Elle en avait fait des kilomètres. Si ma mémoire est bonne, je l'avais achetée à Ostende. Drôle d'endroit pour acquérir une valise me direz-vous… Eh oui, ma fidèle valise héritée de ma grand-mère avait rendu l'âme sur le quai de la gare et n'avait dû son salut qu'à une bonne grosse corde trouvée je ne sais où. Entré dans un magasin, j'en étais ressorti avec une superbe valise brune comme c'était la mode en ce temps-là.
L'année suivante je partais pour une croisière en Méditerranée et ma nouvelle compagne avait reçu une superbe étiquette que j'avais artistiquement collée sur le couvercle : la première d'une longue série. Jugez plutôt… Les lacs italiens, le col du Grand Saint Bernard, le canal de Corinthe, les pyramides de Gizeh, Jérusalem, l'expo 58. Ma fidèle amie ressemblait désormais à une mosaïque multicolore.
Puis est venu le temps des voyages en avion : New York, Québec, Mexico, Moscou, Bangkok et Pékin vinrent enrichir la collection.
La valise résistait fièrement à tous les coups, à tous les traitements de choc. Il restait encore quelques centimètres carrés et Tokyo nous attendait elle et moi.
Comme à chaque voyage, nous étions séparés, moi bien installé, choyé, gâté et elle dans une soute glacée mais je savais qu'elle résisterait à ces mauvais moments.
On a raconté que la soute à bagages s'est ouverte et que l'avion qui nous ramenait à la maison est tombé en plein désert. Les secours n'ont pu ramener que quelques objets retrouvés éparpillés et en bien mauvais état. Seule une valise constellée d'étiquettes a été retrouvée intacte.
Il paraît que depuis lors elle trône dans une vitrine chez son fabricant comme preuve de la solidité de son matériel.
Depuis son enfance, avant son entrée à l'école primaire, était né chez Thibaut un attrait pour le café. Enfoui au fond de lui, cet attrait venait des effluves qu'il dégageait. Il jugeait son odeur chaude et forte, plus entêtante que celle des parfums féminins.
D'un côté, il y avait les grands, les adultes, ceux qui se délectaient régulièrement de café comme les enfants se délectaient de chocolats. D'un autre côté, il y avait les petits, les enfants qui attendaient le moment opportun pour goûter un fond de tasse et s'abandonner en même temps à la double satisfaction de la dégustation et de la transgression. Les parents de Thibaut lui avaient expliqué que le café avait un effet excitant peu recommandé pour les enfants.
Très tôt, Thibaut avait remarqué que le café sonnait l'heure d'une rupture agréable, d'une transition, du moment d'échange et de partage qui suivait le repas ou qu'il marquait une pause entre deux activités.
Thibaut grandit. Que se fasse entendre la sonnerie du téléphone ou celle de la porte d'entrée, qu'il se retrouve ainsi seul face à une tasse entamée par sa mère ou son père, Thibaut commença à y goûter avec un infini plaisir. Un jour, son père le surprit et Thibaut s'en tira avec un simple rappel à l'ordre : "Si tu as soif, bois du jus ou mieux de l'eau. Le café, ce n'est pas bon pour toi. Il énerve, il empêche de dormir."
Chez sa grand-mère, la préparation du café était l'objet d'un cérémonial particulier. Chez elle, il avait le pouvoir de porter Thibaut à croire en la magie des habitudes qui apportent le bonheur. Moudre les grains, ranger le café moulu finement dans une jolie boîte en fer, compter les cuillerées déposées au fond de la cafetière à piston, déposer la cafetière quelques secondes sur une plaque, verser l'eau chaude dans la cafetière, attendre un peu, puis faire descendre le piston, servir enfin et garder le silence en sentant les belles odeurs. Lenteur et rituel presque religieux de cette préparation émaillée parfois de quelques mots. Chez elle, il lui était permis de croquer de temps à autre un grain mais il ne le confessa pas à ses parents. Il n'en était pas conscient à cette étape de sa vie mais quand sa grand-mère partirait à jamais, il lui resterait d'elle le souvenir d'histoires, de câlins, de bisous, de confidences, de petits plats mais également de cette manière de faire.
