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Brève rencontre, un texte de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

boland photo

 

BRÈVE RENCONTRE

 

De ma cuisine, j'avais vue sur sa cuisine. Entre nos deux maisons, il n'y avait que nos deux petits jardins de ville. Un jour pluvieux de mai, je le vis ouvrir son frigo tandis que moi-même j'ouvrais le mien. Étrange similitude, me dis-je. Cela aurait pu n'être qu'une sorte de coïncidence mais j'y vis plus que cela lorsque le lendemain, il secoua sa salade en même temps que moi. Quand il eut terminé, il m'adressa un signe de la main. Je ne connaissais ni son nom ni son prénom. Il était juste le maître de Cloclo, un chat siamois qu'il appelait quelquefois le soir venu.

 

Lui et moi, deux vies en parallèle. Il mettait son linge à sécher en même temps que moi, il épluchait les légumes quand je le faisais. Il s'attablait au même instant.

 

Entre lui et moi comme une sympathie. Lui et moi, comme deux destins liés. Pourquoi avait-il fallu que mon mari aille vendre des machines agricoles sur un autre continent pour que je le remarque ?

 

En juin, il sonna à ma porte. Il me dit : "Grégoire Cerna. Bonsoir. Puisque apparemment nous avons tous les deux été largués, faisons un bout de chemin ensemble voulez-vous ?" Je le fis entrer. Nous avons préparé le repas et l'avons dégusté sur la terrasse. Puis, il est rentré chez lui.

 

Je ne fournis aucune explication sur ma situation. Nous prîmes l'habitude de manger ensemble, de nous installer ensemble devant le téléviseur. Nous avions les mêmes goûts. Nous avions le même rythme de vie.

 

Un après-midi d'août mon mari rentra de son voyage d'affaires et j'envoyai un SMS à Grégoire. Plus jamais, il n'ouvrit son frigo, n'essora sa salade, ne fit sécher son linge, n'éplucha ses légumes, ne s'attabla au même moment que moi.

 

En octobre, je vis une femme blonde qui de la maison de Grégoire appelait bruyamment Cloclo. Grégoire et moi avions chacun repris des chemins séparés.

 

Micheline Boland

http://homeusers.brutele.be/bolandecrits/ http://micheline-ecrit.blogspot.com/

9782874593581 1 75

 

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Mes chers enfants, un texte de Christel Marchal

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

couv.2

 

Mes chers enfants,

 

 

 

Je me suis assise à ma table et je regarde la lune sans la voir.

J’écris dix mots.

J’en rature trois.

J’en écris cinq !

La lune, rousse et douce, pourrait se demander ce que j’écris là !

« J’écris, Madame la Lune, j’écris !

J’écris mes volontés. Les dernières.

Vous  ne le voyez donc pas ? »

 

Je suis sur le point de tracer les derniers mots de mon testament.

Tout autour de moi reposent un fouillis des pages aux mots chiffonnés, des brouillons inachevés, des pensées attrapées au vol et capturées sur une page blanche, entre deux mailles d’un tricot ou les pages d’un roman abandonné.

Mes idées sont capricieuses.

Mes idées sont vagabondes.

Elles sont frivoles et me taquinent !

Une certitude : cette nuit, elles ne se défileront pas, mon crayon est taillé. Elles ne se porteront pas pâles, un bloc de papier neuf les attend.

Je suis prête à les accueillir.

 

Mes chers enfants,

Chaque minute creuse mes rides.

Ma vie me quitte.

Un long voyage s’invite.

Mes chers enfants,

Avant de voyager au-delà de l’horizon, il faut que je vous dise.

 

Ce matin, dans l’espoir de m’envoler vers d’autres contrées alors que mes mains se coltinaient une insipide vaisselle, je voyageais en secret dans mes pensées, je me réfugiais dans les vers d’un poème… Cette envolée me donne de manière agréable, l’envie de pleurer…

Prévert, où es-tu ?

Et « ta » Barbara ?

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie


Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m'en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j'aime
Même si je ne les ai vus qu'une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s'aiment
Même si je ne les connais pas

Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu'es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest

 

Oh Barbara !

Délicieuse dame en noir.

Elle est précieuse, pour moi, cette chanson. Une petite cantate  mi sol do fa… Obsédante et maladroite  que nous chantait Barbara.

Mais tu es partie, fragile
Vers l'au-delà
Et je reste, malhabile
Fa, sol, do, fa.

Barbara, ton prénom, ma chère enfant.

 

Je devrais vous parler de la voix sombre, ronde et chaude de Maria Malibran.

Personne ne devrait mourir sans avoir caressé le velours de Roméo et Juliette, sans avoir capté la puissance de son interprétation dans Otello de Rossini, sans avoir savouré le mi vibrant et fragile. Ce trille qui m’arrache des larmes.

La Malibran, la voix qui dit je t’aime.

Je dois mourir mes chers enfants.

Je vais mourir mes chers enfants.

Offrez-moi l’ultime bonheur d’entendre cette Voix somptueuse avant de me glisser en terre.

Cette voix pure et brisée tout à la fois me portera vers les limbes puissants sous les jacinthes bleues, aux pétales qui frissonnent lorsqu’on les effleure.

Caressez de vos doigts avides de découvertes les pierres de son mausolée dans notre Père Lachaise de Laeken. Lamartine y a gravé ce quatrain.

Beauté, génie, amour furent son nom de femme,

Écrit dans son regard, dans son cœur, dans sa voix.

Sous trois formes au ciel appartenait cette âme.

Pleurez, terre! Et vous, cieux, accueillez-la trois fois!

 

Souvenez-vous aussi combien nos secrets de famille se murmurent.

Je vous glisse à l’oreille cette vieille recette, ces baisers que petits vous dévoriez, les yeux remplis de bonheur.

Pour réaliser les baisers fondants sur la langue, mélangez 25 grammes de farine, 110 grammes de sucre et 125 grammesd’amandes en poudre.

Laissez attendre ce mélange.

Battez les six blancs d’œufs en neige, lentement au début et lorsqu’ils commencent à devenir blancs, ajoutez-y deux fois 50 grammes de sucre. Accélérez le mouvement pour qu’ils forment un bec-d’oiseau.

Incorporez la poudre que vous avez laissée de côté, en soulevant la pâte du centre vers les bords, de haut en bas.

Remplissez une poche à douille, parsemez d’amandes effilées et réalisez des petits tas, comme pour les macarons de Tante Juliette, mettez-les à cuire à 160 degrés, pendant 35 à 40 minutes.

Pour l’onctueuse crème, dans le poêlon de mamy, faites chauffer un litre et demi d’eau avec 90 grammes de sucre, jusqu’à 125 degrés.

Cassez deux œufs dans un cul de poule, y ajouter les graines d’une gousse de vanille. Battez l’ensemble un instant avant d’y ajouter le sirop. Continuez à bien battre afin que les œufs ne cuisent pas.

Fouettez jusqu’au parfait refroidissement.

Avec un robot ménager, battez 125 grammes de beurre jusqu’au blanchissement.

Mélangez les deux préparations.

Dans une main, prenez une demi-coque, et fourrez-la.

Et fermez le baiser d’une demi-coque.

 

Un baiser.

Une douceur.

 

Le déjeuner sur l’herbe de Monet où la lumière flirte avec l’ombre.

Barbara, réalise quelques baisers tout doux, glisse ta main dans celle de ton frère et allez à l’abri du petit pont les déguster. Ses trois arcades vous souriront. Le bord de la rivière accueillera votre pique-nique.

Ne me pleurez pas.

