Elisabeth chancel nous propose une nouvelle policière "Clair obscur"
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Clair obscur
La teinte chaude des murs de la galerie d’art, un jaune crème uniforme, contrastait avec la fraîcheur de l’air conditionné qui glaçait le pauvre Frédéric. Bientôt, le froid régna en maître tandis que la galerie se retrouvait plongée dans la plus épaisse obscurité. C'est le moment que guettait Frédéric : son plan fonctionnait à merveille ! Il peinait d'autant plus à identifier la cause du malaise qui l'envahissait. Blotti sous un banc, il était parvenu à se laisser enfermer dans le musée. C'était sa première fois. C'était l'unique moyen d'atteindre Clarisse Moinet, la conservatrice. Il n'avait pas le droit de commettre la moindre erreur... Il s'était préparé psychologiquement. Comme pour s'en convaincre, il serra contre lui son arme : un Berretta de neuf millimètres. Au-dessus de lui, l'autoportrait de Van Gogh le fusillait d'un regard hautain et inquisiteur.
Jusqu'à ce matin, tout allait bien et Frédéric ne rêvait que de l'instant où il pourrait enfin appuyer sur la gâchette. Que lui arrivait-il donc ? Les ténèbres du musée avaient une influence néfaste sur sa détermination !
Il se releva en maudissant intérieurement ses réticences et emprunta silencieusement l'escalier privé qui menait aux étages. Il chuchotait ses pas, mesurant chaque geste, contrôlant chaque respiration.
Sur le palier, il se figea brusquement. Une ombre venait de se faufiler derrière lui. Il attendit quelques instants pendant lesquels le souffle de l'inconnu lui sembla réchauffer sa nuque. Puis, il fit volte-face, s'attendant à heurter de plein fouet l'importun qui s'attachait à ses pas. Personne. Il poussa un long soupir qui manqua de trahir sa présence. Recouvrant peu à peu ses esprits, il se dirigea prudemment vers l'unique pièce de l'étage. Le rai de lumière qui se glissait sur le seuil du bureau lui confirma la présence de la conservatrice.
Lentement, l'arme à la main, il entrouvrit la porte. Sa cible était de dos et Frédéric pouvait voir tout à son aise ses cheveux châtains qui ondulaient sur ses épaules. Elle se retourna enfin, une liasse de papiers à la main. Son visage pâlit face à l'intrus et ses yeux se plissèrent d'effroi en apercevant le revolver. Ses lèvres frémirent sensiblement comme si elle avait voulu prononcer une dernière parole et avait été interrompue par le claquement étouffé de la balle. La pauvre femme demeura debout, haletante, cherchant vainement dans le regard dur le mobile qui mettait un terme à son existence. Ce moment suspendu, à la frontière entre le monde des vivants et celle des morts, parut s'étendre indéfiniment aux yeux de l'assassin. Puis, Clarisse s'effondra dans une mare de sang.
Frédéric aurait été incapable de dire comment il s'était retrouvé à nouveau derrière le banc sous le regard perçant du Van Gogh. Il patienta quelques instants, aussi immobile que les personnages peints. Lorsque son téléphone vibra, il ouvrit le message avec la fébrilité d'un insensé : « Photo reçue, votre fille est libre ». Un peu plus haut dans le fil de la discussion, Frédéric revit involontairement la photographie qu'il avait prise et envoyée à son étrange destinataire, la photographie du corps sanguinolent de Clarisse Moinet. Quelques secondes plus tard, un nouveau message le tira de sa torpeur : « Liane vient de m'appeler ! Enfin ! Elle va bien, son ravisseur l'a libérée. Merci Fred, merci ! Tu me rejoins ? » Mais Frédéric n'esquissa pas le moindre geste. Sa fille était en vie, sa fille allait bien, sa fille lui était rendue. N'importe quel parent oublierait tout le reste pour goûter sans réserve à ce bonheur. Pourquoi n'y arrivait-il pas ? La vie de son enfant ne valait-elle pas tous les sacrifices ? Et bien non justement... et c'est cela qui dévorait l'âme de Frédéric. Quels enfants avait-il privé de leur mère ? A quel homme avait-il arraché son épouse ? Quels parents vieilliraient sans plus revoir leur fille ? Qui était-il pour choisir qui avait le droit de vivre ou non ?
