, mais assurément aussi puissant. C’est en tout cas le bruit qui courait…

Au niveau de la société Imperia Pharma, sa secrétaire possédait le même pouvoir.

On s’écartait sur son chemin, on évitait son sourire sirupeux, on courait hors de portée de ses remarques acides, on se retranchait derrière son moniteur de la dernière génération pour éviter de croiser ce regard faussement bon.

Ce matin-là, Meredice Hernandez caracolait jusqu’au bureau de son seul maître avec, sous son bras, une pile de dossiers qui accentuait davantage sa circonférence. Son rictus déjà prometteur s’était élargi et toute personne possédant un quotient intellectuel égal ou supérieur à dix savait qu’il fallait s’attendre à une catastrophe imminente. Elle avait eu le même air quand Imperia Pharma avait dû se défaire du révérend-chimiste de l’aile D9, celui-là même que Meredice tentait de croquer depuis des semaines sans parvenir à lui briser l’échine. Ce faraud-là avait eu l’audace de lui répondre un jour où la secrétaire l’avait apostrophé sans raison valable. Il avait payé le prix de son insolence car elle s’était débrouillée pour qu’il ne retrouve plus jamais de travail gratifiant. Les laborantins, employés, coursiers et préparateurs qui naviguaient à sa rencontre bifurquèrent pour laisser passer celle qui se baptisait elle-même « le Piranha » car, quand Meredice Hernandez tenait une proie, elle ne la lâchait plus.

Sa démarche sautillante la conduisit à l’ascenseur réservé à l’unique usage de Monsieur Molitor et ses doigts boudinés attrapèrent le malheureux badge coincé dans les deux obus de longue portée qui constituaient son opulente, mais néanmoins désertée poitrine (Est-il utile de préciser qu’on ne lui connaissait aucun amant autre que son labeur ?). Elle le présenta au portique d’entrée, lequel lui ouvrit les portes de l’ascenseur. Un nouveau passage du badge sur un œil électronique fiché dans la cabine la conduisit au dernier étage de la très haute tour. Les portes se rouvrirent à nouveau dans un chuintement apaisant.

A peine eut-elle posé le premier pied sur le sol qu’un rayon balaya ses empreintes rétiniennes et un autre lui scanna le corps à la recherche d’armes létales ou non. L’ultime porte se débloqua alors.

A l’autre bout d’une pièce de la taille d’une salle de banquet, Wolfcarius Molitor était en train de mettre fin à une conversation par TeleCom. Il avait l’air vaguement agacé. Meredice attendit donc qu’il ait fait disparaître son interlocuteur pour tenter une approche.

  • Mes respects, Monsieur Molitor, minauda-t-elle en déposant les dossiers sur son large bureau.

Molitor joignit ses mains en coupe sous son menton et la fixa de ses yeux gris. C’était un homme d’une quarantaine d’années qui, comme sa secrétaire, n’avait pas d’âge. Et pour cause : il était du genre athlétique et plutôt séduisant, pourtant, on ne lui connaissait aucune liaison – un manque de temps très certainement. Sa chevelure brune, dépourvue de filaments blancs bataillait et lui conférait un charme indiscutable. Il portait une petite barbiche qui lui courait de la lippe inférieure au bas du menton comme une cicatrice.

Ses lèvres minces esquissèrent une grimace à la vue de la femme.

  • Très chère Meredice… commença-t-il de la voix de baryton. Quelle belle journée s’offre à nous…
  • Très certainement, Monsieur, répondit la secrétaire en jetant un bref coup d’œil par la large baie vitrée qui donnait sur la ville.

Molitor détacha ses mains et en porta les paumes sur la surface du bureau.

  • Je viens d’avoir notre « ami » des Terres de Feu. Il semblerait que le mercenaire ait parfaitement rempli sa mission. Nous n’avons plus à nous inquiéter de cet horrible Ouzam Besriki…

Il adoptait un ton très enjoué qui ne cadrait pas avec sa personnalité. Sa subordonnée ne sembla cependant pas le remarquer. Bien au contraire, elle fit écho : elle battit des mains comme une petite fille pour exprimer sa joie. C’était grâce à elle que ce mercenaire avait été engagé.

  • Je vous félicite de cette initiative, Meredice. Comme je vous loue d’avoir coupé ce pont qui nous liait à cette affaire...

Molitor faisait référence à la disparition de Mazer par un second mercenaire. Elle aussi avait appris la réussite du casier piégé. Encore une idée à elle.

Le sourire enjôleur de son maître lui fit mouiller ses sous-vêtements sans qu’elle en ait honte. Les congratulations de son responsable la mettaient toujours dans un état orgasmique. Pour cacher son trouble, elle inclina sa face lunaire, les mains serrées sur son entrejambe.

  • Mille mercis, Monsieur.

Sa position l’empêcha de voir le sourire de Molitor s’effacer d’un coup.

  • Néanmoins…

Elle se redressa, frissonnante. Wolfcarius Molitor avait perdu son attrait, ses yeux marron lançaient des torpilles.