Savourez les baisers. Un déjeuner sur l’herbe et soyez rassurés mes chéris, Claude Monet ne se sentira pas offusquer de votre sympathique présence.

 

Mes chers enfants, vous trouverez sur ma table de chevet, Le crépuscule d’une idole de Michel Onfray.

Dans mon lecteur CD, l’Intégrale de Jacques Brel… Les disques s’amusent à tour de rôle bien entendu.

Glissez vos pas dans les siens le long des ramblas anderlechtois… Retrouvez-le là où il attendait Madeleine avec ses lilas.

Dans mon lecteur DVD, Le Roi danse.

Sur mon bureau, un mélange de pastels, de pinceaux, d’encres, de feuilles… Ce qui nourrit mes pensées et ma créativité depuis que la musique m’a désertée.

 

Mes chéris, je ne m’amuse pas.

Je ne badine pas.

Je vous l’avoue !

Depuis des années, j’observe le clocher de la Collégiale Saints-Pierre-et-Guidon.

Il penche.

34 millimètres par an.

Vous ne me croyez pas ?

Visitez, observez ce monument, ses vitraux… et ses fondations qui se tassent.

 

Mes chéris,

Vous êtes un mélange poignant de passion joyeuse et de désespoir.

Depuis que vous habitez ma vie, je n’ai plus jamais été libre, puisque je vous aime.

Je vous aime. Images vivaces de ma mémoire.

Les petits bonbons au chocolat-café que vous quémandiez et le « clic » de leur boîte se refermant sur leur nombre toujours trop réduit pour vous rassurer.

Image fugace de ma mémoire.

Je n’aurai plus jamais le cœur léger, si heureux soit-il d’être délivré de mes souffrances, puisque je vous quitte.

 

Au soir de ma vie, il me reste mille façons de m’amuser avec le passé dont les plaisirs et les jeux demeurent pour moi, innombrables.

Vous souvenez-vous de la maison rose habillée de lierre et qui regardait la Lessepar la plupart de ses fenêtres ?

Rejoignez-la.

Cette brave maison vous racontera tant de contes et légendes et comptines rêveuses et poétiques avec en plus, cette touche de fantaisie dont vous, mes chéris, allez devoir cultiver la mémoire tout au long des jours sans moi.

Il n’y a pas d’âge pour s’amuser des histoires, chansonnettes et jeux d’enfants.

Ne l’oubliez jamais.

Le vent, balayant la vieille maison bancale, vous emmènera dans un grand opéra nocturne, il sifflera pour vous les premières notes d’une symphonie qui vous guidera jusqu’à la réalisation de vos vies.

Lorsque le doute surgira, écoutez l’Ouverture d’Egmont, opus 84, de Beethoven.

Les accords en dents de scie du début de l’ouverture font place à la mélancolie exprimée par les bois et les cordes. Ces répliques semblent se faire écho jusqu’à l’apparition soudaine d’un nouveau thème.

Un thème précipité,

Agité,

Rempli de tensions.

Cet hommage de Beethoven à la victoire du Bien, j’ai aimé l’interpréter au fil de ma vie.

L’hommage du Bien !

L’œuvre d’un artiste qui épouse la cause de l’humanité ! Le Bien !

La victoire du Bien contre le Mal !

Ne l’oubliez pas mes chers enfants. Le Bien !

Je radote…

Ne m’en veuillez pas.

 

Mes chers enfants,

Au Parc Josaphat, que vos pas vous conduisent au pied de la Fontaine d’Amour, il y a un escalier emmêlé de racines ne menant nulle part. Sa petite source chantonne une mélodie colorée : l’Amour.

Dans ce parc, vous trouverez de douces friandises à déguster dans ce havre de paix où se mêlent les chants des oiseaux, le rire des enfants, le parfum des fleurs.

Votre ronde de pas. Le ruisseau. Le vieux sentier. Les étangs. Les arbres centenaires. Et l’âne, sous ses yeux la branche d’un marronnier s’accouple avec son reflet dans l’eau.

L’amour est tout autour de vous.

Usez.

Abusez mes chers enfants.

 

Avant de vous quitter mes chéris, un dernier mot.

Soyez l’artisan de vos propres rêves !

 

Mes chers enfants,

Aimez, aimez, tout le reste n’est rien. 

Ces quelques mots de La Fontaine termineront mon message…

 

Aimez, aimez, tout le reste n’est rien. 

 

Christel Marchal

En quête de sens

lelabodesmots.blogspot.com

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Henri Puffet nous propose un extrait de son roman "La mise entre parenthèse"

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Mon sauveur avait à peu près mon âge, et une face de caricature. Vêtu d’un blue-jeans maculé et d’une chemise à courtes manches déboutonnée d’où saillait un volumineux abdomen couleur de vieille brique, il était coiffé d’un chapeau de cuir à larges bords. A intervalles réguliers, il pêchait une cigarette dans son paquet de Palermo rouges, et se la plantait entre les lèvres. Nous parlions peu. Ma compréhension du castillan, surtout de sa version sud-américaine, étant encore assez rudimentaire. De temps à autre, il lâchait une plaisanterie, que je ne comprenais pas et dont il riait de bon cœur, découvrant à chaque fois sa désastreuse dentition. Toutes les incisives manquaient, et seules lui restaient des canines de prédateur. A part cela, vraiment un bon bougre, et je riais pour lui faire plaisir. Comme la climatisation de la cabine était en panne, on roulait vitres baissées, fouettés par l’air chaud et sec.

   Nous ne croisions aucun véhicule. Une cinquantaine de kilomètres après Villa Montes et les ultimes contreforts de la Cordillère, le paysage s’était aplati. Le Gran Chaco paraguayen était rigoureusement plat comme l’électrocardiogramme d’un macchabée, sur une étendue grande comme la moitié de la France. On traversait des monotonies ennuyeuses couvertes d’une forêt sèche et basse, sorte de haut maquis d’arbustes épineux mêlés de cactus, d’arbres-bouteilles et de quebrachos, qui bouchait la vue en tous sens. C’était tout plat. Tout droit. Et vide. Cela me changeait des Rocheuses et des Andes, sauf du point de vue de la densité de population. Mais surtout il faisait chaud. Comme je tentais d’expliquer ces impressions au camionneur, il a eu une réplique qui devait signifier : « et vous n’avez encore rien vu ! »

    Que le Paraguay fût en Amérique du sud, je ne l’ignorais pas, au même titre que le Pérou ou l’Uruguay. Il m’eût été impossible cependant de les situer avec exactitude. C’était une république enclavée au cœur du continent, dont on ne parlait jamais, éclipsée qu’elle était par ses voisins géants, Brésil et Argentine. Tout au plus l’avais-je vue mentionnée l’une ou l’autre fois, lors de la lecture de romans évoquant la chasse aux ex-bourreaux nazis. Demander à un Européen moyen où se trouvait le Paraguay, revenait à demander à un Américain de situer le Danemark ou la Bulgarie.

 

 

   Au bout de 116 kilomètres, le camion a rejoint la Ruta 9, la « Transchaco ». On s’est arrêtés. Les premiers Paraguayens que j’ai aperçus – excepté mon brave routier -, étaient trois policiers. Et là encore, stupéfaction de constater la richesse insoupçonnée de la mémoire, qui me restituait des images occultées durant trente-cinq ans. En apercevant les trois hommes à face basanée, sanglés dans des tenues beiges et coiffés de képis à visière plate, je me suis rappelé l’album Tintin et les Picaros, et le général Alcazar – ou le général Tapioca, je ne me souvenais plus -, une histoire dont les péripéties avaient pour cadre une obscure république d’opérette du continent sud-américain. Les trois gaillards portaient le même uniforme. Assis sur un banc, adossés aux planches brutes de la guitoune qui tenait lieu de commissariat, ils suçaient leur téréré (1) dans une guampa (2) de corne qu’ils se repassaient avec indolence. Leur  pick-up Ford blanc de patrouille, équipé d’une large collection de gyrophares, sommeillait sous le mât au drapeau.