Thibaut s'était mis à boire du café dans le secret de la cuisine, quand sa mère recevait une ou deux amies au salon et qu'on semblait l'oublier depuis qu'il avait dit s'y être retiré pour jouer avec ses légos ou finir un devoir. Savourer le peu de liquide resté dans le percolateur, c'était un plaisir caché qui lui était devenu indispensable.
Très tôt, Thibaut avait pressenti que le café jouerait un rôle capital dans sa vie. N'y avait-il pas des gens prédisposés à la bijouterie, à la mécanique, à la comptabilité, au jardinage, à la gastronomie ? N'existait-il pas des gens associés à jamais à un objet, outil ou instrument, par exemple Opinel et Poubelle dont son père aimait raconter l'histoire ?
Dans la classe de première primaire fréquentée par Thibaut se trouvait Véronique Villonet, la fille de la Maison Villonet. Les Villonet torréfacteurs réputés étaient propriétaires d'une entreprise dédiée au café, aux accessoires qui y étaient liés ainsi qu'à la dégustation. C'était une institution bien connue au-delà de la province. C'était un endroit qu'il avait déjà fréquenté avec sa grand-mère. Quiconque passait par la ville et appréciait le café se devait de faire un détour pour s'y rendre. Illusion ou pas, il semblait à Thibaut que Véronique sentait bon le café. Elle était ravissante, avait des yeux sombres et de longs cheveux, elle paraissait douce. Assez rapidement Thibaut s'inventa un futur avec elle. Véronique habitait son quartier. Au fil des années, de manière discrète, il aima de plus en plus passer sa main dans ses cheveux, la toucher doucement. Il en vint à porter quelquefois son cartable, à réciter des poésies pour elle sur le chemin du retour de l'école et elle paraissait juger cela agréable.
Après l'école primaire, sans s'être concertés leurs parents les inscrivirent tous deux dans le même collège. Véronique était flattée de l'intérêt que lui portait Thibaut. À cette époque, Thibaut découvrit des vers de Théodore de Banville : "Ce bon élixir, le café. Met dans nos cœurs sa flamme noire." Thibaut s'aperçut que Véronique et lui ne parlaient jamais de café, mais qu'ils partageaient d'autres passions. Ils avaient quantité de points communs : cet amour des framboises, ce penchant pour le jeu de dames, cette pratique du chant choral et du ping-pong. Le temps qui passait ne faisait que les rapprocher l'un de l'autre.
Par la suite, Véronique et Thibaut entrèrent à l'université dans des facultés différentes mais ne se perdirent pas de vue. Sans en faire étalage, Thibaut avait donné son cœur à Véronique et Véronique avait donné son cœur à Thibaut.
On se mariera un jour, pensait depuis longtemps Thibaut et c'est ce qu'il se passa. Aucun des deux époux ne travailla pour la Maison Villonet. C'est le frère aîné de Véronique qui succéda à leur père. Thibaut qui avait envisagé un moment de mettre sa créativité au service de la publicité pour les produits Villonet ne le fit jamais.
Chaque matin, Véronique et Thibaut boivent deux cafés. Un café torréfié chez Villonet qui entretient dans leur cœur une flamme d'amour. Café, remède contre les coups de mou, contre les pensées imprécises. Café, médicament, refuge quand pointe une heure grise.
Au commencement, il n'y avait rien et quand je dis rien, c'est rien.
Puis comme ce rien s'ennuyait, il a cherché et n'a rien trouvé !
Rien ne m'arrêtera, se dit rien et il continua sa quête.
Un jour qu'il s'amusait d'un rien, rien remarqua un grain de poussière. Un rien, un misérable grain.
Ils firent connaissance et décidèrent de collaborer. Ils créèrent une société destinée à trouver quelque chose qui ferait leurs beaux jours. Mais allez faire les beaux jours de rien et d'une poussière. Ce qui les sauva c'est une musique. Or la musique cela n'est rien mais celle-là les appelait à se déplacer et à traverser le temps. Quand ils arrivèrent à l'autre bout du temps, la musique les attendait et se joignit à eux.
Pendant des milliards d'années, il n'y eut rien sauf la musique et pas une poussière de plus. Eh oui, la génération spontanée ce n'est pas pour les poussières.
La musique avait beau augmenter son volume il n'arriva rien sauf que rien devint un peu sourd.