  • Je viens d’apprendre que si le colis piégé avait fait son office, le corps de l’individu avait bel et bien « disparu » !…
  • Disp… Le… le second mercenaire ne devait… Il me rendra compte de cette erreur, Monsieur Molitor…
  • Je n’en doute guère, ma chère (son ton redevint de miel car Wolfcarius Molitor était l’homme de toutes les contradictions). Et je dirais même plus que je compte sur vous pour qu’il se souvienne du prix des erreurs !
  • Bien entendu, Monsieur…

Molitor ramena ses mains longues en un seul et unique poing qu’il laissa posé sur le marbre du bureau. Ses traits s’étaient radoucis aussi rapidement qu’ils s’étaient durcis quelques instants auparavant. « Encore une saute d’humeur » soupira intérieurement le bras droit de l’homme qui biffa immédiatement sa remarque comme si elle en avait eu honte.

  • Ceci étant dit, il se peut que la survivance – si survivance il y a naturellement – de cet individu puisse ne pas nous heurter…

Meredice Hernandez osa relever la tête. Son sourire permanent était toujours là, mais il était glacé de terreur. Il lui faisait un masque identique à ceux que portaient les fêtards lors des libations dédiées à la Déesse Verticordia ; des faces hideuses et tordues, quasi inhumaines. Le directeur général d’Imperia Pharma se mit à caresser à nouveau sa barbiche, les yeux perdus dans le vague, hochant la tête à certains moments. Sa secrétaire l’observa et sa confiance en elle reprit tout doucement le dessus. Molitor, en sa qualité d’homme de tête, rompit le silence :

  • Avant votre entrée, l’un de mes… informateurs m’a rapporté un fait qui me chagrine. Il semblerait que certains chercheurs de l’université de Naazib soient sur le point de trouver une cure à notre… virus.

Hernandez ouvrit des yeux comme des soucoupes. Voici une information qui ne lui était pas parvenue, songea-t-elle. Tôt ou tard, elle s’emploierait à châtier cette négligence.

  • Une cure à la Mort Rampante, Monsieur ? souligna-t-elle un peu inutilement car ils parlaient naturellement de la même affaire. Comment cela se pourrait-il ??? Personne ne…
  • La persévérance et le hasard jouent, souvent, des rôles prépondérants dans la recherche médicale, ma chère. Je pense que vous devriez le savoir, depuis le temps que vous travaillez dans ce secteur…

S’il y avait une personne qui pouvait moucher Meredice Hernandez sans en subir les conséquences, c’était bien son révéré patron. Elle accusa le coup et se mit à triturer ses phalanges. Le sourire de Molitor s’élargit jusqu’à faire apparaître ses canines qu’il avait diablement pointues.

  • Mais ne vous inquiétez donc point, chère amie : leurs recherches sont bien loin d’aboutir ! J’ai été prévenu à temps et j’ai pris mes précautions.

La femme se mordit les lèvres pour ne pas imploser.

  • Je… je n’en ai point été informée, Monsieur… c’est…
  • Normal, commenta laconiquement l’autre en se servant avec un air flegmatique, un verre d’eau minérale, le seul liquide qu’il s’autorisait.

Il n’alla pas plus loin. Dans ses prunelles brillait une lueur assez claire pour aveugler son bras droit. Il avança la main et, sans un mot de plus, s’empara des dossiers.

Gauthier Hiernaux

Les enfants de Jafez, Ed. Chloé des Lys

http://grandeuretdecadence.wordpress.com/

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HISTOIRE DE PIEDS, un texte signé Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

HISTOIRE DE PIEDS

Connaissez-vous le bus 36 ? C'est celui que je prends régulièrement pour aller en ville.

Faites comme moi… Amusez-vous à regarder les pieds des passagers…

Au premier rang, juste derrière le conducteur, un gamin africain aux vêtements multicolores, baskets bleues, chaussettes assorties. Juste après, une petite vieille qui tient un gros cabas sur ses genoux. Elle a sûrement mal aux pieds puisqu'elle porte des sandales ouvertes sur des mi-bas à la couleur indéfinissable.

Le curé et ses godillots noirs sans âge et poussiéreux et à leurs côtés, des pieds noirs dans des espadrilles… Probablement la mère du gamin.

À chaque arrêt, des pieds montent et d'autres descendent.

Chaque paire de pieds est souvent à l'image de son propriétaire : à vêtements à la mode, chaussures modernes. Qui porte un jean crasseux, l'agrémente souvent de godasses du même type !

Et quand, au retour, je prends un bus bondé d'étudiants, je suis sûr de feuilleter un magazine de mode. Tee-shirts de marque, sweets de couleur muraille ou flashy et surtout baskets aux goûts du jour, plus ou moins lacés (souvent moins que plus !). Tous les mêmes : ne se distinguant que par leur pointure ! Je suis prêt à parier que si l'on mélangeait leurs chaussures, ces jeunes seraient bien incapables de retrouver les leurs parmi les autres…

Tandis que nous, les vieux ou les moins vieux, toujours fidèles aux traditions, nous nous distinguons par notre habillement. De la tête aux pieds nous sommes tous uniques. Regardez nos pieds d'écrivains, tous à notre image…

Micheline et moi avons même connu un bonhomme qui ne portait qu'une chaussette au pied droit ! Pourquoi ? Nous ne le saurons jamais. Daniel, ce personnage hors du commun et qui est devenu notre ami, est mort sans jamais dévoiler son secret !

