Prémonition ? Sagesse issue d’une vie simple et droite ? Intuition des humbles ? Qui pourrait dire comment ses mains avaient été guidées ? Qui pourrait parler de la tendresse dont témoigne son travail ?
En ce temps-là, à Nazareth, Joseph venait de terminer un berceau, le plus admirable qu’il eut pu réaliser. Ses doigts avaient des heures durant laisser agir le ciseau et le polissoir. Sans qu’il en ait vraiment conscience, des étoiles étaient à présent gravées sur les montants, des bergers et leurs brebis étaient profilés sur le panneau de la tête. Joseph s’adossa au tas de bois qui se trouvait dans son atelier et considéra son œuvre. Son esprit brûlait de joie et de fierté car il savait que son fils reposerait là au creux douillet du petit lit.
Quelques voisins avaient eu l’occasion d’observer le meuble et bientôt à travers tout le pays parvint une rumeur qu’un berceau extraordinaire avait été réalisé dans une humble maison de Nazareth. Cette nouvelle arriva même au palais du roi Hérode. Celui-ci n’était pas homme à s’émouvoir de la création d’un objet d’art de plus, car il avait à sa disposition quantité de pièces rares et de valeur, mais il présageait qu’une telle rumeur pouvait avoir quelque chose d’inquiétant. Des devins lui annoncèrent, en effet, à la description orale du bel objet que son règne était menacé.
Quelques semaines plus tard, Joseph apprit qu’il devait se rendre à Bethléem pour un recensement. Un ange l’avertit en songe que le bébé ne reposerait pas là où il l’avait imaginé. Alors, tandis qu’il se préparait avec son épouse pour le long voyage qu’ils devaient effectuer, il réfléchissait à ce qu’il allait faire de son ouvrage. Comme il n’avait pour seule monture qu’un maigre bourricot, il lui sembla impossible de le transporter. Ainsi, il se résolut à en faire don . Il le déposa près du puits du village et espéra que quelque personne nécessiteuse pourrait se l’approprier.
Cependant, un émissaire du roi Hérode, congédié en raison de son âge, qui rentrait dans sa région de naissance pour y finir tristement ses jours, découvrit le meuble. Il avait entendu parler du chef d’œuvre auquel on attribuait des vertus insoupçonnables. En son cœur, il éprouva une grande joie. Voilà un trésor, estimait-il, qui pourrait lui faire retrouver grâce auprès de son roi. Il s’en retourna donc pour Jérusalem. Sous les pas de son cheval la route était plus facile qu’elle ne l’avait jamais été auparavant. Il lui semblait que le berceau était plus léger qu’un voile.
Hérode fut ébranlé lorsqu’il vit le berceau. Il appela devins, scribes et sages pour interpréter ce qui était représenté de manière aussi gracieuse sur le bois.
« L’astre d’un nouveau roi s’est levé », osa l’un d’eux.
« Il est reconnu par tout le peuple des bergers », poursuivit un autre.
« Les écritures laissent prévoir qu’il se trouve à Bethléem », dit encore un troisième.
Peu de temps après cette découverte, des mages venus d’Orient s’adressèrent à Hérode et confirmèrent qu’ils avaient vu apparaître une nouvelle étoile, signe d’une naissance prestigieuse. Alors, Hérode, reconnaissant les propriétés divinatoires propres au berceau, manda les mages afin de porter le petit meuble jusqu’à cet endroit où ils comptaient aller rendre hommage à l’enfant.
Quand Joseph reconnut son œuvre, il en fut bouleversé. Il frémissait de bonheur. L’enfant pourrait reposer sur une couche digne de ses origines. Joseph contempla son ouvrage d’un regard tout neuf. Il distingua qu’il avait représenté un désert au pied du petit lit. Il fut visité la nuit suivante par un ange qui lui ordonna de se rendre en Egypte pour assurer la sécurité de l’enfant.
