‒ Rhaa! s’impatienta le vieux mage en agitant la main. Je parle de ce brouillard, nous allons nous perdre dans cette purée de pois.
‒ Je crains que ce ne soit déjà fait, déplora Barok. Contre la magie, l’ingénierie ne peut rien.
‒Ça me fait penser à un article paru dans Sorcellerie, avança Ronan. Hysteria y parlait d’un tout nouveau sortilège inspiré par les chauves-souris.
‒ Je vois que notre professeure en métamorphoses n’a rien perdu de son intérêt pour ses modèles, s’esclaffa Merlin.
‒ Hysteria a toujours été très pointue dans ses recherches, la défendit Hortie.
‒ Autant que son chapeau!
‒ Vous trouvez ça drôle?
‒ J’ai lu cet article, intervint Mirliflor. Un peu technique, mais très intéressant.
‒ Et si nous en revenions à nos moutons, s’impatienta Barok.
‒ Ne serait-ce pas plutôt à nos chauves-souris? railla Merlin.
‒ Vous avez mangé un bouffon vous, ce matin.
‒ Allez Ronan, parle-nous de ce sortilège, l’encouragea Hortie, en se tournant vers le mage qui attendait patiemment de pouvoir continuer.
‒ La raccusette, comme le nomme Hysteria…
‒ Quel nom curieux ! s’étonna la fée.
‒ C’est du sotaî, l’informa Merlin. Ça veut dire: rapporteur, ou mouchard si vous préférez. Je ne savais pas qu’Hysteria s’intéressait aux langues gnomiques, ce n’est pas trop son domaine.
‒ C’est sûrement parce que, ce cycle, il y a un sotaî dans sa classe, l’informa Hortie.
‒ Un gnome? Sorcier?
‒ La sorcellerie est un Art subtil qui demande de la finesse et de l’habileté, affirma Mirliflor en ignorant Merlin qui levait les yeux au ciel. Un gnome, comme n’importe qui d’autre pourvu qu’il soit suffisamment raffiné, peut en apprendre les délicates complexités.
‒ Un petit très doué, d’après ce que j’ai entendu dire, approuva Hortie.
‒ Bref! reprit Ronan dont la patience était mise à rude épreuve, ce sortilège permet d’envoyer un son qui, s’il rencontre un obstacle solide, est renvoyé vers sa source. Il pourrait nous mener vers L’Élégante ou nous permettre de trouver Nulle-Part.
‒ Et vous le connaissez, vous, ce sortilège? demanda Merlin.
‒ En parlerais-je, sinon?
‒ Hum!
‒ Si vous permettez, je le connais parfaitement, intervint Mirliflor et il va nous être très utile.
‒ Je me demande s’il serait possible d’imiter ce sort par des moyens mécaniques? s’interrogea Barok pendant que le sorcier allait se poster à la proue du Dragon des mers.
Mirliflor lança le sortilège d’Hysteria. Un son bref, un peu métallique, s’éloigna dans le brouillard… et s’y perdit.
C’était pourtant un si joli village. Non, il ne manquait pas d’attraits avec ses adorables maisons aux toits pentus, ses jolies vitrines illuminées qui donnaient aux soirées des airs de fête, ses petits et grands hôtels répartis autour d’un lac au charme indéniable, le tout cerné par d’imposantes matrones en tablier blanc, leurs pics déchiquetés se faisant, pour les plus hardis, promesses d’inoubliables randonnées. Non, vraiment, la carte postale ne manquait pas d’attraits…
La première sortie matinale, qui allait par la suite devenir mon tourment quotidien, fut une balade à l’ombre des sapins, autour du cœur battant de ce si joli village : le remarquable plan d’eau auquel quelques barques donnaient un charme romanesque. Romance qui, allais-je fortuitement l’apprendre, risquait de tourner court si d’aventure l’embarcation gîtait, sous peine de livrer le rameur étourdi aux sangsues qui s’ébattaient joyeusement dans l’innocent liquide. Bien sûr, outre ces démons succubes, le lac recelait des poissons parfaitement inoffensifs… bien plus, en tout cas, que les pêcheurs aguerris qui trucidaient leurs prises avec entrain sous les yeux ravis d’un public intéressé. Enfin, pour autant que le public n’ait pas dix ans et un sens de la compassion très développé !
