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Didier Fond nous propose un petit texte...

Publié le par christine brunet /aloys

 

DICTIONNAIRE POST PHILOSOPHIQUE

 

ARTICLE « LE JOGGER »

 

 

 

Informations Lexicales :

Vocabulaire venant de l’anglo-saxon, ce qui n’a rien d’étonnant vu ce qu’il trimballe.

 

Verbe : jogger, premier groupe ; se conjugue sur le modèle de « chanter ».

 

Noms : un jogger, une joggeuse, le jogging ; les deux premiers s’accordent en genre et en nombre avec le verbe. Le troisième ne s’emploie qu’au singulier, dieu merci.

 

Expression : « faire du jogging » ou encore mieux « faire son jogging ». Le possessif est ici une indication précieuse dans la mesure où l’on pourrait penser que le jogger jogge le jogging d’un(e) autre.

 

Synonymes de l’expression et du verbe : tirer une langue de bœuf, courir comme un pied et parfois sur un pied, sentir mauvais, dégouliner de sueur, chercher la crise cardiaque à tout prix, ahaner, (en) baver.

 

Dérivés : hygiénisme, vouloir maigrir, se maintenir en forme, crever le plus tard possible, faire comme tout le monde, évacuer le stress, courir en papotant, avoir l’air très ridicule.

 

Origine et description :

 

Le jogger (dont la femelle est la joggeuse) est une espèce dérivant d’un croisement contre nature entre l’être humain et le mouton. Il est doté de deux pattes arrière sur lesquelles il court à des moments bien précis, le matin entre 9 heures et 11 heures mais surtout en fin d’après-midi, à partir de cinq heures. Son lieu privilégié : le parc de la Tête d’Or à Lyon. Mais il existe bien d’autres endroits en France où l’on peut rencontrer cet animal heu… extraordinaire ? Da : extraordinaire.

 

Le jogger n’a pas deux idées en tête mais une, ce qui lui simplifie grandement la vie : courir n’importe où (par exemple dans des rues archi super polluées), pas vraiment n’importe quand mais surtout n’importe comment. Son origine humaine lui permet de penser qu’il se fait du bien en s’exhibant dans des tenues souvent désopilantes et en s’imaginant qu’il va devenir quasiment immortel grâce à ses trois tours de parc quotidiens. Son origine ovine le pousse à écouter tout ce qu’on dit sur les bienfaits de l’exercice physique et à appliquer ces principes à la lettre, sans même se demander s’il en a les capacités.

 

Utilité générale et principale du jogger :

 

Aucune.

 

Utilité générale et secondaire du jogger :

 

Etre un superbe divertissement pour ceux qui le regardent.

 

Utilité économique :

 

Le jogger a deux utilités :

 

Il permet aux magasins d’articles de sport d’être florissants et aux actionnaires des grandes marques de gagner encore plus de fric.

 

Grâce à ses foulures, entorses, fractures diverses et crises cardiaques, le jogger permet également au personnel de santé des hôpitaux publics et cliniques privées de ne pas trop s’ennuyer.

 

Utilité esthétique :

 

Absolument aucune.

 

Utilité personnelle :

 

Le jogging permet à un certain nombre de joggers de frimer en montrant leurs belles cuisses, leurs belles jambes, et leur beau torse. Les autres relèveraient plutôt du cauchemar.

 

Utilité civique :

 

Comme on l’a dit plus haut, le jogger n’ayant qu’une idée en tête, il est un excellent citoyen.

 

Descendance du jogger :

 

Certainement trop nombreuse, hélas.

Publié dans Textes, Nouvelle

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Didier Fond nous propose une nouvelle définition...

Publié le par christine brunet /aloys

 

DICTIONNAIRE POST-PHILOSOPHIQUE : ARTICLE « LE BLOGGER »

 

 

 

Extrait d’un article paru dans le quotidien Le matin de Sirius et signé d’un certain Micromégas.

 

« L’espèce étrange qui peuple la planète dont nous avons longuement parlé dans les articles précédents se divise notamment en deux catégories : les bloggers (ou blogueurs, ou blogers, voire blagueurs) et les autres. C’est cette première catégorie qui retiendra aujourd’hui notre attention.

 

« Déjà, une première remarque s’impose : les différentes façons d’orthographier le mot désignant ces êtres humains est un indice fondamental de la difficulté à cerner réellement qui sont, sur le plan de la personnalité – voire de l’utilité- ces fameux bloggers.

 

« Ce sont des gens qui s’expriment : c’est leur particularité essentielle. Le support qu’ils utilisent pour « s’exprimer » est une machine totalement dépassée et obsolète dans notre monde et qu’ils nomment pompeusement « computer » ou « ordinateur » -tout dépend de la langue dans laquelle ils « s’expriment ».

 

« Le verbe « bloguer » et les expressions « tenir un blog », « faire un blog », « remplir un blog », « se répandre sur un blog », « blablater sur un blog » désignent l’action de « s’exprimer ». Quant au « blog » lui-même sur lequel ils « s’expriment », c’est une chose abstraite qui prend forme sur la lucarne du « computer » quand vous avez tripoté pendant dix minutes un nombre incalculable de « touches » collées sur un « clavier ». Le blogger est donc assis devant son « computer » et tape sur le « clavier » ce qui lui permet –ô magie technique- de faire apparaître sur sa lucarne les mots qu’il a laborieusement choisis dans son cerveau en pleine ébullition puisqu’il lui faut à la fois réfléchir au contenu, au contenant, à la forme, à l’orthographe, à la syntaxe de ses phrases, tour de passe-passe inouï que tous les bloggers, hélas, ne réussissent pas à chaque tentative.

 

« Vous l’aurez compris, chers lecteurs : en définitive, le blog n’est rien d’autre qu’une plate-forme électronique pour éjection de déjections mentales.