Joseph se découvrit une force intérieure toute neuve. Il acquit plus d’assurance. S’il avait l’intuition en façonnant son œuvre de ce qui allait advenir, il pourrait à l’avenir s’y fier encore et encore. D’autant plus, que l’ange l’épaulait de manière non négligeable.
Quand fut venu le temps pour la sainte famille de partir pour l’Egypte, Joseph offrit le berceau à quelque pauvre paysanne qui se trouvait près de l’étable à ce moment-là.
Il paraît que l’enfant, qui y dormit, apporta douceur et sagesse partout où il passait. Jamais, le berceau ne fut hors d’usage même si peu à peu se sont estompées les marques particulières qui l’ornaient.
Habillé de l’opulent ivoire des pins boréals, sous des toitures aux pentes couvertes de bardeaux couleur de mer et d’or, enjolivé de tours hexagonales et d’oriels, surgissant des étages tels des proues de navires, le palais royal dominait la cité de sa splendeur. Ses façades possédaient chacune une volée d’escalier menant à un immense hall gardé par d’impressionnants piliers sculptés. Pour l’heure, une foule bigarrée s’y pressait, emplissant les lieux du bourdonnement de conversations animées.
Sa lyre dans une main et son bourdon camouflé en canne de direction dans l’autre, Merlin entraîna résolument son petit groupe de musiciens improvisés parmi les bardes et baladins.
Contrairement à leur crainte, l’arrivée d’un nouveau groupe éveilla peu d’intérêt. Un évènement bien plus préoccupant captait l’attention de tous : le Grand Chambellan était en retard ! Le spectacle devait pourtant avoir lieu le lendemain soir et il fallait encore régler les derniers détails.
Alors que l’inquiétude atteignait son comble, les artistes levèrent des yeux impatients sur le splendide escalier central, où venait de surgir un homme paré comme un oiseau des îles du Sommeil. La surprise passée, un tonnerre d’applaudissements salua l’apparition. Grand, mince, ses longs cheveux retenus par un ruban scintillant en une boucle lustrée au sommet de son crâne, il était vêtu de soie et velours enluminés de broderies chatoyantes, qui illuminaient ses traits fins, tandis que des plumes d’un noir profond lui faisaient les épaules irisées.
En un geste plein de panache, l’homme s’inclina devant la foule qui redoubla d’excitation.
‒ Qui est-ce? demanda Hortie tout en applaudissant l’extraordinaire apparition.
‒ Mirliflor! s’exclama Valerian.
‒ Qui?
‒ Mirliflor, le Grand Sorcier du Spectacle! s’enthousiasma Malicia.
‒ Un sorcier? Dans cet accoutrement? ricana Merlin.
‒À votre place je ne le sous-estimerais pas, prévint la jeune sorcière, le regard noir.
‒ Il s’appelle vraiment Mirliflor? demanda Hortie.
‒ Probablement pas, admit Malicia, mais avouez que ça lui va comme un gant.
‒ Et toi, comment sais-tu qui est cet individu? demanda Merlin en lançant un regard étonnéà son apprenti.
‒ C’est lui qui a organisé l’anniversaire de la reine, le cycle dernier. Tout le monde en a parlé. Il organise aussi des concerts de bardes et c’est toujours exceptionnel.
‒ Parce que tu vas aux concerts, toi !
‒ J’aime bien quand ça dépote, avoua le jeune chevalier.
Le vieux mage leva les yeux au ciel.
Mirliflor fut bientôt rejoint par une grande femme au visage sévère à peine adouci par quelques mèches folles échappées de son lourd chignon. Vêtue d’une robe grise dépourvue d’ornements, elle ne portait aucun bijou à part un anneau aussi terne que la chaîne au bout de laquelle il pendait. Elle était un contre-point parfait à la silhouette exubérante du Grand Sorcier du Spectacle.
Je n’arrive pas à dormir. J’ai pourtant bien pris mon cachet, ce soir. Mais rien n’y fait, je n’y arrive pas.
