Avoir dans sa famille un fan de l'univers du Seigneur des Anneaux implique forcément d'y puiser un jour ou l'autre, le temps de quelques vers offerts comme des cadeaux, l'inspiration. L'anneau, objet maudit, aura au moins l'honneur d'être le sujet de ce modeste poème.
Ils m'ont jugé incapable de combattre,
Ils me baptisent, avec mépris, semi-homme,
Ils me regardent toujours de haut ou de travers,
Mais c'est pourtant à moi qu'ils t'ont confié !
A l'appel de ton maître, fait écho celui de mon devoir.
Je t'entends tressaillir contre mon cœur
Qu'une immense fierté envahit et transcende.
Te détruire est la mission qui m'honore !
Telles de voraces volatiles à l'affût de ma chute,
De sombres pensées tourbillonnent au-dessus de moi.
Tes murmures inaudibles m'écartent de mon but
Et je te caresse doucement quand vient le soir.
Sous prétexte d'alléger mon pesant fardeau,
Ils te guettent tous, te croyant déjà à eux.
Je décèle la sournoiserie sous les masques dévoués,
Et je retire ma confiance à chacun d'eux.
Mille périls me menacent, mon espoir fatigue :
Ton poids déchire ma pauvre chair aveuglée,
Toi, le perfide compagnon, l'objet diabolique,
Ton mystérieux pouvoir s'étend sur mon âme esseulée.
Chaque pas me coûte su affreusement.
Ta vicissitude et ta haine achèvent de m'anéantir.
Devant le gouffre bouillonnant, je m'effondre :
Aurai-je le courage et la volonté de t'y précipiter ?
J’ai lu… non ! j’ai dévoré « L’ultime équation » de Christine Brunet, happée dès la première page par ce nouveau thriller d’une densité incroyable, qui ne manque ni d’aventure ni de rebondissements et encore moins d’action.
Ecrite il y a bien longtemps, cette histoire fait partie du socle à l’origine de tous les romans constituant l’œuvre de Christine Brunet, dont l’écriture nerveuse et efficace fait ici à nouveau merveille.
Fin 1979, une rencontre fatale entre un Rafale et un objet non identifié laisse au Groupe d’Etude et d’Information sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés (le GEIPA) un amas de métal fondu. Le docteur Valerys, une jeune cybernéticienne ultra douée d’une vingtaine d’année, est chargée d’en analyser les composants. Et si la couverture du site est assurée par le général Duriez, toute l’opération est supervisée par la très puissante Research & Intelligence Agency. Une entité dont les motivations éveillent rapidement la méfiance d’Alexandra Valerys qui, bien décidée à lui soustraire sa plus grande découverte, lui offre un os à ronger tout en préparant sa propre exfiltration. Peu de temps après, elle se réveille dans la jungle, en compagnie d’autres scientifiques, aux mains de mercenaires brutaux et sadiques. Et ce n’est que le début…
Ce qu’on aime chez Alexandra Valerys, c’est sa solidité tant physique que psychologique, sa capacité d’adaptation hors norme et sa grande intelligence. Toutes caractéristiques communes aux héroïnes de Christine Brunet.
Ce qu’on aime dans cette histoire, outre la tension provoquée par la menace constante que représente la RIA, ce sont les rebondissements, l’enchaînement d’évènements menant à des situations toujours plus dangereuses nous faisant d’autant mieux apprécier les rares personnages dignes de confiance qui croisent la route de notre héroïne… même s’il nous arrive, tout comme elle, de douter malgré tout de leur bonne foi.
« L’ultime équation », c’est 321 pages de lecture à 100 à l’heure, c’est 321 pages qu’on n’a pas envie de lâcher avant d’en avoir dévoré le dernier mot !
C’est là que je vous annonce, entre frustration et enthousiasme, que ce livre est également le premier d’un triptyque ! Frustration, à cause des trois petits points de suspension à la fin du tome et enthousiasme, parce que ces trois même petits points annoncent aussi que l’aventure ne fait que commencer !
Un coup de cœur, comme vous l’aurez compris et une très grande impatience de découvrir la suite.
