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Le chevalier noir, le feuilleton de Christian Van Moer. Episode 4

Publié le par christine brunet /aloys

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LE CHEVALIER NOIR

 

feuilleton par   Christian VAN MOER

 

 

 

http://christianvanmoer.skynetblogs.be/


 

Au temps des heaumes et des hauberts,

il était une fois la forêt du Mauroi…

 

 

 

épisode 4 : La Goule du Causse

 

         « Mais où donc cette maudite tombe peut-elle bien se nicher ? Depuis que Beau m’a guidé jusqu’ici, j’erre, je patauge ! Durant toute la journée d’hier, j’ai fouillé le terrain à la recherche d’une ruine, d’une grotte, d’un amas de pierres, en vain. L’aube est proche : aucune apparition, aucune trace de cette maudite goule qu’il me faut éliminer à tout prix. Et le temps passe ! Les barres de fer que j’ai emportées pour desceller la tombe si nécessaire sont là, inutiles, sacrebleu ! »

 

         Ainsi maugrée le Chevalier Noir qui, pour la première fois, sent le vent de la défaite lui souffler à l’oreille :

 

         − Tarpéa sait que tu es là pour elle. Elle restera bien au froid dans son tombeau et ne se montrera pas !

         − Mais Sargasse m’a certifié que cette créature infernale a impérativement besoin de sa ration de sang humain chaque nuit ! Et je suis bien sur le causse où elle se cache durant le jour !

 

         Gilles s’assied dans la mousse, adossé au tronc d’un rouvre pour se reposer quelques instants tout en réfléchissant à ce qu’il convient de faire. Sarah ne peut se passer de sa dose d’antidote ! L’évocation de son enfant plongée dans un maléfique sommeil l’entraîne dans la rêverie et il finit par s’assoupir.

         Il se réveille brusquement, cloué au tronc de l’arbre par une force irrésistible qui lui écrase les épaules. Impossible de se dégager de cet étau. Un visage de femme, blême, haineux, bouche grande ouverte, se penche vers son cou, dans l’intention manifeste de lui planter ses canines effilées dans les jugulaires. Mais la goule pousse un cri larvé en constatant que sa proie est protégée par un solide haubert. De dépit, elle lâche aussitôt prise et, prenant la forme d’une grande chauve-souris blanche, s’envole.

Gilles, tout secoué par cette attaque imprévue, se relève d’un bond pour observer la direction prise par l’avatar du monstre.

« Plein nord ?  Ma ligne de recherches est désormais toute tracée », s’exclame-t-il, reprenant espoir.

         Il se met aussitôt en route. Au bout d’une bonne demi-heure de marche, il entend un faible gémissement dans les fourrés. Il s’en approche avec prudence et y découvre un pauvre diable, livide, agonisant. Il lui donne à boire du vin de son outre et l’homme trouve alors encore la force de lui dire ce qui s’est passé.

 

         − Je reviens de guerre, Messire, et j’ai cru bon de prendre le raccourci du Mauroi pour rentrer chez moi plus vite. J’ai été agressé et vidé de mon sang par une femme d’une force inouïe. Je vous remercie pour le vin, mais je sens que ma dernière heure est venue. Si d’aventure vous passez par Aiguesfortes, mon village, veuillez, je vous en prie,     annoncer ma triste fin à mon père, Colas le forgeron.

         − Promis, soldat. Dites, êtes-vous en mesure de m’indiquer par où le monstre a filé ?

         − Oui, droit vers le nord, Messire.

         − Merci, soldat. je me lance à sa poursuite… je vous laisse un peu de vin. Qui sait ? Peut-être vous en sortirez-vous.

 

         Mais le Chevalier Noir a beau arpenter le plateau en tous sens, pas le moindre semblant de sépulture.

 

         « Rien, toujours rien ! Cela devient inquiétant. Et nous voilà presque au terme de la journée. Tarpéa, maudite goule, montre-toi donc, sacrebleu ! »

         Alors qu’il est au bord du désespoir, Gilles remarque un tertre aplati, de forme ronde, recouvert entièrement par les herbes folles.

         Serait-ce là ? S’armant d’une de ses grosses barres de fer, il inspecte et sonde l’endroit. Aucune ouverture visible, mais partout, sous un pied de terre, l’épieu est arrêté par de la pierre.

 

         « Ça doit être là ! Mais comment m’en assurer ? Je peux me tromper et je ne peux pas perdre mon temps à défoncer cette calotte en pure perte !... Du calme, réfléchissons posément. La nuit va bientôt tomber. Si la goule crèche bien là, je vais la voir sortir : elle n’est pas invisible. C’est cela, je cours le risque : je me planque dans les taillis et j’attends. Si j’ai vu juste, j’ai encore toutes mes chances. »

 

         L’attente est longue et Gilles ronge son frein. Le croissant de lune éclaire suffisamment le tertre pour qu’on ne puisse en sortir sans être vu. Enfin, à minuit, la dame blanche apparaît. Son corps traverse sans difficulté l’épaisseur de pierres ! Sans bruit, le Chevalier Noir tire son épée du fourreau et se tient prêt à bondir. Mais la spectrale apparition reprend sa forme de chauve-souris et disparaît dans la nuit.

 

         « Le monstre part à la chasse !... Bon, après tout, cela vaut peut-être mieux. Aurais-je pu frapper assez vite et sans faillir ? Mais si les renseignements de Sargasse sont exacts, la goule ne peut sévir de jour : la lumière lui serait fatale. J’attendrai donc le matin et la tuerai dans son lit de mort. »

         L’attente est longue, et après deux nuits sans sommeil, Gilles doit lutter pour rester éveillé jusqu’au retour du monstre.

         Un peu avant l’aurore, la noctule blanche reparaît, reprend sa forme humaine et rentre dans le tumulus.

         Le soleil se lève. Il s’annonce généreux. Muni de ses épieux, debout sur la calotte du tertre, Gilles creuse une large ouverture. La couche de terre est vite enlevée par ses mains fébriles. La pierre est dure et la tâche s’annonce longue et ardue, mais l’homme est costaud. Sous ses coups rageurs, les moellons se fissurent, se fendent, éclatent. Enfin, peu avant midi, les dernières pierres de la voûte cèdent, ouvrant d’un coup un large trou béant. Le soleil inonde le caveau de sa lumière. C’est bien une sépulture, une crypte antique que le Chevalier Noir vient de mettre à jour et à l’intérieur de laquelle il saute aussitôt sans hésitation. Au centre du tombeau, un sarcophage de granit. Fermé, mais non scellé, par un lourd gisant. L’épée entre les dents, Gilles engage la pointe d’un épieu dans la jointure et, par des mouvements de levier, fait glisser la lourde dalle jusqu’à la faire tomber.

La goule est enfin à sa merci. Mais il ne doit pas la frapper : le soleil fait le travail pour lui. En quelques secondes, ses rayons consument le monstre et le Chevalier Noir s’empare de l’amulette encore brûlante.

 

         « Allons, plus un instant à perdre. Au grand galop, mon vieux Jais. Tu auras ton amulette, sorcière, et ma petite Sarah son précieux remède. Mais je dois reconnaître que cette fois-ci, j’ai frôlé la défaite. »

[ ©  Christian Van Moer  & Chloé des Lys ]

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à suivre   demain                      

 

épisode 5 : La Nymphe de la Source

Publié dans Feuilleton

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Le chevalier noir, le feuilleton de Christian Van Moer. Episode 3

Publié le par christine brunet /aloys

LE CHEVALIER NOIR

feuilleton par Christian VAN MOER

 

Au temps des heaumes et des hauberts,

il était une fois la forêt du Mauroi…

 

 

épisode 3 : Faune et Centaure

 

         − Votre second adversaire est Noxdies, Baron. On l’appelle ainsi parce qu’il change d’apparence selon qu’il fait jour ou qu’il fait nuit. De jour, c’est un centaure, de nuit un faune.

         − Ses pouvoirs, Sargasse ?

