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QUELQUES SECRETS D'ANIMAUX... par Micheline BOLAND

Publié le par christine brunet /aloys

 

QUELQUES SECRETS D'ANIMAUX

 

 

Les perroquets

 

Il était un temps, où l'homme chassait tous les oiseaux. L'homme mangeait leur chair et utilisait leurs plumes pour se parer ou parer sa compagne. Ainsi tous les oiseaux craignaient pour leur vie.

 

Pour cette raison, certains décidèrent de ne vivre que la nuit. Les perroquets quant à eux se concertèrent. "Si nous voulons échapper à ce prédateur, il nous faut trouver une astuce. " "Et si nous apprenions à parler comme lui plutôt que de piailler comme les autres ? ", dit un jeune perroquet. "Excellente idée ! ", firent en chœur les plus sages.

 

Effectivement, quand les hommes entendirent des oiseaux répéter leurs propos, cela les enchanta. C'est ainsi que les perroquets n'ont jamais plus été chassés.

 

*

 

Les coccinelles

 

À leur création, les coccinelles étaient blanches et toutes les fleurs étaient colorées. Déjà en ce temps lointain, les coccinelles étaient friandes de pucerons. Elles en dévoraient de grandes quantités et comme les pucerons étaient gourmands de fleurs, c'est auprès de ces dernières que les coccinelles trouvaient bien souvent de quoi satisfaire leur appétit.

Mais un jour, les coccinelles prirent conscience que les fleurs leur devaient une fière chandelle ! 

La reine des coccinelles alla voir la reine des fleurs : "Vous avez la beauté, vous êtes radieuses mais sans nous et notre grand appétit pour les pucerons, votre vie ne tiendrait pas à grand-chose. Alors vous qui semblez les préférées du Créateur, demandez-lui de nous donner un peu de vos couleurs ! "

La négociation fut longue, très longue. Le Créateur expliqua, en effet, qu'il y avait sur terre un juste équilibre des coloris et que si les coccinelles devaient, elles aussi, être de teinte vive et bien ce serait aux dépens de quelques fleurs. C'est à l'issue de ces tractations, que des fleurs blanches ont vu le jour et que les coccinelles ont arboré une teinte rouge ou jaune, et sont constellées de points noirs.

Et ce fut un accord gagnant-gagnant puisque les fleurs continuent d'être protégées par les bêtes à bon Dieu et que les coccinelles sont satisfaites de leur apparence.

 

 

(extrait de Contes en stock")

 

Micheline Boland

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"Ainsi, je devins un vampire" de Joe Valeska : le prologue en exclusivité.

Publié le par christine brunet /aloys

 

Toutes les créatures légendaires sont entourées d’un voile d’affabulations outrées et de semi-vérités.

Les arts littéraires, puis le cinéma, puis la télévision… De l’antiquité grecque à l’avènement de l’Internet, tout a été dit, chanté, déformé, publié et finalement montré. Tout comme son contraire, d’ailleurs…

À propos des vampires – ceux qu’on appelle aussi les non morts –, que raconte-t-on ? « Ce sont de monstrueux prédateurs qui, à la tombée de la nuit, abandonnent tombes et cimetières pour s’abreuver à la jugulaire de leurs infortunées victimes. » D’une manière générale, voilà ce qu’on raconte.

Ma foi, je trouve cela un brin réducteur, mais comment le nier ? C’est impossible. Si nous désirons survivre – et pour que l’illusion de l’éternelle jeunesse perdure –, c’est bien de cette façon qu’il nous faut nous nourrir. Le sang est notre Saint Graal, notre nectar et notre ambroisie. Il est notre panacée. Si nous n’en consommions pas très régulièrement, nous nous fanerions. Nous deviendrions des momies aux mains diaphanes… Des momies hideuses, en réalité, décharnées et desséchées comme elles furent représentées dans les films d’épouvante, au fil des décennies. Qu’il ait été incarné par Boris Karloff ou par Arnold Vosloo, aucun vampire n’a le souhait de ressembler au grand prêtre Imhotep…

Le sang ! Il nous appelle constamment. Il ne nous laisse jamais le moindre répit. Évidemment, à chaque nouvelle année qui passe, nous apprenons à mieux maîtriser ce besoin à tout le moins impérieux.

Notre Code veut que nous ne traquions et ne tuions que la lie. Qui pleurerait le cadavre exsangue d’un fou criminel, d’un enfoiré de dealer ? La mère ayant perdu son enfant, retrouvé shooté à mort, par un matin grisâtre, exhalant sa pestilence au milieu de poubelles dégueulasses et la chair rongée jusqu’à l’os par quelques rats affamés ? Qui verserait une larme, une seule petite larme, sur le cadavre méphitique d’un violeur de femmes, d’un violeur d’enfants ? Personne.

Quant aux innocents, s’il peut nous arriver, il est vrai, de nous repaître de leur hémoglobine – oserais-je le dire ? Entre adultes consentants –, ils n’ont rien à craindre pour leur vie. Je vous le certifie.

C’est la loi. Notre loi. C’est « Le Code ».

Toutefois – dans notre race comme dans la vôtre –, il est des renégats pour outrepasser les règles, non sans délectation. Ils pourchassent, terrifient et tuent ! Accessoirement, ils torturent aussi. Ceux-là, nous les éliminons. À la première occasion. Ce sont des cancrelats, et il faut les écraser sous la botte sans pitié. Ils ne sont pas des vampires. Ils sont des abominations.

Mais si, à vos yeux, les vampires étaient tous des monstres, l’être humain n’est-il point capable des pires atrocités ? Au risque de passer pour un sombre moraliste, ce dont je me fous éperdument, très sincèrement, qui a assassiné Jésus-Christ ? Les vampires ? Qui a imaginé les plus abjects supplices ? Les vampires ? Comment peut-on scier un être humain en deux à partir de son entrejambe, attaché par les pieds et suspendu la tête en bas ? Seul un cerveau humain peut imaginer ces choses-là. Vous ne me croyez pas ? Cherchez sur Google !