Je décide de me lever. Tant pis, au point où j’en suis, je vais me préparer une tasse de café. Les voisins doivent dormir profondément, je ne vais donc pas les déranger.
La machine commence à s’allumer. Je regarde autour de moi, comme il fait sombre dans ce studio. Ma vie est ainsi. C’est comme ça...
Mon attention se porte sur la fenêtre. Aucune étoile, cette nuit. Quelle tristesse...
Je ferme les yeux. Je les rouvre, deux points rouges brillent derrière la vitre. Je n’ai pas peur. Je m’avance vers eux.
J’ouvre la fenêtre, les deux points rouges me regardent toujours. Ce sont des yeux, des yeux rouges. Je peux parfaitement la ressentir, sa tristesse. Je lui tends la main, elle hésite…
Nous sommes assis sur le lit, face à face. Je commence à la caresser, c’est ainsi qu’on m’a appris. Malgré l’obscurité, je peux voir qu’elle rougit. Je l’embrasse dans le cou, elle ferme les yeux.
C’est ma dernière nuit sur Terre. Je n’aurais pas rêvé meilleur départ. Rien ne vaut la tendresse...
Dès potron-jacquet, le petit groupe avait quitté la manse pour rejoindre, en début d’après-midi et à bonne allure, le Marais des Dragons. À l’horizon, se profilait la Lande aux Cantilènes, émaillée de quelques hameaux dont l’un abritait la seule auberge de ce côté du fleuve.
Valerian avait ralenti l’allure aux abords du marécage qui, coincé entre la courbe indocile du fleuve et la forêt des Songes, marquait l’entrée du domaine de Longvaisseau. Parmi les joncs, roseaux et autres plantes, on apercevait, non loin de leurs nids de butomes tressés, quelques nymphes couper des feuilles rondes, brunies par l’automne, en agitant l’eau qu’un peu de vase colorait de sa rousseur.
Un peu plus loin, apparaissaient d’autres nids dont la forme attestait la présence de dragons des marais.
‒ Brrrr! fit Merlin en voyant les cueilleuses. Comment peuvent-elles rester dans l’eau par un froid pareil avec seulement trois brins d’herbe sur le dos ?
‒ Ce sont des nymphes, Maître Merlin, elles ne ressentent pas le froid comme nous, répliqua tranquillement Malicia, qui partageait sa carriole avec le vieux mage.
‒ Il n’empêche que le temps s’est drôlement refroidi, insista celui-ci. Elle va geler là-haut, c’est sûr, ajouta-t-il en sortant le nez de son manteau pour observer Azimuth tournoyer au-dessus d’eux, Hortie coincée entre ses crêtes de cou.
Quand Valerian avait expliqué, au grand dam du dragon qui souhaitait accompagner son chevalier préféré, qu’il n’était pas prévu que l’Escorte se fasse ailleurs qu’au sol, la fée avait affirmé que son capricant semblait ballonné et que Sa Seigneurie serait des plus aimable si elle acceptait de l’emmener.
Ce dernier avait bien un peu ronchonné, mais cela n’avait pas duré, tout à la joie qu’il était de cette nouvelle aventure.
L’après-midi était bien avancé lorsqu’ils abordèrent la lande.
Celle-ci s’étendait à perte de vue, ses couleurs automnales créant une atmosphère qui ferait la joie de n’importe quel peintre… pour autant qu’il puisse supporter le reste !
‒ Je comprends mieux pourquoi on l’appelle la Lande aux Cantilènes, fit remarquer Valerian à ses compagnons en élevant la voix pour couvrir celle du vent et son chant mélancolique.
Au même instant, Azimuth vint se poser non loin d’eux et Hortie se magiporta aussitôt au sol.
‒ Quelque chose ne va pas? s’inquiéta le jeune chevalier en descendant de son cheval tonnerre pour aller à la rencontre de la fée.
‒ Je suis désolée mais je vais devoir récupérer mon capricant, s’excusa celle-ci, dont le teint verdâtre valait toutes les explications.