Pour mon plus grand plaisir (encore) cette promenade journalière et bucolique était également l’occasion de faire des rencontres, dont certaines plus piquantes que d’autres ! Un lac, même de montagne, recèlera toujours quelque coin d’une placidité propre à l’épanouissement de l’infernale gente ailée aux mœurs vampiresques, que les moins chanceux (ils se reconnaîtront) attirent plus sûrement qu’un buddleia des papillons. Aïe !
Mais parlons de l’hôtel. Un budget restant un budget, ce n’était pas le plus grand ni le plus cossu, ce n’était cependant pas non plus une gargote. N’ergotons pas, le cadre était agréable, les chambres propres et confortables. Non, c’est à table que, tel un indésirable pique-assiette, s’invita le problème, pour, sans vergogne, faire de ce moment une déception de tous les repas.
Le pays jouissant d’une bonne réputation culinaire, c’est sans méfiance que les dîneurs, affamés par une matinée passée parmi les moustiques et un après-midi de randonnée sur des pentes interminables, investirent la salle à manger et s’installèrent à table, le sourire aux lèvres. En ce premier soir, ils choisirent entre les deux potages, les deux entrées, les deux plats, les deux desserts proposés et si, à la fin du repas, il se doutèrent bien qu’aucune étoile ne garnirait jamais la carte, c’est néanmoins repus qu’ils s’en allèrent dormir après une dernière promenade, digestive celle-là. Le lendemain, les choses se gâtèrent. Le menu ressemblait en tous points au précédent. Devant ce choix limité, les déçus se rabattirent sur ce qu’ils n’avaient plébiscité le soir précédent et retournèrent dormir, un peu moins satisfaits. Le troisième soir, la carte eut beau faire, les dîneurs la reconnurent immédiatement. Il fallait pourtant bien manger et ce fut avec regret qu’ils se virent resservir les mêmes plats. Dépités, ils allèrent dormir avec pour seul souhait qu’aucun reste ne garnisse encore les fonds de casserole. Vœu pieux s’il en est !
Or voici qu’un soir apparaît au menu un plat encore jamais proposé. Et pas n’importe quel plat, une spécialité du pays. Affamé de nouveauté, le plus désabusé se lança et passa commande. Peut-être aurait-il dû écouter le serveur qui avait timidement tenté de l’en dissuader, car si l’intérêt gustatif du mets restait discutable, la découverte d’un intru se tortillant dans l’assiette n’engendra aucun doute sur l’arrière-goût amer qu’allait laisser cette cerise sur un gâteau déjà bien périmé.
À ce stade, est-il nécessaire de mentionner la montagne de boîtes de conserves découverte à l’occasion d’une incursion non autorisée à l’arrière de l’hôtel ? Ou encore ces pantalons régulièrement inondés de soupe par un jeune serveur, certes sympathique, mais d’une maladresse consommé…e ? (Désolée, je ne résiste pas à cette petite pointe de sel). Malgré tout, je tiens ici à rendre hommage à la victime qui a prouvé, à la fin du séjour, qu’il ne tenait pas rigueur au serveur occasionnel, étudiant de son état, d’avoir joué les tourneurs d’assiettes empoté, en lui laissant un joli pourboire. Sans doute pour mieux l’inciter à retourner à ses livres, loin de la salle à manger !
Il est des voyages qui laissent un souvenir impérissable, celui-ci en fait partie. Le meilleur moment restant assurément celui du retour… ce fut en tout cas le mien !
Il est un peu plus de vingt et une heure lorsque le commissaire-divisionnaire Abel Van Dockx pose son doigt sur la sonnette.
En dépit de la lumière qui filtre par les stores, il espère de tout cœur que la propriétaire est absente, qu’elle a juste oublié d’éteindre en sortant. Il sait qu’elle vit seule dans cette grande maison rue Albert Lancaster, non loin du Quartier dit du « Vivier d’Oie », mais peut-être l’aide-ménagère fait-elle des heures supplémentaires... Il n’y croit pas trop. Avant de se faire escorter ici, il a d’abord téléphoné au cabinet et un gratte-papier peu avare en heures supplémentaires lui a appris que la boss avait regagné ses pénates de bonne heure.