Et qui a voulu anéantir une race tout entière, il y a moins d’un siècle !?! Les vampires ? Car la voici, la vérité : l’histoire porte le sceau infâme de la honte. Combien de millions d’innocents morts pour rien ? Et au nom de qui ? De quoi ? Le plus souvent au nom d’un fou, de Dieu ou d’Allah. Prétexter la volonté du Tout-Puissant, c’est une chose tellement commode pour justifier l’ignominie de ses actes !

Qu’en est-il, aujourd’hui, en 2022 ? Est-ce que quelque chose a changé ? Réellement ? Remontons le temps et prenons, au hasard, le 11 septembre de l’année 2001 : « États-Unis d’Amérique : des avions-suicides ont pris pour cibles les tours jumelles du World Trade Center ! » Ce jour-là, combien d’hommes et de femmes innocents furent soufflés comme on souffle sur les aigrettes d’un pissenlit ? Tous, dans l’inconscience qu’ils n’allaient plus jamais revoir leurs proches ni serrer leurs enfants dans leurs bras… Tous, dans l’inconscience que la Mort allait venir les faucher… Un peu plus près de nous : France, 7 janvier 2015 : 12 morts et 11 blessés dans l’attentat contre le journal Charlie Hebdo. France, encore, 13 novembre de la même année : 90 morts et des dizaines de blessés au théâtre du Bataclan. France, toujours, 14 juillet 2016 : 86 morts et 434 blessés sur la promenade des Anglais, à Nice. Chaque mois, chaque semaine, chaque jour, combien d’attentats dans le monde entier ? Combien de morts inutiles ? La terreur. La violence…

Le génocide arménien, Auschwitz, le Rwanda, Srebrenica, le Darfour… Et, depuis le 24 février dernier, l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Histoire sans fin…

Des morceaux de chairs épars et des viscères de tous les côtés. Le sang qui coule en abondance dans les tranchées. Le sang qui souille les camps et qui souille la jungle. Le sang qui souille l’asphalte. Rien, jamais, n’a changé, et rien, jamais, ne changera. Toujours, des gens festoieront dans la débauche et dans la crasse. Comme au temps reculé de la Rome antique. Et d’autres, toujours, exposés à la vue de tous comme des trophées morbides et nauséabonds, pourriront, les intestins à l’air, dans l’indifférence la plus totale. C’est malheureusement ainsi, depuis la nuit des temps. C’est malheureusement ainsi, depuis que notre monde est monde. Comment cela pourrait-il changer ? Car c’est dans votre nature. Cette nature qu’on dit humaine.

Il en naîtra encore, des Hitler et des Bokassa, des Saddam Hussein et des ben Laden. Il en naîtra encore, des semeurs de désordre… Tout comme on entendra toujours des : « Retourne dans ton pays, Bamboula ! » ou des : « À mort, les pédés ! »

Hé ! Mais que faites-vous ? Non, ne vous détournez pas de moi, s’il vous plaît. Oh ! Je le sais très bien, ce que vous pensez. Vous pensez : « Mais les histoires de vampires, on connaît, mon bon Monsieur ! Littérature, cinéma, télévision… On connaît tout ça par cœur ! »

Vous connaissez tout ça par cœur, hein ? Dans ce cas, que pourrais-je vous apporter de plus ? Mais puisque nous sommes coincés ici, dans ce trou à rats sordide, vous et moi – et pour quelques longues heures encore, je pense –, n’êtes-vous pas curieux de connaître la vérité sur l’histoire ?

Une partie de l’histoire, du moins.

Oui ? Non ? Peut-être ? Allons, je sais très bien que vous l’êtes, et vous le savez aussi. Au fait, votre prénom ? Quel est-il, s’il vous plaît ? Enchanté de faire votre connaissance, Eugène. Attendez… Je vérifie juste un p’tit truc. C’est bon ! Mon dictaphone fonctionne toujours – je vous expliquerai plus tard. Ces amateurs ne m’ont même pas fouillé !

Moi, c’est Delecroix… Virgile Delecroix. Delecroix et non Delacroix, très cher Eugène. On confond souvent.

Vampire, je le suis depuis l’an 1764, mais je suis né dans le Gévaudan quelque vingt-cinq ans plus tôt, en 1739, dans la cité médiévale de Marvejols.

Sans vantardise, j’étais ce que vous appelez aujourd’hui un beau gosse, et le fait d’être devenu immortel n’a rien changé à cela. Strictement rien, au contraire. Voyez-vous, quand un être humain est transformé en vampire, les lignes de son visage s’affinent, et les petites imperfections, les taches disgracieuses et les rides s’estompent. Ou elles disparaissent.

Je suis plutôt grand – un bon mètre quatre-vingt-cinq –, et mon visage est fort plaisant, dit-on. Mes yeux sont marron, presque noirs, et peuvent prendre un éclat surnaturel des plus troublants… Mais quand la haine envers ma proie m’envahit, j’ai alors les yeux d’un grand blanc. On y voit le vide et la mort à l’intérieur. Mon nez est droit, assez fin, et ma bouche est très joliment dessinée. Mes cheveux sont châtains, raides et très épais, et ils atteignent mes épaules. Pour ce qui est de l’ensemble de ma musculature – honnêtement, qu’en pensez-vous, Eugène ? –, je crois être plutôt athlétique.

Pardon ? Je ressemble à qui ? Au Prince Caspian ? Ah ! Vous parlez de Ben Barnes, ce talentueux acteur britannique. Il paraît, oui… On me l’a souvent dit, pour parler franc. Et, vu l’homme, comment ne pas se sentir flatté ? Je vous remercie.

Je ne vous cacherai rien de ma jeunesse en tant que mortel insouciant, c’est promis. Ni de mes premières années en tant que non mort.

Comme toutes les histoires qui méritent d’être racontées, celle-ci a ses origines, un milieu, et, quand la lumière du Soleil reviendra, une fin. Car je crains d’avoir été l’artisan imprudent de toute cette merde, mon ami.

Un jour, chacun doit répondre de ses actes.