         − Différents selon son avatar, ils sont redoutables.

En centaure, quoique plutôt de petite taille – cinq pieds à peine – il effraie parce qu’il est fou. Il galope, sans direction précise, au hasard, et tire ses flèches sur tout ce qui bouge. Avec l’intention de tuer, mais fort heureusement, c’est un piètre archer qui le plus souvent rate sa cible ou ne fait que l’égratigner. Mais on a intérêt à s’écarter en vitesse de son passage. S’il fait halte, attention à ses sabots : une seule de ses ruades peut vous tuer tout net. Un dément imprévisible et incontrôlable, Baron.

         − Et la nuit ?

         − En faune, il est beaucoup plus dangereux. Malgré ses petites cornes et ses sabots de bouc, il est d’une beauté à damner un saint. Et il use de son charme pour appâter les nymphes et les elfes. Au moindre clair de lune, au milieu de sa clairière, il trace le pentacle autour de lui et entame une danse sensuelle, lubrique même, merveilleusement envoûtante, irrésistible. Charmés, les curieux qui ont commis l’imprudence de s’aventurer dans la clairière, s’avancent vers lui en se dandinant langoureusement, avides de le toucher, de l’étreindre. Mais dès qu’ils ont posé les pieds à l’intérieur du cercle magique, ils sont perdus. Leur âme quitte leur corps, renvoyé au néant, et erre en peine, à jamais ballottée par les vents et secouée par les tempêtes. C’est ainsi que Noxdies dépeuple peu à peu notre grande forêt de ses nymphes et de ses sylphides.

Ne l’affrontez pas de nuit, Baron, vous n’auriez aucune chance de le vaincre : étant alors inabordable, il est invincible.

         − Et quand il fait nuit noire ?

         − On ignore où il se terre.

         − Nous verrons cela, Sargasse. Lâchez votre corbeau.

 

         « Dès que Beau m’aura indiqué le chemin, je rentre  au manoir jusqu’à demain. Je laisserai Jais au repos et monterai Ebène, certainement plus rapide que le centaure fou. Oui, sorcière, je vais suivre ton judicieux conseil et affronter Noxdies de jour. Mon plan est déjà prêt : cela ne doit pas être bien difficile de piéger ce fou. En arrivant à son terrain de chasse, je me dissimule et reste patiemment aux aguets jusqu’à ce qu’il m’apparaisse. Ce qu’il me suffit de connaître, c’est sa taille exacte lorsqu’il galope. Enfant, j’étais passé maître dans l’art de poser des collets pour capturer les lièvres. Je vais en installer quelques uns à la mesure du dément, à des endroits propices. Je mets la main au feu que demain, il s’y collera aussi sûrement qu’une mouche dans une arantèle.

Beau s’arrête déjà ? A la prochaine, oiseau du diable ! »

 

         Gilles met aussitôt son plan à exécution. Très vite, il repère les passages les plus creusés par les galopades du centaure et y dispose ses collets de fil de fer très fins, mais assez robustes pour étrangler un forcené au galop, qui ne s’attend certes pas à trouver ses voies habituelles piégées  par un ennemi inconnu, tapi dans l’ombre.

         Tout se déroule selon les espérances du Chevalier Noir. Posés en fin de matinée, les collets remplissent leur rôle en milieu d’après-midi. Le cri d’agonie du centaure sort le chasseur de son affût. Une tête de plus est tranchée, une nouvelle dose d’antidote est gagnée, ainsi qu’un temps précieux pour la détente et la réflexion.

 

[ ©  Christian Van Moer  & Chloé des Lys ]

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à suivre demain 

épisode 4 : La Goule du Causse


 

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Le chevalier noir, le feuilleton de Christian Van Moer. Episode 2

Publié le par christine brunet /aloys

LE CHEVALIER NOIR

feuilleton par Christian VAN MOER

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Au temps des heaumes et des hauberts,

il était une fois la forêt du Mauroi…

 

 

épisode 2 : L’Ogre du Marais

 

         − Voilà, Baron : votre premier adversaire est Gargan, l’ogre du marais. Beau, mon fidèle corbeau vous mènera jusqu’à son repaire. Ne le perdez pas de vue. Dès que vous le voyez rebrousser chemin, c’est que vous êtes arrivé à destination. A vous de jouer alors ; mais attention, Gargan est un géant ! Vous êtes grand, Baron, mais il vous dépasse d’au moins deux têtes.

         − Quels sont ses principaux atouts ?

         − Outre sa force colossale, son adresse : il manie l’épieu et le filet comme les rétiaires antiques les plus habiles.

         − Et ses ressources magiques ?

         − Ses mains : il peut allonger ses doigts puissants en autant de lames effilées.

         − Bien, lâchez votre corbeau, Sargasse, je n’ai pas de temps à perdre.

         − Je ne vous le fais pas dire, Baron.

 

         «  Beau, le corbeau ! Le corbeau Beau ! Nous nageons en plein délire, mon vieux Jais ! marmonne le Chevalier Noir. Enfin, tâchons de mettre au point la stratégie qui doit me permettre de triompher de ce monstre. Pas de précipitation : aujourd’hui, je me contente de repérer les lieux, d’étudier le terrain autant que possible. Demain, je passe à l’offensive. Je n’ai pas droit à l’erreur. Maudite sorcière ! Si j’accomplis ma tâche avec succès, dès que ma petite Sarah est sauvée, je te ferai passer le goût des philtres et des élixirs. Foi de Chevalier Noir !

         Ah ! voilà le corbeau qui fait demi-tour ! Nous y sommes, Jais. Prudence. »

 

         Gilles laisse son destrier dans les halliers et s’approche du manoir avec précaution. Une odeur nauséabonde lui colle aux narines et des nuées de gros insectes agressifs l’assaillent. Le manoir de l’ogre est bâti en plein milieu du marais et n’est rattaché à la terre ferme que par une étroite passerelle de planches glauques et glissantes, ne permettant le passage qu’à un homme à pied. Gilles fait le tour du marécage, mais doit se rendre à l’évidence : il n’y a pas d’autre accès.

 

         « Bigre ! Autour de cette gadoue, je n’ai pas assez de champ pour combattre à cheval ni même à pied contre ce géant. Il faut que je l’affronte à l’intérieur de son antre ! »

 

         Des craquements de roseaux piétinés attirent son attention. Gargan apparaît, se dirigeant vers la passerelle.  Il traîne avec lui deux marmots, noirs de boue et tremblant de peur. L’ogre est réellement impressionnant : une montagne de muscles surmontée d’une énorme tête hérissée de poils hirsutes, drus et rouges comme la braise.

 

         « Le monstre ! Il a encore enlevé des gosses ! Pas de pitié avec ce gaillard-là ! Si je peux, je l’étripe ! »

 

         Le lendemain matin, Gilles revient au manoir, décidé à vaincre l’ogre par la ruse plutôt que par un corps à corps à l’issue incertaine. Il franchit la passerelle et fait crânement retentir le lourd heurtoir de bronze du portail. Gargan, surpris de cette audace, le laisse entrer.

 

         − Hem !... Vous êtes celui que nos vilains appellent le Chevalier Noir, n’est-ce pas ? Que me voulez-vous ?

         − Vous proposer une affaire, Seigneur Gargan.

         − Une affaire ? Hem !... soit, dites toujours, je vous écoute.

         − Voilà, j’ai grand besoin d’argent pour restaurer mon donjon en ruines. Or il se fait que j’ai ramené d’Orient le secret de la conservation indéfinie du sang en flacon et je pense que cela est susceptible de vous intéresser. Vous rendez-vous compte ? Avoir une réserve de sang frais à votre disposition à toute heure du jour et de la nuit ? Je suis disposé à vous vendre cette recette. Qu’en dites-vous, Seigneur Gargan ?

         − Hem !... Cela peut m’intéresser en effet, Chevalier, mais il me faut de sérieuses garanties.

         − Cela va de soi. J’ai ici, dans mon bissac, quelques fioles d’échantillon.