Certes, les ravisseurs avaient usé d'un odieux chantage : la vie de Liane contre celle de Clarisse. Le père dévasté n'avait pas résisté longtemps aux supplications désespérées de son épouse. Frédéric pleura. Les larmes coulaient abondamment sur son visage et mouillaient l'assise contre laquelle il tenait sa tête appuyée. Ses muscles ne répondaient plus et, lorsqu'il voulut se redresser, son corps s'affaissa encore davantage.
Le visage de Clarisse le hanterait à jamais. Devait-il attendre l'aube ? Il ne voyait pas quel genre de soleil pouvait éclairer les ténèbres qui emprisonnaient son cœur.
Il appuya sur la gâchette pour la seconde fois de la soirée, pour la seconde et dernière fois de son existence...
Elisabeth Chancel
Résultats du concours n°1 : "Mon plus beau souvenir de vacances"
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Les auteurs ayant participés...
Texte 1 : Laurence Caulier
Texte 2 : Micheline Boland
Texte 3 : Ani Sedent
Texte 4 : Ani Sedent
Texte 5 : Edmée de Xhavée
Et LES textes gagnants sont les 1, 3 et 5, celui de Laurence Caulier, Ani Sedent et Edmée de Xhavée...
BRAVO à toutes les participantes sans lesquelles ce concours aurait tourné court et merci aux votants, des auteurs "piliers" de notre blog !
Concours "Mon plus beau souvenir de vacances" : Texte 5
DERNIER TEXTE ! A VOUS DE JOUER ET DE VOTER AVANT 20H, CE SOIR !
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Mon plus beau souvenir de vacances
Mon arrière-grand-père avait fait construire une villa – « la villa » - au bord de la rivière, à quelques mètres de l’usine familiale. Son père avait fait planter des peupliers le long de la rive qui dissimulaient aux rares et téméraires promeneurs sur la vieille route d’alors la vue de l’arrière de la villa et, plus loin, de la cabine de bain. Au pied de la villa, l’embarcadère et notre barque à la laisse, fidèle et patiente comme Nana, le chien de la famille Darling (Peter Pan pour ceux et celles qui…). Ses flancs mouillés chuchotaient et quand on la sortait, ils fendaient l’onde avec audace, chatouillés par les nénuphars langoureux.
À la cabine de bain, ça embaumait la menthe pouliot, et les sauterelles s’égaillaient comme des étoiles filantes vertes. On emportait nos tartines et de la grenadine (sans penser à la rime) et on oubliait que, derrière le tournant marquise et les petites chutes bouillonnantes juste à côté, se trouvait le monde magique de la tannerie de notre bon Théodore, le cadeau que Dieu nous avait fait : un arrière-arrière-bon-papa génial et inventeur, aux splendides moustaches blanches et au cœur qui fondait à la vue de sa grouillante petite dynastie. C’est que notre Théodore, le cadeau de Dieu, avait étendu la renommée de son travail jusqu’en Russie et, tenez-vous bien, accrochez-vous, en Amérique.
La tannerie elle-même a enivré de ses multiples effluves tous les enfants heureux qui venaient passer leurs vacances – chaque groupe familial à son tour, parfois deux si les enfants acceptaient de dormir ensemble – entre les bassins de trempage dont la vigoureuse odeur de tannin rivalisait avec celle des ombellifères et de l’eau poissonneuse, les entrepôts nauséabonds avec les piles de peaux, les membre bien huilés d’Elvire, la locomotive qui circulait entre les bâtiments sous la conduite de Marcel, le souriant Marcel. Mais il y avait aussi les tartes aux myrtilles récoltées sur la roche à Lomme ou la Montagne-au-buis, le thé de l’après-midi, le savon Camay ou Cadum, la Chimay Bleue que chaque chef de clan de la famille entreposait sur ses propres claies dans la cave, avec son nom et interdiction muette de toucher pour les autres clans.
Il n’y a jamais eu de plus belles vacances, et maintenant nous sommes tous vieux (quand nous ne sommes pas carrément morts…), la tannerie n’existe plus et la Chimay bleue n’a plus jamais eu le même goût. Aucun souvenir n’a recouvert ceux de ces merveilleuses vacances. Mais juste avant qu’on n’en démolisse le squelette, nous y sommes retournés, nous avons vu le grand baril rotatif qui n’avait rien perdu de son parfum grisant, et l’entrepôt aux peaux qui lui, heureusement, était désodorisé depuis des années. Nous avons été jusqu’à la croix de la Roche à Lomme, et on aurait pu, en se taisant, entendre la fanfare de l’usine, le jour de la Saint Crépin, élever la voix de ses cuivres avec tout l’entrain d’une belle époque.