 

« Voyons maintenant qui sont les « bloggers » : nous en avons rencontré quelques uns et surtout, nous avons passé deux mois, lors de notre séjour dans ce monde délirant, à « surfer » (1) sur les blogs.

 

« Avant tout, le blogger est quelqu’un qui a des convictions fondamentales :

 

1) Il est sûr d’avoir quelque chose à dire ;

2) Il est encore plus sûr que ça va intéresser les autres ;

3) Il est plus que convaincu que son opinion vaut la peine d’être connue et partagée ;

4) Il est persuadé que personne ne peut passer une bonne journée sans être allé faire un tour sur son blog ;

 

« Fort de ses convictions, le blogger énonce péremptoirement son avis sur tous les sujets possibles et imaginables. Comme tous les bloggers n’ont pas forcément les mêmes névroses, pardon, les mêmes intérêts, il est évident que la « blogosphère » (2) présente une variété de blogs assez extraordinaire. Nous n’en citerons que quelques catégories :

 

- Blogs politiques : chacun y va de ses arguments pour démolir le camp adverse et chanter ses propres louanges. On peut y trouver des renseignements intéressants sur le délire des terriens.

 

- Blogs personnels à visée familiale : pour les inconditionnels de la vie privée d’autrui. Voyeurisme et exhibitionnisme garantis, pipi-caca-bobo du dernier et j’en passe. En tant que Sirien, j’ai appris de fort nombreuses choses sur l’espèce humaine.

 

- Blogs personnels à visée intellectuelle : très nombreux, très sérieux, très ennuyeux (parfois). Où l’on comprend en lisant la prose de ces malheureux que, finalement, être un terrien humain n’est pas rose tous les jours.

 

- Blogs personnels à visée humoristique et satirique : les pires parce que certains trouvent encore le moyen de parler d’eux-mêmes en travestissant leur égocentrisme sous des formes d’humour plus ou moins réussies : par exemple, un blogger faisant un article sur les manies des bloggers dissimule le plaisir qu’il prend à « s’exprimer » derrière une façade très critique : on n’est pas plus faux cul.

 

« Mais où est l’intérêt, me direz-vous, de donner son opinion sur tout et sur rien quand personne ne peut vous répondre ou vous complimenter sur la sagacité de vos réflexions ? C’est pour cela que le « blog » comprend une catégorie nommée « commentaires » : ainsi, le lecteur peut-il « exprimer » son sentiment sur l’article que vous venez d’écrire. On voit tout de suite l’intérêt de la chose : se met en place un « réseau » de bloggers qui échangent leur point de vue alors qu’ils ne se connaissent pas, ne savent pas qui ils sont, ne se sont jamais vus. Les terriens s’extasient sur cette merveilleuse façon de « communiquer » avec son prochain (ou son lointain, quand les correspondants habitent à trois cents kilomètres l’un de l’autre.) Détail amusant : la plupart n’adressent jamais la parole à leur voisin de palier et ignorent même leur nom.

 

« En fait, le blogger est, au fond, une victime de sa société et même de sa nature : il vit sans cesse dans la peur, celle de ne pas exister. Ces quelques lignes écrites parfois à la hâte, entre deux travaux domestiques ou autres, sont une façon pour lui d’être sûr que les autres, même peu nombreux, le verront et l’entendront. Le blogger résume à lui seul la tragédie de l’espèce humaine : la lutte incessante contre la solitude, la vraie, celle qu’il veut oublier, ou plutôt conjurer, en tapant quelques phrases sur son « clavier ». La preuve : avec quelle avidité se jette-t-il chaque jour sur les fameuses « statistiques » prouvant que sa voix a été entendue, ne serait-ce que par un seul de ses congénères…

 

« Mais, chers lecteurs, je dois vous faire une confidence, pour achever cet article sur une note moins sombre : pendant mon séjour chez ces étranges bipèdes, je me suis amusé à « tenir un blog ». Eh bien j’ai adoré. C’est vrai. C’est si bon de pouvoir « s’exprimer »…

 

Parlez-moi d’moi, y a que ça qui m’intéresse… » (3)

 

 

(1) Surfer : sauter de blog en blog. Exercice physique pénible (il faut appuyer sur la touche de la « souris » avec un doigt) qui trouve son origine dans un autre sport qui, lui, consiste à rester debout sur une planche à laver en haut d’une vague, puis de passer sur une autre vague, etc. Génial, tout simplement.

(2) Nom donné à l’ensemble des blogs. Ce nom sous-entend la notion de monde. Les bloggers feraient donc partie d’un monde dans leur monde au milieu du monde. On prend mal à la tête.

(3) Très jolie chanson chantée par une ex très jolie terrienne, devenue absolument atroce.

3

Publié dans Textes, Nouvelle

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Une nouvelle extraite de "Sables", le recueil fantastique de Laurent Dumortier

Publié le par christine brunet /aloys

 

LE SABLIER

 

 

 

 

        C'est maintenant la troisième nuit consécutive que je ne dors plus.  Combien de temps l'être humain peut-il vivre en étant privé de sommeil ?  Douloureuse question...

 

        Tout a commencé il y a trois jours.  A la recherche d'un cadeau original pour l'anniversaire de Marie, mon épouse depuis bientôt 20 ans, je m'étais rendu chez un antiquaire renommé, dont le commerce avait pignon sur rue dans la partie historique de la ville.

 

        J'attachais peu d'importance au prix, la singularité de l'objet étant ce qui m'importait le plus.  Des tableaux anciens, des ornements religieux, d'antiques pendules généraient un capharnaüm dans lequel l'antiquaire lui-même avait peine à se retrouver.

 

        Je furetai de-ci de-là, cherchant la pièce susceptible de convenir.  Mais l'objet rare semblait inexistant jusqu'à ce que je découvre derrière une pile de vieux livres un sablier enfermé dans une cage vitrée.

 

        Sa particularité résidait dans la couleur du sable utilisé : rouge sang.