         − Des fioles de sang d’enfant ? s’exclame Gargan, les yeux brillants et l’eau à la bouche.

         − Oui, d’un enfant tué accidentellement il y a dix jours lors d’une tragique chasse à courre.

         − La dernière chasse du jeune prince de Verland ?

         − Celle-là même. Si vous prenez la peine d’y goûter, vous constaterez comme ce sang est resté frais..

         − Hem !... Eh bien, goûtons voir, Chevalier, goûtons voir. Remplissez-moi ce pichet.

         − Aussitôt rempli, le pichet est aussitôt bu. D’un trait.

         − Tudieu ! charlatan, vous croyez vraiment pouvoir me berner ? C’est du vulgaire sang de porc que vous m’avez servi là !... Je…

 

         L’ogre, qui a transformé ses mains en serres d’aigle, ne peut en dire davantage. Il chancelle et s’écroule comme une masse, foudroyé par le puissant narcotique ajouté au sang. Sans perdre un instant, Gilles dégaine son épée et tranche l’abominable tête du monstre. Il s’empare ainsi de l’amulette d’argent et, avant de quitter les lieux, visite le manoir dans l’espoir d’y trouver des enfants encore en vie. Trois mioches sont ainsi sauvés de l’horreur.

 

         − Ne pleurez plus, les enfants. Je vous ramène chez vos parents.

Et d’un ! ricane-t-il en quittant le sinistre parage.

[ ©  Christian Van Moer  & Chloé des Lys ]

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à suivre

 

épisode 3 : Faune et Centaure

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Le chevalier noir, le feuilleton de Christian Van Moer. Episode 1

Publié le par christine brunet /aloys

LE CHEVALIER NOIR

feuilleton par Christian VAN MOER

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Au temps des heaumes et des hauberts,

il était une fois la forêt du Mauroi…

 

                                                                                                            

épisode 1 : La forêt du Mauroi

 

         Depuis son retour de croisade et la mort tragique de son épouse, inconsolable, Gilles Le Galois, baron de Valembourg, s’habille de noir de la tête aux pieds et ne monte plus qu’Ebène, un fougueux pur-sang à la robe noire et luisante, ou Jais, son puissant destrier de même poil.

         Dans son manoir qui menace ruine, il vit avec quelques fidèles serviteurs et sa fille Sarah, une poupée de dix ans, plus blonde que l’Iseut de Cornouailles, aux yeux ambrés comme le miel, aux lèvres roses comme le vin du pays. Le baron est fou de son enfant et tient à l’instruire lui-même. Le matin, il lui donne des leçons de grec, de latin et de mathématiques. L’après-midi, si le temps le permet, il l’entraîne dans de longues randonnées à cheval, sinon, il lui conte les exploits des héros d’antan. Les Ulysse, Thésée, Jason, Siegfried et autres Lancelot enflamment l’imagination et enchantent les rêves de l’enfant, qui adore ces heures passées avec son père.

         En ce beau jour de printemps, sans s’en rendre compte, les deux cavaliers ont pénétré trop avant dans l’hostile forêt du Mauroi. Ils s’arrêtent près d’une source pour abreuver leurs montures et se délasser un peu. Ils ne remarquent pas que dans la futaie, deux yeux noirs les observent longuement avec attention. Une vieille femme sort enfin de l’affût. Voûtée, presque cassée en deux, un gros fagot de branches mortes sur l’épaule, elle se dirige vers eux. A quelques pas de la source, elle trébuche et laisse tomber son fardeau. Gilles se précipite pour le ramasser et s’offre à lui porter son bois jusqu’à sa chaumine. Là, pour la peine, la vieille offre à boire : du vin frais pour l’homme, du jus d’airelles pour sa fille. Mais quelques minutes après avoir vidé sa timbale, la fillette s’effondre, sans connaissance.

         La vieille se redresse, soudain rajeunie de trente ans, et son rire incongru fait bondir le baron, qui dégaine son épée pour frapper.

 

         Tout doux ! Maîtrisez-vous, Messire. Rengainez votre glaive si vous ne voulez pas voir mourir cette enfant.

         − Tudieu ! maudite sorcière, que lui avez-vous donc fait boire ?

         − Un philtre de ma composition, qui la plonge dans un profond et long, très long sommeil.

         − Mais pourquoi donc ? Qui êtes-vous ? Qu’avez-vous à lui reprocher ? Qu’attendez-vous de nous ?

         − Qui suis-je ? La fée Sargasse, la maudite sorcière si vous préférez, heureuse et fière de l’être. Ce que j’attends de vous ? Votre aide. J’ai besoin de votre concours.

          − Mais dans quel dessein, morbleu ? Et pourquoi vous en prendre à ma petite Sarah ?

         − Ecoutez-moi sans m’interrompre, Baron. Car vous êtes bien Gilles Le Galois, baron de Valembourg, que les gens du pays appellent le Chevalier Noir, n’est-ce pas ?

         − Oui. Et alors ?

         − Alors, Baron, votre renommée est grande, l’écho de votre audace et de votre bravoure au combat est parvenu jusqu’à moi. Et je désire que vous mettiez votre vaillance et votre savoir-faire à mon service jusqu’à la prochaine lune. J’ai sept adversaires redoutables à éliminer : c’est vous qui allez vous en charger.

Le mois prochain, la nuit du solstice d’été, se tient notre grand sabbat quinquennal. Sous le patronage de Léonard, le Grand Bouc Cornu en personne, on y élit pour cinq ans celui ou celle qui sera le guide suprême de ses serviteurs régionaux. Je compte briguer cet honneur, mais un rival, le Mauleu, est fermement décidé à me le disputer. Avec lui, six hôtes de cette forêt portent au cou l’amulette d’argent qui permet de prendre part au vote. Je veux que vous leur arrachiez et m’apportiez ces amulettes.

Tous les trois jours, votre enfant aura besoin d’une dose d’antidote pour ne pas mourir. Je ne vous remettrai cette dose qu’en échange d’une amulette. Vous ne disposez donc que de trois jours pour chacun de vos duels et votre mission doit absolument être bouclée dans les vingt-et-un jours. Si vous terminez dans les temps, lorsque vous me livrerez la septième et dernière amulette, je vous remettrai l’élixir qui réveillera votre fille.

Vous n’avez guère le choix, Baron. Ramenez votre enfant à votre manoir à présent. N’ayez crainte, son sommeil est doux, paisible et ne requiert aucune attention particulière. Mais ne tardez pas, surtout. Revenez ici aussitôt après, que je vous désigne un premier adversaire.

         − Je n’ai pas le choix, c’est vrai, sorcière, mais je vous jure que si ma petite Sarah meurt, je vous réduis en charpie !

 

[ ©  Christian Van Moer  & Chloé des Lys ]

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à suivre demain

épisode 2 : L’Ogre du Marais


 

Le chevalier noir, le feuilleton de Christian Van Moer. Episode 1Le chevalier noir, le feuilleton de Christian Van Moer. Episode 1

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Ms corporation, un poème de Laurent Dumortier

Publié le par christine brunet /aloys

 

Vertiges

 

Ms Corporation

 

 

 

Par un matin pluvieux,

Tandis que je quittais

Les nuages cotonneux

Des bras de Morphée,

A mon regard vint se croiser

Un œil charbonneux…

 

 

Ms Corporation

Les yeux félins

Brillants

Fuselant…

Atomisant…

 

 

Ses flots d’ébène se jettent

En cascades dans une vallée

Où le soleil et la terre, exégètes,

Se rejoignent en un équinoxe tatoué

 

 

Ms Corporation

Les yeux félins

Flamboyants

Perçant…

Sublimant…

 

 

Son aura brille comme Antarès

Et lorsque le vent d’été, par une soudaine caresse,

S’engouffre  sous sa jupe plissée

Son regard étincelle d’une rare volupté…

 

 

Ms Corporation

Les yeux félins

Brillants

Fuselant…

Atomisant…

 

 

Près du cœur de la Cybèle

Se love un discret naevus

Et des effluves d’Angel

Emanent de son divin plexus

 

Ms Corporation

Les yeux félins

Flamboyants

Perçant…

 

Sublimant…

 

Laurent Dumortier

gsl.skynetblogs.be

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Une poésie extraite du nouveau recueil de poésies d'Emilie DECAMP

Publié le par christine brunet /aloys

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Dans les plaines épurées aux confins du pays

L'horizon, dans son voile de dédain, s'embrume et se fige.