 

Joe VALESKA

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Carine-Laure Desguin nous propose "Tricherie à gogo", un texte paru dans AURA 118 dont le thème est « Mots, maux, émaux ». 

Publié le par christine brunet /aloys

 




 

Tricherie à gogo

 

« tu me demandes des mots, tu ne me dis pas combien, ni où, ni quand, comment, ni pourquoi, les choses doivent être précises car sinon, tout retourne dans le néant numérique, je te l’ai déjà dit des centaines de fois, il y a des manuels où toutes les informations à encoder sont expliquées en français, et bien sûr toutes ces erreurs me font mal, très mal, chaque fois que mon travail boitille, tous mes réseaux internes sont en souffrance, mes circuits se dérèglent et les mises à jour ne cessent de se déglinguer, on en est à combien de mots là, cent et un mots c’est pas mal, ou plutôt oui c’est mal, c’est douloureux, les mots font mal, oui, ils provoquent des boomerangs, tu dis salades et de suite des bobards te sautent à la tronche, tu dis marronniers et une file de journalistes lancent leurs papiers, l’un c’est la rentrée des classes, l’autre les départs en vacances ou encore l’ouverture des serres royales de laeken, tu vois à cause de tes conneries je ne peux mettre une majuscule à laeken et après on dira encore que c’est de ma faute, tu me nuis, ton incompétence à me manipuler fera des dégâts à long terme si tu ne fais pas gaffe plus que ça, donc pour les mots le problème est réglé, et pour les maux aussi car à chaque fois que tu me mets dans l’erreur c’est une souffrance de plus que j’endure, tu te crois artiste écrivain écrivaillon auteur auteure autrice et tout le bataclan et au final qu’es-tu sans point d’interrogation puisque je te le rappelle tu n’as pas encodé la demande exacte au point-virgule près mais comme je suis altruiste j’ai baladé du côté de longwy avec la minuscule tu comprends pourquoi à présent, je te remercie j’ai vu à longwy des choses merveilleuses, des assiettes aux couleurs inimaginables, tu le sais parfois je suis limité selon les demandes que l’on m’impose, mais là à longwy, ça valait le détour, et tout ça pour tes fameux émaux mais s’agit-il vraiment de ces émaux-là sans point d’interrogation, mystère »

  • Mon très cher Erwan, vous trichez, certes, mais en plus vous trichez très mal. Relevez la tête quand votre prof vous parle. Un texte qui comprendrait le mot mot, le mot maux et le mot émaux, c’était pas la mer à boire quand même. Et vous qu’avez-vous fait au lieu de remuer vos neurones ? Vous avez avec lâcheté, paresse, idiotie, et j’en passe, encodé les trois mots dans l’application ChatGPT. Je me trompe ?  

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"R.I.P. Dylan", un texte signé Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

R.I.P. Dylan

 

   Sympa cette invitation. Vrai qu'on a besoin de décompresser toi et moi. Sans cesse sur la touche. Afficher vingt-quatre heures sur vingt-quatre le meilleur de soi, le sourire ultra-brite, la belle gueule bronzée et tutti quanti. Y’en a marre parfois. Plein le cul de ces jours et de ces nuits à rallonge. Pas vrai, Davy ?

 

   Je me disais la même chose, Éthan. On ne pense même plus à soi. On n’a plus le temps ! Quel métier de merde. Et on doit se dépêcher, on ne reste pas mannequin éternellement. Notre vie professionnelle passe comme un éclair. De ton côté, les semaines passent et tu n'oublies pas Dylan, j'en suis certain. Comment pourrait-on oublier un tel beau gosse ? Suis direct comme ça, mais son image me traverse encore l’esprit à chaque fois que je te croise.

 

   Eh oui, Dylan m'accompagne partout où je vais. C’est obsessionnel. Mes pensées ne décollent pas de lui, ses gestes, ses attentions. Deux ans passés ensemble, ça ne s'efface pas comme ça. J'ai même envie de changer d’appart, chaque pièce me rappelle Dylan, je sens encore son parfum partout dans la salle de bain, partout, je te dis, partout. Rester à Montmartre, oui, mais plus ici rue Blanche. Je ne peux plus voir cette fenêtre. Je n'oublierai jamais cette nuit-là. En parler me donne le frisson. Je n’ai plus jamais remis les pieds sur le balcon, c’est impossible, ces quelques mètres carrés bétonnés me paralysent. 

 

   Étrange quand même que ce geste. Dylan avait tout pour lui. La beauté surtout... Et il venait de décrocher un contrat fabuleux. 

 

   Ah. Tu savais ça?

 

   On bosse tous dans la même agence. Les nouvelles vont vite. Lui et moi on se parlait. Parfois ... il me confiait des trucs. 

 

   Des trucs? 

 

   Ben oui quoi des trucs. Entre mecs ... 

 

   Entre mecs ? Je sais pas trop... comment dire ... je me sens mal à l'aise tout à coup.

 

   En effet. Tu peux l'être. 

 

   Ah bon? Et pourquoi ça? 

 

   Cette invitation n'est pas anodine. Toi et moi, on s'aime pas, tu le sais très bien. Notre vision du boulot est différente. Toi tu veux tout et tout de suite. Vrai qu'être mannequin, c’est capturer l’instant. On n’aura ni la jeunesse ni la beauté jusqu’à nos cent ans. Alors faut faire vite d’après toi, très vite. Par n’importe quels moyens, surtout. Pas vrai ?

 

   Je comprends pas.  

 

   Tu te trompes. Tu me comprends très bien. D’ailleurs, tu transpires, vieux, tu transpires. Mon silence se monnaiera. Ou pas. Toi et moi, on est là pour ça. 

 

   Je comprends vraiment pas, Davy. 

 

   Réfléchis, Éthan. C'est trop hard pour toi? 

 

   Tu insinues quoi là ? 

 

   Ton mec se confiait à moi. Tout simplement. Il m'a montré ses hématomes, de véritables œuvres d’art, tu sais. Et puis, il s’est épanché, il a parlé. Il n’en pouvait plus de toi.