C’était un mercredi après-midi, j’avais dix ans. Maman avait invité mon cousin Mattéo pour la énième fois. Mattéo avait vraiment l’art de gâcher mes mercredis après-midi, tellement il était chiant (pardonnez-moi l’expression). De plus, il s’en prenait toujours à Gustave, mon chat. Comme je pouvais le détester...
- Gustave n’est pas stupide !
- Ouais... Tu parles !
Gustave se frotta sur mes jambes et avança vers la porte de la cave. Il miaula.
- D’accord, d’accord. Je t’ouvre…
J’ouvris, donc. Gustave passa la tête à l’intérieur. Et à peine quelques secondes plus tard, il fit demi-tour et partit. Je refermai la porte.
- Comme il est con…
- Tu ne sais pas dire un autre mot ?
- Pfff !
Mattéo regarda la porte plus attentivement.
- Elle est bizarre, cette porte…
- Je ne vois pas en quoi elle est « bizarre », comme tu dis.
- Normal que tu ne vois pas, tu l’es encore plus.
- Si tu le dis…
- Elle est toute sale. Et toute sombre… Comme ton chat.
- Tu es vraiment lourd ! Et laisse Gustave tranquille ! Ce n’est pas grave s’il demande à ouvrir la porte tous les jours !
- Il demande à ouvrir cette porte tous les jours ?
- C’est bien ce que je viens de te dire.
- A mon avis, tes parents doivent cacher des trucs. Des trucs louches…
- Je n’en sais rien, je n’ai pas le droit de descendre à la cave.
- Tu as peur de tes parents ?
- Non, je les respecte.
- C’est ça… Tu as la trouille !
- Pense ce que tu veux, ça m’est égal…
- Tu es aussi con que ton chat ! Moi, je vais descendre ! Je ne suis pas un couillon ! Je suis un bonhomme, un vrai !
- Tu vas avoir des ennuis…
- Je n’ai peur de personne !
Mattéo ouvrit donc la porte et descendis… J’entendis un hurlement. Je soupirai et refermai la porte de la cave.
Gustave revint vers moi, il se frotta sur mes jambes. Je le caressai.
GAUTHIER HIERNAUX !!! l'auteur de bien des ouvrages et d'un petit dernier "Comme des ombres", un polar à découvrir (et que je chroniquerai pour l'émission 18 d'ActuTv !!!
La solution à 18h si vous n'avez pas trouvé l'auteur de cette nouvelle !
Althea a parlé de littérature. N’avais-je pas quelque chose à lire pour la classe ?
Je me traine jusqu’à la bibliothèque, une pièce de trois mètres carrés où les livres, la plupart obtenus par charité, s’entassent pêle-mêle. Cette anarchie n’est pas voulue, l’un des pensionnaires, Chet, un enfant terrible comme on dit pour ne pas heurter, avait reçu la mission d’y mettre de l’ordre. Chet avait vécu dans la rue avec ses parents jusqu’à ses six ans, quand un autre sans-abri avait décidé de dépouiller la famille et, pour faire bonne mesure, avait éclaté la tête du père de Chet sur le trottoir puis avait égorgé la mère avec un tesson de Budweiser.
Le gamin avait échoué à Saint Jérôme après avoir fréquenté plusieurs établissements qui avaient tous fini par le mettre à la porte.
Son comportement destructeur le rendait ingérable, Althea avait compris qu’il lui fallait occuper son esprit. Elle l’avait d’abord chargé de s’occuper des repas, hélas, l’individu n’était guère doué et avait fini par se battre avec d’autres garçons après que ceux-ci lui aient dit ce qu’ils pensaient de ses plats.
L’entretien du jardin n’avait pas remporté davantage de succès car en pur citadin, Chet n’avait pas la main verte.
La vieille Althea avait alors eu l’idée de lui confier la gestion de la bibliothèque après l’avoir surpris en train de lire « La Pastorale américaine » de Philip Roth.
Chet ne savait pas bien lire, mais, avec l’aide la Très Chère Pseudo Mère, il avait progressé chaque jour.
Le garçon avait commencé à ranger les bouquins à peu près au moment où j’étais arrivé à l’orphelinat. Je me souviens vaguement d’un gaillard brusque au visage rubicond que je n’avais côtoyé que quelques semaines. Un mois et demi après le début de son travail, on l’avait retrouvé pendu à la climatisation de sa chambre.