Dans les herbes bigarrées où les rêves voltigent,

Se perdent les craintes dans la torpeur de la nuit.

Et l'indicible ennui d'une vie trop pesante

Frôle d'un rien les songes perdus.

Et la chimère dans la prunelle fulminante

Arrache d'une traite les rêves fourbus.

Emilie DECAMP
www.emiliedecamp.com
CDL

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Nadine Groenecke : "Je ne suis qu'une oeuvre d'art"

Publié le par christine brunet /aloys

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Nadine Groenecke... Une auteur confirmée qui a obtenu le prix Victor Hugo en 2011 avec son premier recueil de nouvelles "Trop plein". Une auteur qui publie son troisième roman, toujours aux Editions Chloé des Lys... Euh... Non, en fait, il s'agit d'un nouveau recueil... le roman était son second titre, "Sauvetages". Une auteur à l'univers multiple qui intrigue tout autant que la couverture de "Je ne suis qu'une oeuvre d'art"... 

 

Tu viens de publier un nouveau bouquin chez CDL : est-ce un recueil comme le premier ?

 

Oui, c'est un nouveau recueil de nouvelles, mais cette fois avec un thème central. Chaque nouvelle met en scène un couple, officiel ou pas, ou deux personnes qui se trouvent dans une situation laissant à penser qu'elles pourraient devenir un couple. 

 

 Un roman comme le second ? Tu me parles un peu de ces deux livres ?

 

Lesquels, les précédents ?

 

Euh... Oui...

 

 Trop-plein présentait dix nouvelles, sans fil conducteur, qui faisaient la part belle aux émotions et Sauvetages racontait l'histoire d'un écrivain célèbre qui, après avoir entendu l'annonce de son décès à la télévision, décidait de se venger.

 

Penses-tu avoir évoluer par rapport à ton premier ouvrage ?

 

Oui, je travaille encore plus mes textes. Je ne cherche plus à faire obligatoirement de belles phrases, avec un vocabulaire recherché ; ce que je recherche désormais, c'est la fluidité et l'harmonie. 

 

 

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Parle-moi de tes personnages ?

 

Certains se trouvent dans une situation délicate qui les oblige à prendre des décisions. Mais vont-ils faire le bon choix ? D'autres ressentent un vide affectif et cherchent un moyen de le combler.D'autres encore vivent une période heureuse de leur vie ou subissent la routine lorsqu'un événement inattendu chamboule tout !  

 Les sentiments et les émotions qu'ils éprouvent compliquent tout. 

 

 Qu'est-ce qui a fait que tu es revenue à la nouvelle ? Penses-tu qu'il s'agit là d'un exercice qui t'est plus proche, qui te correspond mieux que le roman ?

Un roman est un travail de longue haleine et il faut qu'il y ait un élément déclencheur. Il faut aussi être sûr de tenir sur la longueur. La prise de risque est moins grande avec la nouvelle et on varie les plaisirs: on change de lieux, de personnages, de genre... Mais ce n'est pas simple pour autant, car, si on ne dose pas savamment, le texte devient vite indigeste. Il est donc nécessaire de tailler dans la masse pour affiner encore et encore, comme un sculpteur avec son bloc de pierre ou de glaise. Il est vrai que j'ai un petit faible pour la nouvelle, mais je ne souhaite pas spécialement m'y cantonner. En fait, je m'adapte à mon inspiration.

 

 

Comment as-tu choisi le thème de ton recueil ? Est-ce en regardant autour de toi ? 

 

J'avais déjà écrit plusieurs nouvelles pour des concours d'écriture et je me suis rendu compte qu'elles évoquaient toutes le couple, j'ai donc continué à exploiter ce thème, en vue de rassembler mes écrits dans un recueil. Pas difficile de puiser les idées autour de soi avec un tel sujet. Chacune de mes nouvelles combine des éléments réels et des éléments fictifs, dans des proportions variables d'une histoire à l'autre.

 

 

sauvetages

 

Tu me dis qu'il y a un fil conducteur à toutes tes nouvelles et j'ai bien compris lequel. Y a-t-il également une figure emblématique récurrente ? 

 

Non. Mes personnages sont, je crois, très différents les uns des autres. Ce sont des hommes ou des femmes de tous âges. Ils ont néanmoins un point commun, ils sont en proie à des émotions ou des sentiments qui dictent leur conduite.

 

Tu parles de tes deux précédents ouvrages. Je les ai lus. Tu me dis que tu cherches désormais l'harmonie et la fluidité. or, ce qui frappe le lecteur dès les premières lignes de Trop plein, c'est bien un style gouleyant... plus encore, à mon avis dans Sauvetages qui se lit... trop vite. Ne crois-tu pas que de retravailler plus tes textes risque d'apporter un manque de spontanéité, spontanéité très présente dans les 2 premiers opus ?

 

Je retravaillerais bien certaines nouvelles de Trop-plein que je ne trouve plus à mon goût maintenant. En ce qui concerne Sauvetages, tu as raison, j'aurais sans doute dû m'étendre davantage. Mais, comme jusque-là, je n'avais écrit que des nouvelles, genre qui demande  rigueur et concision, j'ai sans doute eu tendance à rester fidèle à ces mêmes critères dans mon premier roman. Dans le prochain, je vais tâcher de tenir compte de ce défaut ; j'essayerai d'accorder plus de liberté à ma plume ! Quant à la spontanéité, elle n'est qu'illusion ! Et j'en reviens à ce que j'ai dit précédemment, il faut travailler d'arrache-pied pour l'atteindre. Comme l'a écrit Boileau... "Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage: Polissez-le sans cesse et le repolissez-le ; Ajoutez quelquefois et souvent effacez." 

 

trop plein

 

 

 Tu m'as parlé du sujet de ton livre. Mais tu m'expliques le titre ?

Le titre du livre correspond au titre d'une des nouvelles, qui se différencie des autres parce que le "héros" est un objet, c'est un tableau qui a la faculté de penser. Il est accroché dans le salon d'une famille et il est le spectateur de leur vie. Le couple, parent d'un jeune enfant, se déchire et le tableau assiste, impuissant, à des scènes de ménage à répétition. J'ai aimé introduire une part de fantastique dans cette nouvelle, je n'avais pas encore expérimenté ce domaine.

 

Est-ce que l'action dans tes nouvelles est clairement ancrée dans un lieu, une région, un paysage? Si oui, lequel ? Si non, pourquoi ?

 Chaque nouvelle a pour cadre un lieu différent. Evidemment, j'évoque le plus souvent des endroits que je connais, sans forcément citer précisément leur nom. Pourquoi se priver de changement, c'est agréable de voyager de la sorte, à la fois pour l'auteur et le lecteur, non ? 

 

As-tu déjà une idée du sujet du prochain bouquin ? 

Oui, j'ai entrepris un roman policier, mais je n'en suis qu'au tout début. J'ai très envie d'écrire, problème, je manque de temps pour le faire. 

 

 Ton interview est presque finalisé... mais j'ai encore une petite question qui me titille... Ta coverture... Non, TES couvertures : 

Il me semble (tu me dis si je me trompe) que tu es aussi artiste peintre.  Est-ce toi qui crées tes visuels? Le dernier, surtout ? Un petit côté naÏf qui interpelle... Tu m'expliques?