Dans son dos, les deux jeunes agents qui l’ont amené ici sautillent nerveusement. Peut-être sont-ils embarrassés comme lui d’être là, mais sans doute ont-ils également un peu froid. La température est descendue subitement la nuit dernière et Abel a ajouté à son équipement réglementaire de commissaire-divisionnaire une écharpe. Noire, bien entendu.
En attendant qu’on lui ouvre, il se rappelle du coup de fil qu’il l’a amené dans cette avenue, aux antipodes de la rue dans laquelle il vit depuis plus de soixante ans.
Il a poussé un juron quand il a entendu le nom de la dernière victime de l’attentat. Pourtant, Abel Van Dockx n’aime pas jurer, il ne le fait qu’en de rares occasions et encore plus rarement en public. D’ailleurs, il peine à se rappeler la dernière fois qu’il l’a fait. Sans doute quand il a appris qu’Anuna Van Mechelen devenait son ministre de tutelle. Comme quoi, cette femme doit déclencher quelque chose chez lui.
Presque deux jours après l’attentat qui a coûté la vie à plusieurs malheureux, la DVIT a presque identifié tous les corps (un record de rapidité !), sauf celui du kamikaze ainsi que celui d’une jeune femme, une rouquine, qui s’est pris une balle dans la tête avant d’être pulvérisée par la bombe. Ils ont baptisé le sniper « l’homme à la chapka » puisqu’il est visible de nombreuses fois ainsi chapeauté sur les vidéos de surveillance du marché de Noël. Quant à la petite rousse, elle semble apparaître une minute avant que l’enfer se déchaîne, on ne la voit que de dos en compagnie de plusieurs autres jeunes, lesquels ne pourront pas aider la police à l’identifier car ils ont été rayés de la carte du monde au même moment.
La fille a été défigurée par un sniper avant d’être annihilée par un kamikaze, ça ressemble à une macabre plaisanterie, du style Joker, la Némésis de l’homme chauve-souris. Il songe au héros inventé par Bob Kane lorsqu’on lui ouvre.
AnunaVan Mechelen, portant une robe de chambre à fleurs (des nénuphars en réalité), laisse couler sur son subalterne un regard courroucé. Le mal de crâne du flic revient avec force, il aurait dû prendre un cachet quand il en avait l’occasion, à présent, il est beaucoup trop tard.
Abel a une boule dans la gorge qu’il n’arrive pas à faire disparaître, il aurait aimé pouvoir déléguer cette douloureuse tâche à un subalterne.
Madame, commence-t-il avant de se rendre compte qu’elle ne porte peut-être rien sous son peignoir.
Il ne l’a jamais vue habillée autrement qu’en tailleur de cuir et en chemisier de soie, cheveux blonds, mi-longs, plaqués en arrière. L’imaginer nue le bloque, il n’éprouve aucune attirance pour elle, mais Van Dockx a toujours été mal à l’aise en sa présence.
La ministre semble se rendre compte qu’elle est la cible non seulement du regard du comdiv, mais également de la bleusaille qui l’accompagne. En outre, un courant d’air froid lui rappelle qu’elle est légèrement vêtue sur le pas de sa porte et qu’elle ferait bien de rentrer si elle ne veut pas assister au prochain conseil des ministres avec une laryngite.
Alors, Van Dockx ? Vous n’avez pas le téléphone ?
Il grimace, la douleur a posé ses mains polaires sur son cerveau et le presse de toutes ses forces. Que lui arrive-t-il ? Est-ce le cancer ou ses libations de la veille qui le rappellent à son bon souvenir ? Qu’importe, le coursier funeste doit délivrer son message.
« Eh bien ? Vous voulez me refiler la crève ? En tous cas, vous n’avez pas l’air bien, vous… »
Sara… lâche-t-il comme un soupir.
Le visage sévère de la ministre change imperceptiblement, son expression revêche s’est un peu altérée. Peut-être que, pour la première fois depuis qu’il l’a rencontrée, les sourcils redessinés de la Ministre Van Mechelen ne forment plus le V de la vengeance. Soudain, Abel oublie tous ses griefs envers cette femme de pouvoir qui a détruit bien des carrières en poussant la sienne.
Sara ? répète-t-elle alors que les commissures de ses lèvres tombent, lestées par une inquiétude naissante. Ma fille ?
Le vieil homme habillé de noir et de blanc hoche la tête.