‒ C’est le vent, il y a des trous d’air, précisa néanmoins le dragon.
‒ Nous serons rendus dans quelques lieues à peine, rassura le jeune chevalier.
‒ Tu peux toujours venir avec moi et laisser ton invoquéà la dame, essaya Azimuth.
Valerian lui lança un regard où se mêlaient envie et reproche.
‒ Si tu changes d’avis…
Le dragon décolla aussitôt. Avec un soupir, le jeune chevalier remonta en selle et regarda Hortie récupérer sa monture attachée à l’arrière de la carriole.
‒ Vous auriez mieux fait de rester à l’académie, lança Merlin.
‒ Pour que vous soyez le seul à vous amuser? certainement pas! répondit la fée, qui en oublia sa nausée.
Elle monta en selle et rejoignit Valerian qui lança son cheval au grand galop.
Je regardai à travers le trou de la serrure. Ma future petite victime était assise sur son lit. Je jubilai et me frottai les mains. Je sentais que j’allais bien m’amuser, comme chaque soir. Je me mis à compter jusqu’à trois...
Une fois arrivé à « trois », j’ouvris la porte brutalement, levai les bras et poussai un hurlement. J’étais sûr qu’elle allait hurler à son tour. Peut-être même qu’elle allait se faire dessus. Mais à ma grande surprise, elle ne réagit pas.
La petite me regarda dans les yeux. Je n’avais jamais pareille tristesse. Je me suis surpris à me demander ce qui lui était arrivée. Elle baissa la tête, je pouvais la sentir anéantie. C’était la toute première fois qu’un tel cas m’arrivait, j’étais vraiment sur le cul.
- Je ne veux pas que Papa s’en aille…
La petite se mit alors à pleurer. Merde ! Que… Que devais-je faire, au juste ? Encore une fois, je n’étais pas du tout habitué à ce genre de situation.
La petite continuait de chialer. Je paniquais, mais curieusement, je ne voulais pas m’en aller, je ne voulais pas la laisser toute seule. Je m’assis alors à côté d’elle… La petite m’attrapa et pleura plus fort. Je dois vous avouer que j’étais à la fois embarrassé et perdu, qu’étais-je en train de commettre ? Si les autres l’apprenaient… Je ne sais pas alors ce qu’il me prit, mais je déposai délicatement mes pattes sur ses épaules.
- Je suis là…
Oui, je vous le jure, c’est bien ce que j’ai dit. Je la sentis aller un peu mieux.
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La petite s’était endormie. Ce fut long, mais elle y est arrivée. Je la regardais, Petite femme… Je tirai la couverture, elle avait déjà assez froid comme ça…
Je refermai la porte du placard avec la plus grande des prudences et je repartis. C’était tout pour cette nuit.
N’empêche, c’est quand même affreux quand les personnes que vous aimez le plus se bastonnent.
‒ Rhaa! s’impatienta le vieux mage en agitant la main. Je parle de ce brouillard, nous allons nous perdre dans cette purée de pois.
‒ Je crains que ce ne soit déjà fait, déplora Barok. Contre la magie, l’ingénierie ne peut rien.
‒Ça me fait penser à un article paru dans Sorcellerie, avança Ronan. Hysteria y parlait d’un tout nouveau sortilège inspiré par les chauves-souris.
‒ Je vois que notre professeure en métamorphoses n’a rien perdu de son intérêt pour ses modèles, s’esclaffa Merlin.
‒ Hysteria a toujours été très pointue dans ses recherches, la défendit Hortie.
‒ Autant que son chapeau!
‒ Vous trouvez ça drôle?
‒ J’ai lu cet article, intervint Mirliflor. Un peu technique, mais très intéressant.
‒ Et si nous en revenions à nos moutons, s’impatienta Barok.
‒ Ne serait-ce pas plutôt à nos chauves-souris? railla Merlin.
‒ Vous avez mangé un bouffon vous, ce matin.