Puis un jour apparut un petit point jaune qui augmentait à vue d'œil. Il était lumineux et le grain de poussière se plaisait à voler dans la lumière.
Musique et lumière se rencontrèrent et miracle, il en sorti quelque chose. Un truc sans forme bien définie qui courrait partout. Rien décida de le rencontrer. Désormais, il n'était plus seul. Alors il prit une décision difficile et rien disparut sans laisser d'adresse. Personne ne sait ce qu'il est devenu mais de temps en temps on entend encore la musique qui susurre :"Non, rien de rien. Non, je ne regrette rien."
Avant de te voir, te rencontrer, te connaître, je t’ai lu ma belle. Encre sensible à ta force et ta splendeur. De cette encre issue de tes abysses. Ceux de la Garonne. Miroir de ses rives clinquantes, majestueuses. Fleuve tantôt lisse et soumis, tantôt révolté et provoquant.
Je t’ai suivie au gré des pages « Ecoute ma Garonne ». Je l’ai entendue. Raz-de-marée noirs de chair torturée. La bouche édentée expulse la poussière d’or sur les pierres de la ville. L’homme aveuglé de ses lèvres pincées s’abreuve du métal inoxydable. Dépendance immortelle. Raz-de-marée rouges de chair suante. De ses mains usées fabrique les argentiers. Ouvriers mis en cale. Raz-de-marée dorés de chair soyeuse. De ses ongles manucurés soudoie Dionysos. Paquebots à quai. Oriflamme faste, couleur aurifère. Dépendance immortelle. Qu’ont-ils fait de toi ?
Et puis, tu m’as parlé d’elle. Ta compagne sauvage. Dordogne se nomme-t-elle. Librement elle circule avant de te rejoindre dans ta prison humaine. Emmurée, bétonnée. Elle te raconte ses rives de terre et d’arbres et de fleurs, ses poissons, son tapis de flore. Toi qui n’es plus qu’un vide de souillures. Elle se souvient de son berceau dans les monts Dore, sans malédiction. Elle serpente au caprice des reliefs, rencontre le lys, s’aventure à travers son homonyme. Refuge des indomptables. Comme elle, affranchis. Elle s’amuse de quelques embarcations indiennes. Mémoire. Gène de sagesse, de savoir. Elle rêve de ces corps nus qui glissent dans son onde. Volupté. Servitude des sens. Couronne champêtre sans blason ni étendard. Dépendance vitale. Ils t’ont épargnée.
Enfin, tu m’as parlé de lui, l’aîné des Titans et je vous ai suivies. Chargées d’eau douce et d’eau de mer. Orchestrées par la marée vous façonnez vases, bancs de sables et îles. Le colérique mascaret ne vous néglige pas. Enlacées au Bec d’Ambès vous vous jetez dans l’océan. Toujours unies et victorieuses. Raz-de-marée oubliés. La terre se dessine d’un archipel où il fait bon vivre, initié de vos vagues.
Pour mes huit ans, j’avais demandé à mes parents de m’acheter un vélo rouge, le même qu’avait reçu mon copain Fred parce qu’il avait eu un beau bulletin. Je voulais pouvoir me balader dans le village, seul, sur ma monture, fier comme Artaban.
Mon père m’avait promis qu’il exaucerait mon vœu, mais voilà, papa est parti tout à coup, comme ça, dans un éclair, comme un ballon qui éclate, rouge, le ballon. Un bête accident, une vie qui s’envole et un petit orphelin qui ne comprend pas bien la situation.
Le jour de mon huitième anniversaire, je m’en souviens, nous déposions, ma mère et moi, des fleurs au cimetière du village, rouges les fleurs, rouges comme le sang qui s’était répandu sur la chaussée. Et de mon cadeau, de ce vélo dont je rêvais depuis des mois, on n’en a même pas parlé. Ce jour-là, je n’ai même pas soufflé une seule bougie !
Pour mes neuf ans, j’avais demandé à maman si elle voulait bien m’acheter le vélo rouge que j’attendais depuis plus d’un an. Elle s’est mise à pleurer, comme tous les jours depuis la disparition de papa, a ouvert une nouvelle bouteille de whisky comme elle le faisait presque tous les jours depuis qu’elle était « seule au monde » comme elle disait ; elle a bu une longue gorgée de ce liquide brulant qui semblait lui faire tant de bien, m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : « Mon pauvre petit, je n’ai pas le premier centime pour te le payer, ton vélo ! Et puis, si c’est pour répandre une flaque rouge sur la chaussée, et que je me retrouve encore plus seule, c’est pas la peine ! ».