Il ne l’a jamais rencontrée, cette jeune Sara, mais il connait son histoire. Bien avant de devenir ministre, sa mère, avocate au barreau de Gand, a défrayé la chronique en mettant cet enfant au monde sans que personne n’eut soupçonné qu’elle était enceinte. Quant au père, de nombreux noms avaient circulé, mais la future édile n’avait rien lâché. On lui avait prêté une liaison avec beaucoup d’hommes, y compris le Premier Ministre de l’époque, la jeune mère était cependant restée mystérieuse. Le déferlement médiatique avait finalement cessé et, quand Anuna Van Mechelen avait reçu son premier portefeuille quatre ans plus tard, plus personne ne se souvenait de la polémique.
En ce moment, tout cela n’a aucune importance pour le commissaire-divisionnaire. Il lit dans ses yeux bleus froids qu’elle a compris la raison de sa présence tardive à son domicile. La main de la femme agrippe le montant de la porte et y pose une épaule.
Il n’a pas besoin d’expliquer qui est la dernière victime non-identifiée jusqu’alors de l’homme à la chapka, une mère sent ce genre de choses.
Elle se laisse glisser le long du chambranle, au ralenti. Quand ses genoux touchent le sol, le peignoir s’ouvre et laisse entrevoir des cuisses laiteuses, mais musclées. Abel, qui n’a pas pu s’empêcher de suivre le naufrage de sa cheffe, se sent honteux de lui infliger ce supplice, il s’en veut d’autant plus qu’il se rend compte qu’il a ramené un public. Les deux jeunes policiers qui ne savent plus où se mettre, qui préfèreraient assurer le service d’ordre d’un concert de bikers plutôt qu’être là.
Il est tout à fait paralysé, il sait qu’il devrait s’agenouiller, la prendre dans ses bras, lui glisser des mots réconfortants. Toutes ces actions font partie des choses naturelles qu’Abel ne sait pas faire. Pour arriver à ce poste, il a dû mettre beaucoup de côté, à commencer par sa vie.
Anuna Van Mechelen tremble, mais ne pleure pas. Voilà une réaction que le comdiv trouvera étrange, plus tard, quand il se repassera l’histoire dans son lit.
En revanche, et ce malgré son embarras, il note immédiatement une présence, cachée dans la pénombre, à cinq mètres de la ministre. Il ne distingue pas ses traits, la silhouette fait de son mieux pour rester dans l’anonymat.
Van Dockx se dit que c’est la vie privée de sa supérieure et que ce n’est pas le moment de s’y attarder.
Mais, dans un coin de son cerveau quelque peu anesthésié par la situation, il prend une note au vol.
Gêné, il prend congé et rejoint la voiture de patrouille en reculant. La ministre ne bouge pas, mais lorsque la voiture a fait quelques mètres, le comdiv se retourne. La porte est refermée.
C’était dans les années 2000, à l’époque où j’étais gosse.
Dans le quartier du palais de justice de Tournai, il y a une rue qui descend jusqu’à l’avenue des États-Unis. Il s’agit de la rue Albert Asou. Mais pour moi, c’était « La rue du dragon ». Si je la surnommais ainsi, c’est parce qu’elle me semblait longue. Dans le manga « Dragon Ball », Son Goku doit traverser la route du dragon afin de pouvoir rencontrer maître Kaïo. Je me suis donc grandement inspiré de cette route.
Dans cette rue aussi, habitait une fille que je fréquentais au catéchisme. Nous étions également dans la même école, mais pas dans la même classe. Elle s’appelait Line. J’avoue, elle me plaisait. Je pense même que c’était même encore bien plus fort que ça. Mais je ne lui ai jamais dit. Je suis sûr que maintenant, elle doit avoir fait sa vie ailleurs...
Souvent, je rêve de ravoir 12 ans et de voler au dessus de cette rue avec Line, la main dans la main. Mais cela reste un rêve. Et la rue me paraît toujours aussi longue.
Au milieu du petit parc se trouvait la statue d’Apollon. Une statue en bronze devant laquelle les femmes, les jeunes filles et quelques hommes, l’air admiratif, se plaisaient à faire de longues pauses.
C’est qu’il était bel homme l’Apollon. Les lèvres charnues, les traits réguliers, le front lisse, les cheveux bouclés, la musculature parfaite, les mains fines. Ceux qui s’arrêtaient face à lui détachaient difficilement leur regard de sa beauté.
