Christine Brunet a lu "Lovebirds" d'Edmée de Xhavée
Lecture, écriture, une passion... Un partage... La littérature dans tous ses états !

Sylvie Godefroid... C'est avant tout un visage et une voix entendus dans Actu TV: souvenez-vous, elle nous parlait de la SABAM en 2013... et en février dernier, elle nous présentait son nouveau roman "L'anagramme des sens" paru aux Editions Avant-Propos.
Son approche, son dynamisme et, il faut bien l'avouer, la superbe couverture de ce roman, m'ont amenée à lui demander une interview... bouclé en deux petits jours ! Il faut dire qu'elle répond du tac au tac, avec précision.
Allez, on commence !
Sylvie, qui êtes-vous ?
Il est difficile de répondre d’emblée à une question aussi vaste que celle de l’identité. Qui suis-je ? Il me semble impossible de définir qui je suis. Même si le verbe m’attire et me séduit. Ce sont les autres, à travers leurs idées, leurs expériences, leurs ressentis, qui peuvent le mieux me définir. Tout comme je me sentirais plus habile à définir d’autres sensibilités qui me touchent qu’à vous parler de la mienne. Cet exercice m’a néanmoins été demandé, tout récemment, pour une anthologie dont je ferai partie. Il était question d’identité. Je leur ai répondu « Je viens du verbe et j’y retournerai ». Voici le texte en question :
« Qui suis-je ? Je viens du verbe et j’y retournerai
Je m’appelle Ana et je ne m’aime pas. Née sous le couvert d’une sensibilité exacerbée, quelque part à l’ombre des terrils, dans les poussières charbonneuses du Pays Noir. Née à l’automne 1973, un dimanche de novembre, un dimanche sans voitures. Je m’appelle Ana, je ne suis pas encore femme mais je m’y emploie. Je le deviens, verbes après larmes, dans ce quartier populaire et étonnant d’une ville adoptée avec passion, après avoir écumé pendant près de vingt ans les sentiers fortifiés d’une petite métropole historique, Philippeville. Je m’appelle Ana, je suis lucide en ce prélude de février 2014, à l’heure d’apprivoiser l’audacieux discours de l’identité définie, consciente de ma déraison de femme à la lisière de mes quarante ans, éveillée sur les chemins de traverse qui m’attendent encore, joueuse à les entrevoir s’emmêler à mes prudentes exhalaisons d’artiste.
Je ne m’étais pas encore posée la question de l’identité. A n’être pas encore vraiment née, comment s’interroger sur ma naissance ? Mais oui ! Souvenez-vous, je ne suis pas encore femme. A l’école de la vie, je suis une élève peu douée mais appliquée. Du plus loin qu’il m’en souvienne, je suis née dans un verbe. Dans un verbe métissé d’origines flamandes par maman, wallonnes par mon géniteur. J’ai aimé à l’ombre des superlatifs, je suis tombée sous les adverbes, relevée grâce aux impératifs, affinée sous la fenêtre d’un anagramme des sens.
Je ne sais pas d’où je viens mais je sais ce que je laisserai à ceux que j’ai tant aimés. A Lyna, ma fille, née de l’union et de la tendresse de deux épouvantables contraires, le 12 août de l’année 2003, je laisserai ma plus belle traversée du désert. Je lui laisserai la fougue qui m’habite à creuser les terrains les plus arides pour y planter des mots simples ; je lui cède l’enivrement d’avancer au devant d’une inspiration poétique qui, au fil des années, prend possession de l’être et le définit. Je lui accorde les larmes affables qui affinent le territoire de la féminité apprivoisée, les nuits blanches à entendre les cigales vanter les mérites de l’été, les pages noircies de rêves à inventer, les angoisses de ne pas toujours comprendre l’enfant qui pleure. De ne pouvoir le rassurer d’un clignement de l’œil, d’un verbe affamé sur le déclin d’une respiration. Je lègue à ma fille l’apaisement de la femme. Qu’elle puisse faire sa route dans ces allées tracées pour elle à l’ancre de ce qui nous unit, qu’elle comprenne qu’une mère ne peut faire que de son mieux et qu’à travers elle, j’ai grandi.