‒ Allez Ronan, parle-nous de ce sortilège, l’encouragea Hortie, en se tournant vers le mage qui attendait patiemment de pouvoir continuer.
‒ La raccusette, comme le nomme Hysteria…
‒ Quel nom curieux ! s’étonna la fée.
‒ C’est du sotaî, l’informa Merlin. Ça veut dire: rapporteur, ou mouchard si vous préférez. Je ne savais pas qu’Hysteria s’intéressait aux langues gnomiques, ce n’est pas trop son domaine.
‒ C’est sûrement parce que, ce cycle, il y a un sotaî dans sa classe, l’informa Hortie.
‒ Un gnome? Sorcier?
‒ La sorcellerie est un Art subtil qui demande de la finesse et de l’habileté, affirma Mirliflor en ignorant Merlin qui levait les yeux au ciel. Un gnome, comme n’importe qui d’autre pourvu qu’il soit suffisamment raffiné, peut en apprendre les délicates complexités.
‒ Un petit très doué, d’après ce que j’ai entendu dire, approuva Hortie.
‒ Bref! reprit Ronan dont la patience était mise à rude épreuve, ce sortilège permet d’envoyer un son qui, s’il rencontre un obstacle solide, est renvoyé vers sa source. Il pourrait nous mener vers L’Élégante ou nous permettre de trouver Nulle-Part.
‒ Et vous le connaissez, vous, ce sortilège? demanda Merlin.
‒ En parlerais-je, sinon?
‒ Hum!
‒ Si vous permettez, je le connais parfaitement, intervint Mirliflor et il va nous être très utile.
‒ Je me demande s’il serait possible d’imiter ce sort par des moyens mécaniques? s’interrogea Barok pendant que le sorcier allait se poster à la proue du Dragon des mers.
Mirliflor lança le sortilège d’Hysteria. Un son bref, un peu métallique, s’éloigna dans le brouillard… et s’y perdit.
C’était pourtant un si joli village. Non, il ne manquait pas d’attraits avec ses adorables maisons aux toits pentus, ses jolies vitrines illuminées qui donnaient aux soirées des airs de fête, ses petits et grands hôtels répartis autour d’un lac au charme indéniable, le tout cerné par d’imposantes matrones en tablier blanc, leurs pics déchiquetés se faisant, pour les plus hardis, promesses d’inoubliables randonnées. Non, vraiment, la carte postale ne manquait pas d’attraits…
La première sortie matinale, qui allait par la suite devenir mon tourment quotidien, fut une balade à l’ombre des sapins, autour du cœur battant de ce si joli village : le remarquable plan d’eau auquel quelques barques donnaient un charme romanesque. Romance qui, allais-je fortuitement l’apprendre, risquait de tourner court si d’aventure l’embarcation gîtait, sous peine de livrer le rameur étourdi aux sangsues qui s’ébattaient joyeusement dans l’innocent liquide. Bien sûr, outre ces démons succubes, le lac recelait des poissons parfaitement inoffensifs… bien plus, en tout cas, que les pêcheurs aguerris qui trucidaient leurs prises avec entrain sous les yeux ravis d’un public intéressé. Enfin, pour autant que le public n’ait pas dix ans et un sens de la compassion très développé !
Pour mon plus grand plaisir (encore) cette promenade journalière et bucolique était également l’occasion de faire des rencontres, dont certaines plus piquantes que d’autres ! Un lac, même de montagne, recèlera toujours quelque coin d’une placidité propre à l’épanouissement de l’infernale gente ailée aux mœurs vampiresques, que les moins chanceux (ils se reconnaîtront) attirent plus sûrement qu’un buddleia des papillons. Aïe !
Mais parlons de l’hôtel. Un budget restant un budget, ce n’était pas le plus grand ni le plus cossu, ce n’était cependant pas non plus une gargote. N’ergotons pas, le cadre était agréable, les chambres propres et confortables. Non, c’est à table que, tel un indésirable pique-assiette, s’invita le problème, pour, sans vergogne, faire de ce moment une déception de tous les repas.