   Le pavillon tricolore rouge-blanc-bleu, à l’horizontale, se déployait fièrement  dans le vent du nord sec et brûlant.  Nous étions à La Patria, kilomètre 645, village artificiel d’une quinzaine de bâtisses en briques rouges disséminées sous les arbres, plaqué là au début des années 80, sorte de base au développement de la région, alors encore vierge de toute occupation humaine. Une bande de chèvres mâchonnaient des broussailles et de vieux cartons. Rien ne bougeait. La route asphaltée commençait là – ou s’arrêtait là, si on venait d’Asuncion. Passé le village, la Transchaco redevenait piste cahoteuse et poussiéreuse qui s’éloignait vers le Chaco bolivien. Le Volvo a pilé au carrefour, libérant de douloureux gémissements d’air comprimé de ses freins. Le chauffeur a pêché un sachet en plastique sur la couchette derrière lui avant de sauter de la cabine et de se diriger vers la cabane des policiers.

   A mon tour, je suis descendu me dégourdir les jambes. Planté au milieu du bitume, j’ai considéré un moment la route qui filait, rectiligne, vers le sud-est, interminable et vide, et qui se diluait au loin dans l’air brouillé de chaleur. Un crotale écrasé séchait sur le goudron. Jorge – c’était le nom du routier – a remis le colis aux agents de police, puis s’est mis à discuter en riant avec le plus gros d’entre eux, alors qu’ils se portaient à ma rencontre. Le type m’a serré la main avec vigueur. Une véritable armoire à glace, à la panse imposante, avec une épaisse moustache noire sous le promontoire de son nez. Un Smith & Wesson .38 spécial pendait sur sa cuisse. Une face de brute, mais tout sourire. « Bienvenido a Paraguay » a-t-il tonné en me secouant la main.

 

Henri Puffet

"La mise entre parenthèse"

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La préface du roman de Beaudour Allala, La valse des infidèles

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Le premier livre de Beaudour que j’ai lu, je m’en souviens très bien. J’étais dans le TGV. J’ai oublié où m’emmenait ce train, mais je me souviens très bien que c’était un matin de printemps ; nous traversions une campagne lumineuse avec des coteaux couverts de vignes. J’ai pris le livre dans mon sac. C’était la Petite Zohra rouge.

Jamais je n’oublierai cet instant de lecture. Dès les premières lignes le ton est donné. Je ne lisais pas des mots, je touchais des braises. Une intensité qui m’obligeait à m’arrêter de temps en temps, comme un coureur qui cherche son souffle. Car Beaudour met un nom sur chaque chose, même celles que l’on garde enfouies au fond de soi. Les pensées, les comportements intimes de Zohra, ses douleurs, ses désirs nous révèlent à nous-mêmes. Ce n’est pas de la gentille littérature, c’est la vie. Crue. Nette. Le parler vrai n’est pas à la portée de tout le monde.

Et je me disais : voilà un vrai livre ! Comment est-il possible d’écrireimage001 (1) aussi juste, aussi fort ? » Pourtant, aucun « grand » éditeur à qui j’ai confié le manuscrit ne l’a retenu. C’est vrai qu’on a beaucoup publié sur ce sujet*, pourtant, à ma connaissance, jamais avec autant de force...

Mais souvent, l’échec conduit à la réussite : je peux en parler en connaissance de cause. L’échec montre le chemin du succès quand on sait regarder dans la bonne direction. Et la publication de la Valse des infidèles réserve sûrement à Beaudour de très bonnes surprises. Personne n’a jamais empêché un véritable écrivain de s’exprimer.  Tous les ruisseaux s’écoulent jusqu’à la mer.

Dans la valse des infidèles, Beaudour reste ce qu’elle était dans la Petite Zohra. incisive, mettant à nu les pulsions les plus profondes, mais sans provocation ; dévoilant l’intimité des femmes et des hommes dans ces tréfonds un peu troubles que nous évitons par faiblesse.

Beaudour a beaucoup à nous dire et à nous apprendre. Cela fait bien longtemps que j’en suis persuadé. Et le public qui n’a que faire des états d’âme des éditeurs parisiens ne s’y trompera pas. C’est une évidence.

*Zohra est une jeune fille issue de l’immigration, française avec des origines tunisiennes.

Gilbert Bordes.

 

 


 

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Dernière fois, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

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DERNIÈRE FOIS

 

Raymond avait passé plus de cinquante ans dans le quartier. La villa qu'il y avait fait bâtir avait vu grandir ses enfants et mourir son épouse. Elle avait été témoin de son ascension professionnelle, de son bonheur familial. Depuis qu'il était veuf, je l'invitais chaque quinzaine à partager notre repas du soir. Je cuisinais alors ses plats préférés et il profitait de l'occasion pour ouvrir une des bonnes bouteilles de vin qu'il gardait dans sa cave. Raymond nous parlait de ses lectures, de sa carrière, de ses enfants, de sa femme.

 

Un jour, il nous dit : "J'ai pris une grande décision. Je vais aller vivre dans la résidence où ma sœur et mon beau-frère sont entrés. C'est un bel endroit. Le personnel est aimable. J'ai pesé le pour et le contre. Ma vie sera plus facile. Bien sûr, je vais vendre la villa Paradis et cela me déchire le cœur. Que voulez-vous que je fasse d'autre ? Louer ne me causerait que des problèmes. Ni ma fille ni mon fils ne veulent venir vivre ici." Il ajouta : "Ma maison va passer dans des mains étrangères… Je n'y entrerai plus, plus jamais. C'est comme si ma chère Colette, allait mourir une deuxième fois. À chaque recoin étaient attachés tant de souvenirs ! J'espère que de là-haut, elle me pardonnera sûrement car je n'ai plus l'énergie suffisante pour entretenir le jardin et le bâtiment."

 

Voir Raymond tellement abattu à cette idée, me bouleversa. J'en parlai autour de moi. C'est ainsi que la plus jeune de mes filles qui était dentiste décida d'acheter Paradis. Je me disais que mon vieil ami devait être satisfait de savoir sa demeure en de bonnes mains. Deux ans plus tard, quand ma fille et son compagnon furent parfaitement installés, elle organisa une pendaison de crémaillère et je la suppliai d'inviter Raymond.

 

Le jour J, Raymond eut un statut privilégié. Il avait été convié une heure avant les autres. Ainsi, il fut le premier à sonner à la porte. Ma fille lui fit faire le tour du propriétaire et je les accompagnai. Raymond passait de pièce en pièce, silencieux, morose. Il avait beau dire et redire : "C'est bien", son regard humide témoignait de sa déception et de sa nostalgie. Comme les invités commençaient à affluer, je terminai la visite seule avec lui. Il murmura juste : "C'est dommage, je ne m'y repère plus. Les murs abattus, les murs ajoutés, les fenêtres percées. Je suis dérouté." J'expliquai que ma fille et son ami comptaient encore faire construire une annexe puis je le laissai se promener dans le jardin. J'imaginai qu'un peu de solitude lui permettrait de trouver une sorte d'apaisement.