A mon fils, Yacine, né d’un amour profond et incompris, le 20 octobre de l’année 2000, j’offre le bouquet odorant des fleurs de nos vies. Chaque texte écrit de ma plume porte une pièce du puzzle de son existence. « La Verve Assassine », roman épistolaire paru en 2005 à Paris, n’est autre que la pièce maitresse de l’héritage qu’il reçoit aujourd’hui. Il y trouvera les clefs de sa naissance, celles de l’histoire de son père, homme atypique et paradoxalement riche par essence. En s’investissant dans la lecture, du roman cité et de tous ceux qui suivent, mon fils aura le choix d’ouvrir, ou pas, les portes d’un langage onirique qui se délient inlassablement sur des fenêtres derrière lesquelles vibrent des paysages. Un monde l’attend. Son monde à lui, le patrimoine que je lui laisse. Je lui lègue aussi mes premiers combats de mère aux portes des envahissants océans de tendresse déguisée ; la première adolescence émergée en douleur des entrailles de l’enfance ; le cap d’amour à maintenir en toutes circonstances. Je lui cède mes premiers naufrages étourdis, mes découragements amènes, mes remontées enthousiastes sur le cheval de ses printemps. Je lui lègue par-dessus tout la boussole et la barre de ce navire qui emporte sa sœur, Nora, vers demain. Qu’il veille toujours sur elle avec la bienveillance que j’ai interminablement semée aux quatre vents de notre nid. Puissent-ils, tous les deux, poursuivre l’aventure et s’aimer infiniment au-delà des clivages, des pensées, des modes d’exister, d’être, de croire, de ne pas croire, de devenir…
A leur père, affolant baroudeur des terres en friche de ma vie, je lègue tout ce que nous n’avons pas su construire, de nos plus tendres nuits inachevées à ces multiples ruptures inabouties. Je lui lègue le sceau de mes vingt-deux ans, les promesses fragiles, les mensonges colossaux, les châteaux en Espagne, le souvenir de notre rencontre, les premières contractions annonçant l’enfant, l’incommensurable peur d’un corps qui craint de s’ouvrir pour donner la vie. Au-delà de tout ce qui nous a séparé, je lègue au père de mes enfants la puissance et la blancheur du pardon, la feuille vierge de toute rancœur sur laquelle il peut recommencer à s’écrire, au pied du lit d’une autre histoire…
Je m’appelle Ana, amoureuse éternelle sur l’estrade de la vie, passionnée rebelle et à jamais inassouvie. Ana qui ne s’aime pas, qui n’est pas encore femme. Ana qui à l’heure d’écrire ces lignes ne sait pas avec précision d’où elle vient mais sait où elle va.
Je viens d’un verbe, mes amis, et c’est à ce verbe que je retournerai »

On vous a découverte sur ACTU TV dans l’émission de février avec votre livre. Vous m’en parlez ? Est-ce le premier ?
L’Anagramme des Sens est le cinquième roman que je publie. Ce roman marque une étape importante dans ma carrière d’auteur en herbe. Il marque un tournant, on sent qu’il « se passe quelque chose ». En effet, ce texte a, avant tout, reçu la confiance d’un éditeur pour lequel j’ai une grande admiration, Hervé Gérard (Ed. Avant Propos). Je voulais vraiment travailler avec lui, ce roman a rendu les choses possibles. Et enfin, il a séduit Cathy Thomas, Directrice du FOU RIRE (Théâtre à Anderlecht), et celle-ci le porte à la scène cet automne, les 25, 26 et 27 septembre.
L’histoire ? Ana approche la quarantaine. Inévitablement. Elle le sait, elle n’évitera pas le naufrage. Sur le pont de sa féminité muette parce que trop sage sonne l’urgence. L’urgence de se raconter, de s’affirmer, de devenir femme. De jouir. D’exulter enfin. De se libérer du poids de ce qui est raisonnable et politiquement correct. La femme abandonne les nattes de l’enfance pour poser sur ses lèvres offertes le rouge du désir assumé. Doucement. Au fil des pages, Ana lève le voile sur les coulisses de son être torturé. Sa vie passe sous le scalpel de son introspection. La femme serait-elle en passe d’accepter son imperfection, son corps à géométrie variable, ses fragilités amènes ?
Un éditeur français dira de L’Anagramme des Sens : « Un roman à la fois divertissant et empreint de sensibilité qui met à l'honneur la femme dans son épanouissement, dans l'acceptation de son physique et du temps qui passe ainsi que dans ses déboires de tous les jours. Une écriture de qualité qui mélange esthétisme et langage moderne »
Pour vous, que représente l’écriture ? Donnez m’en une définition.
L’écriture est mon essentiel. Dans ma vie, l’écriture est une respiration, une urgence. Elle est ma plus belle histoire d’amour, d’humour. Elle est ma nourriture, mon sommeil, mon soleil. Elle prend toute la place. Elle dirige mes pensées, mes gestes. Me vivre sans me lire ne serait pas me connaître.
Définissez votre style.