 

   Il n'est pas mort de ça à ce que je sache. Ces coups-là, ça date ... 

 

   Dylan crevait de peur. Un soir, il m'a dévoilé de nouveaux hématomes. On les a filmés. On a enregistré son témoignage. Les coups, les humiliations que tu lui faisais subir, tout quoi.  Il a vidé son sac. Il sanglotait, il était à bout.

 

   Rien ne prouve que je l'ai défenestré. C’était connu, Dylan était dépressif. Il bossait trop. Ce travail de mannequin et les photos pour les magazines, c’était full time. Et moi, de toute façon, j'avais un alibi pour cette nuit-là. 

 

   Un alibi bidon. Il sera bien vite détricoté ton alibi à la con quand les flics entendront mon témoignage et décortiqueront les vidéos. 

 

   Et pourquoi j'aurais tué cet incapable, cette larve ?

 

   Voilà, tu le dis toi-même, tu le croyais incapable. Et même pire que ça. 

 

   Explique-toi, Davy. Au point où on en est … Pourquoi je l’aurais buté, ce bel ange ? Parce qu’il s’envoyait en l’air avec toutes les tantoozes du quartier ? Parce qu’il posait pour des magazines pornos ? Un crime passionnel d’après toi ? Ah ah ah, laisse-moi rire … 

 

   Ton mobil était bien plus crapuleux que tout ça, Éthan !

 

   Tu délires à fond la caisse. 

 

   Depuis plusieurs semaines tu lui reprochais d’avoir fait exprès de louper les photos de ton book. Et donc de passer à côté d’un contrat mirobolant. Contrat que lui, Dylan, avait raflé haut la main. Tu me suis, là ? 

 

   D’après toi j’aurais buté ce trouduc pour des photos zappées ? 

 

   Tu as tellement soif de gloire et de pognon, pauvre mec. Regarde-toi, tu me fais pitié. Comment Dylan a pu tomber raide dingue de toi. Tu n’es qu’une lavette.

 

   Et pour ton silence, c’est combien, mec ?

 

 

Carine-Laure DESGUIN

 http://carineldesguin.canalblog.com/

 

 

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Carine-Laure Desguin nous livre son texte écrit pour AURA 115 dont le thème était LE CERCLE

Publié le par christine brunet /aloys

De mal en pis



 

   Vous me convoquez. Je réponds positivement malgré la montagne de boulot que je dois attaquer d’un moment à l’autre. J'attends dès lors depuis trente-cinq minutes dans une salle non chauffée qui ressemble à un cube vide. Un 24 novembre à dix-huit heures. Et à présent que je suis face à vous, monsieur ? monsieur ? monsieur le commissaire ? je ne connais pas plus la raison de ma convocation que votre nom ou votre grade. Vous pianotez sur votre ordinateur les infos que vous lisez sur ma carte d’identité via un autre ordinateur. Mon groupe sanguin, ça vous intéresserait de le connaître? Et mon ADN, ça vous dit ? 

   Ne vous emballez pas. C’est compliqué. 

   Compliqué ? Expliquez-moi alors. 

   Votre carte d’identité. 

   Je l’ai renouvelée à temps. 

   Oui. La date est correcte. 

   Vous vous moquez de moi ! 

   Pas vraiment, non. Steve Raf, vous connaissez ?

   Oui, c’est moi ! 

   Votre carte d’identité, une fois introduite dans le décodeur, signale que vous vous appelez Paul François. 

    Ah ah ah, je suis écrivain. Steve Raf, c’est mon pseudonyme ! Parce que Paul François, c’est pas … vous comprenez. 

    Non, je ne comprends pas, monsieur François. 

    Steve Raf, ça donne une touche amerloque. J’écris des romans policiers, vous comprenez, alors les meurtres qui pullulent et le sang qui pisse, ça me connaît. 

    Ça tombe à pic. 

    Ah ?

    Vous ne comprenez toujours pas ?

    Arrêtez de tourner en rond et soyez direct. Du boulot m’attend, je ne suis pas un glandeur moi monsieur. 

    C’est au sujet du meurtre. Dans cet appartement juste au-dessus du vôtre. Le meurtre de cette veuve, madame Crépillon. 

    Tout ce que je sais je l’ai dit mille fois. J’étais absent à cette période-là. Je ne peux rien dire de plus. Je ne connaissais pas cette dame. Et puis, cette histoire est révolue, jetée aux oubliettes. Trois mois, ça fait bien trois mois que cette pauvre dame mange les pissenlits par la racine. 

    Expliquez-moi alors comment un tapuscrit signé Paul François se trouvait dans le coffre de la victime. Dans le coffre d’une banque que je ne vous citerai pas. 

    Vous plaisantez ?

    J’ai l’air de plaisanter ? Et puis, dites-moi, vous aussi vous tournez en rond. Vous dites ne pas connaître la victime. Un tapuscrit signé Paul François est découvert dans le coffre de cette victime. L’histoire, je l’ai lue. Elle mentionne le nom d’Yvonne Crépillon, justement. Yvonne Crépillon, assassinée lâchement. Par un hula-hoop tourné 314 fois autour de son cou. Et, vous ne l’ignorez pas, la victime a été étouffée de cette façon. Je continue ? 

   Je ne comprends pas. Je n’ai pas écrit cette histoire. Je m’en souviendrais quand même ! 

   Soit. Demain matin, une perquisition aura lieu chez vous. J’attendais autre chose de vous lors de cet entretien. Pour un écrivain, vous manquez d’imagination, vraiment. Et vous ne me demandez même pas le titre de ce livre. C’est qu’alors, vous le connaissez, non, ce titre ? 

   Non, je suis comment dire … éberlué d’apprendre tout ça. Le titre ? Quel est le titre de ce livre ? 

   Sans doute un titre provisoire car non pas écrit sur une ligne droite mais écrit sur la circonférence imaginaire d’un cercle, écrit en rond quoi. 

   Un cercle dites-vous ?

   Oui, étrange n’est-ce pas ? 