Aucun mot, aucune explication, il s’était foutu en l’air sans rien dire à personne.
Althea en avait été profondément affectée, elle avait un faible pour les âmes égarées.
Depuis, plus personne ou presque n’était entré dans ce local qui sentait la poussière et le vieux livre.
Il y fait chaud, mais comme il n’y a pas de fenêtre, la température y est encore supportable.
Je parcours les rayonnages, y déniche de grands auteurs américains tels qu’Hemingway, Steinbeck, Faulkner, London, Auster.
Je tombe même sur quelques bouquins de littérature française et espagnole. Pendant une demi-heure, je cherche l’ouvrage pour lequel je suis supposé rendre une fiche de lecture, malheureusement je ne me rappelle ni du titre, ni de l’auteur. L’information est sur mon téléphone, comme le résumé que je comptais simplement lire d’ailleurs.
Puis, frappé par l’évidence, je me cogne de front en me traitant de crétin. Althea nous a envoyé le devoir de lecture également par message auquel je peux avoir accès sans passer par le Net. Je dégaine mon téléphone portable, fouille un bref moment et le trouve : « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » d’une certaine Harper Lee.
Il me faut trois-quarts d’heure de recherche intenses pour mettre la main dessus. Je suis en nage, mes vêtements collent à moi comme un vieux pervers à une jeune fille lors d’un slow.
Je me saisis de l’objet et quitte les lieux, le laissant dans un état encore pire qu’à mon entrée.
De retour à la cuisine, je me jette sur le frigidaire, attrape une bouteille de Pepsi et en avale la moitié d’une traite. Je roterai pendant dix minutes, aurai peut-être mal au ventre, mais sur le coup, ça me fait un bien fou.
La salle est climatisée, pourtant, je n’y resterai pas. Les autres vont bientôt se réveiller et l’envahir. Ma propre chambre parait être l’endroit indiqué, même si je n’aime pas trop y séjourner entre le coucher et le réveil. Je m’y rends pourtant.
Une fois sur le lit, stores baissés pour éviter que les rayons ne rentrent, je lis la quatrième de couverture. L’histoire se déroule dans les années trente pendant la Grande Dépression. Je sors mon téléphone pour savoir ce qu’est cette dépression, avant de me rappeler que je n’ai toujours pas de connexion.
Il est également fait mention de l’Amérique sudiste ségrégationniste. Cela doit se passer au Mexique, me dis-je bien que le mot « ségrégationniste » ne me soit pas familier.
Sans trop y réfléchir, j’imagine que cela à un rapport avec les cartels. Après tout, on verra bien...
C’est le premier véritable bouquin que je tiens entre les mains, beaucoup plus léger d’une tablette.
Dès les premières pages, je comprends que je me suis totalement fourvoyé : le récit se déroule en Alabama, aux USA, donc, pas en Amérique du Sud. Les aventures de la famille Finch et de leur gouvernante noire qui leur tient lieu de mère (tiens, tiens, une Pseudo Mère), appelée Calpurnia, finissent par me captiver, même si, au début, je dois avouer que j’ai beaucoup de mal à entrer dans le récit.
Je le lis presque d’une traite, le prenant même aux toilettes et à la cuisine quand nous sommes appelés pour le repas.
Je l’achève vers dix-neuf heures trente, les yeux rougis, la tête affectée d’un léger tournis. Jamais je n’ai lu autant en si peu de temps. L’odeur du papier, un peu moisi, m’a quelque peu enviré. Sentiment non négligeable, je me sens désormais un peu plus intelligent car je possède désormais davantage de vocabulaire.
Au moment où je repose l’ouvrage sur ma table de chevet, on pénètre dans la chambre sans frapper. La porte s’ouvre à la volée et la tête hirsute de la directrice apparait dans l’encadrement.
Elle n’est pas avec toi ?
Je m’étire avant de répondre que je ne comprends pas à qui elle fait référence. En réalité, j’ai pigé, mais son arrivée tonitruante m’a mis dans de mauvaises dispositions à son égard.
« Abelle. Elle n’est pas descendue pour le déjeuner. »
C’est normal, il fait trop chaud. Elle viendra peut-être ce soir si la température baisse… ou alors cette nuit. Elle doit être dans sa chambre.
Elle n’y est pas.