Vous aimez les définitions, vous ! Moi, j’aurais tendance à les fuir car elles enferment. Difficile de vous donner une définition de mon style sans pécher par excès d’humilité ou de vantardise. Je n’ai aucune idée de la façon dont vous parler de mon écriture. Je vous dirais « j’écris donc je suis ». J’écris comme je suis. Mon écriture n’est pas cérébrale, elle est intuitive. Elle est de l’école de l’émotion et du ressenti.
La couverture est superbe. Qui l’a concue ?
Christophe Toffolo est le photographe de la couverture de L’Anagramme des Sens. Un artiste talentueux qu’il convient de rencontrer. Pourquoi pas une interview de lui ? Christophe promène une sensibilité incroyable et tout ce qu’il regarde devient œuvre d’art. Je suis fière d’avoir eu la chance de retenir son attention. La couverture de ce livre est magnifique et c’est bien à lui que nous le devons.

Au travers de la SABAM, vous avez choisi de vous investir auprès des artistes et des auteurs. Pourquoi ?
Pourquoi pas, aurais-je envie de vous répondre ! Je me suis approchée de la SABAM pendant mes études de communication. Amoureuse des mots depuis toujours, fascinée par la scène, bousculée par la musique, émerveillée par la photographie, séduite par les peintures… Il me fallait un univers professionnel où mes sens pouvaient être titillés. J’ai rencontré à la SABAM une mentalité forte et l’envie d’une équipe de soutenir et d’accompagner les artistes de Belgique dans leurs parcours. Je me suis reconnue dans l’ambition de cette société où la dimension humaine n’est pas qu’un slogan vendeur d’image. J’y suis depuis 18 ans et je consacre ma carrière à défendre, soutenir, accompagner, les auteurs qui ont envie de nous faire confiance. Je ne pouvais rêver d’un plus beau métier !
Votre écriture est intuitive… Ecrivez-vous au fil de la plume ? Ou structurez-vous vos récits en amont ?
Mon écriture vient du ventre, de ce lieu incroyable qui se serre à l’écoute d’une chanson de Brassens ou de Barbara. Elle vient d’une urgence. D’un besoin de coucher sur l’écorce d’une page à remplir l’émotion qui guide ma vie. Je suis d’une sensibilité pathologique. Une éponge à ressentir. J’ai souvent le cœur en bord de mer, le tsunami aux portes des paupières. C’est ainsi que je suis, c’est ainsi que j’écris. Mes romans n’en sont pas vraiment, pour tout vous dire. Je ne suis pas une narratrice. Je n’ai pas le talent de l’histoire à raconter. Je suis une tricoteuse d’émotions. Mes textes s’en ressentent, je fais des portraits d’émotion. Pour vous répondre clairement, je n’établis pas de structures préalables. Tout part d’un vertige auquel j’associe un titre. Une fois le titre installé, un personnage féminin se dessine. Il me faut lui donner un prénom. Ce prénom évoquera – et c’est très personnel ! – l’idée que je me fais du personnage. Et l’histoire guidera ma plume. J’ai parfois cette sensation un peu dingue d’être seulement l’instrument d’une dictée.

On sent qu’il se passe quelque chose : étayez !
Encore une fois, nous sommes dans l’ordre du ressenti. Je travaille avec une équipe incroyable, une équipe à dimension humaine. Avant tout, mon « agent littéraire », le capitaine du voyage des mots : Laurence Vanmechelen. Elle cumule les compétences professionnelles et les qualités de cœur. Elle s’occupe de développer l’image de l’auteur, d’organiser des événements, de placer le livre en librairie etc. Ensuite, nous avons Aurélien Karim Marcel, un slameur, un humeuriste, un touche-à-tout de la plume. Lui s’occupe des interviews publiques, de la scénographie, des lectures. Artiste lui aussi, il a choisi l’arrière de la scène, il a choisi de mettre en scène Ana. Je mesure vraiment la chance que j’ai de travailler avec cesdeux-là. Après, il y a l’éditeur, et aussi tout ce qui « tourne autour », comme la directrice de ce théâtre bruxellois.
Quand je dis « on sent qu’il se passe quelque chose », c’est dans le retour que m’en font les gens. On me parle beaucoup de ce livre. A la Foire du Livre, des personnes m’ont arrêtée dans les allées du verbe pour me dire qu’ils avaient lu le livre et qu’ils étaient touchés par Ana. Dans le tram aussi, une personne m’a interpellée me demandant si j’étais l’auteur de L’Anagramme des Sens. Ghislain Cotton a aussi fait une très belle chronique de ce roman. On sent, mon équipe et moi, qu’Ana touche à quelque chose de profond, de sincère.
Dans quel genre littéraire vous sentez-vous plus dans votre élément ? En tant qu'auteur intuitif, la poésie est un genre qui vous attire ?