Concours "Mon plus beau souvenir de vacances" Texte 4
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Voyage en Absurdie
Ah, les vacances ! Souvent synonymes de farniente sous un soleil plus consistant que le nôtre, les meilleures ne sont pourtant pas toujours celles que l’on prend au bout d’un voyage plus ou moins long, plus ou moins confortable, voire plus ou moins fatiguant. Que nenni ! Il en est certaines, plus étonnantes, qui passent par de saugrenus chemins de traverse et se prennent le nez en l’air, la tête dans les étoiles ou lors d’une réconfortante petite sieste. Souvent, ces voyages inédits laissent dans leur sillage des souvenirs plus colorés qu’une 300 DPI, et ce, sans intervention aucune d’un quelconque champignon ou autre végétal aux effets suspects, n’en sublimant que mieux l’éblouissant "souvenir". Je me lance, ici, comme vous l’aurez compris, dans l’improbable réalité des voyages imaginaires, au risque de flirter avec le hors thème…
Ainsi, je me rappelle ce voyage épique, fait un jour de pluie ou d’ennui, en compagnie de mon ancêtre première, poilue au-delà de tout esthétisme, tenant du chêne sa robustesse, comme sa rugosité, et du courant d’air son appétit de liberté. Un voyage ébouriffant à bord d’un zozozaure parmi fougères et fleurs géantes.
Une inepte songerie me direz-vous ; oui, probablement. Pourtant, étrangement, les images de cette folle cavalcade se sont incrustées dans ma banque mémorielle de la même manière que n’importe quel autre souvenir de voyage par ailleurs bien réel. Et si la plupart de ces oniriques extravagances n’ont laissé nulles traces dans les resserres encombrées de ma mémoire, quelques unes y ont malgré tout élu domicile, comme ce voyage fait à l’occasion d’un coup d’œil distrait jeté par la fenêtre, à bord d’un moelleux navire, cumulus voguant toutes voiles dehors dans un ciel vespéral teinté de rouge et d’orange, vers de lointaines îles égrenant avec bonheur leur éclat émeraude parmi le diamant des étoiles. Ou encore cette plongée dans un lac turquoise pailleté d’or, sous des nénuphars extraordinaires, à la recherche d’un trésor englouti.
Il est heureux que je sois capable de reconnaître dans les souvenances de cet acabit celles que fabrique mon esprit fertile… il n’empêche, à leur manière, elles sont aussi de merveilleuses réminiscences de découvertes, de moments relaxants, bref, de tout ce que devrait être un voyage réussi. Et si bien plus de lieux visités dans cette réalité tangible où nous évoluons, ont laissé leur empreinte dans les synapses de ma mémoire, les évanescentes rêveries dont mon cerveau se repaît parfois avec un plaisir indolent, ont la curieuse tendance à laisser des images plus nettes et des couleurs plus vives que leurs voisines d’étagère. Mais, peut-être, cela est-il dû au fait qu’elles ont emprunté des chemins différents, sans passer par le filtre d’un œil pas toujours attentif. Pourtant, la réalité ne manque pas, elle non plus, d’un charme certain car il n’est pas vain de déclarer que la nature déborde d’imagination pour nous émerveiller. D’ailleurs, « tous ces voyages en Absurdie, que je fais lorsque je m’ennuie[1] », ne sont-ils pas inspirés par sa beauté ? Après tout, chaque image créée, aussi sublimée, aussi colorée, aussi folle soit-elle, a bien une origine et il semblerait que mon cerveau ne fasse que mettre en musique les notes offertes par le monde réel, même s’il se permet bien des libertés libératrices.
Mon plus beau voyage ? Probablement ce lieu où la réalité rencontre l’imaginaire, où la nature se fait mystérieuse, où les châteaux se parent de ronces et résonnent d’une musique épique, où la mer renferme d’incroyables secrets ; le voyage où je me sens bien, celui d’où je reviens la tête et le cœur légers.
[1] Petit emprunt à Michel Sardou et sa chanson : Être une femme.