Pour mes dix ans, j’avais demandé à mon beau-père s’il voulait m’acheter le vélo rouge promis par mon père. Il m’a foutu une torgnole et m’a dit : « Il avait qu’à l’acheter lui-même, ta bécane, ton vieux ! ». Je ne savais pas que papa était si vieux. Je n’ai jamais été doué pour deviner l’âge des gens. Par contre, lui, Albert, avec sa longue barbe blanche et l’absence de cheveux sur son crâne tâché, je le trouvais vraiment vieux ! Et tout d’un coup, j’ai souhaité qu’il meure vite. Je me retrouverais seul avec une mère alcoolique, je le savais, mais maman, elle, au moins, ne me frappait pas !
Mais, malheureusement, mes vœux ne se réalisent jamais et Albert n’est pas mort. Il a continué à me frapper et puis il s’est mis à battre maman aussi. J’aurais voulu la défendre, bien sûr, mais devant les muscles de notre tortionnaire, je tremblais, je n’y pouvais rien !
Puis, un jour que j’allais avoir treize ans et toujours pas de vélo, j’ai découvert une nouvelle flaque rouge. Ce n’était pas sur le chemin, cette fois, mais sur le sol de la cuisine. J’ai suivi des yeux le tout petit ruisseau écarlate qui se formait et j’ai vu la tête de ma mère, à même le carrelage froid, éclatée comme une noix. D’Albert, aucune trace, bien sûr, mais je savais très bien ce qu’il s’était passé là, dans la petite cuisine aux vitres sales.
Aujourd’hui, une gentille dame est venue me chercher chez la voisine. Elle m’a tout expliqué. Je vais vivre désormais dans une grande maison, propre, lumineuse, où grouillent des dizaines d’enfants comme moi, des orphelins à ce qu’elle dit. D’après elle, plus personne ne me touchera et je me ferai plein de copains.
Est-ce qu’il y a des vélos dans les centres d’hébergement pour enfants ? Si oui, est-ce qu’ils sont rouges ? J’aimerais bien avoir un vélo rouge, moi…
Ce soir-là, quelques jours avant Noël, Jean rentre chez lui. Contrairement à son habitude, il ne s'empresse pas de donner un baiser à Sylvette, sa jeune et jolie épouse. Il est visiblement troublé et embarrassé.
"Sylvette, c'est une véritable catastrophe ! Je viens de croiser nos voisins. Ils nous invitent pour le soir de Noël ! Une belle occasion d'apprendre à mieux se connaître, m'ont-ils dit ! Tu te rends compte. Nous sommes sans le sou et il nous faudra leur apporter le cadeau traditionnel. Qu'est-ce qu'on va faire ?
- Mais pourquoi as-tu accepté ?
- Tu sais, ils m'ont pris au dépourvu et je n'ai pas eu le temps de réfléchir… J'ai dit oui, comme ça, par politesse !"
Des brindilles, de bien maigres bûchettes et rondins, ils n'avaient guère que cela à pouvoir apporter. Leurs maigres économies avaient payé le peu de mobilier qu'ils avaient. Comme la plupart des jeunes mariés, ils voyaient la vie en rose et n'imaginaient pas qu'un imprévu pouvait arriver ! Ils avaient espéré que l'hiver serait clément et qu'ils auraient peu de frais de chauffage et de vêtements. Ils avaient eu l'audace de compter sur la bienveillance de la météo et des éléments naturels. Ils n'avaient pas envisagé qu'ils allaient être invités pour Noël chez des voisins auxquels ils devraient, comme c'est la coutume dans la région, offrir une belle grosse bûche pour alimenter le feu durant tout le repas. Ce cadeau était, en ce temps-là, le seul partage matériel des frais de la veillée.