 

        Interpellant, n'est-ce pas ? me lança l'antiquaire dont je n'avais pas perçu la présence derrière moi.

 

        Oui, vraiment particulier !  C'est la première fois que je vois un sablier de cette couleur.

 

        La nuance du sable ajoute encore un peu plus de mystère aux qualités de cet objet, me chuchota mon interlocuteur sur le ton de la confidence.  Ce sablier a été trouvé sur les bords de la Mer Rouge par un touriste, il y a de cela trois mois environ.  Ce qui est le plus étonnant, c'est qu'il était en parfait état de conversation et déjà placé dans sa cage de verre...

       

        Avez-vous une idée de son âge ?

 

        Probablement la fin du 19ème siècle, peut-être plus ancien encore...

 

        Et je suppose que son prix est proportionnel à son aspect unique, ajoutai-je sur le ton de la plaisanterie.

 

        L'antiquaire sourit et me répondit sans détour.

 

        A dire vrai, cet objet m'a été déposé par la personne qui l'a découvert.  Il n'a fixé aucun prix, me faisant pleinement confiance.  A vous de me dire ce que vous êtes prêt à payer...

 

        Je réfléchis un moment, ne voulant ni passer pour un pingre, ni me faire avoir en déboursant un prix trop élevé.  Finalement, je me lançai...

 

        200,00 Eur ?

 

        Vendu ! me répondit l'antiquaire en emportant l'objet.

       

        Tandis que je m'acquittais du paiement, le marchand me mit en garde contre l'utilisation de l'objet.

 

        Faites attention en le manipulant.  Il ne faut en aucun cas que le sable vienne à s'écouler...

 

        Je regardai mon interlocuteur, incrédule.

 

        Mais à quoi peut servir un sablier si on ne peut pas mesurer le temps avec ?

       

        Regardez ces inscriptions ici, fit-il en me montrant le bas de l'objet, c'est du vieux français, mais on peut en comprendre  le sens assez aisément.  Je vous en donne cependant une version en langage commun : « Ceci est le sablier de vie.  Renverser le sable mène à la mort ».

 

        J'éclatai de rire et m'adressai à l'antiquaire.

 

        Franchement, vous n'y croyez pas un instant, quand même ? »

 

        Je vous ai lu ce qu'il était inscrit.  Pour le reste, j'ai ma propre opinion, monsieur...

       

        Le sentant vexé, je n'insistai pas et quittai les lieux en emportant ma trouvaille...

 

        De retour chez moi, j'installai le sablier sur la table basse du salon, en entourant l'objet de mille précautions.  J'avais commandé divers plats chez un traiteur du coin qui me furent livrés une bonne heure avant le retour de mon épouse.

 

        Tout était prêt et n'ayant plus que les bougies à allumer, je retournai contempler le sablier.  Pris d'une incontrôlable envie, j'actionnai le verrou de la cage de verre et libérai le sablier.

 

        L'objet, semblant si anodin en cet instant, me poussait littéralement à le faire basculer... ce que je fis.

 

        Le sable s'écoula normalement et rien ne se produisit.

 

        Je jubilai, au point de m'imaginer retourner chez l'antiquaire fanfaronner devant lui.  Je remis la cage de verre en place et verrouillai celle-ci.

 

        Au moment où je rédige ces lignes, je sais précisément que le temps mis par le sable pour  s'écouler se monte à exactement 5 minutes 03 secondes.  Pas une de plus, pas une de moins. 5 minutes 03 secondes de répit, de repos, de temps suspendu en attendant le décompte suivant.

 

        Le téléphone sonna : c'était Paul, mon frère, voulant souhaiter un bon anniversaire à sa belle-soeur.  Notre conversation venait à peine de débuter que je ressentis une vive douleur au niveau du thorax : je faisais une crise cardiaque.

 

        Dans un dernier sursaut de lucidité (de 6ème sens ?), je me précipitai au salon, déverrouillai la cage en verre, sortit le sablier et retournai celui-ci.  La douleur, comme par magie (maléfice ?) disparut instantanément...

 

        Je mis fin à la conversation avec Paul, en prétextant un état de fatigue, raccrochai et contemplai le sable s'écouler.

 

        La douleur réapparut au moment précis où la partie supérieure du sablier venait de déverser son dernier grain...

 

        Je fis basculer les deux parties et la douleur disparut à nouveau.

 

        Une idée me vint à l'esprit : j'emportai l'objet dans ma voiture et démarrai en trombe en direction de l'antiquaire...  Je retournai régulièrement le sablier afin d'éviter toute nouvelle manifestation de la douleur.

 

        J'arrivai au magasin d'antiquités et y entrai.  Mais l'homme (?) qui m'avait vendu le sablier ne s'y trouvait pas.  La jeune femme qui tenait le magasin n'avait jamais entendu parler de lui...

 

        Dépité, je quittai les lieux et pris l'autoroute sans destination précise.  Je n'avais aucune envie de mêler Marie à ce problème insoluble et la contraindre à contempler ma mort en sursis...

 

        Je me garai sur un parking proche et luttai contre le sommeil en retournant régulièrement le sablier...

 

        Trois nuits ont passé et j'entame maintenant le troisième jour avec une seule idée en tête : ne pas dormir, surtout ne pas...