Un jour de printemps, une svelte demoiselle grimpa sur le socle et s’approcha tant et si bien qu’elle posa ses lèvres sur les lèvres du dieu. Après un long, tellement long baiser, Appolon quitta son socle et on le vit s’éloigner au bras de la belle. Jamais, on ne les revit. A présent, le socle est devenu le refuge de prédilection des pigeons de la ville.
Nous sommes dimanche. Et comme tous les dimanches, je vais la voir. Cela m’est important. Cela m’est même essentiel. Elle se trouve toujours à la même place. Depuis six ans. Déjà...
Je suis face à elle.
- Salut Mamie. Comment ça va ? Moi ? Oh, ça peut aller. On peut dire que ça va très bien même en ce moment. Il se peut, je dis bien, il se peut que pour une fois dans ma vie, une fille s’intéresse enfin à moi. Son prénom ? Elle s’appelle Mavis. Oui, c’est joli. D’ailleurs, tout comme son prénom, Mavis est jolie. Très jolie. Et en plus de ça, c’est vraiment une chic fille. Oui, elle est vraiment sympa. Oui, je suis sûr qu’elle te plairait. Et elle me fait rire aussi, comme tu le faisais si bien... D’ailleurs, si ça se trouve, c’est toi qui me l’as envoyée sur mon chemin. Et je t’en remercie...
Je me souviens de tes crêpes. Comme elles étaient bonnes ! J’ai beau exactement les préparer comme tu les faisais, j’ai beau utiliser les mêmes ingrédients, j’ai beau suivre ta recette à la lettre, celle que tu m’as écrite de ta main, mais rien n’y fait : je n’y arrive pas. Pas parce que je ne sais pas cuisiner, j’ai eu un excellent professeur… c’était toi. Mais non, impossible de les réaliser comme toi. C’est vraiment plus que ballot, cela a toujours été mon plat préféré.
Je venais souvent te voir, tu étais la seule à m’écouter. Tu étais la seule à me comprendre. Et encore une fois, je t’en remercie...
Bon ben, je vais devoir te laisser. Il y a un vieux couple là-bas qui me regarde bizarrement. Je les soupçonne de penser que je viens des Châtaigniers, tu sais, le centre pour personnes ayant des problèmes psychiques. Allez, salut Mamie. Rendez-vous dimanche prochain...
Nous sommes la nuit du 31 octobre. Halloween est enfin arrivé. Tous les enfants de la ville d’Anvy se promène pour la traditionnelle chasse aux bonbons.
Jennie et Karl marchent dans l’une des rues de la cité.
- Quelque chose me dit qu’on va battre notre record, cette année. J’en suis certain !
- Je pense aussi. La récolte promet d’être très bonne !
- On commence par la maison de madame Skellington ?
- Excellente idée ! Madame Skellington est connue pour etre très généreuse !
- Quel blaireau !
Jennie et Karl se retournent. C’est Stany, la terreur de l’école. Toujours accompagné de Rémy et Kenny, ses deux amis (pour ne pas dire ses deux gorilles).
- Va t-en ! Tu vas nous gacher la soirée ! s’emporte Jennie.
- Nous sommes dans un pays libre. Je fais ce que je veux…
Rémy et Kenny éclatent de rire.
- Franchement, qu’est-ce que tu lui trouves à ce bouffon ? Ce n’est pas un costume de Superman qu’il porte, c’est un vulgaire pyjama. En plus, il n’a même pas de cape. C’est pathétique ! Il me donne juste envie de vomir…
Le menton de Karl tremble.
- Et alors Supermerde ? On va se mettre à chialer ?
Jennie attrape la main de Karl.
- Allez, viens, Karl. Ne restons pas ici…
Jennie et Karl s’enfuient.
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La pleine lune scintille de mille feux ce soir…
Stanny est couché confortablement dans son lit. Il repense à Jennie.
- Quelle conne ! Si c’est pas malheureux, une si jolie fille ! Ce monde est vraiment cinglé…
Stany se met à bailller.
- Putain ! Et demain matin, on doit aller chez Mémé. J’ai trop envie de jouer à la Playstation…
Stany ferme les yeux. Appparemment, le marchand de sable est passé…
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- Stany ! Dépeche-toi ! On va arriver en retard !
Stany descend les escaliers en trainant les pieds. Comme il a l’air de mauvaise humeur…
- Je peux pas rester à la maison ? Je serai sage, c’est promis.