Ces misérables branchages qu'ils avaient récoltés dans les endroits boisés des environs, jamais ils n'oseraient les donner. Ils étaient tout juste utiles à pouvoir cuisiner et à réchauffer un peu leur foyer le soir venu, quand le travail terminé ils se laissaient aller à la rêverie au coin de l'âtre sous une douce couverture. Pour ces activités, peu importait, en effet, la présentation du combustible, seuls comptaient les résultats. Pour illuminer un réveillon de Noël, il s'agissait de faire un cadeau non seulement fonctionnel, mais aussi présentable. La forme avait, ici au moins, autant d'importance que l'usage prévu.
"On ne va quand même pas demander à tes parents ou aux miens de nous prêter quelques sous. Ce serait leur montrer qu'on n'est pas vraiment capables de voler de nos propres ailes !
- T'en fais pas, mon Jean, nous devons trouver une solution et on la trouvera, Et si je brodais une bûche sur un joli morceau de soie ? Un joli napperon…
- Mais, tu n'y penses pas !"
Comment dissimuler au mieux leur pauvreté ? Oublié le napperon, puisque Jean n'en veut pas !
"Et si on offrait des rondins de bois ?
- Mais, pour quoi faire ?
- Des rondins de bois qu'on emballera joliment pour chaque convive. Ainsi chacun alimentera le feu au moment opportun…
- Ma pauvre Sylvette, tu crois que nos voisins vont se contenter de cela ?
- Ne t'énerve pas, Jean ! Ça ne sert à rien de tout précipiter ! Et si on demandait à Parrain ? Je le connais, il ne dira rien aux parents ! Ça restera un secret entre lui et nous !"
Et si, et si…
Soudain, Sylvette bat des mains : "J'ai trouvé ! Tu ne devineras jamais ! Quelque chose de délicieux et qui réduira leurs frais ! Je vais leur préparer un gâteau. Ce sera une contribution personnelle au repas et ainsi, nos hôtes ne se douteront pas de notre dénuement.
- Et si tu lui donnais la forme d'une bûche ? Ce serait une belle surprise, non ?".
Dès le 24 décembre au matin. Sylvette se met au travail. Elle prépare la pâte, la fait cuire. Une fois tiédie, elle la roule après l'avoir soigneusement garnie d'un peu de confiture. Elle orne son œuvre de nœuds et d'un entrelacs en confiture représentant les veines et les aspérités d'une écorce.
Le soir même, d'un air joyeux, ils offrent leur délicieuse pâtisserie, prétextant qu'un peu de renouveau ne fait jamais de mal à personne.
Leur innovation a tant de succès que bientôt à travers le pays tout entier, puis à travers quantité de contrées de plus en plus lointaines, tout le monde confectionne de tels gâteaux.
Ces pâtisseries furent par la suite garnies de crème au beurre, nappées de moka ou de chocolat, fourrées aux marrons ou enjolivées de massepain. Leur base devint une génoise moelleuse à souhait, tant l'homme cherche à améliorer ses créations.
Qui penserait que l'origine de la coutume fut un manque provisoire de ressources ? Qui oserait prétendre qu'il n'y a point d'issues heureuses aux imprévus de la vie ?
Qu'un chemin soit inabordable, nous en trouverons tous bien un qui nous conduira d'une manière différente vers cet endroit où nous espérions aller. Notre imagination n'est-elle pas notre plus sûr allié ? Notre capacité à découvrir d'autres voies n'est-elle pas ce qui nous rend unique parmi tous les êtres de la création ?