Peut-être voulait-il simplement faire des économies ?

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

HISTOIRE DE PIEDS, un texte signé Louis Delville
HISTOIRE DE PIEDS, un texte signé Louis Delville

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Le cirque, un texte signé Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

Le cirque, un texte signé Micheline Boland

LE CIRQUE

Medhi ne bouge pas. Il observe ce paysage tellement familier. Il se dit une fois encore ce qu’il se répète chaque jour depuis le début des vacances scolaires. Sa petite voix intérieure est une voix plaintive, plus velléitaire que déterminée.

« Envie de partir. Partir sur un bateau. Monter à bord d’un car de touristes. Partir pour toujours. Partir pour un ailleurs brillant comme une lune pleine et douce. Partir et ne plus revenir, ne plus revoir la forteresse. Partir pour vivre et non plus survivre. »

Il regarde le chapiteau bleu du cirque à droite de la forteresse grisâtre. Il flaire le voyage. Ça fleure bon l’aventure, les tours de magie. À ses pieds, la mer s’agite à peine.

Medhi voudrait gommer à jamais la silhouette massive de la forteresse, architecture de pierre dressée pour témoigner de la grandeur des conquérants, pour impressionner l’ennemi. Il voudrait oublier son enfance, ce père trop vieux, trop sévère, qui l’a laissé tomber pour rejoindre les nuages, auquel se substitue à présent un frère aîné tout aussi intransigeant. Il voudrait ne pas avoir à choisir entre des études de droit et des études d’économie. Il réajuste ses lunettes solaires. Il renifle cet air marin. Il n’a que dix-huit ans, la vie semble lui offrir un chemin presque sans fin et pourtant, déjà, il est las de lutter pour faire accepter ses points de vue. Le fort, ce n’est que la partie visible de ses rejets… Il est harassé, pareil à un vieux guerrier.

Il va prendre le taureau par les cornes. Il se promet qu’il va partir… Là, sur l’embarcadère, tout paraît si facile. Les mouettes, les petites vagues, les barques colorées, les touristes qui photographient la ville.

Les promesses qu’il se fait en secret, ce sont les bijoux de ses pensées. Il choisit ses mots comme un bon joaillier fabrique des parures, avec de la poésie, du rêve, du merveilleux. Il partira et, au hasard des rencontres, il tissera son réseau, trouvera ses mentors, dénichera ses trésors. Au détour d’un chemin, il trouvera l’amour. Adieu les faux-semblants, les amourettes esquissées en trompe-l’œil.

Il reste immobile un bon moment. Il regarde le bras de mer garni de frêles embarcations qui pourraient dériver à la moindre bourrasque. Il imagine des fissures dans les murs du fort, les failles des ans. Un souffle de vent, des effluves d’air marin, le ramènent à lui-même.

Il rentre chez lui par le chemin des écoliers. Il pousse la porte de la maison familiale. Sa mère est assise dans le vestibule, les yeux embués face à la photo de son père. Il lui prend la main. Il l’entraîne en disant : « J’ai envie d’un thé. Je t’en prépare un ? »

Ils boivent à petites gorgées. Il observe les rides sur le front de sa mère. Autant de plis, autant de souffrances dissimulées. Depuis la mort de son mari, elle paraît avoir vieilli de vingt ans.

Le soir, il prend la route du cirque. Il s’assied dans les gradins au milieu de la foule. L’éclat doré des lampes qui éclairent la piste remplit son cœur d’une chaleur nouvelle. Il lui semble que tous ces gens et lui vont fusionner d’un instant à l’autre, qu’ils vont rester enchâsser dans la gangue de lumière. Les acrobates, les funambules, les clowns, les dompteurs se succèdent. Lui, il n’a vu que la jeune écuyère. Elle a peut-être son âge. Elle sourit. On dirait qu’elle est heureuse. Il l’envie pour ce sourire-là, pour ce bonheur deviné. Chaque fois qu’il applaudit, c’est à elle qu’il s’adresse. Elle a les cheveux blonds coiffés en queue de cheval et un grain de beauté à la naissance du décolleté.

Le lendemain, durant le petit déjeuner, sa mère pleure. Lui, il reste silencieux. Il lui semble tout à coup qu’à cause de ces larmes-là, tous ses projets de départ n’ont plus aucune chance d’aboutir.

Quand sa mère, un peu apaisée, se met à repasser des chemises, Medhi sort de chez lui.

Il flâne en ville. Il siffle pour se donner l’illusion du bien-être. Il espère rencontrer un ancien copain de classe ou un vieux professeur. Il est comme un étranger dans sa ville, un touriste que ses pas ramènent sans cesse vers l'embarcadère en face du fort. Il y aperçoit l’écuyère. Elle échange des baisers avec un grand jeune homme basané. Leurs regards se croisent. Elle lui sourit. Elle en embrasse un autre mais c’est à lui qu’elle adresse un sourire !