La poésie est le chemin par lequel je suis passée toute jeune… J’écris une dizaine de poésies chaque jour. Je me sens à l’aise partout où le verbe peut se poser. Pour l’heure, en dehors de la poésie quotidienne, j’écris aussi des chansons avec Nathalie Delattre à la composition. Et je suis occupée sur l’adaptation d’un texte de théâtre de Mohammed Bounoura. Il fera sans doute l’objet d’une création en 2015. Peut-être avant si j’ai de la chance…
Pourriez-vous nous mettre l’eau à la bouche en nous proposant un extrait de votre texte ?
Voici la préface, rédigée par un artiste qui me touche, Jacques Mercier.
« Sylvie respire l’écriture, Jacques Mercier
C'est d'abord une surprise, puis un plaisir, ensuite un bonheur et une volupté de lecture. L'écriture de Sylvie Godefroid est le reflet de son âme et – mieux ! – des frémissements de son âme. Ce livre nous raconte avec un talent fou une femme, Ana, qui est « la » femme qui vit aujourd'hui, maintenant, avec ses forces et ses timidités, ses libertés et ses pudeurs.
La forme donnée au livre est magique : Ana se raconte et ses courtes séquences sont titrées et datées : « Tentations », « Confusions », « Luxure » ou « Un mercredi en terrasse ». Ses amours s'appellent des « saisons » : elles sont réelles, anciennes, virtuelles ou si présentes ! Entre elles apparaissent les points de vue sur Ana, au fil des personnes croisées : entre Johan et Laurent, on découvre Zohra, Ben, Nathalie, Kyriaki... Chacun exprime ce qu'il a compris de cette femme rencontrée, aimée, quittée parfois. Cela donne, grâce à ces morceaux de soie colorés, une magnifique tapisserie humaine !
Cet ouvrage est ancré dans le temps et dans l'espace et nous retrouvons avec une volupté rare Bruxelles, la Bourse, la terrasse du Métropole... « Je m'appelle Ana. Je pourrais être un chat » sont les premiers mots. Mais Ana s'explique dans chaque chapitre : « Je m'appelle Ana. Je ne m'aime pas », « Je n'aime pas les trajets en autocar », « Je n'aime plus les certitudes. Elles sont trop fragiles… »
L'auteure propose une réflexion sur la féminité, d'une voix si vraie, émouvante toujours « Je suis roseau dans le marais de son indifférence », et peut-être avant tout sur la création littéraire : « L'écriture est ma compagne. Cela me permet d'encaisser les coups de la vie. » Elle fait dire à un des témoins qu'Ana n'est pas une femme comme les autres, tant elle se couvre de vêtements littéraires. Un autre lui dit, très justement « Écris, ta vie est un roman » et il y a surtout cet ami auteur qui déclare : « Ana respire l'écriture » !
N'en doutez pas, Sylvie Godefroid est une auteure, une créatrice jusqu'au fond de son être, une narratrice magnifique. Pour elle, les mots, les phrases sont ce qui lui permet de vivre. « Les mots des souvenirs fondent en moi comme sous la pression d'un soleil ardent », écrit-elle. Ailleurs, parlant de la pièce où elle écrit sous le ciel gris de Bruxelles : « Je caresse souvent les nuages quand l'écriture m'emporte et m'étreint. » Elle accepte aussi, comme Ana, de payer le prix de la dictée ! Elle connaît déjà la solitude d'écrire autant que son partage.
Une nouvelle vie s'ouvre sous nos yeux, celle d'une femme de lettres, comme on disait si joliment, et je vous engage vivement à la découvrir, à la faire lire autour de vous. Ne doutons pas qu'avec la communication actuelle, ce livre aura la large résonance qu'il mérite ! Ana écrit : « Il serait temps de repeindre toutes les portes de l'appartement en blanc », comme la page blanche sous sa plume ! »
Jacques Mercier
Et voici un extrait de L’Anagramme des Sens, choisi au hasard :
« Je n’aime pas les toiles trop sages. Aux cimaises de mes préférences, le surréalisme d’un Magritte et la palette curieuse des couleurs fauves. Des couleurs d’automne, de terre et de braise. Des couleurs en fusion, des coulées de lave bouillonnante dans les tranchées trop discrètes de ma vie. Je n’aime pas les toiles en méditation stupéfaite de réalisme exacerbé. Ni les espaces virtuels clandestins. Les secrets m’embrouillent et me désarçonnent. D’ailleurs, avant la comète de Gallé, jamais je ne m’étais laissée envahir, même furtivement, par les vibrations interdites d’une saison irréelle. Jamais je n’avais laissé ma peau s’étonner du regard gourmand d’un homme. Je n’aime pas les toiles raisonnables de mon identité figée comme un fossile sur la pierre de la moralité.