L’adjointe à la direction m’a remis les documents. Je devais cocher une seule case, et la bonne case hein, ah ah ah, signer tout en bas de la page numéro 5 et de préférence je devais utiliser la même signature que celle figurant sur mon contrat de travail, ah ah ah. Ceci était un document de la plus haute importance d’après un mail ministériel envoyé ce matin dans toutes les résidences pour personnes âgées, ah ah ah. Ensuite je devais déposer cette page signée dans la boîte aux lettres de la direction. Ou encore la numériser et l’envoyer par mail, à la direction bien sûr. Pas de ah ah ah. Et surveiller si un mail de réception me parvenait car dans le cas contraire je devais recommencer l’opération. Tout cela après avoir pris connaissance du contenu de toutes les pages qui exposait dans un langage très compréhensible, ah ah ah, tous les bienfaits de ce vaccin qui combattrait cette Covid-19. Le personnel soignant était prioritaire pour recevoir dans les plus brefs délais les deux doses dudit vaccin et c’était une chance, je devais bien comprendre ça, une chance. Nous étions donc des élus, ah ah ah. Mais nous faisions ce que nous voulions, bien sûr. Notre pays est une démocratie, quand même. Le citoyen est libre. J’ai coché la case située devant la phrase je refuse ce vaccin. La semaine suivante, j’ai appris que j’étais la seule parmi les soignants à avoir coché cette case. Et pourtant, lors des pauses, personne ne l’aurait acceptée, cette vaccination. Tout le monde s’était insurgé. Nous ne sommes pas des cobayes, et puis quoi encore ? Ils ont fait crever des milliers de vieux et à présent on veut assassiner le personnel ! Basta ! Fuck ! C’est une honte ! Et ça, cette manipulation, les gens l’applaudiront aussi ? Et de plus, les doses ne sont pas des unidoses, tu te rends compte quel foutoir si tu tombes sur une infi qui n’est pas capable de diviser dix par cinq ? Non non et non ! Fuck à ce vaccin ! Tout ça, je l’ai entendu, je me le rappelle très bien. Le jour des premières vaccinations, je suis la seule à ne pas aller tendre le bras afin de recevoir l’injection. Tous les autres membres du personnel ont accepté les deux doses à vingt et un jour d’intervalle. De suite, j’ai été fichée. Dans cet établissement pour personnes âgées (qui comprenait aussi des patients en soins palliatifs, des patients déments bref des patients pour qui il n’y avait pas de place ailleurs), j’étais la seule à avoir refusé ce vaccin. Et donc, les conséquences n’ont pas traîné à survenir. Durant mon service, je devais prendre chaque heure ma température. Afin que je n’oublie pas cette corvée, mon deck vibrait à l’heure dite. On a accroché sous mon badge d’identification épinglé sur mon uniforme à hauteur du sein gauche une caméra. Oui, une caméra. Pour contrôler chacun de mes pas, surveiller le nombre de fois que je me lavais les mains, et puis aussi tous mes autres gestes. Mes collègues m’évitaient, elles ne s’approchaient plus de moi, elles maintenaient une distance deux fois supérieure à la distance normale. Elles ne partageaient plus leur pause avec moi. D’office, j’étais contrainte à ne rentrer que dans les chambres de patients covidiens. Tout le monde a fait bloc contre moi. À partir de ce moment-là, chacun de mes avis ne comptaient que pour du vent. J’étais devenue celle qui avait refusé le vaccin. Par extension, j’étais celle qui refusait de prendre soin de l’autre et j’étais donc celle qui refilerait aux autres (membres du personnel ou résidents), cette merde de Covid-19. La pression a atteint son comble lorsque le bruit a couru parmi les résidents non contaminés que j’avais refusé le vaccin. J’étais devenue leur ennemie, celle qui pouvait les infecter et faire de leurs derniers jours des jours de supplice coincés entre deux draps et un respirateur qui pendouillerait au bout de leurs lèvres. Chaque semaine j’étais testée et chaque semaine j’étais négative. Cela importait peu. Il était connu que la fiabilité des tests n’était pas de cent pour cent. J’étais donc peut-être positive asymptomatique. J’étais priée de ne pas me trouver dans le vestiaire en même temps que les autres. Pour tout, j’étais décalée, les pauses, et aussi pour le travail effectué à l’ordinateur. Je devais encoder mes soins après l’encodage de mes collègues. Et là aussi, on boycottait mon travail. Je me suis aperçue que des soins encodés la veille ne portaient aucune signature, j’étais donc en infraction. La cheffe de service, qui déjà ne supportait pas que je publie sur mon blog des textes pourtant littéraires mais dans lesquels sont glissés des problèmes sociétaux, par une astuce informatique avait accès à ma session et effaçait certaines de mes signatures numériques. Tous ces faux manquements, on me les foutait sous le nez. Du coup, mon travail administratif me prenait deux fois plus de temps car tout ce que j’encodais, je le photographiais afin de pouvoir prouver que mon travail était réalisé avec sérieux et professionnalisme. Et lorsque l’équipe suivante se pointait, j’étais toujours scotchée devant un des ordinateurs. Il m’a donc été signifié que je perturbais le service tout entier. D’autant plus qu’une collègue avait informé la direction qu’elle m’avait vue quitter la salle des ordis sans désinfecter au préalable la machine. Et cela était inconcevable vu que j’étais peut-être positive asymptomatique. Le lendemain, une autre de mes collègues m’a vue éternuer deux fois de suite. C’était suspect. Neuf résidents furent mis en quarantaine car ils présentaient des symptômes, température, céphalées, toux. Tout le personnel a cité mon nom. Je ne présentais pourtant aucune hyperthermie, ni aucun autre symptôme. Mais mon refus devant cette vaccination bousculait l’équipe entière et les résidents. J’ai alors décidé de m’isoler afin de faire le point au sujet de tout ça. Je suis rentrée chez moi, au dixième étage de la tour Centre Europe, place Buisset à Charleroi. Rester là, surélevée, en plein centre-ville me paraissait être l’endroit idéal pour réfléchir à l’absurdité de cette situation. Le soir, l’éclairage du réseau routier qui surplombait la ville clignotait de partout, la vue était grandiose. Les fenêtres de mon appart avaient vue plongeante sur la gare et je ferais donc partie du monde, malgré tout.