Concours "Mon plus beau souvenir de vacances" Texte 3
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Souvenirs imparfaits
Nos mémoires sont imparfaites ! Ma mémoire est imparfaite et lorsque les détails se sont enfuis, que reste-t-il des lieux hantés par mon éphémère présence ? Une image floutée par le temps, mais empreinte d’une atmosphère qui me conduit à d’autres souvenirs. Chacun est unique et coloré d’émotion, comme cette énorme lune rousse, posée sur le ciel de velours d’une nuit d’été, qui me rappelle le chant des vagues et ma jeunesse. Comme les abeilles et leur bourdonnement, entraînant dans leur sillage l’odeur du foin fraîchement coupé ou celle des vieux raccards perdus dans la montagne.
Le temps a emporté nombre de silhouettes me laissant les plus inattendues, comme celle de ce champignon d’une couleur éclatante et si gros qu’il eut pu abriter quelque lutin bleu.
D’autres, plus solides, comme ce château défiant l’océan en bord de falaise, ou ce coquet courtisan aux jolies tourelles blanches, qui faisait le beau au sommet d’une colline, tout deux gardiens immuables à l’âme de pierre, dressés pour nous conter leurs histoires et nourrir notre imagination en la colorant d’or et de sang.
Et puis surviennent des paysages incroyables et sauvages, tels des tableaux créés pour nous chambouler et ne laisser, après qu’ils se sont dissous dans les brumes de nos songes, que l’essence de leur langoureuse beauté.
Egarée dans les brumes gris-bleu d’un col de montagne, je me souviens du froid et du silence, uniques récompenses à une longue marche qui, pourtant, survit dans ma bibliothèque de souvenirs comme un instant évanescent, hors du temps.
Soudain, je suis comme Alice tombée dans le terrier du lapin blanc et je ressens ce pays, où bat le cœur de la magie, parmi chardons et bruyères que titillent des ruisseaux bondissants, tandis que chantent les dragons.
Déambulant parmi des jardins imaginés, je me fais imaginaire. Formes et couleurs me tournent la tête et m’entraînent dans une féérie que des chants d’oiseaux ou la course fugitive d’un écureuil ne rendent que plus fantastique.
D’autres chemins mènent en des lieux où les marbres colorés exposent leurs faces veinées à la caresse du soleil, pendant que vibrent les richesses d’arts millénaires pour laisser une trace brûlante dans la mémoire collective.
Nombre de lieux distillent leurs mystères, leurs merveilles. Il y a tant de détails et j’ai si peu de mémoire.
Toutefois, parmi ces vapeurs impalpables surgit cette petite maison, simple et agréable avec sa minuscule entrée tout en fenêtres et ses plantes vertes envahissantes. Elle a goût de pain frais et de confiture.
Ou cette autre au toit pentu, perdue au milieu de nulle-part, avec sa loupiote extérieur qu’une pipistrelle aime à frôler.
Ou encore cette chambre au parquet ensablé, qui sent bon l’iode et la brioche.
Oui, ma mémoire est imparfaite, pourtant, parmi ses brumes, les couleurs restent vives, les odeurs subtiles et l’émotion, forte.
Vagues puissantes, forêts enneigées, mer de bruyère, jardins extraordinaires, montagnes impressionnantes ou beautés imaginées, toutes ces contrées ont laissé en moi des poussières de souvenirs, créant un monde rêvé, le plus beau que l’on puisse visiter.
Concours Mon plus beau souvenir de vacances Texte 2
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VACANCES À LA CÔTE
Penser à Thérèse, à Claude, à Yves, à Lotte et à Mila me fait du bien. Je revis mes plus belles vacances, celles qui seront les prémices de futures autres périodes de congé que je passerai bien plus tard dans des clubs sur différents continents, dans des endroits situés aussi bien en montagne qu’à proximité de cités balnéaires.
J’avais presque cinq ans. Je me sentais être une princesse parce que Lotte et Mila, toutes deux préadolescentes, m’entouraient d’une chaleureuse attention. Elles étaient fille et nièce des propriétaires d’une villa que nous occupions à quelques centaines de mètres de la digue. Elles étaient cousines. Provisoirement leurs parents et elles occupaient la même villa tandis que nous habitions dans l’autre maison, la maison jumelle. Pour elles comme pour nous, il y avait donc un regroupement familial inhabituel qui s’avérait pourtant bien agréable même si tout cela n’avait probablement avec le recul qu’un but principalement économique.