Je m’appelle Ana qui ne s’aime pas. Je suis, à l’école maternelle de la féminité, une élève appliquée, mais peu douée. Un avis de tempête circule, affolé, sur mes parcelles discrètement immobiles. Ma conscience, autorité compétente de mes complexes mécanismes, hisse désormais tous les drapeaux d’alerte. Les phares clignotent en l’océan d’Ana et rappellent au port les marins qui ont pris le large avec elle. Trop tard. Ana est en cours de crise. Une crise existentielle digne des plus turbulents gamins de seize ans. Une crise terrible que je n’ai pas faite à l’heure où les cadrans de mes instants l’autorisaient. Je n’aimais déjà pas les montres. Je n’aimais pas les rébellions. Parce que j’étais déjà responsable et que je le suis toujours aujourd’hui. J’ai toujours été si grande. Si adulte. Je n’ai jamais fait de bêtises. J’en paie fondamentalement le prix aujourd’hui : ennui, lassitude, tempêtes. Je tousse ma raison. Je vomis ma sagesse. Je n’ai jamais fumé, pas même de l’herbe. Je n’ai jamais bu, jamais noyé mon chagrin dans le vin. Je n’ai jamais triché aux cartes ou si peu. D’ailleurs, je ne sais pas jouer. Je suis raisonnable, presque toujours soignée. Jamais vulgaire ou je n’en ai pas conscience. Je n’écoute jamais ce que me dicte mon ventre à voix basse. Je l’enfouis sous des tonnes de serments moralisateurs. Je n’ose pas.
Je m’appelle Ana. J’aurai trente-sept ans, bientôt, en novembre prochain. Suis-je déjà la proie de ce démon taquin de la quarantaine comme certains aiment à l’évoquer ? Une certitude m’ébranle dans l’immédiat : j’ai envie de faire peau neuve. Le chat mue. Le papillon survit à sa coquille de granit et d’acier. Chaque matin depuis plusieurs lancinantes semaines, la même réflexion existentielle s’impose à moi : « Il serait quand même temps de repeindre toutes les portes de l’appartement en blanc. »
Photos présentées dans cet interview sous copyright © Hatim Kaghat.
Je vous laisse juges.
Mais les phrases courtes, qui clachent, retiennent l'attention du lecteur, le surprennent. Il s'accroche au fil des mots. Et vous, qu'en pensez-vous ?
Christine Brunet
www.christine-brunet.com
www.aloys.me
Lettre à Carine-laure Desguin
Carine-Laure DESGUIN, je viens de lire ton roman Rue Baraka et je tiens à te faire part de mes impressions. Chère Amie, je te tire mon chapeau pour ce roman, rappelons-le, ton tout premier. Je trouve l'histoire fascinante et les différents thèmes bien choisis... Je trouve aussi ton choix des personnages ainsi que leurs interactions pertinents. Pour une poète, tu maitrises les techniques d'écriture propres au roman et je t'en félicite. Je donne pour exemple l'introduction récurrente des dialogues entre les personnages, ce qui rend ton texte fluide et compréhensible, les flashbacks peu réguliers, mais qui accrochent le lecteur si celui-ci se perd dans les dédales de ton imagination.
J'aime ton style d'écriture. Le maniement de la langue est impeccable (à part quelques fautes d'inattention...)
PS; si tu as encore le livre à portée de main, relis la page 14, « Le soleil se devine et bientôt sourira à ces effluves printaniers... », la page 23 « un tourbillon rose prend son élan et s'aplatit benoitement » .Tu verras que tu as l'art de créer des images, ce que j'ai beaucoup aimé. Cela s'entend, tu crées beaucoup plus que Georges, le vieux peintre (personnage du roman). Aussi, chose importante, l'intrigue, bien que concevable, est bien tenue par des divagations qui détournent subtilement l'avidité du lecteur en berçant son obsession de découvrir la boucle de l'histoire. L'on ne saura tout, absolument tout qu'en lisant le livre en entier, magnifique chute. Belle technique ! Je voudrais simplement te dire que tu écris bien, très bien.
Pour finir, comme un Tarek venu d'Algérie, pays où la parenté commence par le voisinage et où le salamalec est adressé à tous ceux que l'on rencontre dans la rue, je referme ton livre avec la ferme volonté de dire merci, bonjour, bonne nouvelle, succès et chance aux passants que je rencontrerai dans ma rue, dans toutes les rues. J'essayerai, même si je sais qu'ici, au pays de Georges, on ne parle presque pas aux inconnus .....
