Concours 3 texte 5
Nulle part
Je suis parti sans savoir vers où, sans rien chercher, sans trajectoire tracée, sans boussole ni plan non plus. Je n’avais pas d’ailes à mes semelles, mes chaussures étaient trouées, et à vrai dire les poches de ma redingote aussi. Mon gilet tricoté était ma seule armure contre vents et tempêtes, un bâton, un baluchon dans lequel j’avais emporté mes porte-bonheurs, mes trésors, mes symboles à moi. On en est construits, structurés, dans tous les cas.
Sur le chemin je n’ai pas rencontré de gentils. Que des méchants, des jugements, des moqueries, des critiques, des disputes, de la violence. Alors plutôt que de courir l’aventure de hameau en village, j’ai fui dans les campagnes inhabitées, m’éloignant de la moindre route ayant une destination, du moindre moulin endormi. J’ai erré dans les vallées, gravi des montagnes, me suis baigné dans des rivières oniriques… J’ai rêvé que je posais mes bagages mais que tout en moi s’assombrissait, alors au matin après quelques fruits et baies de la forêt, je repartais.
Je fuguais de la vie qu’on partage. J’étais totalement seul dans une nature berceau et apaisement, le bruit de l’eau de pluie qui goutte après l’orage, la rosée cliquetant le matin de feuilles en pétales puis sur la mousse tendre et douillette. Je n’ai pas mangé que des champignons innocents et purs. Certains m’ont montré d’autres réalités parallèles.
Je me suis perdu en proie à des angoisses éperdues de ne savoir ni où j’étais, ni où j’allais, ni si un jour je m’arrêterais, et où.
Je crois que finalement je suis arrivé le plus loin que l’on peut aller : nulle part. Il n’y a pas âme qui vive, que du minéral désert, roche, sable, soleil, insolations, insomnies, à perte d’infini. Nulle part un monastère. Nulle part un Nirvana, les yacks, leur bouse chaude, leur beurre, leur fourrure. Nulle part un Paradis où coulerait le lait et le miel. Il ne fait pas froid nulle part, il fait abasourdi. Je suis aux confins de ma solitude, qui n’en a pas. Il n’y a rien nulle part. C’est un endroit, un ailleurs, très éloigné de tout ce que l’on croyait vrai jusque-là.
Je ne cherche rien, surtout pas de revenir de là d’où je viens. C’était pire. Je prends ma revanche, de moi à moi, je suis libre, et libéré. Je crois que je n’ai jamais autant existé si j’existe… Je suis là, et tant pis pour le reste. J’avais une enquête à mener, une quête, il y en aura peut-être d’autres demandant de nouveaux départs. Nulle part. Ce ne sera jamais terminé pour moi : la perte, la recherche, la fuite, comme éternelle ritournelle de l’étoile du matin.
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