Publié dans Textes

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Micheline Boland nous propose un extrait de "Voyages en perdition"

Publié le par christine brunet /aloys

C'était le fruit d'un achat impulsif, une sorte de coup de folie. Lors d'un séjour à Paris, en compagnie d'une amie, j'avais acheté ce panama, couleur ivoire garni d'un ruban noir. Dans la boutique, devant le miroir, j'avais été séduite par mon reflet. Mon amie et la vendeuse m'avaient confortée dans l'idée que ce chapeau me convenait parfaitement. J'avais porté ce couvre-chef durant tout mon séjour. Rentrée chez moi, j'avais décidé de le porter ici, dans ce pays où le ciel est si bas et les touristes si rares…

Chaque lundi et chaque jeudi, j'allais déjeuner à midi quinze à la Taverne du jet d'eau. J'y prenais un croque crudités et un grand café, je m'asseyais sur la banquette de droite en face d'une affiche publicitaire pour les cafés Lilou représentant un homme au borsalino ivoire. Ce n'était qu'après être rentrée de France et avoir acheté mon panama, que je m'étais rendu compte que cette affiche n'était peut-être pas étrangère à mon coup de folie ! Cet homme me fascinait. Par divers côtés, il me ressemblait. Il portait des lunettes à monture dorée. Blond comme les blés, il avait le teint pâle et le regard bleu myosotis.

Un lundi, je vis un type entrer dans la taverne. Pas de doute, c'était l'homme au borsalino ! Il s'assit près du comptoir, commanda un croque crudités et un café noir. Son regard se posa sur moi, je lui souris, mais il demeura impassible. Je pensai que ce n'était qu'un signe de timidité. Quand il fut servi, je l'observai encore. Comme moi, il mangeait de toutes petites bouchées et s'essuyait régulièrement la bouche. Comme moi, il semblait apprécier la moutarde sur un morceau de pain.

Le temps passa vite. Il était près de treize heures. Dans un quart d'heure, je reprendrais mon travail à la banque. Dans un quart d'heure, j'aurais rompu le fil qui me reliait à lui. J'essayai de retarder le moment de la séparation. À treize heures douze, je payai mon addition au comptoir et eus l'audace, de déposer une carte sur la table de l'homme en disant : "Voici les coordonnées de mon blog". En quittant la taverne, je me retournai et le vis qui tenait mon petit carton jaune en main. Un instant, je regrettai de n'avoir pas porté mon panama ce jour-là.

Désormais, je mettais mon panama pour me rendre à mon travail. Un jour ou l'autre, j'espérais revoir l'homme et je le revis…

Un lundi, il m'avait précédée et occupait ma place habituelle en face de l'affiche. Je m'assis à la table voisine. Nous étions côte à côte. Nous mangeâmes la même chose, au même rythme et de la même manière. Et toujours ce rituel de la moutarde sur le pain ! Pourtant, nous n'échangeâmes pas un mot. Notre repas terminé, nous étions restés immobiles. La serveuse avait débarrassé nos tables. Il était près de quatorze heures quand je jetai un coup d'œil à la pendule accrochée au-dessus de la porte du vestiaire. J'allais arriver en retard au bureau… Je payai au comptoir et m'en allai après avoir dit au revoir à l'inconnu qui me dévisagea et murmura : "Salut".

"Salut", ce simple mot que je disais souvent en quittant le bureau, mes amis ou ma famille. Une ressemblance de plus entre nous. Je gardai ce "salut" en moi et le laissai fondre comme un morceau de chocolat noir pour n'en perdre aucune note.

En rentrant chez moi, j'eus l'idée d'écrire un article pour mon blog. Dans cet article, je parlai de ma rencontre avec l'homme au borsalino.

Dès que j'eus publié l'article, je me mis à consulter mon blog à mon lever et à mon coucher pour vérifier que l'homme n'y avait pas écrit un commentaire. Aucun commentaire ne vint, sauf celui de mon amie qui notait : "Depuis que tu portes ton chapeau, tu as trouvé ton style ! Bravo !"

Les lundis devinrent les jours les plus attrayants de la semaine. Le lundi ne marquait plus seulement le début d'une semaine de travail, il était devenu le jour d'une rencontre possible.

Un vendredi, je vis le journal sur le bureau de Bastien, le chef de bureau et j'aperçus ainsi la photo de l'homme au borsalino. En première page, l'article était titré : "Une nouvelle bactérie meurtrière ? D'autres décès en vue ?"

Je dis à Bastien : "Je peux lire ?" Il me fit un clin d'œil : "Ce bonhomme te ressemble, n'est-ce pas ? J'ai vite parcouru l'article. On ne cite pas son nom, on n'a écrit que son prénom suivi d'un D. Figure-toi qu'il s'appelait Dominique comme toi et qu'il avait les mêmes initiales que toi. Lis, tu apprendras que le gars est mort en quarante-huit heures à peine d'une étrange maladie qui avait atteint la peau et les poumons. Un mal nouveau. En lisant, j'ai pensé au début du sida et à la grippe aviaire. Ça donne froid dans le dos…"

J'avais parcouru l'article. Le midi, j'étais allée manger à la Taverne du jet d'eau. J'espérais en savoir plus. Je m'étais assise sur la banquette en face du portrait. J'avais demandé au patron, à son épouse et à la serveuse : "Rien de neuf ?" Ils semblaient étonnés de ma question et m'avaient répondu par la négative…

Le soir en rentrant chez moi, j'avais aperçu des plaques rouges sur mes bras, mes jambes et mes mains… La nuit, ma respiration devint irrégulière et je fus prise d'une quinte de toux… Je décidai de me lever et d'écrire mes sensations tant bien que mal sur mon blog.

(Tiré de la nouvelle "Un panama")

Micheline Boland

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Micheline Boland nous propose un extrait de "Voyages en perdition"

Publié le par christine brunet /aloys

Le soir même, Nathalie se surprit à s'asseoir sur le tapis chinois. Le menton contre la poitrine, elle s'assoupit légèrement aux pieds de Guillaume. Lorsqu'elle sortit de son demi-sommeil, elle ressentait un grand bien-être et vit la main droite de Guillaume légèrement tendue vers elle. Intuition ou hasard, elle s'était installée tel un disciple écoutant le maître et lui, il avait ponctué son enseignement d'un mouvement de la main.

Elle se redressa, se leva et tituba un peu en parcourant les quelques mètres qui la séparaient de la porte d'entrée. Elle rentra chez elle. Le téléphone sonnait. Bernadette lui annonçait qu'elle prolongeait un peu son séjour. Quelques jours en plus, seule avec Guillaume, cela ne pouvait que lui plaire !