- Ne dis pas de bêtise. Mamie sera contente de te voir.
« Et merde ! Fais chier, bordel ! »
Madame Bittern ouvre la porte… Elle hurle ! Stany, quant à lui, ne peut s’empecher de ressentir une immense peur.
La voiture… complètement écrabouillée. Mais ce qui lui fait surtout fuiter le liquide dans son pantalon… C’est cette cape rouge, posée sur ce qui reste de la voiture...
Valentin poussa un long soupir, comme pour exhaler l'énorme tension accumulée depuis ce matin. Quelques jours plus tôt, il avait déclaré sa flamme à Marnie. Tous deux âgés d'une trentaine d'années, ils s'étaient rencontrés lors d'un week-end de bénévolats auprès de personnes sans-abris. Plusieurs points communs les avaient rassemblés, à commencer par leur timidité. Depuis, ils avaient trouvé moult prétextes pour se voir tous les jours. Ce n'est que trois mois plus tard qu'ils avaient échangé leur premier baiser et, peu après, leurs premières promesses d'engagement.
Ce soir, une toute autre scène allait se jouer. Valentin entrait dans la cour des grands : il se préparait à sa demande en mariage. Traditionnelle et romantique, elle serait divine. Afin de ménager son effet, il s'était contenté d'un laconique et mystérieux texto : « Rendez-vous au Trente ».
Dès qu'elle avait reçu le message, Marnie avait compris. Elle avait répondu tout aussi brièvement : un simple cœur en smiley. En Valentin, elle retrouvait conjuguées toutes les qualités qu'elle rêvait chez un homme : tendresse, écoute, bienveillance, douceur, sincérité. Elle ne vivait plus que pour le moment où il s'engagerait pour la vie auprès d'elle. Valentin y avait encore fait récemment allusion. Si le destin pouvait la lier indéfectiblement à cet homme qu'elle aimait sans mesure, elle serait comblée de bonheur. C'est ce que Marnie s'était exclamée en relisant ce texto aussi succinct que les billets amoureux et clandestins du XIXème siècle.
Ce soir était leur soir. Un sourire béat sur le visage, Valentin termina d'ajuster sa cravate et passa sa main sur son costume bleu. Depuis le fameux cœur-smiley qui l'avait ému, il n'avait reçu aucun message de Marnie. Sans doute, avait-elle besoin de se préparer calmement à la nouvelle existence qu'il allait lui offrir. Après deux textos sans réponse, Valentin n'avait pas insisté. Ils auraient tout le loisir d'épancher leur cœur au cours de cette soirée.
Peu avant vingt heures, il franchissait le seuil du restaurant très chic dans lequel il avait réservé. Il se réjouit d'être arrivé le premier et insista auprès du serveur pour obtenir une table à l'écart. Ce serait leur bulle. Le cœur fébrile, Valentin s'installa devant un verre.
Au début, les minutes s'envolèrent rapidement, puis de plus en plus lentement... Toujours seul face à un apéritif qu'il faisait durer, le pauvre homme sentait le vide s'emparer de tout son être. Une heure s'écoula. Bien entendu, comme tout homme moderne qui se respecte, Valentin avait harcelé sa fiancée de mille textos, mais ceux-ci étaient restés sans réponse. Pourtant, il ne se résigna pas. Ce n'est que vers vingt-deux heures que le personnel excédé l'incita fortement à quitter la salle de restauration.
Titubant comme un homme ivre, accablé, les yeux dans le vague, Valentin emprunta au hasard les rues rennaises. Lorsque la fatigue le força à s'arrêter, il se trouvait au pied d'un immeuble qu'il connaissait bien : celui où il avait maintes fois raccompagné Marnie. Telle une âme en quête d'une délivrance, il fit les cent pas sur le trottoir, incapable de détacher le regard du logement de sa bien-aimée.
Soudain, au moment où il allait se laisser choir sur le trottoir, deux femmes sortirent de l'immeuble à vive allure : la plus âgée courant après la plus jeune.
-Ma chérie ! Non, ne fais pas ça ! Tu ne vas pas tout abandonner pour un connard !
-Laisse-moi, maman, répondit la plus jeune en montant dans sa voiture.