Carine-Laure DESGUIN, si tu veux me croire, ton livre est à l'image du monde. Il n'est pas parfait, mais nous nous y plaisons. Je t'encourage et je reste convaincu qu'avec d'autres opus, tu nous cloueras le bec, à nous autres critiques.
Mes salutations
Ayi HILLAH
Un petit poème calligraphié pour participer à un concours sncf et ville de Tours : Invitation au voyage poétique; il s'agissait de s'inspirer des 18 fresques céramique de M. Simas (1898) de ladite gare. Claude Colson est parti de celle de Vic sur Cère.
Claude Colson
claude-colson.monsite-orange.fr

"La mise entre parenthèses" est un roman de presque cinq cents pages qui se dévorent au fil des paysages et des rencontres surprenantes.
C'est un voyage initiatique qui pulse ses épisodes un peu comme les battements d'un coeur, avec ses hauts et ses bas, ses affolements et ses accalmies.
Un accident presque banal oblige le héros à faire une pause dans sa vie. Un pas en arrière pour contempler ce qu'est son existence, l'évaluer pour finalement la disséquer et remettre en question tout ce qui en fait le fondement.
Famille, métier... un frein à la découverte de l'essentiel... un essentiel auquel nous aspirons tous : la sérénité et, au-delà, le bonheur.
Il suffit juste de sauter le pas.
Henri Puffet nous propose un voyage géographique qui nous entraîne du Simplon au Sud de la France, de la Belgique à l'Ecosse puis sur le continent américain. Chaque rencontre apporte une pierre à l'édifice de la "re-construction" du héros.
Chaque étape amorce une réponse aux questions qui tournent en boucle et laisse entrevoir, peu à peu, la sortie du tunnel.
Voici un ouvrage porté par un style agréable, qui sait embarquer le lecteur au coeur de paysages grandioses. Je les ai parcourus, je les ai reconnus, j'ai retrouvé en effort l'atmosphère des hauts plateaux chiliens, de l'Atacama, de La Paz, des vastes espaces nord américains.
Le héros trouvera-t-il la paix ? Il trouvera, sans doute, l'essentiel...
Christine Brunet
www.christine-brunet.com

Le mineur avait quelque chose à dire…
Vingt-cinq décembre 1990. J'habite rue Claessens à Bruxelles et je rejoins ma famille dans un restaurant de la rue des Palais. C'est un trajet que je fais chaque jour pour me rendre à mon travail. En ce jour férié, la ville est quasiment déserte. Arrivée à hauteur du Monument au Travail, je m'y attarde. Il est onze heures quarante-cinq, nous avons rendez-vous à midi quinze, j'ai donc un peu de temps à perdre…
Je ne connais quasiment rien de cette œuvre de Constantin Meunier. J'en fais le tour lentement, prenant quelques photos avec mon téléphone portable. Je frissonne bien que quelques pâles rayons de soleil réchauffent un peu l'atmosphère,
Je viens de quitter le mineur des yeux lorsque je sens un regard posé sur moi ! L'impression d'être épiée. Il y a là quelque chose de troublant. Je me retourne. Je reviens sur mes pas. Je suis seule face au mineur. Ses yeux fixent l'horizon. Impossible qu'il m'ait remarquée ! Pourtant, il n'y a personne d'autre. Lui seul peut donc m'avoir surveillée ! J'observe ses lèvres, son nez : entre nous, existe une certaine ressemblance. Je reste en tête-à-tête avec lui sans parvenir à m'en éloigner. Nous sommes seuls au monde. Les minutes passent. Je suis anesthésiée. Je n'ai plus froid. La fatigue du réveillon s'est estompée. J'ose me perdre dans la musculature de l'homme, dans les plis de son vêtement. Je l'imite, je porte la main gauche au menton et lui adresse un clin d'œil de connivence.
C'est le début d'un jeu : je m'accroupis pour prendre sa posture. Je fais un signe de la main, puis je feins de partir. Je reviens et je m'immobilise face à lui.
Il me semble repérer peu à peu de légères modifications dans la tension des lèvres, elles s'entrouvrent imperceptiblement et en s'entrouvrant, elles deviennent plus charnues. Le torse se soulève à peine, sa respiration est très lente. Le pouce s'écarte du menton. Les paupières ont un tremblement infime. C'est une parole susurrée pour moi seule qui s'échappe, mais les mots sont incompréhensibles. Progressivement, tout se remet en place. Le temps s'égrène à un rythme habituel sans que j'en sois consciente. Le manège n'a semblé durer qu'une minute ou deux… J'ai le désir de toucher l'homme, de frôler son pantalon pour que sa puissance passe en moi. Sur son piédestal, il est bien trop haut pour moi. J'y renonce.