Sur la porte, stupéfaction, des mots ignobles peints en rouge vif et en lettres capitales : FUCK À LA NON-VACCINÉE.
Texte paru dans la revue littéraire AURA 109, été 2021
Il attend. Avec patience. Il a toujours aimé l’automne et il attend sa proie paisiblement, comme un chasseur à l’affut. Il regarde tomber les premières feuilles.
Il aime cette légère brume qui enveloppe les arbres de son écharpe vaporeuse. Il aime l’or qui, petit à petit, colore les feuilles qui finiront par mourir comme tout un chacun. Il aime l’écureuil qui voltige de branche en branche, vole une noisette, une châtaigne qu’il s’empresse de cacher dans un endroit qu’il finira par oublier, plantant ainsi, sans le savoir, les futurs arbres qui peupleront la forêt.
Il aime la forêt, le calme qui y règne, le chant des oiseaux qui saluent le lever du jour. Il aime l’attente. Il sait qu’un corps à moitié dénudé finira par faire son apparition. Le plus souvent, ce sont des hommes qui courent dans le bois. Les femmes se méfient. Des prédateurs pourraient rôder dans les environs, des mâles alpha prêts à les dévorer. C’est comme ça qu’il se nomme : Alpha. Ce n’est évidemment pas son nom de baptême. C’est comme un pseudonyme, une appellation qu’il s’est donnée à lui-même. Il est le dominant, le leader, celui à qui personne ne résiste.
Chez certaines espèces animales comme le loup, l’alpha jouit d’un accès privilégié aux femelles. Parfois, il se réserve même leur exclusivité. Que se passe-t-il si une femelle fait de la résistance ? Lui le sait. Il prend et que celle qu’il a choisie soit d’accord ou pas ne change rien à l’affaire. D’ailleurs, si elle lui résiste, elle n’en est que plus attirante.
Chaque année, c’est en automne que ses sens se réveillent. La sève qui descend dans le tronc jusqu’aux racines de l’arbre monte en lui et il devient chasseur, braconnier, traqueur, prédateur.
Il fait une seule victime par an, toujours en automne, au moment où la nature la met en veilleuse, s’endort sous un épais tapis de feuilles multicolores.
Il sait qu’elle va arriver. Il la guette depuis des jours. Elle est réglée comme une horloge. Chaque matin, à la même heure, elle apparait dans ses vêtements collés à son corps perlé de gouttes de sueur. Elle est belle comme l’aube. Il a retardé sa mise à mort pour pouvoir continuer à l’observer, jour après jour, dans la fraicheur matinale, sous les premiers rayons faiblards du soleil d’octobre.
Elle ne le sait pas encore, mais aujourd’hui, elle va rencontrer l’alpha, le mâle suprême : lui ! Tout le monde n’a pas cette chance. Il entend déjà le bruit de ses pas sur les feuilles mortes, sa respiration un peu haletante. Il sent déjà son parfum d’automne, doux et capiteux.
Ses sens à lui sont aiguisés. Il est prêt. Le loup va sortir de sa tanière pour son repas annuel. Il sort ses griffes en même temps qu’il sort des fourrés.
La proie a compris. Elle s’arrête, mais c’est trop tard, le fauve a déjà bondi…