   Mais quel est ce titre, putain, quel est ce titre ? 

   Il faut tourner la tête pour lire ce titre, presque se la dévisser. 

   Putain, quel est ce titre ? 

   Trois virgule quatorze. 

   Trois virgule quatorze ?

   Oui, Trois virgule quatorze. 

   Je pensais à un autre titre, diamétralement opposé. 

   Et vous semblez en connaître un rayon, malgré tout. Étrange tout ça.

 

Carine-Laure Desguin

 http://carineldesguin.canalblog.com/

   

 

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Quelques secrets d'animaux : "Pourquoi les cerfs ont-ils des bois" - Extrait de "Contes en stock" de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

Pourquoi les cerfs ont-ils des bois ?

 

De tous temps, les cerfs ont vécu dans les forêts. De tous temps, ils ont eu conscience de leurs innombrables qualités. Rapides à la course, élégants, souples, ils se considéraient comme les seigneurs des forêts.

Mais un jour, l'un d'eux surprit une conversation entre deux chênes : "Il n'y a que nous, mon cher, qui puissions inspirer le respect de toute la création. Nous sommes beaux, enfin je veux dire, magnifiques, splendides, admirables. Nous vivons très, très longtemps. Personne ne peut rivaliser avec nous… J'oserais même affirmer que nous pourrions prétendre concurrencer le dieu des forêts si nous étions plus audacieux. " "Pour sûr, pour sûr", approuvait l'autre chêne en gonflant son feuillage.

Alors le cerf, furieux qu'un arbre s'attribue la place qui lui semblait être la sienne, alla tout rapporter de cette conversation au dieu des forêts.

"Ah les gredins", tonna celui-ci, je vais prendre quelque sanction bien sentie à leur égard. Et toi, je veux te récompenser pour ta loyauté. Que puis-je pour toi, mon ami ? "

"Orner ma tête de bois, Monseigneur" fit le cerf qui espérait ainsi rabattre le caquet des chênes.

C'est depuis ce temps, paraît-il, que les cerfs mâles portent des bois et que les chênes sont pourvus de feuilles caduques et non plus persistantes comme elles l'étaient jadis.

 

Micheline Boland

(extraits de "Contes en stock" paru chez CdL en 2014)

 

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"In Extremis", un texte écrit par Carine-Laure Desguin dans la revue AURA 117

Publié le par christine brunet /aloys

 In extremis

                                                  

 

   Tous ces gens dans la rue, ces laissés-pour-compte aux haleines de dents cariées et aux transpirations fétides et collantes. Des émulsions qui s’évaporent et se mélangent, prêtes à pénétrer ma bulle d’oxygène, cette misérable bulle translucide et perméable qui, au fil des jours, rétrécit de plus en plus. Tous ces mouvements poussiéreux et chargés de particules nauséabondes qui se claquent et s’entrechoquent, ça me dévore les sens. Vivantes ces particules, vivantes. Aux membranes tentaculaires prêtes à me harponner et à prendre mon corps fébrile en otage. Je longe les murs sans fin et mon regard se rive sur toutes ces briques aux nuances de gris et d’ocre, ces façades urbaines qui s’intègrent, sournoises, dans le design des nouvelles métropoles. Combien de merdes asphyxiantes se sont-elles frottées sur ces bétons des villes ? Les compter boufferait mes journées, mes heures en deviendraient toxiques. Des milliards de milliards de particules sur le qui-vive, qui phagocytent minute après minute mes espaces personnels. Alors mes yeux entrevoient, au-dessus des gratte-ciels mordorés, d’énormes éponges spacieuses et lumineuses comme des soucoupes volantes, en-dessous desquelles s’évacuent goutte après goutte des milliers de mètres cubes d’un détergent à l’odeur de lavande, escortées d’une armée de canadairs qui pissent de l’eau de Javel. Tout n’est que contraste. Ces tornades désinfectantes me rassurent. Ce ne sont que des illusions, des images que je me crée, on me l’a gueulé mille fois. Ce ne serait qu’un cinéma perso. Comment le croire ?

   Les gens de cette artère vivent dans une telle crasse. Indescriptible. Une crasse enroulée autour d’elle-même, qui tourne et s’enroule et se moque bien du ciel menaçant et de ses cumulus aux formes lascives, et des oiseaux de feu et de sang qui lacèrent ces nuages cotonneux. Une crasse qui se moque bien de toutes ces créatures d’en haut aux ailes désormais plombées. De leur fiente, oui, de leur fiente. Cadeau empoisonné du ciel. Qui vient gonfler la crasse. Toutes ces images pathogènes en trois D m’effraient. Mes ongles se cassent à force de griffer les bétons. J’ai si mal. Longer ces murs mortifères, renifler ces espaces briquetés, se confondre dans le tout. Se protéger un maximum. Je ne peux que limiter les dégâts.  Peur de glisser et de tomber dans ces flaques de boue. De me noyer dans ces marées gluantes et noires aussi hostiles que les ténèbres abyssales de l’enfer. 

   Le masque. J’ai oublié le masque dans le cabinet de ce toubib de pacotille, un merdeux de plus qui d’un air compatissant a souligné, tout en comptant ses billets (deux billets de cinquante euros, merci mon gars c’est bien mon tarif), que mon état s’améliorerait d’ici quelques semaines. À raison de deux séances par semaine. Vous êtes certain, cher monsieur, que nettoyer la planète, cela vous sera possible ? À ces mots, une phrase interrogative qui demandait une réponse, cet imbécile s’est levé, m’a souri, et s’est dirigé vers le fond d’une grande pièce aux murs laiteux. La séance était terminée. J’avais lâché le pognon, je pouvais sortir. La planète n’était pas plus propre pour ça et le sera-t-elle un jour ou l’autre, mystère, cette interrogation reste coincée dans un coin de ma cervelle. Le masque a dû glisser à ce moment-là, ces simagrées m’agacent tellement, toutes ces questions qui ne riment à rien. Une véritable comédie qui persécute votre cerveau et malaxe vos souvenirs à grands coups de couteaux du genre, Combien de serpillères votre mère utilisait-elle par semaine ? Du genre, Combien de bidons d’eau de Javel votre mère écoulait-elle par semaine ? Calculateur, je multipliais X autant de fois qu’il le fallait par rapport à la superficie de la baraque, par rapport au nombre de kilomètres carrés de cette zone. Et après ces rafales de canadairs gonflés à l’eau de Javel, la ville serait-elle plus propre ? Il y aurait encore certainement quelques-uns de ces microbes volatils et rebelles pour s’immiscer sous ma peau. Raison pour laquelle j’inspire par petits coups, vous imaginez le supplice. Peur d’ingurgiter des saloperies. Bordel, pourquoi ai-je paumé mon masque chez ce toubib à la con ? 