 

Je suis membre de l'atelier d'art de ma ville depuis 18 ans. Par conséquent, je suis capable de dessiner en m'aidant, par exemple, d'une photo, mais, pour créer, c'est une autre histoire ! Il faut avoir du talent. Je préfère donc en laisser le soin à Fralien. Elle avait déjà réalisé ma précédente couverture et j'étais très satisfaite du résultat.

 

En ce qui concerne "Je ne suis qu'une oeuvre d'art", la première couverture qu'elle m'a proposée ne me convenait pas. Le dessin était trop réaliste et ne correspondait pas au tableau évoqué dans ma nouvelle, qui lui, est moderne. Voici ce que j'ai écrit dans le livre: 

 

Pour me décrire le mieux possible, je dirais que je suis un amalgame de la Joconde et de la Sibylle de Delphes, version ultramoderne, en raison de mes couleurs criardes et de mes formes atypiques. Le mariage réussi du mystère et de l'inquiétude donc. Comme l'oeuvre de Léonard de Vinci, les contours de mon visage baignent dans un voile vaporeux, le fameux sfumato, et comme dans le détail du plafond de la chapelle Sixtine de Michel-Ange, j'arbore un geste suspendu qui me rend des plus vivantes. Ne me manque que la parole pour parfaire le tableau, si j'ose m'exprimer ainsi."

 

J'ai donc réexpliqué à Fralien ce que j'attendais et la deuxième proposition reçue a été la bonne !

 

Pour le bande-annonce du livre, j'ai sollicité les services d'une illustratrice de mon département, Katyk, que j'avais rencontrée lors de salons littéraires. Elle a réalisé quinze dessins humoristiques, un pour chaque nouvelle. Je lui ai fait parvenir mes textes, un par un, en joignant, à chaque fois, quelques lignes expliquant le passage que je voulais qu'elle représente. J'ai été bluffée par le résultat, tout était conforme à mes souhaits, comme si, d'un coup de baguette magique, mes désirs devenaient réalité ! 

 

La musique a aussi été créée spécialement pour la bande-annonce par un compositeur meusien qui s'appelle Patrick Lagneau et qui est également auteur.

 

Voilà tu sais tout.

 

Presque... J'ai trop envie de faire partager cette fameuse vidéo... La voici, donc !

 

 

 

Vous souhaitez en apprendre plus sur l'univers de Nadine Groenecke ? Allez jeter un oeil curieux sur son site! 

nadinegroenecke-auteur.over-blog.com

 

Christine Brunet

www.christine-brunet.com

 

 

 

 

Publié dans interview

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Laurence De Troyer : écrire, "c'est construire une idée pour l'habiller de mots"

Publié le par christine brunet /aloys

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Qu'est-ce qui fait qu'un livre intrigue ou accroche le lecteur potentiel ? La couverture, sans aucun doute, le titre également puis le sujet du livre. Je dois dire que les trois critères sont réunis dans cet ouvrage que nous propose Laurence De Troyer, nouvel auteur publiée aux Editions Chloé des Lys. Elle a accepté de répondre à mes questions, ça tombe bien parce que les voyages, c'est mon péché mignon. Présentez-vous succinctement, s'il vous plaît...

Je m'appelle Laurence De Troyer, j'ai 28 ans et suis kinésithérapeute à Bruxelles. J'adore voyager, faire la fête entre amis, chanter, randonner et... lire évidemment.


Depuis quand écrivez-vous ? Un déclencheur ?

J'ai commencé à écrire lorsque j'étais enfant. Je me souviens d'histoires de sorcières que j'inventais et écrivais à l'ordinateur lorsque j'avais 8 ans. Une fois le récit terminé, je l'imprimais et faisais les illustrations avec mes crayons de couleur. 
A l'adolescence, je me suis lancée dans deux ou trois nouvelles frisant à chaque fois avec le style mélodramatique. Mes parents et ma soeur étaient mes meilleurs lecteurs. Mes profs de français et mes amis me donnaient parfois également leurs avis.
Les années ont passé, j'ai continué à garder ce goût de l'écriture, à aimer rédiger, commençant parfois des romans inachevés.


Quel genre littéraire affectionnez-vous ? Qu'écrivez-vous ? 

J'aime les romans, qu'ils soient des récits d'aventures, des thrillers ou des histoires d'amour ou de vie. J'ai commencé l'écriture d'un roman, pas encore achevé. Pour l'instant, j'ai publié un récit de voyage.


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Donnez votre définition du mot écriture

Pour moi, j'associe l'écriture au fait d'écrire à la main. La rédaction par contre nous fait jouer avec les mots, choisir celui qu'il faut pour accrocher le lecteur ou donner du sens à une phrase. C'est construire une idée pour l'habiller de mots et lui donner un contexte.


Parlez-moi de votre livre : comment est-il né ?

Mon livre est parti d'un voyage. Le 17 mars 2010, je me suis envolée pour le Québec en ne sachant pas du tout où me guideraient mes pas et combien de temps durerait ce périple. Mon plus fidèle compagnon a été mon carnet de voyage où je notais mes impressions, mes descriptions, mes coups de blues et mes coups de joie. Peu à peu, plusieurs personnes rencontrées au fil des chemins m'ont incitée à en faire un livre et à le publier. Je l'ai travaillé et re-travaillé. J'ai coupé des scènes trop longues, rajouté des impressions, remanié les phrases. Et voilà mon trip de cinq mois couché sur papier.

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Parlez-moi de vos personnages
 
C'est un peu présomptueux, mais mon personnage principal, c'est moi. Je parle à la première personne et raconte mes différentes rencontres et aventures. Parce que quand on voyage seul, on n'est jamais seul très longtemps. On rencontre, on découvre, on fait un bout de chemin avec des locaux ou d'autres voyageurs.
Ils viennent du Québec, du Canada de l'Ouest ou du Vietnam pour les locaux. Ils viennent de différents endroits du monde pour les autres personnes rencontrées.

 

Récit autobiographique, donc ?  N'est-ce pas compliqué de "se donner à lire" et d'affronter, ainsi, le regard des lecteurs ?


Si, je trouve ça plus confortable de mettre en scène des personnages qui ne sont pas moi. En étant moi-même le centre de mon livre, je montre ma personnalité et me dévoile devant des lecteurs qui ne me connaissent pas forcément. Je suis toujours un peu gênée quand je reçois les commentaires de mon livre et que les gens me donnent leur feedback. Même si j'apprécie évidemment de recevoir leurs avis.


 
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Comment écrivez-vous ? Au fil de la plume ? Le récit s'est-il construit au fil de vos aventures ou plus tard ?

Le récit s'est écrit au jour le jour. Je n'ai pas eu à inventer l'histoire, elle s'inventait elle-même au fil des aventures, des jours et des anecdotes. Je consignais mes journées dans un carnet de bord. En rentrant, il m'a donc juste fallu faire un travail de compilation et de rédaction, en ajoutant ou en enlevant certains passages.
 
Définissez votre style

Mon style est assez simple. Je relate, donne mon ressenti et tente de décrire les paysages qui défilent devant mes yeux. Mon but est que le lecteur "voyage" à travers mes yeux. J'essaye d'éviter les grandes phrases grandiloquentes ou l'on se perd entre le sujet et le verbe.
 
Pensez-vous que vous écririez (style, etc.) de cette façon si vous n'aviez pas été une grande voyageuse ?

Non, certainement pas. J'ai écrit des ébauches de romans et de nouvelles qui mettaient à chaque fois en scène des personnages fictifs. Je trouve cela plus facile et agréable de mettre en avant quelqu'un qui n'est pas moi, de lui prêter des actions, un caractère et des sentiments qui sont inventés de toutes pièces. Ce sera très probablement mon seul récit autobiographique. Mais l'expérience vaut la peine d'être vécue!

 


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Des projets ?

De voyage, certainement ! De rédaction, pas immédiatement. Ils restent dans un coin de ma tête avec une ébauche de roman commencée il y a quelques années. Mais le temps et la discipline me manquent pour l'instant, pour aboutir à un projet fini.

