Je suis censé faire mon chemin dans cette ville mais je ne sais que m’effriter aux alphabets des vivants.
On m’a donné un nom et des trottoirs où les arbres distillent la peine, et où l’ombre enseigne à la lumière, mais je serais bien inspiré de céder ma place à celui qui me suit parce que l’oiseau perdu n’affame pas que les chats – et je me suis laissé dire que lui travaillait dur et qu’il n’avait, pour seules distractions, que sa moto et sa télévision.
Mais j’ai vu un vieil homme passer de sa démarche chaloupée devant ma fenêtre, et le bâton dansait.
Et je me saisis d’un banjo qui n’a plus qu’une corde pour battre l’air.
Et j’édicte ma loi physique au bout de cette clef qui ouvre la porte qui n’existe pas.
J’étais parti, je crois, pour me faire coudre les paupières…
Eric Dargenton est né en 1984 en Meurthe et Moselle.
A 15 ans, au lycée, il découvre la poésie à travers l’œuvre de Victor Hugo. Elle ne l’a plus quitté depuis.
Après des études d’histoire et divers emplois, il est aujourd’hui chargé de l’accompagnement scolaire d’élèves en situation de handicap.
Passionné de littérature et d’écriture, féru de vers classiques, il publie en 2017 chez Chloé des Lys son premier recueil de poèmes intitulé A mes heures gagnées.
Il vit à Metz, la patrie de Verlaine.
Extrait :
A contresaison (extrait)
(…)
Je devrais être heureux, oiseaux, à vous entendre ;
A vous respirer, fleurs, je devrais être heureux ;
J’assiste à vos concerts, je vous regarde tendre
Aux ivrognes ailés vos vases liquoreux.
C’est l’heure où le poète à son aise délivre
Les quatrains épuisés du carcan de ses maux
Comme l’arbre dénoue un lourd corset de givre
Pour offrir aux regards ses plus tendres rameaux ;
L'heure d'aller à deux où l'on va solitaire,
D'un pas sûr, confiant, rythmé comme le Sien,
De ne troubler la paix du ciel et de la terre
Qu’avec l’allègre archet de son cœur musicien.
(…)
C’est l’heure où chacun veut, dans sa gaîté crédule,
Joël Godart nous convie à une promenade poétique dans les allées du Père Lachaise à Paris. Pour capter le regard de tous ces disparus, rendre à la vie ces visages de pierre afin qu'ils nous parlent à nouveau, l'auteur a utilisé son objectif et tenté joindre ces deux mondes, en toute humilité, en toute discrétion. Puis il a dû s'effacer...
Je garde cette chaise devant moi comme quelque chose qui ne fume ni ne sourit, et chance lui est pareillement donnée d’égarer mon visage une fois que je serai parti. Je ne pourrais pas peindre.
J’ai vu assez de natures mortes comme ça.
Tout ce qu’ils ont fait de leur vie s’étale sous mes yeux.
Ces mots flottent entre nous, comme une mouche indécise.
*
Un nouveau jour
Pour ces heures lasses où croire est ce nouveau jour par la fenêtre, je descendrai un moment mon miroir le temps que le monde saute à l’intérieur, et de retour là-haut je le montrerai à ma fenêtre, et tous deux riront bien ensemble.
*
Le commerce de l’ombre
Je suis entré et j’ai traversé le magasin jusqu’au fond, où j’ai laissé l’ombre prendre mes mesures.
J’ai payé ce qu’il me coûtait en lumière, et l’ombre m’a tendu trente nouvelles années.
C’était des standard.
Je suis ressorti et j’ai commencé à mordre dedans.
Elles étaient à point.
*
Fleurs d’un jour
Ils rentrent tous deux de leur petit tour, les yeux pleins de ces sourires qu’ils ont reçus en chemin.
Chacun retire les yeux de l’autre et les dépose dans un vase avec un fond d’eau au centre de la table.
CHRISTIAN NERDAL, L’homme à tête de taureau, éd. Chloé des lys, 2015.
Cet homme, à tête de taureau, n’est pas donneur de leçons. Pas plus que le poète. Christian Nerdal se regarde du dedans, observe plaies, sel sur les lèvres, antimatière de ce monde et passe le mot. Tout y surgit, vie, famille, alchimies, mythes et foi (que serait un poète sans une matrice de spiritualité ?), amour et mort.
Puis la langue, ses sonorités cocasses, lancinantes, étranges, parfois coquines, accidents heureux, coïncidences à saisir. Tout trouve grâce et désir d’apaisement dans L’homme à tête de taureau - un tableau et son titre de Picasso qui avaient frappé le poète-, pourvu que cela vibre et fasse écho, pourvu que tout se recoupe, se détache, ou plutôt vienne augmenter et mettre en mots la panoplie complexe des perceptions sur la condition humaine. Pourvu que le texte ou le poème, ainsi que l’humour, absurde, bien sûr, tendre aussi - Ah ! Ces irrésistibles Paulette, Petite Paule et Paulinou !- permettent d’en saisir la pointe acérée, trop lucide souvent.