Le visage d’Althea est gris de panique, je ne l’ai jamais vue dans cet état. Je décide alors de quitter le relatif confort de ma chambre climatisée pour suivre la vieille Mère dans le couloir.
« Comment ai-je pu être aussi sotte ? répète-t-elle sans cesse, tout en ouvrant les portes des chambres. »
Alors que j’avais pris l’affaire par-dessus la jambe, l’attitude de l’aînée commence à m’effrayer.
Si Abelle n’est pas dans son antre, c’est qu’elle a bougé. L’affaire est déjà étrange, mais en observant la femme aux cheveux afro qui se démène malgré la chaleur à tenter de la retrouver, je me dis que la situation devient interpellante.
Alors qu’elle s’apprête à rentrer dans les douches, je saisis la directrice par le coude et l’oblige à se retourner.
Que se passe-t-il ? Que craignez-vous ? Elle n’a pas pu aller bien loin.
Des larmes viennent aux yeux de la vieille. Sans encore sangloter, elle m’explique qu’Abelle est venue la voir hier et qu’elle leur a expliqué leur pari.
La fille a expressément demandé à la directrice d’occuper son ami pendant qu’elle lui préparait une farce.
Je n’y ai vu aucune malice, pleure-t-elle à présent. Je ne pensais pas qu’elle ferait ça. Quelle idiote ! Mais quelle idiote j’ai été !
Faire quoi, Mère ?
Elle ouvre de grands yeux comme si elle se rendait compte de mon insondable bêtise.
Je crois qu’elle est à l’extérieur, Robby.
***
Le corps d’Abelle est récupéré aux alentours de vingt heures par les ambulanciers équipés comme des cosmonautes et enfermé dans le camion frigorifique.
Malgré la combinaison artisanale qu’elle s’est confectionnée dans le plus grand secret, l’adolescente n’a pas survécu au Soleil. Elle est morte d’un arrêt cardiaque sous les pommiers stériles du verger de Saint Jérôme.
Althea a appelé les secours d’un vieux téléphone datant sans doute du début du vingt et unième siècle. Sans ça, Abelle aurait encore séché quelques heures de plus entre les herbes et pommes pourries du printemps.
Il parait que son corps, enfin, une partie a brûlé, mais c’est ce que racontent les imbéciles du pensionnat. Je n’y crois pas une seconde.
Je vais trouver les ambulanciers avant qu’ils prennent congé et leur demande si la fille tenait quelque chose dans la main quand ils l’ont trouvée. Les professionnels échangent un regard avant de me répondre qu’elle transportait en effet un truc, un machin si étrange qu’ils n’y ont pas cru.
C’était une omelette, n’est-ce pas ? je leur demande sans montrer d’émotion particulière.
Ils ne me répondent pas tout de suite, l’un d’eux me sourit tristement, puis opine avant de remettre son casque.
Je regarde leur camion s’éloigner dans l’allée avant de disparaître à l’horizon.
Lorsqu’il n’y a plus rien à observer, je retourne dans la salle principale où tous les orphelins se sont réunis pour parler de l’affaire.
A l’écart, La Très Chère Pseudo Mère s’est écroulée sur un divan en cuir ravagé, le regard vide, les jambes écartées, les bras ballants.
Je prends place à ses côtés. Je me dis que je devrais la consoler, lui caresser doucement l’avant-bras car je sais que c’est ce qu’il faut faire dans ces cas-là. Je n’y arrive pas, je n’ai jamais touché personne ni laissé quiconque le faire.
« J’ai bien aimé le livre, lui dis-je après être resté un long moment silencieux. C’est Abelle qui l’a choisi pour me distraire, c’est ça ? »
Althea ne peut pas répondre, la culpabilité l’écrase, elle reste totalement immobile, dénuée de force.
Je me dis alors que le moment est peut-être venu d’en profiter :
« Très Chère Mère, peut-être pourrais-tu te servir de ton vieux téléphone pour contacter ceux qui réparent Internet ? »
Même si je suis très loin d’être un spécialiste des relations humaines, je me dis que la demande vient sans doute beaucoup trop tôt.
Je réessayerai demain, quand les choses se seront un peu tassées.