 

Mon mari me souffla : "Je crois que tu as eu une fausse bonne idée. Quand nous allons à la résidence, Raymond ne semble jamais désappointé comme il l'est cette après-midi."

 

J'aidai ma fille à servir les tapas et les boissons. À vrai dire, prise par mes occupations, j'en vins à oublier Raymond. Le jour allait tomber lorsque mon mari entra dans le living. Il était livide. Alors que lui et Raymond étaient allés fumer un cigarillo, le vieil homme s'était écroulé sur la terrasse. À quatre-vingt-neuf ans, il était venu mourir dans ce Paradis auquel il était attaché.

 

Micheline Boland

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Les vieux amants du Bois de la Cambre, deuxième partie, une nouvelle de Gauthier Hiernaux

Publié le par christine brunet /aloys

gauthierhiernaux

 

(...)

 

Quatre semaines plus tard, certains événements indépendants de ma volonté m’obligèrent à emprunter par le même chemin.

Après quelques secondes passées à maugréer, je me dis que, toute compte fait, cette rupture dans l’inhabituel de mes habitudes n’était pas pour me déplaire et, comme nous étions aux portes du printemps et que les jours étaient plus longs, le paysage serait différent et bien plus agréable que la fois précédente.

Je suivis la route, entièrement focalisée sur le moment où le lac m’apparaîtrait au détour d’un virage. J’en étais toute excité, je devais bien l’avouer.

Au moment où l’étendue calme s’imposa à moi, mes yeux se braquèrent sur un détail qui m’amusa.

Les deux vieillards se tenaient au même endroit que la dernière fois et le vieux avait passé ses mains sous les bras de sa femme et l’aidait à s’extirper de la chaise roulante.

J’avais l’impression d’avoir mis un film sur pause un mois auparavant et de le reprendre où je l’avais abandonné. Cette constatation me fit sourire et, tout en essayant de garder un œil sur la route, je vis, sur l’autre trottoir, le vieux monsieur soulever doucement sa chétive vieillarde.

Je les dépassai lorsqu’elle allait mettre un pied parterre sous le regard encourageant de son époux.

Je songeai à ma propre moitié. Mon compagnon ferait-il la même chose pour moi ? Ma bonne humeur venait du fait que je n’avais aucun doute sur la réponse.

Je plaignis Monsieur Costume-cravate-toujours-occupé que je côtoyais de huit à neuf et me demandai si sa femme aurait la chance d’attendre qu’il se réveille.

Au plus profond de mon âme, j’espérais que non. Personne ne devrait être obligé de vivre avec un fantôme et de se taper la vaisselle par-dessus le marché.

J’étais passée de la joie à la colère sans beaucoup de transition, ce qui m’effraya un peu car je n’étais pas coutumière des sautes d’humeur.

Je longeai une longue avenue nommée Drève de Lorraine en ruminant de sombres pensées et en me demandant si mon orientation professionnelle était bien celle que j’avais choisie.

Vu le milieu de requins dans lequel j’évoluais, j’en concevais certains doutes.

Lorsque je rejoignis le Ring, je repensais au couple. Cette réminiscence me rendit le sourire.

***

Je dois bien l’avouer : je forçai un peu les événements pour satisfaire ma curiosité.

Le manège de ces deux vieilles personnes m’avait intriguée et je me posais de nombreuses questions sur leurs motivations.

Je m’imaginais sans peine ce que l’homme aidait son épouse à marcher, cependant je ne m’expliquais pas la raison qui les poussait à venir le long de la route qui entourait le lac, surtout à une heure aussi matinale.

J’avais déterminé a posteriori l’heure à laquelle j’étais passée les deux dernières fois et j’avais calculé pour aboutir au lac à ce moment-là. 

En me levant ce matin, je m’étais demandé si j’allais les retrouver et cette idée ne m’avait pas quittée alors que je roulais dans cette direction.

Inconsciemment, j’avais ralenti en arrivant en rue de coude, lorsque l’Avenue de Diane devenait l’Avenue du Panorama.

Mon cœur s’était emballé comme si je m’apprêtais à revoir le visage d’une amie que j’avais perdue de vue depuis des années. 

Le virage me parut plus long qu’à l’ordinaire, mais lorsque je débouchai sur le lac, je souris.

Ils étaient là.

Ses mains tenaient fermement les bras de celle qu’il aimait. Ils paraissaient figés dans cette position et, si je n’avais pas vus précédemment ce vieux monsieur guider la chaise sur le trottoir, j’aurais pu croire à une statue de cire abandonnée là pour rappeler au monde l’importance de l’amour.

Je les dépassai avec les larmes aux yeux

 ***

Je n’avais jamais vu leur visage.

Sur cette route où les gens fonçaient comme si leur vie en dépendait, je n’arrivais jamais à ralentir assez pour capter leurs traits. Tout ce que je savais d’eux à ce sujet tenait en trois mots : ils étaient âgés.

Je me mis à faire des estimations dans le lit que je partageais avec mon homme, lequel m’observait du coin de l’œil en se demandant certainement quelle lubie me passait encore par la tête. Je ne lui avais jamais parlé de ce couple étrange que je croisais à chaque fois dans ce virage et qui, pour une raison inconnue, m’obsédait de plus en plus. 

J’en étais arrivée à faire exprès ce détour pour les surprendre. Pourtant, chaque fois que j’arrivais à leur hauteur, ils se trouvaient dans la même position presque figée comme s’ils répétaient une scène jusqu’à la maîtriser parfaitement.

Je m’imaginais sans peine ce vieux monsieur aidant sa femme à faire quelques pas en sa compagnie. Ce qui m’intriguait était l’obscure raison pour laquelle ils avaient opté pour un endroit si incongru. S’il avait poussé la chaise de l’autre côté de la route et qu’il avait suivi le chemin qui descendait en pente douce jusqu’au lac, il aurait pu trouver un endroit plus confortable pour aider la vieille femme à faire ses exercices.

L’endroit qu’ils avaient choisi était selon moi absolument incongru.

Alors que je me lavais les dents, je me résolus à partir beaucoup plus tôt qu’à l’accoutumée, trouver à me garer dans une rue adjacente (j’en avais repéré une toute proche) et observer le manège de mes vieux amants du Bois de la Cambre.

Mon bon sens tenta de m’en dissuader et, comme il peinait à trouver des arguments convainquant, mon esprit civique tenta de prendre le relais.

J’allais jouer les voyeuses pour satisfaire une curiosité malsaine.

En effet, quelle lubie me poussait à comprendre ce que ces deux personnes faisaient chaque matin, à la même heure, sur le trottoir situé dans la jonction de ces deux avenues ? Ma vie serait-elle changée si j’en savais plus ? Evidemment que non. C’était une pulsion, identique à celles qui vous poussent à faire une très longue file pour un article très cher (et donc très performant) qui n’améliorera en rien votre existence.

Sans doute demain me demanderais-je avec perplexité comment j’en étais arrivée là, mais pour l’heure, il fallait que le comprenne.

Je me pressai un peu d’habiller ma fille et la remis entre les mains de son père qui avait pris l’habitude de la conduire à l’école puis fonçai dans la cage d’escaliers.

Nous étions à la mi-juillet et beaucoup d’usagers de la route étaient en train de bronzer sur une plage à des milliers de kilomètres de Bruxelles.

Les routes étaient dégagées et la traversée de la ville était désormais une plaisante ballade.

Pourtant, je fonçais comme une malade, pied au plancher, avec la ferme intention de passer le mur du son. Si je voulais avoir la chance de surprendre le ballet des vieux, je devais arriver avant eux.