 Afin de titiller votre imaginaire, Laurence De Troyer vous propose un court extrait de son roman !

Dai Lanh. Petit village de pêcheurs déserté par les touristes. Une rue principale flanquée d’innombrables magasins et habitations et puis, derrière les constructions, une plage de sable blanc et fin bordé par la Mer de Chine d’un bleu limpide. Le ciel est éclatant et tient à distance tout nuage qui tenterait de s’approcher du soleil. Au large, des dizaines de barques de pêcheurs colorées tanguent doucement au gré des vagues. L’eau est transparente, chaude. Les barques rondes et les gargotes disséminées sur la plage donnent à cet endroit un cachet authentique et local.

Les touristes ont oublié ce lieu. Seuls des dizaines d’yeux bridés suivent nos moindres faits et gestes, et les visages se fendent d’un large sourire tandis que les habitants nous saluent de la main.

Nous nous approchons d’une casserole entourée de quelques chaises, disposées à l’abri du soleil. Un signe, un regard et l’on s’assied autour de la petite table. Bientôt, tout le village se rassemble pour nous observer gentiment. Aucune agressivité n’émane de leurs regards, juste une simple curiosité. On nous tend un bol de soupe fumant.

 

 

Christine Brunet

www.christine-brunet.com

 

Publié dans interview

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Christine Brunet a lu "Lovebirds" d'Edmée de Xhavée

Publié le par christine brunet /aloys

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Vivant ! Voilà le premier mot qui me vient à l'esprit en reposant le dernier recueil de nouvelles d'Edmée de Xhavée "Lovebirds". Puis un second s'imprime aussitôt : douloureux.

Je ne sais pas vraiment à quoi m'attendre à la lecture de ce troisième bouquin. Le titre évoquait plutôt la romance, l'amour... en cage. J'aime l'écriture d'Edmée mais comme je ne suis pas friande d'histoires à l'eau de rose, voilà des semaines que le livre trône sur mon bureau en attente. Plus rien à lire... Je me lance, je tombe sur une préface et les quelques mots qui la clôture : "Elle se meurt... mais elle survit". Fichtre !
Ces histoires sont toutes des histoires d'amour... mais d'amours contrariés comme si, à chaque fois (ou presque), le bonheur ne peut être total, sans réserve. Ce sont des histoires de rédemption aussi, des études de l'humain, de ses doutes, de ses travers. Lorsque l'un rencontre l'une... Tout un programme !
Des histoires en huis-clos ? Dans l'intimité des personnages plutôt mais dans un environnement ouvert, étrange, facétieux qui apporte une atmosphère prenante, une originalité, une authenticité au scénario. 
J'ai passé un excellent avec les personnages d'Edmée de Xhavée. Un livre à découvrir !
Christine Brunet
www.christine-brunet.com
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Publié dans Fiche de lecture

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L'invitée d'Aloys ? Sylvie Godefroid : "Qui suis-je ? Je viens du verbe et j’y retournerai"

Publié le par christine brunet /aloys

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Sylvie Godefroid... C'est avant tout un visage et une voix entendus dans Actu TV: souvenez-vous, elle nous parlait de la SABAM en 2013... et en février dernier, elle nous présentait son nouveau roman "L'anagramme des sens" paru aux Editions Avant-Propos.

Son approche, son dynamisme et, il faut bien l'avouer, la superbe couverture de ce roman, m'ont amenée à lui demander une interview... bouclé en deux petits jours ! Il faut dire qu'elle répond du tac au tac, avec précision.

Allez, on commence !

 Sylvie, qui êtes-vous ?

Il est difficile de répondre d’emblée à une question aussi vaste que celle de l’identité. Qui suis-je ? Il me semble impossible de définir qui je suis. Même si le verbe m’attire et me séduit. Ce sont les autres, à travers leurs idées, leurs expériences, leurs ressentis, qui peuvent le mieux me définir. Tout comme je me sentirais plus habile à définir d’autres sensibilités qui me touchent qu’à vous parler de la mienne. Cet exercice m’a néanmoins été demandé, tout récemment, pour une anthologie dont je ferai partie. Il était question d’identité. Je leur ai répondu « Je viens du verbe et j’y retournerai ». Voici le texte en question :

 

« Qui suis-je ? Je viens du verbe et j’y retournerai

 

Je m’appelle Ana et je ne m’aime pas. Née sous le couvert d’une sensibilité exacerbée, quelque part à l’ombre des terrils, dans les poussières charbonneuses du Pays Noir. Née à l’automne 1973, un dimanche de novembre, un dimanche sans voitures. Je m’appelle Ana, je ne suis pas encore femme mais je m’y emploie. Je le deviens, verbes après larmes, dans ce quartier populaire et étonnant d’une ville adoptée avec passion, après avoir écumé pendant près de vingt ans les sentiers fortifiés d’une petite métropole historique, Philippeville. Je m’appelle Ana, je suis lucide en ce prélude de février 2014, à l’heure d’apprivoiser l’audacieux discours de l’identité définie, consciente de ma déraison de femme à la lisière de mes quarante ans, éveillée sur les chemins de traverse qui m’attendent encore, joueuse à les entrevoir s’emmêler à mes prudentes exhalaisons d’artiste.

Je ne m’étais pas encore posée la question de l’identité. A n’être pas encore vraiment née, comment s’interroger sur ma naissance ? Mais oui ! Souvenez-vous, je ne suis pas encore femme. A l’école de la vie, je suis une élève peu douée mais appliquée. Du plus loin qu’il m’en souvienne, je suis née dans un verbe. Dans un verbe métissé d’origines flamandes par maman, wallonnes par mon géniteur. J’ai aimé à l’ombre des superlatifs, je suis tombée sous les adverbes, relevée grâce aux impératifs, affinée sous la fenêtre d’un anagramme des sens.

Je ne sais pas d’où je viens mais je sais ce que je laisserai à ceux que j’ai tant aimés. A Lyna, ma fille, née de l’union et de la tendresse de deux épouvantables contraires, le 12 août de l’année 2003, je laisserai ma plus belle traversée du désert. Je lui laisserai la fougue qui m’habite à creuser les terrains les plus arides pour y planter des mots simples ; je lui cède l’enivrement d’avancer au devant d’une inspiration poétique qui, au fil des années, prend possession de l’être et le définit. Je lui accorde les larmes affables qui affinent le territoire de la féminité apprivoisée, les nuits blanches à entendre les cigales vanter les mérites de l’été, les pages noircies de rêves à inventer, les angoisses de ne pas toujours comprendre l’enfant qui pleure. De ne pouvoir le rassurer d’un clignement de l’œil, d’un verbe affamé sur le déclin d’une respiration. Je lègue à ma fille l’apaisement de la femme. Qu’elle puisse faire sa route dans ces allées tracées pour elle à l’ancre de ce qui nous unit, qu’elle comprenne qu’une mère ne peut faire que de son mieux et qu’à travers elle, j’ai grandi.