Le pays jouissant d’une bonne réputation culinaire, c’est sans méfiance que les dîneurs, affamés par une matinée passée parmi les moustiques et un après-midi de randonnée sur des pentes interminables, investirent la salle à manger et s’installèrent à table, le sourire aux lèvres. En ce premier soir, ils choisirent entre les deux potages, les deux entrées, les deux plats, les deux desserts proposés et si, à la fin du repas, il se doutèrent bien qu’aucune étoile ne garnirait jamais la carte, c’est néanmoins repus qu’ils s’en allèrent dormir après une dernière promenade, digestive celle-là. Le lendemain, les choses se gâtèrent. Le menu ressemblait en tous points au précédent. Devant ce choix limité, les déçus se rabattirent sur ce qu’ils n’avaient plébiscité le soir précédent et retournèrent dormir, un peu moins satisfaits. Le troisième soir, la carte eut beau faire, les dîneurs la reconnurent immédiatement. Il fallait pourtant bien manger et ce fut avec regret qu’ils se virent resservir les mêmes plats. Dépités, ils allèrent dormir avec pour seul souhait qu’aucun reste ne garnisse encore les fonds de casserole. Vœu pieux s’il en est !
Or voici qu’un soir apparaît au menu un plat encore jamais proposé. Et pas n’importe quel plat, une spécialité du pays. Affamé de nouveauté, le plus désabusé se lança et passa commande. Peut-être aurait-il dû écouter le serveur qui avait timidement tenté de l’en dissuader, car si l’intérêt gustatif du mets restait discutable, la découverte d’un intru se tortillant dans l’assiette n’engendra aucun doute sur l’arrière-goût amer qu’allait laisser cette cerise sur un gâteau déjà bien périmé.
À ce stade, est-il nécessaire de mentionner la montagne de boîtes de conserves découverte à l’occasion d’une incursion non autorisée à l’arrière de l’hôtel ? Ou encore ces pantalons régulièrement inondés de soupe par un jeune serveur, certes sympathique, mais d’une maladresse consommé…e ? (Désolée, je ne résiste pas à cette petite pointe de sel). Malgré tout, je tiens ici à rendre hommage à la victime qui a prouvé, à la fin du séjour, qu’il ne tenait pas rigueur au serveur occasionnel, étudiant de son état, d’avoir joué les tourneurs d’assiettes empoté, en lui laissant un joli pourboire. Sans doute pour mieux l’inciter à retourner à ses livres, loin de la salle à manger !
Il est des voyages qui laissent un souvenir impérissable, celui-ci en fait partie. Le meilleur moment restant assurément celui du retour… ce fut en tout cas le mien !
Il est un peu plus de vingt et une heure lorsque le commissaire-divisionnaire Abel Van Dockx pose son doigt sur la sonnette.
En dépit de la lumière qui filtre par les stores, il espère de tout cœur que la propriétaire est absente, qu’elle a juste oublié d’éteindre en sortant. Il sait qu’elle vit seule dans cette grande maison rue Albert Lancaster, non loin du Quartier dit du « Vivier d’Oie », mais peut-être l’aide-ménagère fait-elle des heures supplémentaires... Il n’y croit pas trop. Avant de se faire escorter ici, il a d’abord téléphoné au cabinet et un gratte-papier peu avare en heures supplémentaires lui a appris que la boss avait regagné ses pénates de bonne heure.
Dans son dos, les deux jeunes agents qui l’ont amené ici sautillent nerveusement. Peut-être sont-ils embarrassés comme lui d’être là, mais sans doute ont-ils également un peu froid. La température est descendue subitement la nuit dernière et Abel a ajouté à son équipement réglementaire de commissaire-divisionnaire une écharpe. Noire, bien entendu.