Je ralliai l’entrée du Bois de la Cambre en moins de vingt minutes, un record tout à fait personnel et, au lieu de prendre Lloyd Georges comme j’avais l’habitude de le faire, je continuai tout droit et fit pivoter ma petite voiture sur l’Avenue Victoria.

J’avais repéré hier soir le plan de la ville sur Internet et avais trouvé le moyen de couper par ici afin d’éviter l’Avenue de Diane où il était impossible de rouler à moins de cinquante à l’heure et certainement pas de s’y arrêter. 

Je me garai dès que je pus trouver une place et parcourus le reste de la distance en courant à moitié.

J’avais revêtu un pantalon de toile ce matin et ma course s’en trouvait facilitée. Pour un peu, on aurait pu dire que j’avais tout prévu.

J’aboutis dans l’Avenue de Diane, un peu décoiffée, un peu essoufflée, mais totalement rassurée quant au timing. Ils n’étaient pas encore là.

Je pris appuis sur une barrière un peu rouillée (mon pantalon couleur rouille ne craignait donc rien) et tentai de reprendre mes esprits (pas trop tout de même sinon je serais partie en courant).

Un mouvement de l’autre côté de la rue attira mon regard.

D’un chemin perdu arrivait le couple.

Je les observai émerger lentement de la pénombre dispensée par les arbres.

Ils avançaient majestueusement, dans le plus profond silence, comme les membres d’une procession.

Ils étaient trop loin pour que je voie distinctement leurs traits, mais je l’imaginais autrefois bel homme.

Il était habillé avec élégance et il me rappela les photos que j’avais vues d’Albert Cossery.

Quant à la vieille, Elle arborait une crinière encore fournie – moins blanche cependant que celle de son mari – et tenait ses mains croisées sur son ventre creusé par l’âge et le manque d’appétit.

Autant son mari était d’une élégance surannée, autant ses vêtements étaient décontractés. Elle portait un pantalon et une veste de jogging que j’aurais davantage vus sur une plus jeune personne. Je compris que ce type d’habits était sans doute beaucoup plus simple à enfiler pour une personne invalide. Aux pieds, on lui avait enfilé des baskets de couleur rouge vif qui tranchaient avec le blanc immaculé de son training.

Lorsqu’ils furent sur le trottoir, je les vis mieux.

L’homme devait être son aîné. De loin d’ailleurs. A vue de nez, je lui donnai quatre-vingts ans alors que sa femme devait avoir une bonne décennie de moins.     

Ils bifurquèrent lentement vers la droite et longèrent la route comme à chaque fois. 

Les automobilistes étaient plus rares que pendant les autres mois et je pus, sans aucun problème, traverser la route et les suivre à quelques pas de distance. Je ne voulais pas donner l’impression de les épier même si c’était exactement mon but.

Je ralentis considérablement le pas pour ne pas les dépasser au mauvais moment. Je fis même mine de relacer mes chaussures alors que je portais bottillons.

Ainsi accroupie, je vis le monsieur élégant arrêter la chaise puis la contourner avec des gestes mesurés.

Lorsqu’il fit de l’autre côté, il croisa mon regard. Je me dérobai, consciente d’avoir subitement rougi. Quand je trouvai le courage de relever les yeux, il avait placé ses mains sous les bras de sa femme.

Je me relevai rapidement et allai à leur rencontre.

Alors que je les dépassais, je l’entendis l’encourager. Manifestement, leur ballet durait depuis de nombreuses années, mais le vieillard lui parlait d’un tel ton qu’on aurait pu croire qu’ils venaient de se rencontrer.

En m’éloignant, je saisis quelques paroles emportées par le vent.

Ce n’est pas grave, ma chérie. Nous réessayerons demain.     

J’aurais voulu me retourner et les serrer très fort dans mes bras, mais je savais que j’en serais incapable.

Je n’avais pas pu le faire avec mes parents quand j’avais appris que la maladie les emportait tour à tour, comment aurais-je pu avoir ce contact privilégié avec de parfaits étrangers, quand bien même m’avaient-ils émue aux larmes ?

Je pris le premier embranchement et m’enfonçai dans les bois. Je voulais que la pénombre me recouvre.

 

 Gauthier Hiernaux

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Les vieux amants du Bois de la Cambre, première partie, une nouvelle de Gauthier Hiernaux

Publié le par christine brunet /aloys

 

gauthierhiernaux

 

 

Je fais partie de ces gens qui n’aiment pas la routine, quelle qu’elle soit. Il faut toujours que je trouve quelque chose pour rompre la monotonie, même pour une poignée de secondes. Au fil des années, cette habitude est devenue une obsession et je ne pense pas avoir abandonné un jour l’espoir de rendre mon quotidien… et bien… moins quotidien.

D’un jour à l’autre, je change mes horaires et je varie, autant que faire se peut, mon alimentation.

Je ne mets jamais les mêmes vêtements ni les mêmes chaussures, au grand désespoir de mon compagnon qui voit son côté de garde-robe diminuer comme peau de chagrin.

Je suis contente d’être une femme pour avoir la possibilité de changer de coiffure aisément, mais je pense que, si j’étais un homme, je pourrais faire de même avec les poils du visage. 

J’ai une demi-douzaine d’itinéraires pour me rendre au travail et je tente de me garer à chaque fois à une place différente.

Au début de ma carrière, j’avais un collègue qui réagissait de manière diamétralement opposée et cela avait tendance à me taper sur les nerfs. Il avait acheté une série de costumes noirs et des chemises bleues parfaitement identiques qu’il mettait tous les jours. Il mangeait les mêmes tartines salami-moutarde tous les midis assis à la même place (dos à la fenêtre de la cantine) en compagnie des mêmes personnes.

Pour moi, il s’agissait d’un monomaniaque. Cependant, j’imagine que je devais l’intriguer tout autant avec mon absence d’habitudes.

J’intriguais également l’homme qui partageait ma vie depuis une dizaine d’années et il avait appris à ne plus me poser de questions.

Cependant, ma vie professionnelle était celle d’une employée classique de bureau et, même si je me refusais de lui donner un rythme abrutissant, je me devais de respecter certaines règles.

Je travaillais pour une grande entreprise pharmaceutique où j’officiais en tant que collaboratrice (c’est-à-dire « secrétaire ») pour un quadragénaire que je ne voyais presque jamais. Il était derrière son bureau de huit à neuf et de dix-sept à dix-neuf (heures à laquelle j’étais partie) et j’avais tout intérêt à être présente le matin pour recevoir mes ordres de travail. Le reste du temps, Monsieur était en réunion ou en déplacement, ce qui incluait également ses repas d’affaire et les quelques rendez-vous privés qu’il me demandait de prendre chez le dentiste ou le coiffeur car son temps libre était limité comme s’il lui avait été dispensé par un avaricieux.

Je connaissais bien ce genre d’individus ; ils se taillaient une carrière pendant dix, quinze ans, au mépris de tout, surtout de leur famille (s’ils en avaient une). Quand ils recevaient les papiers du divorce, ils se demandaient encore pourquoi une telle injustice leur tombait dessus, eux qui sacrifiaient leur vie pour améliorer celle de ceux qu’ils voyaient somme toute beaucoup moins que leurs collègues.

J’avais pitié de ces êtres qui bradaient leur sa vie personnelle au profit du profit.

Personnellement, dès que je le pouvais, je rentrais chez moi profiter de mon compagnon et de ma fille de deux ans et demi. Rien n’aurait pu me détourner d’eux et parfois, j’avais la tentation de penser que j’étais la personne la plus riche de ce monde.