La mère, au comble du désespoir, se jeta aux bras du seul témoin : Valentin ! Le malheureux avait perdu toute conscience du présent depuis qu'il avait reconnu la silhouette élancée de Marnie surgissant hors du bâtiment comme une furie. Le visage blafard, il regardait sans la voir la mère de Marnie qui s'accrochait à lui en le suppliant.
-Monsieur, aidez-moi, je vous en prie. Ma fille va très mal depuis quelques jours. Elle prend le volant alors qu'elle vient d'avaler plusieurs antidépresseurs. Aidez-moi à la raisonner !
Valentin reprit ses esprits lorsque le moteur de la Peugeot commença à ronronner. Il se précipita vers le véhicule de sa dulcinée et frappa violemment à la porte de la conductrice. Marnie éteignit le moteur et ouvrit la vitre. Son regard était brouillé de larmes et son visage si défait que Valentin en eut le cœur brisé. En une fraction de seconde, il oublia son épouvantable soirée d'attente.
-Que se passe-t-il ma chérie ? Que t'arrive-t-il ?
-Comment oses-tu demander cela ?, hurla la jeune femme en bondissant hors de la voiture.
Elle paraissait si outrée que Valentin fit prudemment un pas en arrière.
-Je te le demande parce que cela m'intéresse. Tu m'intéresses. Enfin, Marnie, je croyais que mes sentiments à ton égard n'étaient plus secrets...
-Arrête ton baratin, espèce de monstre ! Tu m'as trahie, abandonnée, ridiculisée !
-Je ne comprends pas, Marnie. Pourquoi te mettre cet état ? Et notre rendez-vous ?
-Ah tu veux retourner le couteau dans la plaie ? Très bien ! Parlons-en de ce rendez-vous de malheur qui était pour moi synonyme de mille promesses de bonheurs ! Tu devais me demander en mariage !
-Oui en effet mais...
-Mais tu t'es dégonflé ! Pas la peine de te justifier ! Ah, je t'ai attendue ! Ah, ça oui ! Jusqu'à une heure du matin ! Je connais par cœur chaque millimètre de la décoration de ton foutu bistrot. Le Trente là, ou je sais plus comment !
-Le... Trente ?
Valentin se trouva totalement abasourdi par le flot de paroles déversées par Marnie. Mais celle-ci ne lui laissa pas le temps de réfléchir davantage et le bouscula violemment :
-Allez, dégage d'ici !
En se tenant à bonne distance, Valentin tenta une dernière fois :
-Marnie, c'était ce soir notre rendez-vous ! Ce soir, le Trente novembre ! Et ce n'était pas dans un bistrot mais au Clos Champel, ton restaurant préféré et celui où nous avions convenu de nous retrouver lors de notre prochain rendez-vous. En recevant ton cœur-smiley par message, j'ai pensé que tu avais compris...
Au fur et à mesure qu'il parlait, Marnie se rapprochait de lui. Frémissante, pâle comme la mort, une main sur le ventre, elle paraissait ne pas comprendre.
-Que dis-tu ? Le Trente n'était pas un bistrot, mais une date ? Mais... mais... j'ai cru que... que tu avais changé d'avis et que tu avais trouvé un nouveau resto... J'ai cru que... Oh mon Dieu... J'ai vécu trois jours en enfer... J'ai bloqué ton numéro, j'ai supprimé nos photos... Je... je n'avais plus de raison de vivre... Je... Oh pardon...
A ces mots, Marnie s'évanouit et Valentin la rattrapa de justesse dans sa chute. La mère de la jeune femme, qui avait assisté à la scène avec un effarement croissant, poussa un cri d'horreur et se jeta sur le pauvre fiancé :
-Alors c'est vous le fameux connard ? Vous êtes venu achever ma fille, n'est-ce pas ?
Elle rythmait chacun de ses mots à l'aide de coups de poing. Valentin se protégea tant bien que mal car il soutenait en même temps sa chère et tendre. Enfin, il parvint à repousser son assaillante :
-Vous voyez bien que c'est une erreur, vieille folle ! Appelez les secours au lieu de hurler !
Marnie se mit à gémir doucement. Sa tête tournait, tout était flou autour d'elle et une seule certitude l'ébranlait : Valentin l'aimait ! Lorsqu'elle reconnut les battements du cœur contre lequel sa tête était posée, elle sourit amoureusement. Tout en embrassant la femme qu'il aimait pour la vie, Valentin se jura d'abandonner à tout jamais les textos laconiques et mystérieux !