Chaque fois qu'elle le pouvait, Nathalie passait chez Bernadette. Elle prit l'habitude d'embrasser Guillaume. La première fois, elle se dressa sur la pointe des pieds, posa ses lèvres sur les siennes qui étaient chaudes et douces. Il entrouvrit la bouche, leurs langues se rencontrèrent. Le deuxième jour, il pencha un peu la tête, l'embrassa et lui caressa les épaules en douceur. Le troisième jour, il se passa la même chose, mais elle osa parler. Elle murmura : "Je t'aime, je t'aime…" Il répondit : "Ich liebe dich". Nathalie se remémora ce que Bernadette lui avait dit à propos de Günther. Il provenait de Zurich, et sa langue maternelle était l'allemand. Il était venu dans le canton de Fribourg, puis dans celui du Valais pour y travailler et c'est ainsi qu'ils s'étaient rencontrés.

Nathalie eut une idée… Elle dit : "Patience, je reviens". Elle rentra dans son appartement le temps d'y prendre son appareil photographique et un pied. De retour, elle fit d'abord de nombreuses photos de Guillaume seul. Puis, elle se mit à ses côtés, actionna le retardateur : les clichés rêvés, tous les deux ensemble ! Elle aux pieds de son amoureux ! Elle le tenant par le bras ! Elle, lui, elle et lui, lui et elle… La séance terminée, elle battit des mains et sauta de joie. Elle était en sueur et à bout de souffle.

Elle ferait agrandir la plus réussie des photos et la mettrait sur le mur de sa chambre à coucher devant son lit. Elle la ferait aussi réduire et la porterait dans un médaillon autour du cou. Ils ne seraient plus jamais séparés. C'est un coup de klaxon qui lui fit prendre conscience qu'elle devenait complètement folle. Elle toucha Guillaume une dernière fois, lui fit un signe de main et le cœur lourd, regagna ses pénates.

C'était bizarre. Nathalie n'avait plus envie de revoir Bernadette. Elle aurait voulu qu'elle ne rentre jamais de ses petites vacances à Gruyère. Elle voyait en elle une rivale. Juste une rivale qui avait un passé avec Guillaume et non plus une amie qui l'avait accueillie avec une infinie gentillesse, l'avait aidée à s'adapter à la région, la recevait chez elle et lui préparait de délicieux petits plats.

Nathalie aurait tant voulu emmener Guillaume chez elle. Alors, le dernier soir, elle le supplia : "Marche. Un petit effort. Tu arrives bien à pencher la tête, à me tenir un peu dans tes bras, fais quelques pas." Mais lui, dans un sourire si doux, avec cet air charmant qui la faisait craquer, articula : "Unmöglich". Elle comprit qu'il ne servait à rien d'insister. Elle pleura et après avoir pleuré, vit que des larmes coulaient aussi sur le marbre.

Le lendemain après-midi, jour du retour de Bernadette, Nathalie alla acheter un bouquet de fleurs et le disposa sur la table du salon, en face de Guillaume. Bernadette devait être là vers dix-neuf heures. Il était dix-sept heures trente quand Nathalie eut fini de vérifier que rien ne clochait dans l'appartement. Durant toute la journée, quantité d'idées folles l'avaient traversée : Se barricader dans l'appartement avec Guillaume ? L'amener chez elle en le faisant glisser ? Le faire transporter dans un endroit secret connu d'elle seule ? Nathalie profita du temps restant pour échanger quantité de baisers avec Guillaume. Elle demeura longtemps blottie contre lui. Et lorsque Bernadette rentra plus tôt que prévu, il fut impossible à Nathalie d'échapper à son amoureux tant il la serrait fort dans ses bras. Elle était à lui pour toujours…

Quand elle vit cela, Bernadette lâcha son sac et cria : "Laisse-la, tu ne trouves pas que tu exagères !" Elle se précipita vers la statue et lui donna une claque sur les fesses. Guillaume relâcha aussitôt son étreinte.

Bernadette riait : "Cette fois, au moins, il n'aura pas raison de notre amitié comme il l'a déjà eu avec d'autres voisines. Car, sous son visage d'ange, Monsieur est un véritable dragueur !" Elle serra Nathalie contre elle et Guillaume baissa piteusement la tête.

Dès le lendemain, Bernadette se débarrassa de la statue en l'offrant au musée de la ville et Nathalie redevint la jeune femme discrète qu'elle était auparavant.

(Tiré de la nouvelle "Un grand amour")

Micheline Boland

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Le rêve, une poésie signée Marie-Noëlle Fargier

Publié le par christine brunet /aloys

Le rêve

*

*

Si le rêve quittait mon aujourd'hui

Pourrais-je sentir la pluie ?

Pourtant elle éclate sur ma peau

Si le rêve quittait mon horizon

Pourrais-je entendre les sons ?

Pourtant ils pleurent sur mes maux

Si le rêve quittait mon passé

Pourrais-je surprendre mes souvenirs ?

Pourtant ils rient sur mon ingénuité

Si le rêve quittait mon avenir

Pourrais-je imaginer des mots?

Pourtant ils cognent sur mes paupières

Ouvertes à un ciel, des arbres, des mers, des êtres

Imaginaires

D'un bleu parfait, d'un vert lumineux, d'écumes blanches, de chair douce et de sang clair

Le rêve est là, je le libère et m'envole avec lui, sans bruit

Depuis si longtemps...

Il devient ma vie, les yeux clos

*

Et quelques fois...

L'eau se glace, le lointain se mure, la mémoire se grise

La réalité surgit, elle m'emprisonne et m'enferme près d'elle, sans émoi

Depuis si longtemps...

Alors, je suis chahutée, et si triste

d'un bleu délavé, d'un vert éteint, d'écumes noires, de chair meurtrie, de sang séché

*

J'appelle l'ondée fine, les notes symphoniques, les couleurs d'autrefois

Pour le retrouver, Lui, le rêve

Encore longtemps....