Il traîne dans la ville, débouche sur une petite place ombragée, s’achète une limonade et s’assied sur un banc. Le silence est fouetté par des petits cris d’enfants qui jouent au pied d’un immeuble. C’est comme si à cet endroit-là, la ville était préservée des touristes. Au bout d’un moment, il devine une présence. Il se retourne. Il voit la jeune fille blonde, l’écuyère. Elle est courbée, occupée à relacer ses baskets. Elle se relève. Elle tourne la tête vers lui. Leurs regards se rencontrent. Elle sourit. Le grand jeune homme basané débouche de la ruelle, s’approche de la fille et lui parle dans une langue inconnue. Tout va vite. Quelques mots marmonnés d’un air distrait par la fille blonde et le jeune homme basané qui la gifle en retour…

Lui, le jeune étudiant, il ne comprend rien à cette violence soudaine. Il se lève d’un bond et repousse le garçon. Il y met toutes ses forces. Ensuite, il lui donne un insignifiant coup de pied pareil à une chiquenaude. C’est le point final de l’incident. L’autre s’en va sans avoir riposté, il ricane juste un peu et la fille le suit comme un toutou.

Il va se rasseoir sur le banc. Il est comme fatigué par un trop gros effort.

L’après-midi, Medhi reste chez lui. Il rêve de l’écuyère. Il n’arrive pas à effacer le souvenir de son visage.

Le soir, il retourne au cirque. Il repère l’auguste. Il se demande si ce n’est pas lui, le grand jeune homme basané. Il a un doute. C’est que le maquillage, les lèvres et le nez rouges, les grandes chaussures, le nœud papillon, ça vous change un homme !

Le soir, dans son lit, il réfléchit sans cesse à la scène du matin. Il s’est introduit dans un univers qui n’était pas le sien, il a osé s’y aventurer au mépris du danger.

Le lendemain, il se lève très tard. Quand il va se promener le long de la forteresse, midi approche. Tous ces relents, ces odeurs de friture et de cuisine trop bâclée pour touristes trop pressés, lui donnent la nausée.

Il n’y a plus aucune trace du cirque. Il repense à son intervention de la vieille. Pour la première fois depuis sa victoire au semi-marathon de l’école, il se sent fort, prêt à affronter tous les augustes de la terre. C’est sûr, il ne partira pas bien loin mais son frère n’y pourra rien, il ne fera ni études de droit ni études d’économie ! Il choisira des études d’éducation physique qui correspondent bien mieux à ses intérêts et à ses aptitudes.

Micheline Boland

(Extrait du livre "Des bleus au cœur")

micheline-ecrit.blogspot.com

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"Gens d’argent , cœur d’or , étain d’une vie noble", un texte de Jean-Louis Gillessen

Publié le par christine brunet /aloys

"Gens d’argent , cœur d’or , étain d’une vie noble", un texte de Jean-Louis Gillessen

Gens d’argent , cœur d’or , étain d’une vie noble.

Trois décembre 2013. Recommandé. A personne âgée. L’Etat lui réclame 1.700 euros qu’elle n’aurait pas payés en 2009.

Endéans le temps de la loi, l’huissier passera si la somme n’est pas là, chez eux, dans les tas de L’Etat tapis plat, qui peut réclamer son dû pendant cinq ans pour laisser à ses fonctionnaires surchargés les années nécessaires à farfouiller, à soutirer les milles et les cents qui leur auraient échappés par mégarde, erreur, fatigue, excès de labeur, dysfonctionnement … ou connerie tout simplement.

Lucie, elle, 83 ans, n’aurait pu réclamer que dans les 3 ans ! Le délai est dépassé. De toutes façons, comment et pourquoi réclamer, chercher à comprendre, demander justice « avant » pour une erreur que l’on ignore puisqu’on vous la communique « après » ?

Que veut cette logique du tout-puissant ? Lucie ne met plus de vieux pain sur son balcon puisqu’elle s’organise à ne pas gaspiller. Les moineaux et les pigeons pourtant l’apprécient, elle ne doit pas les nourrir pour les attirer. Goldman ne chante pas qu’elle fait rire aux éclats ses petits enfants qui dévorent son pain non perdu, sucré du goût de la vie pleine d’un amour inébranlable, sans sou mais riche de l’insouciance apaisante d’une grand-mère sereine, sécurisante.

Partis heureux en fin d’après-midi, le cœur empli des instants de bonheur intègre, impatients déjà de revenir bientôt, ils ont bisouté grand-maman, remercié, plongé leurs yeux lumineux dans ceux de Lucie, qui reste seule. Sans larmes. Jamais amère.

Elle range le 42 m2 loué 400 euros, écoute les hits sur radio-nostalgie, chante et danse, s’assied dans son fauteuil coincé entre table unique et armoires vieillottes, caisses et cartons usés, pour s’endormir malgré elle l’espace trop restreint de 43 minutes.

Puis se réveille soudain : il fait froid. Pas de thermostat, 2.000 euros de chauffe par an, radiateurs coupés l’après-midi pour ne pas surchauffer, économiser, pourriture de l’humidité sur les stores et rideaux délavés, mauvaise isolation.