Ma vie était ponctuée de petits bonheurs que je tentais moi-même de créer comme un pointilliste consciencieux.

Un matin, alors que je m’étais levée un peu en retard et que j’avais avalé un petit-déjeuner frugal, je fonçais vers l’entreprise avec le sentiment que j’allais finir par enfoncer le plancher de ma petite voiture si je continuais à agir de la sorte.

Ma route, choisie ce matin parmi mon petit panel, étant barrée par des manifestants, je me résolus à changer d’itinéraire.

Je tournai mon volant et empruntai un autre chemin qui allongeait légèrement la distance, mais qui possédait l’avantage d’être libre de tout élément perturbateur.

Il me fallut deux ou trois kilomètres pour me rendre compte que mon choix par défaut n’avait pas été le bon et que, en prévision de la manifestation qui m’avait déjà arrêtée tout à l’heure, la police bloquait les artères principales, rabattant le trafic vers des routes secondaires qui ne tarderaient pas à être saturées.

Je n’avais dès lors qu’à suivre le flot de voitures et me laisser porter par elles.

La situation était loin de me déplaire ; je découvrirais, avec un peu de chance, d’autres horizons qui pourraient peut-être me ravir.

Tant pis pour Monsieur Mon Patron. Je lui expliquerais la raison de mon retard et regrettais déjà de devoir rester en soirée pour réussir à concilier nos horaires.

Après une multitude de circonvolutions aberrantes, nous fûmes détournés vers le bois.

Je n’empruntais jamais cette route car elle m’éloignait considérablement de ma destination et je me demandais en poursuivant mon chemin comment je pourrais faire la jonction.

Je n’avais pas cette partie de la ville en tête et regrettais de ne pas m’être laissée tenter par le GPS que mon compagnon, avait proposé de m’offrir pour Noël.

Je profitai d’un arrêt devant un feu rouge pour farfouiller dans mon vide-poche à la recherche d’un plan. Alors que mes doigts allaient à la rencontre de dizaines de trucs inutiles pour l’heure, je me rappelai l’avoir prêté à une nouvelle collègue fraîchement débarquée d’Espagne et totalement paumée dans notre belle capitale.

Un début de panique montait doucement en moi et je fus tentée de me faire porter pâle au bureau. Malheureusement, l’autre homme de mon autre vie comptait sur moi pour gérer sa vie et je ne pouvais ouvertement me dérober au risque de voir sa carrière éclater comme une bulle de savon.

En passant devant cette belle abbaye reconvertie en école supérieure des arts visuels, je me dis que je tenais peut-être ma chance de passer par cette route boisée fort agréable pendant les beaux jours.

On m’en avait parlé, mais je ne l’avais jamais empruntée car, pour la rejoindre, je devais traverser la moitié de Bruxelles.

Dans ce cas d’espèce, comme je l’avais déjà traversée, cette option était désormais envisageable.

D’un coup de volant, je m’engageai sur la file de droite et longeai une avenue qui portait le nom d’un Premier ministre britannique puis aboutis à un rond point qui me donnait accès au bois.

L’endroit était fort agréable, même en cette saison, mais je doutais qu’il puisse s’ajouter à mes parcours préférentiels. Alors que je suivais une vieille Volvo un peu poussive, j’eus le temps de repérer quelques trouées qui permettaient aux piétons de rentrer dans le cœur des bois et de s’y perdre. Sans doute viendrais-je me promener ici avec mes deux amours pendant les beaux jours.

Je me rappelai à l’ordre. Ma distraction au coulant m’avait déjà valu un ou deux accrochages (en tort) et quelques frayeurs (à raison) et je constatais que cela ne m’avait pas servi de leçon.

Il n’y avait que lorsque ma fille était assise dans sa chaise bébé à l’arrière que je gardais les yeux braqués sur la route.

Je devais faire comme si mon enfant était mon passager, en n’importe quelle circonstance.

Mais comme je prenais cette décision, j’aboutissais à un gigantesque étang dont la vue m’émerveilla.

En cette saison encore hivernale, l’endroit était naturellement désert de promeneurs. Je me doutais qu’il était littéralement envahi lorsque le soleil pointait le bout de son nez.

Je pouvais m’imaginer les barques voguant paresseusement au fil de l’eau et les enfants descendre les pentes juchés sur leur vélo.

Pour l’heure, dans le minable éclairage dispensé par les réverbères, j’apercevais au loin un couple de personnes âgées venir à ma rencontre sur le trottoir d’en face, lui poussant une chaise roulante dans laquelle elle était dignement assise. 

J’eus le temps de les voir s’arrêter sur le chemin et je les dépassai comme le vieillard contournait la chaise et tendait les bras.

Je pilai de justesse, manquant de peu le pare-choc du conducteur qui me précédait. Echaudée, je levai le pied et m’enjoignis de me focaliser sur la route, ce que je réussis à faire jusqu’aux feux de signalisations qui délimitaient la sortie du domaine.

La bonne humeur commença à me gagner quand je compris que je ne m’étais pas fourvoyée lorsque je vis les panneaux qui annonçaient l’autoroute. Je traversais une large étendue forestière où il n’était pas question de dépasser les cinquante à l’heure et je me demandais où ce chemin allait me faire déboucher.

J’eus la surprise d’aboutir sur le périphérique que, nous, les Belges, appelons « Ring » en constatant que, somme toute, je n’avais que vingt minutes de retard sur l’horaire.

Ma journée commençait plutôt bien.

Je m’en étais mise plein les yeux.   (...) La suite ? Demain...

 

Gauhtier Hiernaux

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Est-ce que ce monde est sérieux ? de Philippe Leclercq... un extrait...

Publié le par christine brunet /aloys

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Extrait du livre

 

C’est la même nuit, ailleurs.

Un autre lieu, la même vie.

Une nuit de plus dans sa vie.

Elle porte une jupe rouge, un top trop court dévoilant son ventre bronzé et les deux obus lui servant d’appât. Une paire de bottes blanches et un maquillage prononcé lui donnent un air de mante religieuse à la recherche d’un coït fatal.

Il fait presque sombre.

Elle se nourrit du regard des hommes.

Elle pourrait fermer les paupières qu’elle les sentirait quand même, ces yeux avides et humides, comme des giclées de sperme inondant son corps. Et chacune d’entre elles agit comme une huile sensuelle accentuant encore le chaloupé de sa démarche.

En attraper un, au hasard, lui obturer la bouche de sa langue, lui fouiller la culotte d’une main fébrile.

Le désir lui brûle les reins.

Elle avance sur le trottoir, sans but précis. Rien que ce besoin charnel de rencontre.

Que font-ils là, ces mâles désœuvrés, errant à contresens, comme des pêcheurs sans filets ? Ils sont là pour elle, bien sûr. Mais c’est elle qui chasse. Eux ne sont que des sucreries sur l’étal du confiseur.

Bientôt, elle fera son choix.

Au diable les paroles, les civilités de circonstance. Pourquoi parler quand le langage est primal ?

Elle en a déjà gobé, des hommes ! Sans un mot, de force, par surprise.

Quel pouvoir !

C’est la vengeance des laissés-pour-compte. Quand tout fout le camp, il reste ce pouvoir.

« C’est à ta pine que je parle, obéis-moi sans mot dire ! »

Des centaines de couillons, toutes conditions confondues, au garde-à-vous, prêts à obéir à la moindre injonction.

Quelle jouissance que de sentir l’impuissance masculine à résister !