À peine couchée, la page assoiffée laisse place à une voie de mues et de détachement possibles, avant l’épurement. Avant le retour obligé du réel, donc du duel. Pour Nerdal, toutefois, la dérision reste apaisante, l’animisme incontournable, afin justement de dépasser, subjuguer ce monde tangible : L’Homme à tête de taureau, s’est mis en quête du fameux Cimetière des éléphants, suivant, solennel corbeaux, rossignols et marabouts. Que ce soit avec la gravité d’un félidé vieillissant ou avec la légèreté bienfaisante de cet hilare portrait de nous dans Drôle de faune, drôles d’oiseaux. Que ce soit dans l’amour, le corps, entre identité et altérité, que ce soit dans les arts les limbes, la mythologie et la langue, que ce soit tout cela à la fois, notre poète se veut fusionnel, sans compromis.
Christian Nerdal se décline, se débat, se « démesure ». Il nous parle beaucoup de naissances, débarquées sur terre comme une part de divine offrande qui saute aux yeux, au cœur, à l’âme. Ces miracles disent leur nom, leur essence ne peut être que d’ailleurs, de merveille. Il dit l’enfance, qu’il prend par la main, comme dans la pureté clamée, scandée de A Ghlin sous la terre, pour nous jouer un air de slam « underground », dans les allées d’un autre cimetière où pères, pierres et repères ne sont plus que feux follets insaisissables ; ou gravés à jamais. Triptyque du temps qui échappe à tout. A tout, vraiment ?
Pour notre poète, le langage, toujours lui, prolonge, quand il ne les transcende, l’expérience, la tentative de discernement du passant qu’il est, que nous sommes. Parfois au-delà de l’entendement, parfois dans la crudité de l’élégance. Plus encore, la syntaxe française se rend à la frontière ténue qui se décide au carrefour de la destinée, comme dans Tu es. Ou encore comme dans La condition humaine, où l’ivresse et l’irrésistible absurde se disputent le gouvernail de notre frêle et trop rapide embarcation. Des tableaux défilent, prières aux visages de femmes, qui laissent le poète au bord d’une plage, nanti d’un souffle lyrique, communiant avec une hypothétique épouse gitane, sur des Variations sur un vers de léonard Cohen.
Et la quête de se poursuivre ; d’aquarelles en frissons, de contes et comptines en éclats et brisures, l’image et la musique se muent en mots de brume où Nerdal marche d’instinct, là-bas où, quelque part, sursautent les voix de naguère. Des souvenirs publics d’une autre décennie, intenses, bidonnants ou spirituels, de café-théâtre harvengtois ou de vie de château écaussinoise, me reviennent délicieusement, ici, à la relecture des poèmes Quand et Si l’on comparaît. Le recueil se décline en quatre parties de longueur inégale, faisant la part belle à l’été comme à l’hiver, autour des quatre saisons de la terre et de la vie : Aurore, printemps, écriture ; Jour, été, amour ; Crépuscule, automne, idéal ; nuit, hiver, mort. Avant, un dernier sursaut intitulé : Sacrifice, un dernier poème, l’élan religieux de celui qui relie, une forme de testament qui referme ce livre dans les profondeurs du temps, entre éblouissement et puissant dépouillement de l’abandon final. Si Christian Nerdal n’est pas donneur de leçons, que voici donc pourtant une somme de vie où, entre naissance et mort, naître et renaître.
Ou dans la manière qu’à cet homme de tenir sa brouette, et ce qu’il reste du jour est ce qu’il en rapporte.
Le sens réside dans un paquet de riz crevé.
Et cette mouche décrivant une même boucle autour d’une ampoule.
C’est une vieille femme que tu n’as jamais vue sans son chien, sans son gilet rose, sans autre image d’elle-même qu’une vieille dame sortant son chien et qui, rendue en haut de la côte, a toujours ce regard pour la fuite des jours vers le Dakota.
Dix fois par jour.
C’est un bus qui s’éloigne, un train qui t’arrive et que tu prends juste parce qu’il n’a jamais été question qu’il en soit autrement.
Et, tournant la tête, tu rencontres ces deux seules chaussettes noires pendant du séchoir, ainsi qu’une batterie de pommes qui jamais ne rêvent d’une autre vie.
Et tout ce que tu peux voir au-delà, de ta fenêtre – les maisons, les voitures garées, toutes ces petites créatures qu’un soleil aveugle affole – est mort en apparaissant.