Mais la propriétaire dit qu’elle viendra placer du double vitrage l’année prochaine. Il est vrai que Lucie est régulière dans ses paiements, qu’elle touche une grosse pension de 1.100 euros … puisque Lucie travaille depuis l’âge de 12 ans. Et travaille encore environ 10 heures par semaine en herboristerie, … au noir, car il y a les taxes, et puis tous ces papiers qui lui rappellent de payer.

C’est honteux, cela fait au moins 1.200 euros de rentrée nette par mois disent d'aucuns alentour ! C’est pour cela qu’elle peut se payer le luxe d’une voiture brinquebalante, payer les charges du logis, avoir le téléphone, rembourser avec intérêts les arriérés des contributions, gâter de temps à autres ses nombreux petits enfants, leur donner une « petite image » , faire face aux prêts contractés pour payer certaines dettes résultantes d’une mauvaise gestion ! Elle a quand même la sagesse de n’être pas raccordée à la télédistribution.

Madame la propriétaire dira : incroyable de laisser les vieux gérer seuls dans le gaspi leurs avoirs ! Et quels avoirs de l’être qui a … qui a … si bon dans la vie ?! Serfs et vassaux, dîmes, progrès, justice sociale, pénalisation, féodal, deniers de l’Etat, assistanat, contrôle, sanction ….

Petit, petit, petit. Mais grande est et reste Lucie. Elle vit. Combien de temps encore?

Jean-Louis Gillessen

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"Le Premier ministre de sa Majesté…", un texte de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

FIN IMPOSÉE

Inventez une histoire dont la dernière phrase sera : "Plus jamais, il n'eut envie de se réincarner".

"Le Premier ministre de sa Majesté…"

La phrase résonne dans la grande salle. Tout le monde tourne les yeux vers le nouvel arrivant. Costume noir strict, chemise blanche immaculée, petites lunettes d'écaille noires et surtout le nœud papillon… !

Les femmes sont subjuguées par ce personnage à l'allure racée qui sourit de toutes ses dents. Les hommes admirent sa classe. Pourtant il est connu de toutes et de tous, Angelo ! Cela fait près de cinq ans qu'il exerce sa fonction et le pays s'en porte bien. Le chômage a presque disparu, les gens vivent bien, l'industrie est prospère et tout cela grâce à lui, Angelo Musso, fils d'immigré italien qui a gravi tous les échelons de la politique. Certains disent qu'in incarne la réussite.

En ce jour de la fête nationale, cette manifestation publique où le gratin de l'intelligentzia se réunit autour de lui, est le couronnement (actuel) de sa carrière.

Le roi a fait son éloge et tout le monde a longuement applaudi.

"Je suis presque le Messie, pense-t-il dans sa tête de politicien de gauche… Messie, un souvenir de son éducation religieuse de base. Quatre années chez les Jésuites, cela vous forme un homme !

Les semaines et les mois passent et de lourds nuages s'amoncellent au-dessus du royaume. Les accords internationaux volent en éclat, les islamistes d'en mêlent, le Vatican menace et le chômage reprend de plus belle. Angelo voit avec effroi l'approche des élections…

Ce dimanche-là, les résultats commençaient à arriver et cela tournait vraiment à la catastrophe.

Une défaite plus que cuisante. Le parti du Premier ministre sortant prend une belle raclée. Vers minuit, le leader de l'opposition annonce qu'il compte former un gouvernement sans Angelo et ses amis.

Le lundi, Angelo était encore groggy des événements de la veille et de son éviction.

Angelo reprit son métier de professeur dans l'enseignement secondaire. Il abandonna la politique, les honneurs et même son rôle de Messie, sauveur du peuple. Foi de Jésuite !

Plus jamais, il n'eut envie de se réincarner.

Louis Delville

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"Le Premier ministre de sa Majesté…", un texte de Louis Delville"Le Premier ministre de sa Majesté…", un texte de Louis Delville

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Papy NZILI nous propose un extrait de "Mon histoire avec eux"

Publié le par christine brunet /aloys

 