S’approcher, plonger les mains dans les instincts. Poigner vigoureusement dans la bestialité. Voir, au fond des yeux, le désarroi de la volonté paralysée. Tout le corps dit « oui » tandis que le regard dit « non ».

« Non, mais continue… »

Quelle revanche sur le destin !

Ministres, médecins, informaticiens, penseurs, philosophes, entrepreneurs… Tous esclaves de la Mante Religieuse.

Tous, surpris dans leur conscience moderne par ce réveil irrépressible d’un appétit du fond des âges.

Elle adore ça.

La houle qui la fait tanguer sur les trottoirs, éclabousse à chaque pas son entrecuisse ruisselant.

Mmmmm…

Rien ne peut égaler ce plaisir. Aucun mot ne peut le qualifier.

Il faut maintenant que vienne l’apothéose. Le bouquet final.

Elle regarde autour d’elle, l’œil avide, la faim au ventre.

Qui sera sa victime ? Cette nuit ne ressemblera à aucune autre. Cette nuit sera expiatoire. Il ne s’agit pas de pomper la semence humiliée d’un mâle désarmé. Il lui faut plus.

Désormais, elle est prête.

Prête pour le sacrifice.

 

*

 

Lui, il ne veut pas grand-chose. Juste se vider d’une journée de labeur passée à traquer le petit voleur au détour d’un rayon de supermarché. Il rôde dans la nuit naissante, sans but, sans intentions. Se purifier, ne penser à rien, humer l’air tiède de la ville qui se purge peu à peu de sa journée. Moins de voitures, moins de passants, moins de bruit.

Il aime ça.

Le jour est prévisible, la nuit maraude.

La ville ressemble à sa vie. Le jour, elle est occupée.  Elle est traversée et bruyante. La nuit, elle se remet de sa journée. Elle se redécouvre. Elle poétise, flirte avec le vent ou les étoiles.

Une autre dimension.

La nuit, tout est possible. L’homme y devient ce que la cité fait de lui. Au gré des rencontres, suivant le hasard… Il part ange et peut finir démon.

Il a quitté son domicile il y a deux heures, direction la nuit. Ça lui arrive de temps en temps. Toujours en semaine. Le week-end, la nuit ressemble trop au jour : elle est stressée.

Là, il vient de croiser une vraie bombe. Une de ces filles dont on se demande si elles marchent sur des braises ou si elles ont un problème aux lombaires.

Il est certain qu’elle lui a emboîté le pas.

Il en jurerait.

Elle l’a suivi tout un temps, il en est sûr.

Bref, pour l’instant, elle semble avoir renoncé.

Evaporée, la belle vaporeuse.

 

C’est con, quand même, à quoi ça tient.

On peut mourir d’avoir avalé de travers. On peut se crasher dans un camion pour être parti dix secondes trop tôt…

Ainsi va la vie.

 

Il ressent une envie de pisser.

Il s’éloigne de l’artère principale, prend une rue secondaire et désertique. Il voit un terrain vague envahi par la végétation et les pelleteuses. Un futur chantier, visiblement. Il s’y dirige, la main déjà à la braguette.

La zèzette dans le feuillage, le nez en l’air, il se soulage en comptant les étoiles.

Cette sensation d’irriguer la terre, de la fertiliser presque…

Illusion masculine.

 

D’un coup, elle le happe par la chemise, à travers le feuillage. Elle le colle dos au sol. D’une main, elle lui écrase la bouche, d’un bras elle lui bloque les jambes. A peine a-t-il le temps de comprendre ce qui lui arrive, qu’elle s’enfouit la tête entre ses jambes.

S’il avait, un instant, songé à se débattre, il abandonne définitivement l’idée.

Elle lui aspire le membre savamment, langoureusement, jusqu’à ce qu’il gonfle fièrement. Elle ne l’entrave plus. Désormais, il n’a plus aucune raison de se défendre.

Un instant, elle se redresse sur les genoux, remonte sa jupe, enlève son top.

Ses seins sont formidables, dressés dans la nuit comme des pyramides dans le désert. Elle les caresse, tout en enjambant son partenaire improvisé.

Lui, pétrifié, ne bouge pas. Le souffle court, les idées embrumées, il consent.

Ainsi va la vie.

Lentement, elle descend ses fesses vers le sabre tendu qu’elle tient fermement dressé. Son regard traverse l’obscurité pour plonger dans les yeux de sa victime.

Il ne peut le soutenir longtemps. Il se couvre la figure de son bras au moment où le gland entre en contact avec son intimité trempée.

Il se cabre quand, d’un coup sec, elle s’assied complètement sur lui, l’accueillant entièrement en elle.

Doucement, les hanches entament leur lancinant mouvement. L’organe masculin apparaît et disparaît avec une précision de métronome dans le corps de l’inconnue.

Lui se laisse aller, ne pense pas. Il déguste l’instant présent, dédié à l’orgueil, à la satisfaction de son ego. Il est tout dans sa queue, dans sa fierté de mâle. Le cerveau est aux abonnés absents. Son centre névralgique est situé sous la ceinture. Les quelques sept ou huit litres de sang, nécessaires à la vie, y sont concentrés entièrement.

Ça lui fait un braquemart gros comme un mât d’artimon.

Elle continue sa danse, accrochée aux yeux de l’autre.

Son souffle s’accélère. Elle sait ce qu’elle fait là et cette seule évocation lui gonfle le ventre d’un plaisir prêt à exploser dans sa gorge, comme un ballon qui éclate.

La terre lui écorche les genoux, la nuit l’enroule de son voile d’impunité. Le vent, comme une caresse, lui excite les seins.

Il est temps de se libérer enfin.

 

Que toutes les brimades, que toutes les blessures, tous les coups du sort, toutes les déchirures, soient ainsi réparés !

 

C’est l’heure du sacrifice.

Elle met la main à sa ceinture, en sort un petit objet métallique qu’elle lève bien haut, au-dessus de sa tête. La lune se reflète dans la lame…

Elle sait qu’elle va jouir pour la première fois. Un flot de cyprine coule le long de ses cuisses, dans le sol.

Elle se penche sur sa bouche, l’envahit de sa langue.

Sa main s’insinue entre leurs deux cous, se plante dans le sien et glisse, comme on glisse la carte de crédit, transversalement, dans le lecteur.

C’est l’heure de payer.

La lame de rasoir fait un mince trait rouge de part et d’autre de la gorge de l’homme. Il émet un son, comme une toux, puis le sang sort en bouillons.

Alors qu’il se débat, que ses bras font de grands moulinets en l’air, que sa vie lui échappe par la gorge, elle lâche une longue plainte et s’abîme dans un premier et magnifique orgasme.

Les deux corps sont agités de soubresauts frénétiques pendant de longues secondes, puis se calment peu à peu.

 

Un des deux, seulement, continue à vivre.

 

Elle considère l’homme qu’elle vient de tuer.

Il a les yeux ouverts. Il semble regarder derrière lui. Son cou est béant, noyé de sang.

Elle se lève, libérant le lien qui les unissait. Il retombe, encore tendu. Elle se réajuste…

L’expiation a eu lieu.

Elle exprime tout le mépris qu’elle a pour les hommes dans un crachat triomphant, tourne les talons et disparaît dans la nuit complice.

 

 

Philippe leclercq

Photo couverture leclerc

 

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Christine Brunet présente son nouveau thriller, E16 !

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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E 16 


Après Nid de vipères (Ed. Chloé des lys), Dégâts collatéraux (Ed. du Pierregord), et Le Dragon bleu (Ed. du Pierregord), voici mon nouveau thriller publié sous deux formats différents cette fois, format papier aux Editions Chloé des lys, format numérique aux Editions HQ². 