Il semble que des milliers de gens soient morts à cause de la chaleur, beaucoup de vieillards, d’enfants et de sans-abris. J’ai vérifié quand cette saloperie d’Internet fonctionnait encore. Ceux qui n’ont pas eu de malaises ou de crises cardiaques, ont développé des cancers incurables. Beaucoup ont eu le cuir brûlé à force d’être restés trop longtemps sous les rayons. En outre, certaines personnes ont perdu la vie car le pneu de leur voiture a explosé au pire moment ou parce que leur climatisation a pris feu.
Pour toutes ces raisons, le gouvernement demande aux concitoyens de rester cloîtrés chez eux quand tombe la nappe de chaleur, comme au bon vieux temps quand il y avait des épidémies de Covid.
Ceux qui n’obéissent pas, c’est à leurs risques et périls.
J’ai appris qu’il existe des courageux – des abrutis inconscients les surnomme Abelle – qui circulent quand même au cœur de l’hyper-canicule. La plupart pour sauver des vies, quelques-uns pour le faire du fric.
Apparemment, les Internet providers n’en font pas partie.
L’année dernière, la Nappe a duré quinze jours ! On n’a plus touché la télé et les smartphones pendant deux putains de semaines ! Vous savez à quel point c’est dur pour nous, les jeunes ?
Althea fait l’impasse sur le juron et prétend que, même si elle est une personne âgée, elle n’avait que vingt ans lorsque les smartphones ont inondé le marché et enterré les autres générations de téléphones portables. Elle ajoute qu’une petite désintoxication me fera du bien car, chaque fois qu’elle me croise, en salle commune ou dans les couloirs, j’ai le nez collé à l’écran.
À ce moment, elle emprunte les arguments qu’ont essayé tous les parents depuis que Steve Jobs et ses potes ont décidé de greffer cet appareil aux mains de tous les enfants du monde :
Peut-être est-ce le moment opportun pour te jeter sur un livre. Un livre papier, je veux dire. Sais-tu que ce que tu lis sur le Net, tu peux également les trouver dans les encyclopédie. Mieux écrit, très certainement.
Je ne trouve rien d’autre dans mon répertoire qu’un ricanement pour lui répondre, mais j’ajoute quand même :
Non, sérieux ? Ils n’ont pas des combis auto réfrigérées comme les ambulanciers, les flics ou les pompiers ?
La directrice qui loue souvent ses protégés pour leur opiniâtreté commence à se sentir agacée.
Malgré le ventilateur et la climatisation, elle meurt de chaud et donnerait tout pour ôter ses vêtements. Même pas moyen de savoir quand cette saloperie de Nappe va s’arrêter sans Internet. En plus, elle a de la paperasse à traiter car un nouveau pensionnaire devait arriver lundi et elle doit encore travailler sur son dossier. Sans doute ne viendra-t-il pas si la Nappe subsiste.
La « Nappe », c’est d’ailleurs un drôle de terme que les journalistes ont utilisé pour qualifier ces jours d’hyper-canicule. Il est vrai qu’on a l’impression d’être couvert de chaleur, qu’elle nous tombe dessus et nous enveloppe un peu comme un brouillard moite.
Écoute, Rob, je comprends que tu t’ennuies, mais essaie de te trouver quelque chose à faire. En général, tu traines avec Abelle…
Ouais, pas aujourd’hui.
Va au moins la voir. Tu sais que pour des personnes de sa corpulence, ces périodes sont extrêmement pénibles.
Des personnes de sa corpulence… bel euphémisme pour décrire les cent trente kilos de l’adolescente. Elle a un problème de thyroïde, apparemment. Je veux bien le croire car je ne l’ai jamais vue manger plus que quiconque. À moins qu’elle planque des trucs sous son lit, ce qui est tout à fait possible…
Je rétorque à l’ancienne que je n’ai aucune envie de côtoyer cette fille pour l’instant, précisant que nous ne sommes pas « en froid », mais que je suis en pleine expérimentation, laquelle requiert toute mon attention.
La Très Chère Pseudo Mère de l’orphelinat Saint Jérôme opine du chef de mauvais gré et se remet mollement au travail, m’incitant d’une main qu’elle voudrait autoritaire à quitter son bureau.