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« J’aimais l’appeler ainsi, il était mon prince, Lucas. Je vais vous dire d’où cela me venait de l’appeler prince et je sais à l’avance ce que vous allez penser de moi : que je suis un enfant qui a refusé de grandir. C’est très bien. Laissez-moi vous dire que grandir pour moi n’est pas renoncer à son enfance. Y’aurait-t-il une raison à vouloir absolument tourner la page sur son passé ? C’est là que se trouve aujourd’hui encore le meilleur de ce que cette vie m’a apporté. Je chéris mes souvenirs, je les entretiens comme un horticulteur prendrait soin de ses fleurs. Ils sont éphémères, ils s’estompent, ils perdent leur éclat, leur fraîcheur et leur parfum, ils finissent par disparaître et on les oublie. »« J’ai partagé avec mes contemporains la même attente cocasse. J’attendais un homme, qui serait un homme, qui serait mon homme. Puis j’ai vite compris que je devrais savoir manier ma plume si je voulais un jour faire la rencontre de cet homme-là car il n’existerait nulle part ailleurs que dans des scénarios fictifs. Alors, j’ai choisi mon second métier : écrivain. Ainsi, je me suis offert tous les hommes que je n’aurais jamais su approcher dans le monde réel, soit parce qu’ils m’étaient inaccessibles, soit parce qu’ils n’existaient pas. Je me suis contenté de ma fiction. Néanmoins, cela m’a permis de vite tirer une ligne de démarcation entre ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, une ligne de démarcation entre ceux qui attendent l’amour de leur vie et moi. Puis un jour, je rencontrai Cecilia. »« Je vais vous dire pourquoi je pense avoir connu l’amour avec René : je l’ai aimé sans savoir pourquoi. Il était d’une gracieuse prestance, mais ce n’était pas mon type d’homme. Je ne me serais pas retourné sur lui dans la rue. J’avais mes critères pour apprécier le physique des hommes. Ceci n’a rien de réducteur car vous en avez tous. René ne correspondait pas à ces critères. C’est pourtant par lui que l’amour vint me visiter dans ma vie. Je l’ai aimé pour son être, pour ce complexe qui était lui. L’ai-je aimé pour la promesse de son amour ? Pareille promesse n’a jamais émané de lui en ce qui me concerne. Il me demanda mon amour,  c’est tout. Il ne promit pas de m’aimer. On n’aime pas une personne comme votre cœur vous le dicte. Aimer quelqu’un c’est être capable de lui donner l’amour qu’il attend de vous. Je pense que je le fis, en bousculant mes habitudes. »« Je m’abstiens de vous parler de la réalité de notre vie conjugale. Ce que nous faisions ou que nous ne faisions pas ne regardait que nous. Moi, je le voyais ainsi. Les Rouvrin, eux, avaient une conception quelque peu différente du lit conjugal. Il s’est passé des choses graves dans cette famille. Ils ont eu des rites d’initiation lorsque Jeanine eut ses dix-huit ans. Son père devait être le premier homme de sa vie. Ils faisaient partie d’une loge très secrète d’occultisme dont je ne révèlerai pas le nom. Jeanine a grandi là-dedans, cela lui a toujours semblé normal. C’était cela la voie de la réussite, c’était cela le monde des gagnants. Elle y a vu plein de grands noms de notre pays, il n’existait pas d’autre voie pour atteindre les sommets. Vous savez, pour vous et moi qui avons appris à réussir par des moyens humains normaux, je veux dire sans cultes mystiques, il est invraisemblable ce genre de pratiques. Jeanine s’est allongée avec son père, puis a été consacrée membre de la loge. Par la suite, elle a pris part à d’autres cérémonies et, au fil des années, elle a avancé dans l’organisation. »

 

 

Papy NZILI

 

 

Papy NZILI nous propose un extrait de "Mon histoire avec eux"

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Tremblement de terre, un texte signé Micheline Boland

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TREMBLEMENT DE TERRE

Mathilde est lasse de tout. De Jean, cet époux un peu plus âgé qu'elle auprès duquel elle vit depuis plus de trente ans. De cette villa dans ce quartier sans histoire où elle demeure depuis plus de vingt-cinq ans. Lasse des gestes répétitifs, des meubles dont elle connaît chaque détail, de cet homme dont elle connaît tous les tics, dont elle prévoit tous les choix, de ces voisins dont les sujets de conversation sont presque toujours pareils : enfants, jardins, vacances, placements.

Mathilde regarde son mari. Elle lui propose de prendre une collation en cet après-midi d'automne. Café ou thé ? Thé vert, elle en était certaine. Chocolat ou cake ? Cake aux fruits confits, sans hésitation. Il conclut : "C'est une excellente idée, ma biche." Une phrase toute faite, un surnom qui ne plaît plus à Mathilde. Il y a longtemps qu'elle n'a plus la grâce d'une biche, qu'elle court à petits pas, que son regard est moins vif que lorsqu'elle a rencontré Jean.

Le téléphone sonne. Mathilde va machinalement décrocher. À cette heure c'est peut-être sa fille qui va bientôt rechercher les jumeaux à l'école ou son amie Paulette ou une erreur, voire pire un appel publicitaire ou un sondage. Eh bien non, c'est une bonne nouvelle. En participant au concours shampoing-douceur, elle a gagné un voyage d'une semaine pour deux sur une île paradisiaque.

Jean il a horreur des voyages, de l'avion, de l'exotisme. Il ne se sent bien que chez lui ou à la Côte. "Va avec Michèle, ta filleule, ma biche. Ça lui changera les idées après le départ de son mari et puis elle parle plusieurs langues ! Huit jours, ce n'est pas la mer à boire. Le surgélateur est bien garni, je me débrouillerai."

Mathilde part en vacances avec sa filleule. C'est la première fois qu'elle va si loin. De temps à autre dans sa chambre de rêve, sur son île de rêve, grâce aux satellites, elle écoute le journal télévisé d'un pays frontalier au sien. C'est ainsi qu'elle apprend qu'il y a eu un tremblement de terre dans la région où elle habite. Il y a eu quelques vitres brisées, quelques murs fissurés, quelques blessés légers. Elle pense aussitôt à Jean, aux voisins, au quartier.