J'existe par Toi.

M-Noëlle Fargier

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Micheline Boland nous propose un extrait de "Voyages en perdition"

Publié le par christine brunet /aloys

Micheline Boland nous propose un extrait de "Voyages en perdition"

Je viens de manger une rondelle de carotte. Sa texture croquante et sa saveur un peu douce me restent encore en bouche. Un tel plaisir pour quelques millimètres de légume !

"Vous rêvez ma sœur !

- Je priais, Sœur Bénédicte… Je louais Dieu pour ces beaux produits de la terre, comme vous le louez, m'avez-vous dit, pour les jolies fleurs de notre jardin."

Sœur Bénédicte m'a surprise. Elle ajoute en souriant :

"Vous deviez être bien près du Tout-Puissant pour avoir ce regard béat…"

Je continue d'éplucher les carottes. Puis, je coupe les céleris. Cette odeur entêtante des céleris, promesse d'une ivresse gustative ! Sœur Bénédicte ayant quitté un instant la cuisine pour chercher des échalotes dans le cellier, j'en profite pour y goûter. Me reviennent des souvenirs de moules marinière, de potées, de soupes crémeuses.

Quand Sœur Bénédicte me retrouve, je suis occupée à mâchonner. "On voit que vous aimez ce que vous faites ma sœur. Avant votre arrivée ici, personne n'aurait eu l'idée de couper de fins bâtonnets de légumes, ni d'utiliser des échalotes plutôt que des oignons. Avant votre arrivée, personne n'attachait une telle importance à la préparation des repas. Et puis cette façon de goûter à toutes nos préparations, d'y ajouter cette touche qui change tout. Je dois dire qu'avec vous, cuisiner ce n'est plus le même travail !"

En quelques mois, Bénédicte et moi sommes devenues assez intimes. Elle est la plus jeune de mes consœurs, la plus sportive, la plus primesautière. Elle s'occupe des chants et est heureuse que je l'aie aidée à étoffer son répertoire. Si j'avais un pépin de santé, un problème spirituel ou autre, c'est à elle que je me confierais. Nous passons beaucoup de temps ensemble, à rapiécer, raccommoder, jardiner, peindre, choisir des chants et à cuisiner évidemment. Ses bavardages ne me gênent pas. Après le décès accidentel de son père, elle a été éduquée par sa mère et sa grand-mère : deux femmes qui ont investi dans la religion tout l'intérêt qu'il leur était devenu impossible de placer dans leur vie conjugale. Bénédicte a développé une conception poétique, naïve et quasiment romantique de la vie.

Onze heures trente. Le potage, la potée aux carottes aromatisée à l'huile de sésame et au vinaigre à l'estragon, la salade de fruits, tout est prêt. La table est dressée dans le réfectoire. Les fumets de cuisine parviennent jusqu'à la chapelle où nous sommes réunies pour prier.

Midi trente, nous passons à table. Sœur Joséphine me fixe un long moment. Son regard pétille et ce ne sont sûrement pas les passages de l'Apocalypse lus par Mère Geneviève qui ont cet effet sur elle. Depuis mon arrivée, j'ai pu constater que Sœur Joséphine avait pris quelques kilos. Sœur Joséphine, si malingre, à laquelle le docteur prescrivait des compléments alimentaires, va beaucoup mieux. Elle mange plus, elle tient mieux en équilibre sur ses jambes, est moins grincheuse et a demandé à faire partie du groupe "cantiques".

Quinze heures, Mère Geneviève m'appelle dans son bureau. Je rentre en laissant la porte entrouverte.

"Asseyez-vous, ma fille. Ce que j'ai à vous dire est délicat. Ma fille, j'ai constaté en faisant les courses que la liste des achats comprenait des articles luxueux, disons des articles d'épicerie fine. Je sais que vos parents et votre frère s'occupent d'une entreprise de service traiteur, je sais que vous-même avez donné des cours de cuisine dans une école professionnelle, mais voilà je me fais du souci pour vous, ma fille. Savez-vous que la gourmandise est un péché capital, au même titre que la luxure et l'orgueil ? Peut-être ne l'envisagez-vous pas ainsi ? J'ai pensé, un moment, que vous considériez que l'exercice de votre talent est une forme de louange à l'attention du Créateur. Le doute m'est venu de cette sorte de flamme que nous lisons toutes dans votre regard quand vous servez à table et quand vous mangez. Ce qui m'alerte, c'est que plusieurs de nos sœurs ont grossi et que nous consommons davantage de produits alimentaires. J'en ai surpris l'une ou l'autre occupée à vous demander le menu du jour. Ne sommes-nous pas, pour la plupart, engagées sur la voie d'une faute quotidienne ? Et cela est d'une extrême gravité. Jusqu'où cela va-t-il nous conduire ? Je crains pour notre salut, ma fille..."

Je reste immobile, muette. Je triture le bas de ma robe, puis fais rouler entre mes doigts les perles de bois de mon chapelet.

(Tiré de la nouvelle " Un péché capital")

Micheline Boland

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Les blondes non plus ne comptent pas pour des prunes ! La genèse du roman de Thierry-Marie Delaunois

Publié le par christine brunet /aloys

Les blondes non plus ne comptent pas pour des prunes ! La genèse du roman de Thierry-Marie Delaunois

Genèse et réflexion autour d’une blonde…

Mi-mai 2014, un arrêt de bus situé non loin de chez moi, le soleil de la partie quand elle apparaît, impressionnante. Grande, blonde, sculpturale, sa longue chevelure ondulante formant une véritable auréole autour d’elle, lumière sur la ville dans la nuit tombante et je me trouble! Quelle présence, c’est la première fois que je rencontre cette blonde et aussitôt une idée germe dans mon esprit. Un sixième roman en perspective? Je la placerais bien au centre d’une fresque littéraire d’une densité psychologique inédite. Style tragédie? Toute sa personne reflète de la maturité et du vécu malgré sa jeunesse mais elle n’est point d’une extrême jeunesse. Je le devine.