En attendant qu’on lui ouvre, il se rappelle du coup de fil qu’il l’a amené dans cette avenue, aux antipodes de la rue dans laquelle il vit depuis plus de soixante ans.
Il a poussé un juron quand il a entendu le nom de la dernière victime de l’attentat. Pourtant, Abel Van Dockx n’aime pas jurer, il ne le fait qu’en de rares occasions et encore plus rarement en public. D’ailleurs, il peine à se rappeler la dernière fois qu’il l’a fait. Sans doute quand il a appris qu’Anuna Van Mechelen devenait son ministre de tutelle. Comme quoi, cette femme doit déclencher quelque chose chez lui.
Presque deux jours après l’attentat qui a coûté la vie à plusieurs malheureux, la DVIT a presque identifié tous les corps (un record de rapidité !), sauf celui du kamikaze ainsi que celui d’une jeune femme, une rouquine, qui s’est pris une balle dans la tête avant d’être pulvérisée par la bombe. Ils ont baptisé le sniper « l’homme à la chapka » puisqu’il est visible de nombreuses fois ainsi chapeauté sur les vidéos de surveillance du marché de Noël. Quant à la petite rousse, elle semble apparaître une minute avant que l’enfer se déchaîne, on ne la voit que de dos en compagnie de plusieurs autres jeunes, lesquels ne pourront pas aider la police à l’identifier car ils ont été rayés de la carte du monde au même moment.
La fille a été défigurée par un sniper avant d’être annihilée par un kamikaze, ça ressemble à une macabre plaisanterie, du style Joker, la Némésis de l’homme chauve-souris. Il songe au héros inventé par Bob Kane lorsqu’on lui ouvre.
AnunaVan Mechelen, portant une robe de chambre à fleurs (des nénuphars en réalité), laisse couler sur son subalterne un regard courroucé. Le mal de crâne du flic revient avec force, il aurait dû prendre un cachet quand il en avait l’occasion, à présent, il est beaucoup trop tard.
Abel a une boule dans la gorge qu’il n’arrive pas à faire disparaître, il aurait aimé pouvoir déléguer cette douloureuse tâche à un subalterne.
Madame, commence-t-il avant de se rendre compte qu’elle ne porte peut-être rien sous son peignoir.
Il ne l’a jamais vue habillée autrement qu’en tailleur de cuir et en chemisier de soie, cheveux blonds, mi-longs, plaqués en arrière. L’imaginer nue le bloque, il n’éprouve aucune attirance pour elle, mais Van Dockx a toujours été mal à l’aise en sa présence.
La ministre semble se rendre compte qu’elle est la cible non seulement du regard du comdiv, mais également de la bleusaille qui l’accompagne. En outre, un courant d’air froid lui rappelle qu’elle est légèrement vêtue sur le pas de sa porte et qu’elle ferait bien de rentrer si elle ne veut pas assister au prochain conseil des ministres avec une laryngite.
Alors, Van Dockx ? Vous n’avez pas le téléphone ?
Il grimace, la douleur a posé ses mains polaires sur son cerveau et le presse de toutes ses forces. Que lui arrive-t-il ? Est-ce le cancer ou ses libations de la veille qui le rappellent à son bon souvenir ? Qu’importe, le coursier funeste doit délivrer son message.
« Eh bien ? Vous voulez me refiler la crève ? En tous cas, vous n’avez pas l’air bien, vous… »
Sara… lâche-t-il comme un soupir.
Le visage sévère de la ministre change imperceptiblement, son expression revêche s’est un peu altérée. Peut-être que, pour la première fois depuis qu’il l’a rencontrée, les sourcils redessinés de la Ministre Van Mechelen ne forment plus le V de la vengeance. Soudain, Abel oublie tous ses griefs envers cette femme de pouvoir qui a détruit bien des carrières en poussant la sienne.
Sara ? répète-t-elle alors que les commissures de ses lèvres tombent, lestées par une inquiétude naissante. Ma fille ?
Le vieil homme habillé de noir et de blanc hoche la tête.