 

Avant de vous en donner un extrait, je vous propose d'en découvrir la quatrième de couverture...

 

Londres.

Les découvertes macabres s'enchâinent. Un coupable tout trouvé, NIls Sheridan, patron de la nouvelle police européenne, dont le passé d'activiste ressurgit comme un coup de tonnerre. Coupable ou innocent ?

Le face à face entre policiers se transforme très vite en un jeu du chat et de la souris hasardeux, tandis que la liste des victimes s'allonge. Les oups bas s'accumulent au fil des heures. les mâchoires de la haine se referment inexorablement sur des personnalités troubles engluées dans leurs contradictions.

 

Entre passé violent et présent houleux, une enquête qui entraînera désillusions et destructions dans son sillage. 

 

 

A présent un court extrait... Bonne lecture !!!!

 

 

 

 

Anton Vykypel lança à la webcam un dernier baiser à sa jeune épouse, Martha, restée à Prague, et quitta le tout nouvel appartement de fonction alloué à son arrivée à Londres, trois ans plus tôt. Un regard de mécontentement vers le ciel éternellement gris, il se dirigea vers sa place de parking en un petit footing pour éviter de trop se mouiller.

- Mister Vykypel ?

Le Tchèque se retourna et dévisagea la concierge, étonné de ce rappel.

- Oui ?

- On a laissé une enveloppe à votre attention…

Le grand blond cendré, baraqué, au type slave prononcé, prit le papier qu’on lui tendait, observa son nom dactylographié puis leva les yeux vers la petite boulotte encore en chemise de nuit et bigoudis.

- Qui vous a remis cela ?

- Aucune idée… Je l’ai trouvé sous ma porte, ce matin, alors que je sortais les poubelles.

Un remerciement du bout des lèvres et il se glissa dans sa voiture, histoire de se mettre à l’abri pour découvrir le contenu du mot.

A l’intérieur, un texte imprimé, sans doute à l’aide d’un traitement de texte classique. Il fronça les sourcils en décryptant le contenu : « Sheridan, votre patron, est un ripou, un traître à sa cause et un assassin. Quelques jours de filature vous en convaincront. »

Aucune signature… C’eût été trop beau !

 

     Nils Sheridan, son chef, patron de la FSE, un assassin ? Allons bon ! Ce n’était là que les élucubrations d’un jaloux ou d’un truand en veine de revanche…

Un post-scriptum : « Une preuve ? Soyez ce soir à 22 PM Canary Wharf Train Station. ».

Il se mordilla la lèvre inférieure, relut la missive et démarra. Même si son patron n’était pas du genre très expansif, il n’en restait pas moins un policier redoutable et redouté.

Que faire ? Aller au rendez-vous ne lui coûterait que quelques minutes de son temps. C’était décidé ! Si Sheridan avait des ennuis, il pourrait, peut-être, l’aider…

 

La journée se déroula sans anicroche avec un Sheridan à l’évidence de fort mauvaise humeur.

20 heures. Anton quitta les bureaux de la FSE pour se rendre directement sur Canary Wharf.

21 heures. Il planquait dans un local technique donnant sur le quai, pour l’heure bondé. Assis sur une grande poubelle retournée, l’œil collé au battant en ferraille à clairevoie, il observait la foule des anonymes sans être vu. Un sandwich en main, il se demandait si, vraiment, Nils montrerait son nez et, surtout, dans quel but. La lettre anonyme laissait la porte ouverte à toutes les éventualités.

22 heures. Il sursauta en reconnaissant la longue silhouette négligée de son patron à quelques pas seulement de sa cachette.

22h05. Un homme qu’il n’avait jamais vu s’approcha, sortit de sa poche une enveloppe qu’il tendit très discrètement à l’Irlandais. Un rapide coup d’œil sur le contenu et l’autre retira de la poche intérieure de sa parka une feuille de papier pliée en quatre. Les deux hommes se séparèrent sans s’être adressés un seul mot.

Drôle de numéro ! Qu’est-ce que tout cela voulait dire ? Le policier était-il sur une enquête en solo ? Peu probable. Alors ? Et si son informateur anonyme avait raison ? Il avait du mal à y croire et pourtant…

 

Mieux valait en avoir le cœur net et, pour cela, s’occuper sérieusement de l’Irlandais. L’homme était de nature méfiante : il devrait faire attention.

 

 

 

 

 

 

Christine Brunet

www.christine-brunet.com

 

 

 

 

E16, Editions Chloé des lys

ISBN : 978-2-87459-685-8

 

 

 

 

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Un texte de Camille Delnoy "La chambre blanche"

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

 

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La chambre blanche

 

La chambre se présente petite et blanche. Neutre de toute empreinte, c’est pour cette raison que je l’aime. Aucune ombre, aucune trace, rien qu’un silence sans couleur à l’image de ma mémoire. Elle est propre, c’est le plus important.

Une armoire exiguë, sœur cadette d’une boîte d’allumettes, une chaise et une table meublent ce carré d’exil.

Un œil dans le mur m’offre un regard protégé sur l’extérieur.

D’ici, je ne risque plus rien. Chaque jour, je m’y installe, silencieux et aux aguets. Mais aux aguets de quoi, de qui ? Peu m’importe ! Je regarde.

De ma chaise, je contemple le port et les plis du vent.

Un papillon erre en toute innocence sur le visage d’un bateau. Le sel y a sculpté des vents et des îles. Ses grands yeux me fixent, me parlent, mais je n’entends rien ne comprends rien.

Les mouettes griffent le ciel liquide de leurs cris blancs. Un écho, une résonnance qui me trouble.

Je ferme et referme les rideaux.

J’efface l’extérieur.

 

La nuit tombe et murmurent les étoiles aux élans mutilés.

 

À chaque nuit qui se présente, averse de mouches dans la tête, je me sens brusquement gavé d’une absence.

Absence floue, regard suspendu.

C’est une éclipse qui rime avec gommage.

 

Le psychologue, à longueur de séances, n’arrête pas de me dire : «  Il vous faut reprendre le pas, cher monsieur, la trace vôtre qui vous ouvrira les écluses de la mémoire ».

 

Faut-il vraiment une mémoire à la page redevenue blanche que je suis ? Sinon quelles blessures, quelles morsures peuvent bien m’attendre, tapies au verso de cette page ?

 

Il fait nuit à boire l’instant café.

 

Je ferme les yeux sur le cri d’un éclair.

 

 

 

 

Mes rêves – mais, sont-ce vraiment des rêves ? me mènent, pas alourdis, en un étrange grenier. Sombre est ce grenier où se figent les souvenirs repliés, tassés en boîtes de carton sous la lucarne, rumeurs passées, dépassées, prisonnières des coins et des ficelles en nos épaisses poussières volontaires. Dans cet espace, tout chuchote, rien ne se dit. La clé s’est perdue dans une chute.

Est-ce la mienne ?

La sienne ? Qu’importe ! Close est la porte.

 

J’aime cette chambre blanche. Assis derrière l’œil du mur, je laisse venir à moi ce qui n’a ni nom ni racine.

 

Une heure à l’endroit, une heure à l’envers, ainsi vont les mailles d’un temps distendu à l’infini. Dans le coin supérieur de la vitre, timide, une mouche tricote des lambeaux de lumière.

 

Je ferme et referme les rideaux blancs.

Les mouettes, comme à leur habitude, griffent le ciel liquide de leurs cris blancs.

 

J’aime vraiment beaucoup cette chambre blanche

 

Camille Delnoy

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