C’était mon premier été entourée d’enfants plutôt qu’essentiellement d’adultes. Nous dansions, nous chantions, nous buvions presque à volonté du chocolat chaud, nous courions dans le jardin entourant la villa, nous mangions des œufs à la coque dans lesquels nous trempions des bouts de pain, nous découpions des images dans des magazines, nous réalisions des collages amusants, nous riions. Nous passions de nombreuses heures les uns avec les autres. Nos parents eux aussi partageaient d’excellents moments ensemble. Cela me faisait du bien de constater que nous les enfants possédions tant de dons. Je courais non loin du bord de l’eau avec mes cousins et ma cousine, je bricolais des fleurs en papier que j’échangerais bientôt contre quelques coquillages installée dans un magasin creusé dans le sable avec l’aide de mes cousins. Dans mes souvenirs, il n’y avait pas de pluie, il n’y avait pas de vent, il n’y avait pas de canicule, il n’y avait pas de silences, de moments de solitude ou d’ennui. C’était un monde idéal, on y faisait la fête dégustant des gaufres et différentes sortes de boudins, on nous caressait les cheveux, on nous complimentait ma cousine et moi dans une langue que nous ne comprenions parfois pas puisque nous nous trouvions en Flandre Occidentale. On nous souriait. On nous touchait délicatement comme si nous avions été en porcelaine. Mes cousins étaient juste un peu plus bruyants que Thérèse, Lotte, Lina et moi, mais ils avaient leurs jeux qui n’interféraient le plus souvent pas avec les nôtres. Ils se poursuivaient en courant sur la plage, chacun ayant en sa possession un petit bateau ou une pelle. Ils avaient tous deux quatre ou cinq ans de plus que Thérèse et moi. Thérèse et moi étions dans la même classe durant l’année scolaire, mais dans ces circonstances nous avions alors l’une et l’autre des amis si différents !
Ces vacances-là révélaient l’existence de chemins de fraternité, d’entraide, de partage. À plus de deux cents kilomètres de là, je menais et mènerais encore une vie différente. Je ne verrais plus Papa boire une bière, plaisanter avec mes oncles et les deux patrons pêcheurs et en éprouver à l’évidence un bien-être digne d’un jour de kermesse. Même durant ces vacances, je n’ai d’ailleurs vécu qu’un évènement de ce type…Je n’écouterais plus ma mère parler chiffons avec d’autres femmes comme si la mode était une chose de la plus grande importance, je ne la regarderais plus éplucher tant et tant de crevettes. Comme étaient rares les moments où j’étais libre d’aller et venir sans être ramenée vers plus de sagesse ! J’inventai un monde où, manipulées par deux grandes filles, les poupées avaient l’étrange faculté de parler deux langues, où les casse-cou ne se faisaient pas réprimander, où je pouvais picorer sans retenue les douceurs que je préférais, où Maman se laissait aller à livrer des confidences concernant ses préférences et ses astuces culinaires.
Je faisais partie des gens libres, un peu extravagants, qui peuvent marauder des coquilles vides près de brise-lames ou courir sur une digue, qu’on n’intimide pas avec des mises en garde, qui peuvent se lever pendant les repas pour aller taquiner quelqu’un. Il n’y avait pas de soif ou de faim qui ne pouvait être apaisée. La maison abritait le bonheur des petits et des grands. Ce furent des jours magiques qui ne sont pas effacés de ma mémoire.
Concours Mon plus beau souvenir de vacances Texte 1
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Mon plus beau souvenir de vacances
Il était déjà là quand je suis arrivée.
J’ai sauté dans ses bras, comme si le monde n’existait plus. Nous deux sur ce banc… dans ce parc… Rien n’avait changé depuis mon enfance. Les arbres majestueux, le lac et ses canards sauvages et les montagnes au loin, comme des gardiennes infatigables de cet écrin si précieux.
Il me prit la main et nous parcourûmes les quelques sentiers et chemin de pierres pour arriver chez lui. Une table, deux chaises dont l’une restait maintenant vide… Je m’y assis, consciente du cadeau qu’il me faisait… La théière fumante nous enveloppa de son arôme et fut la seule témoin de nos tendres regards et de nos sourires.