Bien vite, Mathilde tente de téléphoner chez elle, chez des voisins mais toutes les lignes du secteur sont en dérangement. Elle fait part de ses inquiétudes à sa filleule. Celle-ci la rassure comme elle peut, affirmant que si c'était vraiment grave, elle aurait eu des nouvelles par l'intermédiaire de l'agence de voyage.

Des pensées parasites viennent gâcher les heures qui suivent. Mathilde téléphone à des cousins qui habitent à l'autre bout du pays. Selon eux, il s'agissait d'un tremblement de terre de peu d'amplitude. Aucun blessé grave, aucun décès n'est à déplorer selon la presse écrite qu'ils viennent de lire et selon les informations diffusées lors du dernier journal radio.

Mathilde reste perturbée. Et si les problèmes cardiaques de Jean apparemment bien contrôlés étaient réapparus sous l'effet du choc ? Et si des voisins étaient du nombre des blessés légers ? Et si la belle baie vitrée du living avait été brisée ? Et si la serre était endommagée ? Et si Jean venait à se blesser avec le verre brisé ? Et si dans l'affolement Jean ne retrouvait pas les documents de l'assurance ? C'est que les scénarios catastrophes ne manquent pas quand on laisse courir son imagination et qu'on craint pour le bien-être de ceux qu'on aime… Quand on vit avec des "si", les motifs d'inquiétude se multiplient !

Pour Mathilde, le soleil a beau briller de tous ses feux, la plage a beau être magnifique, les vacances sont entachées par son inquiétude. Elle voudrait être chez elle, réconforter ceux qui ont besoin de soutien, simplement écouter Jean lui raconter comment il a vécu ce tremblement de terre qui a lieu au petit jour. A-t-il été réveillé? S'est-il senti en danger ? A-t-il eu vraiment peur ?

Mathilde regrette d'être partie, d'avoir abandonné Jean.

Elle tourne en rond. Plus envie de prendre un verre de jus de fruits frais au bord de la piscine, de prendre le soleil sur la plage, de bavarder avec le bel étranger rencontré durant une excursion, de courir les boutiques d'artisanat local avec Michèle, de faire de l'aqua-gym, d'apprendre de nouvelles danses folkloriques sous la direction de l'animateur. Juste envie d'être chez elle, de savoir ce qui s'est vraiment passé.

Mathilde ne rate aucun journal télévisé diffusé par satellite. Hélas, on ne fait plus la moindre allusion au tremblement de terre alors qu'on ne cesse de détailler des résultats sportifs et d'évoquer la vie sentimentale de princesses ou de stars.

Quand Mathilde franchit la douane à l'aéroport, elle cherche Jean des yeux et ne le trouve pas. Par contre, elle voit son beau-frère qui lui fait de grands signes.

Vite, elle veut savoir. Son beau-frère explique : "Jean a une indigestion. Il n'a pas osé quitter la maison." Au fond d'elle-même, Mathilde se demande si on ne lui cache rien, par exemple quelque chose de plus grave qu'un banal problème digestif.

Mathilde se rend compte que cet époux dont elle semble parfois si lasse, elle y tient vraiment, que ce quartier sans histoire, aux jardins trop bien entretenus, est une sorte de coin de paradis.

Quand elle rentre enfin chez elle, Mathilde s'assied dans le canapé près de Jean. Jean est un peu pâlot, la maison est telle qu'elle l'avait laissée si ce n'est que la poussière recouvre les meubles… Alors, Mathilde se met à pleurer sur ce bonheur qu'elle a cru voir s'échapper…

Micheline Boland

(Extrait du livre "Le nouveau magasin de contes")

Tremblement de terre, un texte signé Micheline Boland
Tremblement de terre, un texte signé Micheline Boland
Tremblement de terre, un texte signé Micheline Boland
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Tremblement de terre, un texte signé Micheline Boland
Tremblement de terre, un texte signé Micheline Boland

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Il m'a parlé, un texte de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

Il m'a parlé, un texte de Louis Delville

IL M'A PARLÉ

Ce chimpanzé vous regarde. Qu’essaie-t-il de vous dire ? Que lui répondez-vous ?

Quelle ne fut pas ma surprise de l’entendre !

"Il ne lui manque que la parole", me dit ma femme en le désignant d’un geste moqueur. Il me regarda avec, dans les yeux, une petite lueur qui me fit penser à un être humain. Je le dévisageai d’avantage en m’approchant des barreaux de la cage. Il me tendit une main que je m’empressai de toucher.

Effrayée, ma femme me tira en arrière.

"Laisse-moi et observe-le, il est gentil", répondis-je.

De nouveau, j'approchai. Il fit de même et nous nous regardâmes d'un air sérieux, tout en nous touchant le bout des doigts. Il serra fort mon index et je ne reculai pas, le laissant me tripoter gentiment. Sûr de pouvoir me libérer si besoin.

Il avança la tête et moi, mon oreille. Il commença à faire du bruit avec la langue puis il bougea la mâchoire. Ces sons me laissèrent sans voix tant ils ressemblaient à des mots.

En approchant encore plus, je perçus bientôt "ami", "cacahuète", "caresse" et bien d'autres que je ne compris pas mais que je devinais amicaux et gentils. Nous restâmes ainsi pendant de longues minutes avant que sa femelle ne le tire vers elle.