Il ne l’a jamais rencontrée, cette jeune Sara, mais il connait son histoire. Bien avant de devenir ministre, sa mère, avocate au barreau de Gand, a défrayé la chronique en mettant cet enfant au monde sans que personne n’eut soupçonné qu’elle était enceinte. Quant au père, de nombreux noms avaient circulé, mais la future édile n’avait rien lâché. On lui avait prêté une liaison avec beaucoup d’hommes, y compris le Premier Ministre de l’époque, la jeune mère était cependant restée mystérieuse. Le déferlement médiatique avait finalement cessé et, quand Anuna Van Mechelen avait reçu son premier portefeuille quatre ans plus tard, plus personne ne se souvenait de la polémique.
En ce moment, tout cela n’a aucune importance pour le commissaire-divisionnaire. Il lit dans ses yeux bleus froids qu’elle a compris la raison de sa présence tardive à son domicile. La main de la femme agrippe le montant de la porte et y pose une épaule.
Il n’a pas besoin d’expliquer qui est la dernière victime non-identifiée jusqu’alors de l’homme à la chapka, une mère sent ce genre de choses.
Elle se laisse glisser le long du chambranle, au ralenti. Quand ses genoux touchent le sol, le peignoir s’ouvre et laisse entrevoir des cuisses laiteuses, mais musclées. Abel, qui n’a pas pu s’empêcher de suivre le naufrage de sa cheffe, se sent honteux de lui infliger ce supplice, il s’en veut d’autant plus qu’il se rend compte qu’il a ramené un public. Les deux jeunes policiers qui ne savent plus où se mettre, qui préfèreraient assurer le service d’ordre d’un concert de bikers plutôt qu’être là.
Il est tout à fait paralysé, il sait qu’il devrait s’agenouiller, la prendre dans ses bras, lui glisser des mots réconfortants. Toutes ces actions font partie des choses naturelles qu’Abel ne sait pas faire. Pour arriver à ce poste, il a dû mettre beaucoup de côté, à commencer par sa vie.
Anuna Van Mechelen tremble, mais ne pleure pas. Voilà une réaction que le comdiv trouvera étrange, plus tard, quand il se repassera l’histoire dans son lit.
En revanche, et ce malgré son embarras, il note immédiatement une présence, cachée dans la pénombre, à cinq mètres de la ministre. Il ne distingue pas ses traits, la silhouette fait de son mieux pour rester dans l’anonymat.
Van Dockx se dit que c’est la vie privée de sa supérieure et que ce n’est pas le moment de s’y attarder.
Mais, dans un coin de son cerveau quelque peu anesthésié par la situation, il prend une note au vol.
Gêné, il prend congé et rejoint la voiture de patrouille en reculant. La ministre ne bouge pas, mais lorsque la voiture a fait quelques mètres, le comdiv se retourne. La porte est refermée.
C’était dans les années 2000, à l’époque où j’étais gosse.
Dans le quartier du palais de justice de Tournai, il y a une rue qui descend jusqu’à l’avenue des États-Unis. Il s’agit de la rue Albert Asou. Mais pour moi, c’était « La rue du dragon ». Si je la surnommais ainsi, c’est parce qu’elle me semblait longue. Dans le manga « Dragon Ball », Son Goku doit traverser la route du dragon afin de pouvoir rencontrer maître Kaïo. Je me suis donc grandement inspiré de cette route.
Dans cette rue aussi, habitait une fille que je fréquentais au catéchisme. Nous étions également dans la même école, mais pas dans la même classe. Elle s’appelait Line. J’avoue, elle me plaisait. Je pense même que c’était même encore bien plus fort que ça. Mais je ne lui ai jamais dit. Je suis sûr que maintenant, elle doit avoir fait sa vie ailleurs...
Souvent, je rêve de ravoir 12 ans et de voler au dessus de cette rue avec Line, la main dans la main. Mais cela reste un rêve. Et la rue me paraît toujours aussi longue.