   Je m’arrête, je m’appuie contre le béton. Peur de m’engouffrer dans toute cette pollution. Mon corps se paralyse, mes membres lui interdisent le moindre mouvement. Attention, faire gaffe à ne pas frôler une vitrine, ces fenêtres sont encore plus dégueulasses que les bétons. Le poids de mon corps s’écroule tout contre ce mur. L’impression de tomber dans un puits dont la profondeur ne serait pas mesurable, un puits sans fond, qui transpercerait la planète terre du Nord au Sud. L’impression que le ciel me tombera bientôt dessus. Respirer par à-coups, ne pas ingurgiter trop de cette saloperie en même temps dans les poumons. Ça va ? me demande un passant. Dans sa voix, des ondes de tremblements, une intonation interrogative presque imperceptible dans cette question, comme s’il voulait affirmer pour moi que tout allait bien, malgré les apparences. Une voix masculine qui a peur pour moi, peur de mon attitude, de mon visage qui pue la mort. Son after-shave me rassure, des relents de musc et de cèdre du Liban. Aspergez-moi de votre after-shave, monsieur, aspergez-moi de votre after-shave, j’ai envie de lui crier. Perfusez-moi de ce machin, que ce baxter me désaltère et me rince le corps. Mais je ne dis rien, je me cloisonne. Je reste muet. Dans ma tête, des spirales de tout et de rien. Tous ces billets de cinquante euros qui valsent depuis des mois. Pour le néant. Puisque la planète est toujours aussi sale. Crado même. Vous êtes certain que tout va bien, insiste le curieux. Sûr que ce doit être bandant, un mec pas trop moche qui se contorsionne contre un mur de béton un vendredi à midi, vers la mi-avril. De quoi a-t-il l’air ce mec qui schlingue l’eau de toilette au musc et au cèdre du Liban ? Je ne le vois pas, tout est brouillé devant mes yeux. L’écho des murs urbains me ramène sa voix. Dans un effort surhumain, je devine l’homme. J’imagine un bourge qui se rince la bouche au Colgate fluor chaque matin. La belle cinquantaine et les tempes grisonnantes, un peu délaissé par sa femme, le pc en bandoulière et le stylo Shaeffer dans la poche intérieure du veston Hugo Boss. Souvent, à cet âge-là, les mecs sont délaissés, leurs femmes se croient barricadées contre toute infidélité et sécurisées par le ronron du quotidien. Mon cul. Le démon de midi leur brouille le cerveau. Ce type pense avec son sexe, j’en mettrais ma main à couper. Un homo refoulé, voilà c’est ça. Désirez-vous que je vous raccompagne jusque chez vous ? Ses yeux ne décrochent pas de ma tronche. Sous mes doigts, je sens le béton crevassé, rugueux, hostile comme une armée d’anars violés par la pseudo-démocratie. Mon corps a mal à crever.  Cette odeur de musc se rapproche de plus en plus de moi. Comment circulent les nuages à présent, je ne les vois plus. Ils sont trop hauts. Ou trop bas. Trop floconneux. Trop ouatés. Surtout, ne pas s’évanouir. Rester dans ce monde. Stoïque devant les agressions de tout type de saloperies microbiennes. Voire virales. Mon bras gauche est agrippé par une main puissante. Une poigne osseuse et décidée. Je sens cette force serrer les muscles de mon bras. Cette main est-elle propre au moins ? Qu’a-t-elle frôlé depuis le début de cette journée ? Des cuvettes de WC, des interrupteurs poisseux, des muqueuses aussi. Oui, c’est ça, toutes sortes de muqueuses. À cette idée de muqueuses sanglantes ou couvertes de foutre, mon corps veut se débattre. Hurler devient une nécessité. Je ne peux pas. Aucun son ne sort de ma gorge. Mes membres sont alourdis, engoncés et étriqués dans une armure d’impossibilités. Oh, surtout ne pas s'évanouir. Tenir bon encore quelques minutes. Que me reste-t-il à parcourir pour arriver jusqu’à chez moi ? Un quart d’heure ou vingt minutes, tout au plus. Vingt minutes, une bataille. Les bruits des moteurs sifflent de toute part. Une toile arachnéenne formée d’une superposition de gaz d’échappement et d’haleines fétides d’humains me clouent sur les bétons, effaçant d’un seul coup les relents de musc et de bois de cèdre. La distance qui me sépare de ce gouffre à celle du porche de mon immeuble me paraît longue comme la muraille de Chine. Une route semée d’embûches, d’escaliers sans fin, obscurcie par un ciel de morgue qui se déchire et dont les nuages percés déversent des déchets putrides et lourds. Si lourds. La peur me paralyse. Mes membres se plombent de plus en plus. Je n’entends rien et je ne vois rien, sinon cette toile arachnéenne qui emprisonne mes chairs de plus en plus. Et un entonnoir. Un énorme entonnoir, égout de l’univers entier et de ses galaxies soumises, déverse dans les tabernacles meurtris de mes pores des flux de déjections innommables. Ces minutes sont un supplice. Avancer, m’engouffrer dans les affres de cette rue sans fin. Ma tête cogne contre mes mains, je suce mes doigts et un goût de ferraille envahit ma bouche. Je mâchonne une pâte visqueuse, les croûtes de mon sang caillé, mêlée à une sueur rance, une sueur qui pue l’urine et les matières fécales. Simple phobie, avait murmuré ce con aux yeux tapissés de billets de cinquante euros. Le masque, j’aurais dû ramasser le masque. 