Je suis assis au comptoir du Réverbère. Nous sommes dimanche soir. Et je n’ai pas trop le moral.
Il y a deux semaines de cela, Maman était partie rejoindre Papa. A présent, mes parents ne sont plus sur cette Terre. Bon Dieu ! Comme ça fait mal…
Je me souviens encore, c’était un soir de 1984. J’avais alors 10 ans.
Papa, Maman et moi mangions tranquillement. Personne ne prononçait un mot. Il faut dire aussi que Papa et Maman s’étaient disputé quelques minutes avant. J’avoue, je n’étais pas du tout à l’aise. J’avais tellement envie qu’ils se réconcilient. Mais je n’étais qu’un gosse, je n’osais pas intervenir.
Papa se leva et alluma la radio. Je me sentais légèrement mieux, ce silence commençait vraiment à me peser...
Michael Jackson avait terminé de chanter. Dommage, c’était « Beat It ». J’adorais cette chanson. L’animateur annonça alors un nouveau morceau, un inédit… « Purple Rain » d’un certain Prince. Dès les premières notes, je commençais déjà à accrocher. Quelle claque ! Quelle musique !
La chanson continuait… quand commença le fameux solo guitare. J’avais vraiment l’impression que des petits ours me déposaient des bisous sur mes oreilles.
C’est alors que Papa se releva. Il avait fait un de ces bonds ! J’avais très peur. Qu’allait-il se passer ? Pourvu que…
Papa s’approcha de la radio… et monta le son. Il s’approcha ensuite de Maman… et l’invita à danser. J’étais sur les fesses, Papa avait toujours eu horreur de ça. Mais apparemment, il en avait assez d’être fâché avec Maman.
Maman le regarda… elle lui sourit et lui prit la main. Tous deux dansèrent un slow. Je ne le savais pas encore, mais j’étais en train de vivre le plus bel instant de mon enfance. C’était beau. C’était grand. C’était immense. C’était l’amour…
Je reviens en 2025. Je ne peux pas m’empêcher de regarder le ciel à travers la grande vitre…
Soudain, une autre chanson commence à se faire entendre. Une chanson que je ne connais que trop bien… Je m’apprête à quitter le café, l’émotion sera trop éprouvante… quand un homme se lève de sa chaise. Il a fait un de ces bonds ! Il tend la main à une dame… celle-ci lui sourit et lui prend la main. Tous les deux s’installent au milieu de la salle… et commence à danser un slow.
C’est dingue… la noirceur disparaît, je me surprends même à sourire.
Je marche seul sur le fil. Cela fait maintenant trente-trois ans que ça dure. J’avance non pas à l’aide d’un bâton, mais de mes bras. Je n’ai jamais su marcher droit. Je n’arrête pas de zigzaguer. En bas, je vois des créatures. Des créatures horribles, affreuses et épouvantables. Elles n’attendent qu’une seule chose, que je tombe. Il y en a qui sont même dotées d’ailes. Elles ne se privent pas de me déstabiliser. Heureusement, parfois, il y a des colombes, venant de je-ne-sais-où, qui les combattent. Mais hélas, pour moi, elles ne sont pas toujours présentes. Pour tenir, je me répète souvent « Je dois y arriver tout seul. Je dois y arriver tout seul. Je dois y arriver tout seul. » Comme c’est éprouvant. Physiquement, mais surtout mentalement.
Mais ce ne sont pas les créatures du bas dont j’ai le plus peur. Non, il y a quelque chose de pire. De bien pire... la voix. La voix qui se trouve juste derrière moi. Tellement glaciale, tellement effrayante, tellement terrifiante… Je n’ai jamais osé me retourner.
La voix ne crie pas, elle murmure. A cause d’elle, j’ai failli tomber plusieurs fois. J’ai même souvent été à deux doigts de lâcher prise. Cela s'est même joué à un doigt...
Ce qui me fait tenir, c’est la lumière au bout du fil. Quand je la vois, je ressens une petite chaleur m’envahir. Mais j’ai beau avancer, avancer et avancer, elle me parait inatteignable, et donc sans fin. J’espère bientôt l’atteindre, car j’ai l’impression que la fameuse voix m’attrapera bientôt.
En fait, je me demande si elle ne me tient pas déjà…