Pensif, je l’imagine assise sur un banc dans un parc verdoyant, les yeux fermés, une scène que j’écrirais bien mais quel en serait le scénario? Dans quelle situation la placer? Avec une telle hauteur dans tous les sens du mot! Je réfléchis, espérant un signe. To write or not to write? That’s the question!

Un jour passe, puis deux avant qu’elle ne réapparaisse au même arrêt, toujours aussi altière. Une silhouette qu’aurait pu sculpter un Rodin ou un Michel-Ange, mon idée se précisant, le début, une fin éventuelle mais pas encore le corps. “Si elle m’apparaît une troisième fois dans un avenir proche, je mets cette scène sur papier...ensuite on verra bien!”, je songe.

Et cela se produit dès le lendemain, donnant ainsi naissance à ce qui deviendrait mon sixième roman alors qu’intérieurement ce n’est pas la joie. Pas la meilleure période de ma vie, inquiétudes et soucis d’ordres divers se mêlant. Une jolie pagaille au sommet hantée par une blonde bien singulière.

Débuter une histoire sans aucune construction préalable et sans avoir cerné aucun de mes personnages? L’inquiétude au coeur quant au fil conducteur? Elle ne réapparaît alors plus; comment interpréter sa disparition? Apparue uniquement pour m’inspirer, cette blonde déesse?

Débutée sur le coin d’une table d’un Quick Restaurant bruxellois, finalisée dans une étroite chambre d’hôtel parisienne, la première mouture de “Auprès de ma blonde” a réussi à trouver son chemin hors des sentiers battus, l’idée se matérialisant et se précisant à mesure que je progressais, les pièces du puzzle s’emboîtant au compte-gouttes, le rôle de chaque personnage parfaitement clair dans mon esprit. André l’écrivain, Séréna ma blonde, Hélène et ses enfants, Danton le solitaire. “Auprès de ma blonde”, mon sixième roman, est ainsi né, moralité: les blondes non plus ne comptent pas pour des prunes! Apparition, inspiration, imagination....

Thierry-Marie Delaunois

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Edmée de Xhavée nous propose un extrait de "Lovebirds"

Publié le par christine brunet /aloys

Edmée de Xhavée nous propose un extrait de "Lovebirds"

Edmée De Xhavée, extrait de Lovebirds, « Carte numéro 13 – La mort »


Pendant la semaine, Dominique décide d’aller avec David dans la maison de Laure pour y trier ce qui sera à garder et à jeter. Laure ne s’est jamais mariée et la maison est déserte, la voisine ayant repris son jeune chien dès le lendemain de l’accident, car Dominique avait tout de suite suggéré de le mettre à la Croix Bleue. David a arrêté ses études l’année dernière, proclamant qu’il en avait marre d’étudier et qu’il allait travailler. Il avait vendu des disques, puis des bicyclettes. Et en avait eu marre aussi. Depuis, Dominique et Lambert ne savaient pas trop ce qu’il faisait, et espéraient ne pas avoir à le découvrir. Il avait de l’argent, encore que pas assez pour se passer de leur aide. Il a en tout cas le temps d’aider sa mère à mettre de l’ordre chez tante Laure…

Dominique s’est tout de suite attaquée à l’intérieur des portes du placard de la cuisine. Laure y a punaisé toutes les cartes postales qu’elle recevait. Agacée Dominique arrache le tout et l’enfonce dans un sac poubelle de plastique noir. « Hé, c’est ma carte de Corse, elle l’a gardée ! » proteste David sur la défensive. « Mais enfin, que veux-tu faire de ces crasses-là ? C’est bon pour la poubelle ! Allez, on n’a pas le temps, il faudra vendre cette bicoque au plus vite ! » Et elle va de pièce en pièce, continuant son oeuvre d’extermination, remplissant le sac de tous les petits objets chéris et sans valeur que sa sœur gardait : photos encadrées de ses animaux favoris, bonbonnières de mariages ou communions, paquets de lettres dont le papier craque de sécheresse, vieilles photos, petites boîtes hétéroclites. Elle a apporté du matériel d’emballage et des caisses en carton qu’elle emplit de ce qu’elle sélectionne avec un œil de commissaire-priseur. Le coffret aux bijoux, l’argenterie, des coupes empire à bord doré, un service empire à punch en verre opaque ciselé d’or et décoré d’une frise de fleurettes blanches et bleues, des verres à vin d’Alsace anciens… Elle s’active comme une fourmi. Le regard surpris de David lui fait réaliser que malgré elle, elle s’est même mise à chantonner ! « La vie continue, Davidou, on ne peut pas pleurer tout le temps quand même ! » s’excuse-t-elle. « Mais tu n’as pas pleuré du tout, toi ! » constate-t-il, irrité.

Il a ouvert le petit scriban de Laure, plus par curiosité que par envie de trier. Cette hâte à faire le nettoyage par le vide l’atteint comme une sorte de viol de la vie de sa tante. Le poids de sa responsabilité dans sa mort se traduit par un désir de protéger ce qu’elle était, comme un gardien de temple. En lui résonne sans cesse ce « David ? » surpris qui avait précédé le coup de feu et cette étrange scène de son corps s’affalant sans résister et presque sans autre bruit que celui du sac se vidant sur le trottoir. Il n’a pas encore pu trouver qui il est devenu après ce crime, et sait qu’il ne pourra jamais en parler à personne. Le père d’Athanas, son complice, a renvoyé son fils sur son île en Grèce, avec ordre de s’y marier et d’y rester. Et il a brûlé la collection de timbres, que le pharmacien avait montrée à David quand il était encore petit et croyait s’y intéresser. Les timbres triangulaires de la république de San Marino l’avaient émerveillé, mais il y en avait d’autres qui, imprimés dans le mauvais sens, avait dit le pharmacien avec douceur, valaient très cher. Assis sur le tabouret à pieds de lion de sa tante, il regarde le contenu du scriban ouvert devant lui : un vieux canif des tanneries Houben marqué d’un chêne ; une toute petite photo d’elle et lui enfant, dans un cadre ovale ; un bloc de papier à lettres ; deux petits poissons de porcelaine chinoise qu’il lui a offerts il y a deux ans ; une boîte de bois décorée de motifs orientaux contenant une gomme, des attaches trombones, un rouleau de papier collant.