Les quelques jours qui suivirent, c’est sur sa terrasse ombragée qu’il me montra ses carnets. Il en avait confectionné 52, autant d’années passées auprès d’elle… Il avait beaucoup écrit mais aussi dessiné, peint, collé des articles ou des photos… telles des traces qui la rendaient éternelle…
Je la découvris sous une facette que je ne connaissais pas, plus intime, sans filtre. Il me conta ses moments de doutes puis leurs années partagées ici, loin du tumulte de son métier. Elle avait une passion pour les roses… Il les soignait encore tels des petits trésors et leurs parfums en ce début d’été embaumaient tout le jardin. Le dernier jour, il me donna une enveloppe et me fit promettre de ne la lire qu’à mon retour en France. Je le lui promis.
Nos adieux furent touchants mais aucune larme ne coula. Dans le rétroviseur du taxi qui m’emportait vers l’aéroport, je le vis sourire des yeux… Ma grand-mère avait décidément eu bien de la chance…
Pietrasanta, juillet 1972
Gauthier Hiernaux nous propose un extrait de son roman à paraître "Comme des ombres"
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Il est un peu plus de vingt et une heure lorsque le commissaire-divisionnaire Abel Van Dockx pose son doigt sur la sonnette.
En dépit de la lumière qui filtre par les stores, il espère de tout cœur que la propriétaire est absente, qu’elle a juste oublié d’éteindre en sortant. Il sait qu’elle vit seule dans cette grande maison rue Albert Lancaster, non loin du Quartier dit du « Vivier d’Oie », mais peut-être l’aide-ménagère fait-elle des heures supplémentaires... Il n’y croit pas trop. Avant de se faire escorter ici, il a d’abord téléphoné au cabinet et un gratte-papier peu avare en heures supplémentaires lui a appris que la boss avait regagné ses pénates de bonne heure.
Dans son dos, les deux jeunes agents qui l’ont amené ici sautillent nerveusement. Peut-être sont-ils embarrassés comme lui d’être là, mais sans doute ont-ils également un peu froid. La température est descendue subitement la nuit dernière et Abel a ajouté à son équipement réglementaire de commissaire-divisionnaire une écharpe. Noire, bien entendu.
En attendant qu’on lui ouvre, il se rappelle du coup de fil qu’il l’a amené dans cette avenue, aux antipodes de la rue dans laquelle il vit depuis plus de soixante ans.
Il a poussé un juron quand il a entendu le nom de la dernière victime de l’attentat. Pourtant, Abel Van Dockx n’aime pas jurer, il ne le fait qu’en de rares occasions et encore plus rarement en public. D’ailleurs, il peine à se rappeler la dernière fois qu’il l’a fait. Sans doute quand il a appris qu’Anuna Van Mechelen devenait son ministre de tutelle. Comme quoi, cette femme doit déclencher quelque chose chez lui.
Presque deux jours après l’attentat qui a coûté la vie à plusieurs malheureux, la DVIT a presque identifié tous les corps (un record de rapidité !), sauf celui du kamikaze ainsi que celui d’une jeune femme, une rouquine, qui s’est pris une balle dans la tête avant d’être pulvérisée par la bombe. Ils ont baptisé le sniper « l’homme à la chapka » puisqu’il est visible de nombreuses fois ainsi chapeauté sur les vidéos de surveillance du marché de Noël. Quant à la petite rousse, elle semble apparaître une minute avant que l’enfer se déchaîne, on ne la voit que de dos en compagnie de plusieurs autres jeunes, lesquels ne pourront pas aider la police à l’identifier car ils ont été rayés de la carte du monde au même moment.
La fille a été défigurée par un sniper avant d’être annihilée par un kamikaze, ça ressemble à une macabre plaisanterie, du style Joker, la Némésis de l’homme chauve-souris. Il songe au héros inventé par Bob Kane lorsqu’on lui ouvre.
Anuna Van Mechelen, portant une robe de chambre à fleurs (des nénuphars en réalité), laisse couler sur son subalterne un regard courroucé. Le mal de crâne du flic revient avec force, il aurait dû prendre un cachet quand il en avait l’occasion, à présent, il est beaucoup trop tard.
Abel a une boule dans la gorge qu’il n’arrive pas à faire disparaître, il aurait aimé pouvoir déléguer cette douloureuse tâche à un subalterne.
- Madame, commence-t-il avant de se rendre compte qu’elle ne porte peut-être rien sous son peignoir.
Il ne l’a jamais vue habillée autrement qu’en tailleur de cuir et en chemisier de soie, cheveux blonds, mi-longs, plaqués en arrière. L’imaginer nue le bloque, il n’éprouve aucune attirance pour elle, mais Van Dockx a toujours été mal à l’aise en sa présence.