Il s'éloigna à regret et je l'entendis distinctement dire : "Georgette, tu as rompu le charme, je suis sûr qu'il voulait me parler !"

Elle se contenta d'un simple : "C'est la dernière fois que je viens au zoo avec toi, Charles ! Un chimpanzé qui parle et puis quoi encore ???"

Il m'a parlé, un texte de Louis DelvilleIl m'a parlé, un texte de Louis Delville

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Le corisier, un texte déjanté signé... Nemo !

Publié le par christine brunet /aloys

Le corisier, un texte déjanté signé... Nemo !

L’histoire du corisier

C’est l’histoire d’un mec tout à fait quelconque, qui entre dans un magasin pour acheter un corisier à ailettes. Pas un cher, avec recouvrement cuir et liseré doré, non… un corisier tout ce qu’il y a de plus simple, avec le truc autour et les machins pour le faire fonctionner. Point.

Il va jusqu’au comptoir et voit un autre mec tout de noir vêtu avec une gueule jusque par terre et une cravate en soie de la même couleur… Pas de la même couleur que la gueule bien sur… de la même couleur que le costume. Donc noir. Et quand je dis qu’il a une gueule jusque par terre… c’est une image. Le gars n’est pas en poirier derrière le comptoir avec la gueule en bas. Non. Il se tient debout … normal, quoi ! Sauf qu’il est en noir et se fait chier.

J’en connais qui racontent la même histoire avec un mec habillé en bleu marine. Et c’est vrai que c’est plus simple. Car ça évite la confusion de ceux qui s’imaginent que le mec en noir a une gueule jusque par terre parce qu’il est en deuil, alors que non… pas du tout… il avait pris une cravate comme ça, le matin, sans faire attention.

De toute façon, ça n’a aucune espèce d’importance, dans la mesure où il aurait pu être déguisé en clown ou en Louis XIV, que cela ne changerait strictement rien à l’histoire.

Bon, je résume. Le mec (celui qui vient d’entrer) va jusqu’au comptoir et demande à l’autre (celui qui se fait chier) :

- Bonjour… j’aimerais acheter un corisier à ailettes.

Jusque-là, je crois que tout le monde a compris.

- C’est vague… lui rétorque le gars (du verbe « rétorquer ») … répondre… pour les non littéraires. Bon, je continue.

- C’est vague… lui répond le gars, (Il ne l’a pas répété une deuxième fois, c’est moi qui répète sa réponse, pour reprendre le fil de l’histoire). Quel genre de corisier voulez-vous ? Sur-pied, sur caisson, sur roulettes ? Il y a en a beaucoup !

- Le moins cher… reprend le premier (celui qui vient d’entrer). C’est pour la fête des mères.

- Dans ce cas, je vous conseille le modèle familial. Vous le posez n’importe où, vous tourner sur le petit bazar et hop il se met en marche. En plus, il consomme trois fois rien.

- Ca c’est ennuyeux, ajoute le premier (celui qui vient d’entrer). Celui qu’elle a actuellement ne consomme rien du tout. Ça fait quand même trois fois moins !

- Sans doute, répond le mec en noir. Mais le nouveau modèle, dont je vous parle, fait le double du travail.

- Mais Monsieur… pourquoi ma mère devrait-elle coriser deux fois ! Une fois suffit. C’est déjà bien fatiguant comme ça ! Surtout à son âge !

- Dans ce cas, je vous conseille le modèle standard. Il consomme moitié moins.

- Moitié moins que trois fois rien, ça fait encore une fois et demie ! Vous n’auriez pas un modèle qui consomme deux fois rien et fasse deux fois plus, ça ferait le compte ?

- Si. Le modèle intermédiaire. En plus il est garanti deux ans.

- Ah bon ? Ça a l’air pas mal… et que couvre cette garantie ?

- La possibilité, si vous rencontrez un pépin, de pouvoir racheter un modèle identique, au prix tarifaire.

- Vous ne remplacez pas le corisier défectueux par un autre ?

- Ce n’est pas le genre de la maison, Monsieur. Nous ne remplaçons que des articles neufs !

- Je vois… Ha ! Mais je vois aussi qu’il n’est indiqué aucun prix sur votre tarif ?

- C’est normal, chez nous le service est personnalisé, nous travaillons à la tête du client.

- C'est-à-dire…

- Si vous avez une bonne tête, c’est plus cher… car vous devenez du même coup un cher client !

- Logique ! Et si je vous la joue en mode merdeux ?

- Gratuit… mais permettez-moi de vous poser une petite question. Pourquoi ne pas acheter un burluton plutôt qu’un corisier ? C’est quand même plus pratique non ?

- Un burluton ? Tiens ! je n’y avais pas pensé… vous croyez que ma mère aimera ?

- Sûrement. D’autant plus qu’il n’y a pas de mode d’emploi, vu qu’il ne sert à rien.

- D’accord, va pour le Burluton !

- Je vous en mets une douzaine ?

- Ca fait beaucoup non ?

- Sans doute, mais par douze y’a une promo…

- Chouette ! Et c’est ?

- Un corisier gratuit.

Nemo... alias... alias ?

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