Et une carte du Tarot. La Mort. Sur la tête de mort, elle a collé la sienne à lui, récupérée d’une photo du dernier Nouvel-An. Elle lui avait encore raconté une de ses histoires non censurées comme elle aimait le faire et il y rit aux éclats.

Edmée de Xhavée

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Marcelle Dumont nous propose deux extraits de son roman "Nuageux à couvert"

Publié le par christine brunet /aloys

Marcelle Dumont nous propose deux extraits de son roman "Nuageux à couvert"

EN PENTE DOUCE (NUAGEUX A COUVERT).

(page 113)

*

Jamais Christine – Cricri, pour Marcus – n'aurait imaginé que tout irait si vite. Ils vivaient ensemble depuis si longtemps qu'elle se trouvait maintenant comme amputée. Bien sûr elle savait que Marcus était gravement malade, mais comme il végétait depuis des mois chez eux, dans un lit médicalisé, elle avait pu croire que ça durerait éternellement. Et du coup, elle n'avait pas pris la peine de se poser de questions. Tous deux s'étaient installés dans une sorte de zone grise, de purgatoire, pas agréable à coup sûr, mais où, du moins, il y avait encore quelqu'un près d'elle, une présence ténue, somnolente, mais enfin une présence.

La dernière nuit avait été, comme souvent, presque une nuit blanche, coupée de brefs moments de sommeil dont elle émergeait le cœur battant. Alors, comme souvent aussi, pour combattre la fuite des minutes, elle avait parlé, parlé. De tout, de rien, de l'effort qu'il aurait dû faire pour manger un petit peu, de leur vie commune, de leur rencontre, de leur première nuit, de leurs querelles qui, quand tout allait bien, se dénouaient sur l'oreiller dans un orage de passion renouvelée.

******

Au bout de quelques jours, Martine, l'épouse du cousin, prise de remords, lui avait téléphoné, pour lui demander comment elle se sentait après un si grand chagrin.

- Oh, bien sûr, papa me manque, mais je me fais une raison. A son âge, cela devait finir ainsi. C'est Marcus qui m'inquiète. Il n'est pas rentré depuis plusieurs jours. Que mange-t-il, là où il est et pourquoi le retient-on ainsi ?

Martine en avait eu le souffle coupé. Elle avait alerté son mari et tous deux avaient débarqué chez Christine, sans crier gare. Ils l'avaient trouvée hagarde, échevelée, dans une maison en désordre et, comme ils la dévisageaient, elle avait tapoté ses cheveux, en pensant qu'elle devrait prendre rendez-vous chez le coiffeur. Elle les avait fait asseoir de mauvais gré, se demandant ce qu'ils faisaient là, alors qu'on passait parfois des années sans se voir.

Martine lui avait pris la main et lui avait parlé à mi-voix.

- Tu es très fatiguée, n'est-ce pas, Christine, mais il faut revenir à toi. Ce n'est pas ton papa que nous venons d'enterrer, tu dois le savoir. C'est Marcus, voyons !

- Marcus ? Ce n'est pas possible !

- Je t'assure que c'est Marcus qui est décédé.

- Et nous nous sommes occupés de tout. J'attends toujours que tu nous remercies, avait grogné le cousin avec reproche, mais Martine l'avait fait taire, car elle voyait bien que la pauvre n'était pas dans un état normal. Christine, quant à elle, voyait la fiction qu'elle s'était créée partir en lambeaux. Tout lui revenait tout à coup. Le lit médicalisé qui avait disparu ainsi que Marcus. Ce vide, cette absence, cette non vie, c'était trop pour un esprit fantasque, apte aux chimères consolantes.

- Mais alors, si Marcus est parti, qu'est-ce que je vais devenir ? Je n'y survivrai pas. Ce n'est pas vrai. Ce matin encore je lui ai parlé. Il a promis de revenir. Il ne laissera pas sa petite fille toute seule.

- C'est ton mari, pas ton père !

- Je suis son enfant quand même. C'est mon ami, mon père, mon mari, mon amant.

Etait-elle sincère ? Jouait-elle la comédie ? Avec elle, on ne savait jamais, se disait le cousin. Elle allait peut-être se lancer dans un de ces discours pseudo philosophiques qui lui donnaient l'impression d'être une intellectuelle de haut vol.

Allait-on subir à nouveau sa profession de foi, selon laquelle, avant de connaître Marcus, elle avait honte de son corps, car tout plaisir était tabou selon l'éducation qu'elle avait reçue. Lui, heureusement, l'avait révélée à elle-même. Et tout ça, assaisonné de ces "hein, sincèrement", avec lesquels elle sollicitait l'approbation de ses interlocuteurs.

Quand elle tenait ce genre de discours, au temps de sa jeunesse, elle était toute frémissante d'excitation, les yeux brillants et les lèvres humides. Elle se tenait jambes haut croisées, découvrant un bout de cuisse au-dessus des bas et parfois un morceau de son slip en dentelle noire. Ce genre de discours un peu ridicule pouvait passer alors, auprès des hommes du moins. Certains, dont le cousin, affriolés, s'étaient crus autorisés à risquer des travaux d'approche et tous avaient été repoussés avec fracas.

(pages 125 à 127).

Marcelle Dumont

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