A mon fils, Yacine, né d’un amour profond et incompris, le 20 octobre de l’année 2000, j’offre le bouquet odorant des fleurs de nos vies. Chaque texte écrit de ma plume porte une pièce du puzzle de son existence. « La Verve Assassine », roman épistolaire paru en 2005 à Paris, n’est autre que la pièce maitresse de l’héritage qu’il reçoit aujourd’hui. Il y trouvera les clefs de sa naissance, celles de l’histoire de son père, homme atypique et paradoxalement riche par essence. En s’investissant dans la lecture, du roman cité et de tous ceux qui suivent, mon fils aura le choix d’ouvrir, ou pas, les portes d’un langage onirique qui se délient inlassablement sur des fenêtres derrière lesquelles vibrent des paysages. Un monde l’attend. Son monde à lui, le patrimoine que je lui laisse. Je lui lègue aussi mes premiers combats de mère aux portes des envahissants océans de tendresse déguisée ; la première adolescence émergée en douleur des entrailles de l’enfance ; le cap d’amour à maintenir en toutes circonstances. Je lui cède mes premiers naufrages étourdis, mes découragements amènes, mes remontées enthousiastes sur le cheval de ses printemps. Je lui lègue par-dessus tout la boussole et la barre de ce navire qui emporte sa sœur, Nora, vers demain. Qu’il veille toujours sur elle avec la bienveillance que j’ai interminablement semée aux quatre vents de notre nid. Puissent-ils, tous les deux, poursuivre l’aventure et s’aimer infiniment au-delà des clivages, des pensées, des modes d’exister, d’être, de croire, de ne pas croire, de devenir…

A leur père, affolant baroudeur des terres en friche de ma vie, je lègue tout ce que nous n’avons pas su construire, de nos plus tendres nuits inachevées à ces multiples ruptures inabouties. Je lui lègue le sceau de mes vingt-deux ans, les promesses fragiles, les mensonges colossaux, les châteaux en Espagne, le souvenir de notre rencontre, les premières contractions annonçant l’enfant, l’incommensurable peur d’un corps qui craint de s’ouvrir pour donner la vie. Au-delà de tout ce qui nous a séparé, je lègue au père de mes enfants la puissance et la blancheur du pardon, la feuille vierge de toute rancœur sur laquelle il peut recommencer à s’écrire, au pied du lit d’une autre histoire…

Je m’appelle Ana, amoureuse éternelle sur l’estrade de la vie, passionnée rebelle et à jamais inassouvie. Ana qui ne s’aime pas, qui n’est pas encore femme. Ana qui à l’heure d’écrire ces lignes ne sait pas avec précision d’où elle vient mais sait où elle va.

Je viens d’un verbe, mes amis, et c’est à ce verbe que je retournerai »

 

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On vous a découverte sur ACTU TV dans l’émission de février avec votre livre. Vous m’en parlez ? Est-ce le premier ?

L’Anagramme des Sens est le cinquième roman que je publie. Ce roman marque une étape importante dans ma carrière d’auteur en herbe. Il marque un tournant, on sent qu’il « se passe quelque chose ». En effet, ce texte a, avant tout, reçu la confiance d’un éditeur pour lequel j’ai une grande admiration, Hervé Gérard (Ed. Avant Propos). Je voulais vraiment travailler avec lui, ce roman a rendu les choses possibles. Et enfin, il a séduit Cathy Thomas, Directrice du FOU RIRE (Théâtre à Anderlecht), et celle-ci le porte à la scène cet automne, les 25, 26 et 27 septembre.

 

L’histoire ? Ana approche la quarantaine. Inévitablement. Elle le sait, elle n’évitera pas le naufrage. Sur le pont de sa féminité muette parce que trop sage sonne l’urgence. L’urgence de se raconter, de s’affirmer, de devenir femme. De jouir. D’exulter enfin. De se libérer du poids de ce qui est raisonnable et politiquement correct. La femme abandonne les nattes de l’enfance pour poser sur ses lèvres offertes le rouge du désir assumé. Doucement. Au fil des pages, Ana lève le voile sur les coulisses de son être torturé. Sa vie passe sous le scalpel de son introspection. La femme serait-elle en passe d’accepter son imperfection, son corps à géométrie variable, ses fragilités amènes ? 

 

Un éditeur français dira de L’Anagramme des Sens : « Un roman à la fois divertissant et empreint de sensibilité qui met à l'honneur la femme dans son épanouissement, dans l'acceptation de son physique et du temps qui passe ainsi que dans ses déboires de tous les jours. Une écriture de qualité qui mélange esthétisme et langage moderne »
 

Pour vous, que représente l’écriture ? Donnez m’en une définition.

L’écriture est mon essentiel. Dans ma vie, l’écriture est une respiration, une urgence. Elle est ma plus belle histoire d’amour, d’humour. Elle est ma nourriture, mon sommeil, mon soleil. Elle prend toute la place. Elle dirige mes pensées, mes gestes. Me vivre sans me lire ne serait pas me connaître.

 

Définissez votre style.

Vous aimez les définitions, vous ! Moi, j’aurais tendance à les fuir car elles enferment. Difficile de vous donner une définition de mon style sans pécher par excès d’humilité ou de vantardise. Je n’ai aucune idée de la façon dont vous parler de mon écriture. Je vous dirais « j’écris donc je suis ». J’écris comme je suis. Mon écriture n’est pas cérébrale, elle est intuitive. Elle est de l’école de l’émotion et du ressenti.

 

La couverture est superbe. Qui l’a concue ?

Christophe Toffolo est le photographe de la couverture de L’Anagramme des Sens. Un artiste talentueux qu’il convient de rencontrer. Pourquoi pas une interview de lui ? Christophe promène une sensibilité incroyable et tout ce qu’il regarde devient œuvre d’art. Je suis fière d’avoir eu la chance de retenir son attention. La couverture de ce livre est magnifique et c’est bien à lui que nous le devons.

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Au travers de la SABAM, vous avez choisi de vous investir auprès des artistes et des auteurs. Pourquoi ?

Pourquoi pas, aurais-je envie de vous répondre ! Je me suis approchée de la SABAM pendant mes études de communication. Amoureuse des mots depuis toujours, fascinée par la scène, bousculée par la musique, émerveillée par la photographie, séduite par les peintures… Il me fallait un univers professionnel où mes sens pouvaient être titillés. J’ai rencontré à la SABAM une mentalité forte et l’envie d’une équipe de soutenir et d’accompagner les artistes de Belgique dans leurs parcours. Je me suis reconnue dans l’ambition de cette société où la dimension humaine n’est pas qu’un slogan vendeur d’image. J’y suis depuis 18 ans et je consacre ma carrière à défendre, soutenir, accompagner, les auteurs qui ont envie de nous faire confiance. Je ne pouvais rêver d’un plus beau métier !

Votre écriture est intuitive… Ecrivez-vous au fil de la plume ? Ou structurez-vous vos récits en amont ?

Mon écriture vient du ventre, de ce lieu incroyable qui se serre à l’écoute d’une chanson de Brassens ou de Barbara. Elle vient d’une urgence. D’un besoin de coucher sur l’écorce d’une page à remplir l’émotion qui guide ma vie. Je suis d’une sensibilité pathologique. Une éponge à ressentir. J’ai souvent le cœur en bord de mer, le tsunami aux portes des paupières. C’est ainsi que je suis, c’est ainsi que j’écris. Mes romans n’en sont pas vraiment, pour tout vous dire. Je ne suis pas une narratrice. Je n’ai pas le talent de l’histoire à raconter. Je suis une tricoteuse d’émotions. Mes textes s’en ressentent, je fais des portraits d’émotion. Pour vous répondre clairement, je n’établis pas de structures préalables. Tout part d’un vertige auquel j’associe un titre. Une fois le titre installé, un personnage féminin se dessine. Il me faut lui donner un prénom. Ce prénom évoquera – et c’est très personnel ! – l’idée que je me fais du personnage. Et l’histoire guidera ma plume. J’ai parfois cette sensation un peu dingue d’être seulement l’instrument d’une dictée.

 

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On sent qu’il se passe quelque chose : étayez !

Encore une fois, nous sommes dans l’ordre du ressenti. Je travaille avec une équipe incroyable, une équipe à dimension humaine. Avant tout, mon « agent littéraire », le capitaine du voyage des mots : Laurence Vanmechelen. Elle cumule les compétences professionnelles et les qualités de cœur. Elle s’occupe de développer l’image de l’auteur, d’organiser des événements, de placer le livre en librairie etc. Ensuite, nous avons Aurélien Karim Marcel, un slameur, un humeuriste, un touche-à-tout de la plume. Lui s’occupe des interviews publiques, de la scénographie, des lectures. Artiste lui aussi, il a choisi l’arrière de la scène, il a choisi de mettre en scène Ana. Je mesure vraiment la chance que j’ai de travailler avec cesdeux-là. Après, il y a l’éditeur, et aussi tout ce qui « tourne autour », comme la directrice de ce théâtre bruxellois.