La ministre semble se rendre compte qu’elle est la cible non seulement du regard du comdiv, mais également de la bleusaille qui l’accompagne. En outre, un courant d’air froid lui rappelle qu’elle est légèrement vêtue sur le pas de sa porte et qu’elle ferait bien de rentrer si elle ne veut pas assister au prochain conseil des ministres avec une laryngite.
- Alors, Van Dockx ? Vous n’avez pas le téléphone ?
Il grimace, la douleur a posé ses mains polaires sur son cerveau et le presse de toutes ses forces. Que lui arrive-t-il ? Est-ce le cancer ou ses libations de la veille qui le rappellent à son bon souvenir ? Qu’importe, le coursier funeste doit délivrer son message.
« Eh bien ? Vous voulez me refiler la crève ? En tous cas, vous n’avez pas l’air bien, vous… »
- Sara… lâche-t-il comme un soupir.
Le visage sévère de la ministre change imperceptiblement, son expression revêche s’est un peu altérée. Peut-être que, pour la première fois depuis qu’il l’a rencontrée, les sourcils redessinés de la Ministre Van Mechelen ne forment plus le V de la vengeance. Soudain, Abel oublie tous ses griefs envers cette femme de pouvoir qui a détruit bien des carrières en poussant la sienne.
- Sara ? répète-t-elle alors que les commissures de ses lèvres tombent, lestées par une inquiétude naissante. Ma fille ?
Le vieil homme habillé de noir et de blanc hoche la tête.
Il ne l’a jamais rencontrée, cette jeune Sara, mais il connait son histoire. Bien avant de devenir ministre, sa mère, avocate au barreau de Gand, a défrayé la chronique en mettant cet enfant au monde sans que personne n’eut soupçonné qu’elle était enceinte. Quant au père, de nombreux noms avaient circulé, mais la future édile n’avait rien lâché. On lui avait prêté une liaison avec beaucoup d’hommes, y compris le Premier Ministre de l’époque, la jeune mère était cependant restée mystérieuse. Le déferlement médiatique avait finalement cessé et, quand Anuna Van Mechelen avait reçu son premier portefeuille quatre ans plus tard, plus personne ne se souvenait de la polémique.
En ce moment, tout cela n’a aucune importance pour le commissaire-divisionnaire. Il lit dans ses yeux bleus froids qu’elle a compris la raison de sa présence tardive à son domicile. La main de la femme agrippe le montant de la porte et y pose une épaule.
Il n’a pas besoin d’expliquer qui est la dernière victime non-identifiée jusqu’alors de l’homme à la chapka, une mère sent ce genre de choses.
Elle se laisse glisser le long du chambranle, au ralenti. Quand ses genoux touchent le sol, le peignoir s’ouvre et laisse entrevoir des cuisses laiteuses, mais musclées. Abel, qui n’a pas pu s’empêcher de suivre le naufrage de sa cheffe, se sent honteux de lui infliger ce supplice, il s’en veut d’autant plus qu’il se rend compte qu’il a ramené un public. Les deux jeunes policiers qui ne savent plus où se mettre, qui préfèreraient assurer le service d’ordre d’un concert de bikers plutôt qu’être là.
Il est tout à fait paralysé, il sait qu’il devrait s’agenouiller, la prendre dans ses bras, lui glisser des mots réconfortants. Toutes ces actions font partie des choses naturelles qu’Abel ne sait pas faire. Pour arriver à ce poste, il a dû mettre beaucoup de côté, à commencer par sa vie.
Anuna Van Mechelen tremble, mais ne pleure pas. Voilà une réaction que le comdiv trouvera étrange, plus tard, quand il se repassera l’histoire dans son lit.
En revanche, et ce malgré son embarras, il note immédiatement une présence, cachée dans la pénombre, à cinq mètres de la ministre. Il ne distingue pas ses traits, la silhouette fait de son mieux pour rester dans l’anonymat.
Van Dockx se dit que c’est la vie privée de sa supérieure et que ce n’est pas le moment de s’y attarder.
Mais, dans un coin de son cerveau quelque peu anesthésié par la situation, il prend une note au vol.
Gêné, il prend congé et rejoint la voiture de patrouille en reculant. La ministre ne bouge pas, mais lorsque la voiture a fait quelques mètres, le comdiv se retourne. La porte est refermée.
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