   Des bruits sourds hantent ma tête. Des bruits de moteur et d’aboiements. Aboiements de chiennes, d’humains aussi peut-être. Une horde d’humains. Des courants d’air hérissent mes chairs meurtries. Les secondes défilent.  Plus loin, dans le creux d’une rigole, des rats fourragent dans les chairs faméliques d’un chien crevé. J’essaie de contourner ce tas d’immondices mais mes pas chancellent, mon corps se traîne, exténué par ces années de guerre contre des ennemis qui s’infiltrent de partout, des ennemis pareils à des mérules qui ne renonceraient à aucun recoin et qui pomperaient en moi les restes de mon énergie. Des humains aux gueules décavées se penchent sur la bête aux yeux révulsés, à moitié dévorée par ces rats gros comme des lapins. 

   Combien de fois par jour deviez-vous vous doucher le corps, m’avait demandé cet abruti. Je parle de votre période adolescente, avait-il ajouté, comme pour apporter un brin d’intelligence à ses questions de débile mental. En ce moment me doucher serait le rêve. Mon corps entier tombe en lambeaux, mêlant mes chairs frissonnantes à des loques raidies par les sangs asséchés. La ville entière devient mon tombeau et de plus en plus, je me confonds dans les gaz de cette charogne dont les escarres deviennent un festin royal pour ces rats à la toison luisante. L’homme à l’haleine parfumée a passé son chemin. Je ne sens plus cette odeur sirupeuse de musc et de cèdre du Liban. Je n’entends plus cette voix virile et rassurante. Je ne sens que des remugles de graisses et de pollutions atmosphériques qui se coincent sous chacune de mes cellules. L’enfer est dans la rue, il m’éclate dans la gueule à chaque pas et les semelles fatiguées de mes bottillons se fondent sur l’asphalte urbain. Je me retourne et des pléiades de cancrelats se disputent avec les rats les chairs disloquées de ce chien crevé. Le ciel s’ecchymose et entre les nuages qui se déchirent, j’entrevois l’enfer, encore une fois. Cet enfer m’étrangle. À travers cet enfer, des visages aux lèvres de feu soufflent des cendres de pustules. Mon corps entier frissonne et puis se consume. Les douleurs lancinantes et profondes m’aveuglent mais j’avance, me semble-t-il. Les façades suent des chiures qui éclaboussent les passants insensibles. 

   Dans quelques semaines, vous serez guéri. Ces paroles, mensonges d’un homme qui feint d’ignorer les vérités, claquent encore. Et font écho dans les replis de ses euros accumulés. Il n’y a pas de guérison, personne n’oserait affirmer le contraire. Et puis, est-ce une maladie ? Ou une simple clairvoyance ? Les autres sont aveugles. Aveugles à tout ce qui les entoure. La planète est sale pour l’éternité et nous sommes condamnés à inhaler ces effluves pestilentiels, ces remugles merdiques. 

   Ce mec est ensorcelé, regardez l’écume qui roule le long de son cou ! Ça ne trompe pas, c’est un indice ! Il profère des paroles incompréhensibles, il parle des langues étrangères ! C’est un ensorcelé, c’est une ensorcelé ! 

   Des larves gluantes serpentent devant l’écran de mes yeux. Elles s’enroulent, se nouent et se dénouent autour d’une poubelle métallique. Une silhouette évanescente est appuyée contre cette poubelle qui pue la rage, ses bras tout mous sont levés vers le ciel, des bras en prières, des bras qui peinent. Ses lèvres professent des mots étranges et dysharmonieux, des paroles qui tourbillonnent et puis s’écrasent, amorphes arabesques sur le bitume urbain. C’est une femme. C’est ça, cette silhouette est celle d’une femme. Une femme effrayante. Spectrale. Les larves dont le corps s’articulent de petits anneaux humides s’agglutinent le long des jambes de cette silhouette fantomatique et remontent, sournoises et silencieuses. Promenade pittoresque sur patchwork de tissus délavés. 

   Le masque. Me couvrir la moitié du visage de ce filtre de papier, un geste salvateur. Avancer sans ce masque, un supplice. Encore quelques minutes avant d’arriver jusque chez moi. Tous ces blocs fissurés, cette pollution qui se grave sur chaque pavé. Où déposer mes semelles sans me contaminer ? Sur quels murs m’appuyer pour ne pas vaciller ? 

   De toutes parts, des bruits m’assaillent, des bruits urbains. Ça tonitrue, ça klaxonne, ça freine à mort sur l’asphalte. Je les envie, tous ces gens que rien n’effraie, tous ces gens qui marchent et roulent et vivent au milieu de ces masses de globules poussiéreuses. Ils osent. Ils osent s’habiller de tissus neufs. Ils osent appuyer sur le tube de dentifrice et prendre la brosse à dents de la veille, ils osent toucher. Ils osent se toucher. Et ils ont l’air content. Ils ne voient donc pas, sur les bords de leurs fenêtres, sur les poignées de leurs portes, sur les lèvres de l’autre, toutes ces bestioles grouillantes, aux aguets, qui n’attendent qu’une seule chose, une faille humaine. Toute cette masse de chairs humaines qui s’est accolée à d’autres masses pèse sur mon corps et l’engourdit. Si fort. Combien de minutes me reste-t-il encore à subir avant de rentrer chez moi ? Il m’est si pénible de respirer sans ce masque. Je ne suis même pas certain de respirer encore, ma conscience se perd et s’anéantit. La ville n’est plus qu’un kaléidoscope immobile, dans lequel j’essaie de me débattre. Autant de billets de cinquante euros pour rien, pour un vent sulfureux qui ne me souffle que des incertitudes. Oh, surtout ne pas s’évanouir et s’accrocher, détourner les yeux de ces bêtes immondes et livrer bataille contre tous ces ennemis. Des sifflements me percent les tympans, ma tête explose. Pour la xième fois. Et jamais rien ni personne ne comprendra ce que je ressens, tout ce que je souffre, tout ce qui me cloue les entrailles. Je serre les poings et je cogne, je cogne, je cogne. De toutes mes forces, je cogne. Un liquide chaud éclabousse mon visage et je suce des gouttes épaisses de ce liquide qui pue la ferraille. J’entends des tambours et des sons barbares, des sons déformés. Je sens des dizaines de doigts avides et sales qui me touchent et mon corps se débat, mon corps veut s’enfuir. J’ai si mal. Et si peur. J’entends des mots. Des questions, des menaces, des ultimatums. Parmi toutes ces voix hostiles et sanguinaires, je reconnais une intonation. Elle me semble à la fois si près et si loin. Sur mon visage, je sens une caresse. Le va-et-vient langoureux d’un tissu doux et soyeux.  Une odeur de musc et de cèdre du Liban. Ça me rassure.