Quand je dis « on sent qu’il se passe quelque chose », c’est dans le retour que m’en font les gens. On me parle beaucoup de ce livre. A la Foire du Livre, des personnes m’ont arrêtée dans les allées du verbe pour me dire qu’ils avaient lu le livre et qu’ils étaient touchés par Ana. Dans le tram aussi, une personne m’a interpellée me demandant si j’étais l’auteur de L’Anagramme des Sens. Ghislain Cotton a aussi fait une très belle chronique de ce roman. On sent, mon équipe et moi, qu’Ana touche à quelque chose de profond, de sincère.

 

Dans quel genre littéraire vous sentez-vous plus dans votre élément ? En tant qu'auteur intuitif, la poésie est un genre qui vous attire ?
La poésie est le chemin par lequel je suis passée toute jeune… J’écris une dizaine de poésies chaque jour. Je me sens à l’aise partout où le verbe peut se poser. Pour l’heure, en dehors de la poésie quotidienne, j’écris aussi des chansons avec Nathalie Delattre à la composition. Et je suis occupée sur l’adaptation d’un texte de théâtre de Mohammed Bounoura. Il fera sans doute l’objet d’une création en 2015. Peut-être avant si j’ai de la chance…

 

 

Pourriez-vous nous mettre l’eau à la bouche en nous proposant un extrait de votre texte ?

Voici la préface, rédigée par un artiste qui me touche, Jacques Mercier.

 

« Sylvie respire l’écriture, Jacques Mercier

C'est d'abord une surprise, puis un plaisir, ensuite un bonheur et une volupté de lecture. L'écriture de Sylvie Godefroid est le reflet de son âme et – mieux ! – des frémissements de son âme. Ce livre nous raconte avec un talent fou une femme, Ana, qui est « la » femme qui vit aujourd'hui, maintenant, avec ses forces et ses timidités, ses libertés et ses pudeurs.

La forme donnée au livre est magique : Ana se raconte et ses courtes séquences sont titrées et datées : « Tentations », « Confusions », « Luxure » ou « Un mercredi en terrasse ». Ses amours s'appellent des « saisons » : elles sont réelles, anciennes, virtuelles ou si présentes ! Entre elles apparaissent les points de vue sur Ana, au fil des personnes croisées : entre Johan et Laurent, on découvre Zohra, Ben, Nathalie, Kyriaki... Chacun exprime ce qu'il a compris de cette femme rencontrée, aimée, quittée parfois. Cela donne, grâce à ces morceaux de soie colorés, une magnifique tapisserie humaine !

Cet ouvrage est ancré dans le temps et dans l'espace et nous retrouvons avec une volupté rare Bruxelles, la Bourse, la terrasse du Métropole...  « Je m'appelle Ana. Je pourrais être un chat » sont les premiers mots. Mais Ana s'explique dans chaque chapitre : « Je m'appelle Ana. Je ne m'aime pas », « Je n'aime pas les trajets en autocar », « Je n'aime plus les certitudes. Elles sont trop fragiles… »

L'auteure propose une réflexion sur la féminité, d'une voix si vraie, émouvante toujours « Je suis roseau dans le marais de son indifférence », et peut-être avant tout sur la création littéraire : « L'écriture est ma compagne. Cela me permet d'encaisser les coups de la vie. » Elle fait dire à un des témoins qu'Ana n'est pas une femme comme les autres, tant elle se couvre de vêtements littéraires. Un autre lui dit, très justement « Écris, ta vie est un roman » et il y a surtout cet ami auteur qui déclare : « Ana respire l'écriture » !

N'en doutez pas, Sylvie Godefroid est une auteure, une créatrice jusqu'au fond de son être, une narratrice magnifique. Pour elle, les mots, les phrases sont ce qui lui permet de vivre. « Les mots des souvenirs fondent en moi comme sous la pression d'un soleil ardent », écrit-elle. Ailleurs, parlant de la pièce où elle écrit sous le ciel gris de Bruxelles : « Je caresse souvent les nuages quand l'écriture m'emporte et m'étreint. » Elle accepte aussi, comme Ana, de payer le prix de la dictée ! Elle connaît déjà la solitude d'écrire autant que son partage.

Une nouvelle vie s'ouvre sous nos yeux, celle d'une femme de lettres, comme on disait si joliment, et je vous engage vivement à la découvrir, à la faire lire autour de vous. Ne doutons pas qu'avec la communication actuelle, ce livre aura la large résonance qu'il mérite ! Ana écrit : « Il serait temps de repeindre toutes les portes de l'appartement en blanc », comme la page blanche sous sa plume ! » 

Jacques Mercier 

 

Et voici un extrait de L’Anagramme des Sens, choisi au hasard :

« Je n’aime pas les toiles trop sages. Aux cimaises de mes préférences, le surréalisme d’un Magritte et la palette curieuse des couleurs fauves. Des couleurs d’automne, de terre et de braise. Des couleurs en fusion, des coulées de lave bouillonnante dans les tranchées trop discrètes de ma vie. Je n’aime pas les toiles en méditation stupéfaite de réalisme exacerbé. Ni les espaces virtuels clandestins. Les secrets m’embrouillent et me désarçonnent. D’ailleurs, avant la comète de Gallé, jamais je ne m’étais laissée envahir, même furtivement, par les vibrations interdites d’une saison irréelle. Jamais je n’avais laissé ma peau s’étonner du regard gourmand d’un homme. Je n’aime pas les toiles raisonnables de mon identité figée comme un fossile sur la pierre de la moralité.

Je m’appelle Ana qui ne s’aime pas. Je suis, à l’école maternelle de la féminité, une élève appliquée, mais peu douée. Un avis de tempête circule, affolé, sur mes parcelles discrètement immobiles. Ma conscience, autorité compétente de mes complexes mécanismes, hisse désormais tous les drapeaux d’alerte. Les phares clignotent en l’océan d’Ana et rappellent au port les marins qui ont pris le large avec elle. Trop tard. Ana est en cours de crise. Une crise existentielle digne des plus turbulents gamins de seize ans. Une crise terrible que je n’ai pas faite à l’heure où les cadrans de mes instants l’autorisaient. Je n’aimais déjà pas les montres. Je n’aimais pas les rébellions. Parce que j’étais déjà responsable et que je le suis toujours aujourd’hui. J’ai toujours été si grande. Si adulte. Je n’ai jamais fait de bêtises. J’en paie fondamentalement le prix aujourd’hui : ennui, lassitude, tempêtes. Je tousse ma raison. Je vomis ma sagesse. Je n’ai jamais fumé, pas même de l’herbe. Je n’ai jamais bu, jamais noyé mon chagrin dans le vin. Je n’ai jamais triché aux cartes ou si peu. D’ailleurs, je ne sais pas jouer. Je suis raisonnable, presque toujours soignée. Jamais vulgaire ou je n’en ai pas conscience. Je n’écoute jamais ce que me dicte mon ventre à voix basse. Je l’enfouis sous des tonnes de serments moralisateurs. Je n’ose pas.

Je m’appelle Ana. J’aurai trente-sept ans, bientôt, en novembre prochain. Suis-je déjà la proie de ce démon taquin de la quarantaine comme certains aiment à l’évoquer ? Une certitude m’ébranle dans l’immédiat : j’ai envie de faire peau neuve. Le chat mue. Le papillon survit à sa coquille de granit et d’acier. Chaque matin depuis plusieurs lancinantes semaines, la même réflexion existentielle s’impose à moi : « Il serait quand même temps de repeindre toutes les portes de l’appartement en blanc. »

 

 

Photos présentées dans cet interview sous copyright  © Hatim Kaghat.

 

Je vous laisse juges.

 

Mais les phrases courtes, qui clachent, retiennent l'attention du lecteur, le surprennent.  Il s'accroche au fil des mots. Et vous, qu'en pensez-vous ?

 

 

Christine Brunet

www.christine-brunet.com

www.aloys.me

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans l'invité d'Aloys

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