Un groupe de quatre jeunes s'avance. Il y a des commentaires, des éclats de rire. Rien de bien méchant. J'entends juste : "Les vieux mecs ont encore leur succès…"
De nouveau, nous sommes seuls, le mineur et moi. J'en ai fini de mes mimiques. Je lui parle comme à quelqu'un de mon entourage. Je lui demande comment il a fait pour endurer son travail tandis que moi, simple secrétaire, suis si souvent stressée. À bientôt trente ans, je ne suis nulle part dans ma vie sentimentale. Je lui demande donc de m'inspirer aussi une recette de sagesse. Spontanément, je porte de nouveau la main gauche au menton. L'index de l'homme pointe quelque chose devant lui. Je vois là une invitation à poursuivre mon chemin.
C'est alors que je pense regarder l'heure. Midi dix. Il est temps de gagner le restaurant où ma vieille Tante Agnès, ses enfants et petits-enfants m'attendent pour le traditionnel repas de Noël.
J'arrive à plus de midi vingt. Tante Agnès interroge : "Tu t'es perdue en chemin ou tu as fait une belle rencontre ?" Je me justifie : "J'ai regardé le mineur du monument. Je n'y avais jamais vraiment prêté attention. Pourtant, je passe devant tous les jours…"
Tante Agnès réagit : "Il paraît que c'est mon grand-père qui a posé pour Constantin Meunier. Du moins, c'est ce que mon père m'a raconté… Une légende familiale."
À mon retour, je m'arrête de nouveau près du mineur.
La bouche s'entrouvre, prend un volume nouveau. Son menton semble s'affiner tandis que je fixe son visage. Sa main s'élève pour faire un signe. Un adieu, peut-être ? Je me laisse glisser dans une sensation tiède et douce. Ainsi, l'homme m'attendait pour un rendez-vous fixé à travers plusieurs générations et a repris vie pour moi à l'occasion de Noël.
En 1991, je trouve un emploi dans une agence de voyage de Namur et je déménage.
Le 26 octobre 2012, je vais à Charleroi pour l'incinération de Tante Agnès. J'ai pris le train plutôt que ma voiture. Mon cousin m'a fixé rendez-vous, sur le parking de la place Albert 1er. De là, nous partirons pour le crématorium de Gilly.
Il pleuvine, une péniche passe sous le pont où je croise quantité d'autres personnes. J'assiste aux préparatifs de départ de mon mineur. C'est un tel choc de voir dans cette sculpture la réplique exacte de celle de Bruxelles. C'est la première fois que j'établis le parallèle entre lui et le mineur du monument, le long du quai à Laeken ! Je m'informe. Il a été enlevé de son socle pour permettre les travaux. La statue est posée sur le sol, prête à être emmenée en lieu sûr. Je pourrais tenter de le toucher, mais la magie n'est plus là.
Je tourne autour de lui, puis l'examine de face. Une statue de bronze représentant un mineur qui est peut-être un de mes ancêtres. C'est une évidence : je reconnais chez lui les joues de ma grand-tante. Il est trop tard pour en parler avec elle. Ces départs simultanés m'apparaissent alors comme d'étranges coïncidences !
Micheline Boland
micheline-ecrit.blogspot.com

Tentacule et testicule
Sont du genre masculin,
Les mots sont toujours malins
Ils nous choquent, nous bousculent
S'entremêlent et simulent -
Nous sommes entre leurs mains,
Agités tels des pantins
Que la rime manipule.
Ce sonnet irrégulier
N'a pas les pieds de travers,
De la tête à la cheville
Les mots vibrent dans ses vers.
Victor Lebuis
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Je bataillais ferme contre une virgule récalcitrante lorsque mon smartphone a vibré. Texto de Laurent : « J.D. Salinger est décédé hier soir… Vraiment désolé L. » Plus par curiosité que par inquiétude, je me suis immédiatement connecté aux actualités. La nouvelle se confirmait par des titres circonstanciés : « L’attrape-cœurs s’est arrêté de battre », « Le père d’Holden Caulfield a disparu », « L’illustre reclus n’est plus »,… J’ai lu quelques articles et souri en quittant Explorer.
Un cliché de lui trône sur mon bureau. Pas celui où il brandit le poing à l’encontre des journalistes, non, celui que j’ai pris à New York. La photo d’un gosse de quatre-vingt-cinq ans. Il est assis aux côtés d’Andersen, regarde en direction de Conservatory Water et s’égaye du brouhaha causé par la compétition de bateaux miniatures. On peut voir qu’il prend un réel plaisir à regarder les enfants jouer. À Cornish, l’hiver, il les laisse faire de la luge sur les pentes de sa propriété et il leur ouvre sa porte pour Halloween. Je me souviens qu’une année, Colleen et lui avaient oublié les bonbons. Ils ont distribué des crayons à la place.