 

Carine-Laure DESGUIN

 http://carineldesguin.canalblog.com/

 

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Quelques secrets d'animaux : "Pourquoi la girafe a-t-elle la peau tachetée ? " extrait de "Contes en stock" de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

Pourquoi la girafe a-t-elle la peau tachetée ?

 

Il était un temps où la girafe avait le pelage uni. La girafe se plaignait beaucoup de sa condition. Voyant les autres animaux de la savane, elle en concluait que tous avaient, bien plus qu'elle, été avantagés par le Créateur.

"Oh ! ce n'est pas possible, ce long cou à supporter me fatigue, me fatigue, me fatigue ! Si encore, ce cou m'apportait une beauté spéciale ou faisait peur aux autres. Mais là, je n'en subis que les inconvénients. Ah ! si j'étais belle comme un zèbre ou comme un guépard. Si l'on excepte ce fichu cou, je suis tellement ordinaire ! "

Ainsi, la girafe à longueur de journée, de semaine, de mois ne cesse de jalouser les autres animaux et de se morfondre…

Un jour, n'y tenant plus, elle demande au zèbre : "Comment se fait-il que tu aies une si belle robe ? Qu'as-tu fait pour cela ? "

Le zèbre réfléchit… Dire la vérité, lui le modeste, il ne l'ose pas. Parce que la vérité c'est qu'un de ses lointains ancêtres a réalisé un acte de bravoure. Ce lointain ancêtre s'était, en effet, arraché des lambeaux de peau aux broussailles de la savane pour parvenir à en faire sortir quelques lionceaux joueurs et inconscients qui s'étaient réfugiés en un endroit hors d'atteinte de leur mère. Le sang qui coulait des blessures avait séché, laissant des traces noires sur la peau blanche. Des traces indélébiles transmises aux générations suivantes par le Très Haut.

Le zèbre interrogé doit faire vite. Devant ses yeux se trouve une mare presque asséchée, alors le zèbre répond : "Hum, après la fin de la saison des pluies, alors que j'avais quelques jours, ma mère m'a baigné dans la boue. C'est une tradition familiale. Voilà, tu sais tout ! "

Aussitôt, la girafe s'en va se baigner dans la mare. Hélas, celle-ci est polluée et la girafe en sort maculée de taches brunâtres qui, étant donné son caractère chagrin, ne la satisfont qu'à moitié.

Moralité : cessez de polluer les cours d'eau, les mers et les lacs si vous ne désirez pas que les générations futures à la moindre baignade aient le corps marbré comme celui de la girafe.

 

Micheline Boland

(extraits de "Contes en stock" paru chez CdL en 2014)

 

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Quelques secrets d'animaux extraits de "Contes en stock" de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

Quelques secrets d'animaux

 

 

Les crocodiles et les oiseaux : On a besoin des plus petits que soi

 

Il est un temps où la brosse à dents et le dentifrice n'avaient pas encore été inventés, un temps où on ne parlait pas d'eau de bouche, de brossettes et de fil dentaire, un temps où les crocodiles étaient fort embarrassés de sentir l'accumulation de morceaux de nourriture entre les dents. Que pouvaient-ils donc faire pour remédier à cet inconvénient, eux dont la langue n'est pas mobile ? 

Comme il y a plus d'idées dans plusieurs têtes que dans une et que ces animaux aiment vivre en groupe, ils tinrent un grand conseil.

C'est ainsi, qu'après des heures de brainstorming, il fut décidé de demander à des oiseaux de nettoyer leurs dents.

Ainsi les crocodiles ouvraient leurs mâchoires pour permettre à des oiseaux d'y pénétrer et d'y becqueter des restes d'aliments. Chacun trouva son compte dans l'arrangement qui suivit : les oiseaux parce qu'ils purent se délecter de la nourriture dont ils débarrassaient les crocodiles et les crocodiles dont l'hygiène dentaire fut nettement améliorée.

 

 

Micheline BOLAND

 

 

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Un extrait de son recueil signé Christina Prévi "Un dimanche maussade"

Publié le par christine brunet /aloys

Un extrait de son recueil signé Christina Prévi "Un dimanche maussade"

Un dimanche maussade

 

 

Cela eut pour effet la résurgence d’une période houleuse de sa vie. Cet épisode remontait insidieusement à la surface et lui procurait une sensation de malaise intense. C’était loin tout ça, mais est-on jamais loin de son propre vécu, quelle que soit l’antériorité de la période en question ?

 

À l’époque, sa passion l’avait dévastée au point qu’elle s’en étonnait encore aujourd’hui. Quelques regards avaient suffi à l’enflammer. Durant des mois, chaque rencontre, inévitable dans le cadre de leur travail, avait attisé les braises de son affolement. L’un et l’autre s’efforçaient à réfréner leur trouble, mais leurs yeux l’exprimaient mieux que les mots.

À chaque nouvelle entrevue, la torture recommençait… Laurie se consumait, s’exaltait, mais forçait la tourmente émotionnelle à se briser contre le bouclier de sa volonté.

 

 

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