Reclus ? Cinglé asocial ? Chaque année, je passe trois semaines de vacances là-bas et je peux vous certifier qu’on ne rate pas un seul dîner hebdomadaire de l’église d’Hartland. On arrive toujours plus d’une heure à l’avance afin d’avoir une place en bout de table. Le rôti de bœuf et les tartes sont toujours excellents et les discussions animées. Il ne manque jamais d’y prendre part tout en griffonnant quelques notes dans un petit carnet à spirales. Mais le temps que durent mes petits congés, il n’écrit pas vraiment. Lorsque je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu le sourire aux lèvres : « Je peux bien m’arrêter trois semaines. Mes éditeurs ne m’en voudront pas. » Il arrive qu’on parle un peu de mon travail. Très peu du sien. On a bien d’autres choses à faire. Balades dans son Land Cruiser beige sur les routes du New Hampshire, pêche à la truite, longues séances de méditation dans le jardin en répétant sans arrêt le nom de Dieu. « Apprivoise le rythme, me répète-t-il inlassablement, apprivoise le rythme. » Au grand dam de mes parents, c’est à cause de lui que m’est venue l’envie d’écrire. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je devais avoir vingt-quatre, vingt-cinq ans et les écrivains que je lisais ne parvenaient plus à m’étonner. Je lui en fis part un soir, sur sa terrasse, et sa voix a fendu l’obscurité comme un faisceau de lune salutaire : « Eh bien, écris-le ! Ecris toi-même le livre que tu souhaites lire. » Le sort en était jeté.
La dernière fois que je l’ai eu au téléphone, il était heureux de l’issue de son procès contre Fredrik Colting. Soulagé mais fatigué par toutes ces stupidités. Par ce nouveau ramdam autour de son existence et de son œuvre. Par cette recrudescence de curieux autour de la vieille grange. Je ne serais pas étonné qu’il ait de nouveau trouvé le moyen de gagner cette paix merveilleuse, cette vraie tranquillité qu’il chérit tant.
Il doit me rejoindre au printemps. L’occasion pour lui de revoir Paris et Londres. D’ici là, une seule question subsiste pour moi : Où vont les canards de Central Park lorsque le lac est gelé ?
Patrick Beaucamps
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Revue "Gens de plume, gens de robe"
Ethers noirs, par Michel C.J. Westrade, Mouscron, Chloé des Lys (www.editionschloedeslys.be ), 2013, 122 pages, 13,5 €.
« … tant il est vrai que l’homme est insaisissable, à nulle circonstance réductible et que les lois qu’il se forge, qu’elles soient de nature ou autres, se réduisent en éclats insignifiants ».
Les hommes et les femmes, Michel C.J. Westrade essaie pourtant d’en capter l’essence. Pas celle des livres d’histoire, qui repose sur « des suppositions, des insinuations ayant prétention à dire la vérité mais, la plupart du temps, travestissant le réel ». Celle que l’on trouve dans les regards, dans les lézardes des murs, dans de vieilles photographies jaunies : traces et souvenirs.
Des hommes et des femmes qui viennent de terres noires, d’horizons plombés, sous des nuages éthérés. Ils s’appellent Henri, Jeanne, Judith, Amédée, Joseph ou Félicien. Parfois on les nomme par leur sobriquet, leur fonction ou, tout simplement, par un nom que les rend communs : l’abbé, le trimardeur, l’enfant …
Ils ont vécu une guerre perdue qui fut pourtant gagnée. Soit eux-mêmes, soit par procuration. Aucun n’en est sorti indemne. Ils ont souffert. Ils ont ri. Ils ont pleuré. Ils ont vécu.
La plume de Michel C.J. Westrade se fait souvent pinceau pour les décrire, pour les restituer, pour les dépeindre. Il a besoin de plusieurs mots pour que nous saisissions leur épaisseur, comme si aucun n’était jamais assez précis, qu’il fallait toujours en accoupler plusieurs, pour qu’ils s’entrecroisent, s’entremêlent, et que ce soit entre eux que l’on devine ce qu’il veut nous donner à voir, ou à sentir.
Ethers noirs est donc un petit recueil qu’on absorbe comme on se pénètre d’un tableau, en se laissant pénétrer là par une touche de noir, ici par la lumière d’un sous-bois luisant sous le soleil couchant, tantôt par la mélancolie qui sourde d’une fontaine à l’abandon, tantôt par la moiteur d’une vide après-midi d’été.
Michel C.J. Westrade a de la tendresse pour ces gens, pour ses gens. Et il nous invite à y trouver l’humanité.
Patrick Henry