Je me retrouve dans le couloir, encore plus désœuvré qu’auparavant. J’y croise un autre pensionnaire, nu mis à part sa serviette entourant sa taille. Celui-ci sort des douches communes, l’air harassé. Nous nous jetons un bref regard, puis le type disparait dans sa chambre tout en murmurant quelque chose dont je ne comprends pas le moindre mot.
Excédé par son attitude, j’ai l’impression que le peu de bienveillance que j’ai en réserve chaque jour à l’égard de mes pairs s’en est déjà allé.
Je recommence à tourner en rond. Il m’est arrivé de m’ennuyer, jamais à ce point. Je meurs d’envie d’aller observer la non-transformation de l’œuf en petit-déjeuner, cependant, même si j’y parvenais avant que mon cœur lâche – une entreprise tout à fait possible car ma machinerie interne fonctionne très bien – même si je n’étais pas pris de vertiges ou de suffocations, je risquais d’avoir la peau gravement brûlée ou, même si je ne le découvrirais que bien des années plus tard, un cancer de la peau.
J’attendrai donc que cette saloperie brûlante se couche, ce qui n’arrivera pas avant plusieurs heures, pour aller prouver l’erreur d’Abelle.
À son sujet, la vieille Althea a sans doute raison ; la jeune fille souffre énormément de cette chaleur. En règle générale, les couloirs et les douches n’étant pas climatisées, elle ne sort de son antre qu’au cœur de la nuit, lorsque la température descend sous la barre des vingt-huit degrés. Des mauvaises langues prétendent qu’elle en profite pour dévaliser le frigo, ceux-là sont les mêmes qui crient au gang pour justifier l’amitié des deux seuls Noirs de Saint Jérôme. Mieux vaut ne pas trop y prêter attention.
J’arrive devant sa chambre, colle l’oreille contre la cloison et n’entend rien d’autre que le ronronnement de la climatisation.
Ma montre m’informe qu’il n’est pas encore huit heures, la plupart des pensionnaires sont encore en train de dormir et, si je n’avais pas voulu prouver l’erreur de mon amie, sans doute serais-je aussi au pieu.
« Le mieux à faire, me dis-je, est d’aller casser la graine ».
La cuisine est déserte. Je me sers un bol de céréales – des Reese’s Puffs, mes préférées – et m’en vais les dévorer devant la baie vitrée, face à la cour. Une volée de marches mène à un petit jardin qui précède un potager désormais stérile, lequel est suivi d’un verger tout aussi brûlé par les rayons ardents.
La longueur de ce dernier n’a rien à voir avec le reste, on dirait que le jardin s’évase. En réalité, c’est une illusion car le premier jardin est bordé d’énormes Picea pungens, mieux connus sous le nom d’Épinette bleue du Colorado ou sapin bleu pour les moins férus de botanique. Ils prennent une place folle, mais la directrice refuse de s’en séparer même depuis qu’ils sont morts.
Quarante degrés pour des arbres qui ne peuvent vivre qu’à des températures en dessous de zéro, il ne fallait pas s’attendre à ce qu’ils s’épanouissent…
Quoiqu’il en soit, il m’est tout à fait impossible de voir la transformation de l’œuf, même du premier étage, je pourrais apercevoir les troncs des pommiers, rien de plus.
Le bol est vide, je le rince, active le broyeur avant de déposer le récipient vaguement propre dans l’évier. Après tout, c’est au tour de cette chipie de Tamara d’être de corvée de vaisselle.
Ce faisant, une âcre odeur de transpiration me chatouille les narines. Je me rends compte que je pue, sans doute est-il temps de prendre une douche et de changer de vêtements.
Le temps du petit-déjeuner face à la grande baie m’a mis en nage, il fait déjà presque trente degrés et le soleil tape fort à travers la vitre.
Je prends tout mon temps pour me laver, même si je sais que je recommencerai à transpirer à peine sec.
Le temps s’écoule épouvantablement lentement quand on attend quelque chose. J’ignore comment occuper ces heures jusqu’au moment où je pourrai sortir. J’avais tablé sur le début de la nuit, mais je me rends compte qu’il fera encore beaucoup trop chaud. Vingt-trois heures me semble plus approprié.
Mais que faire jusque-là ? Que faire quand on n’a pas Internet et qu’on ne peut pas tuer le temps à perdre ?
Mais qui a écrit le texte divisé en trois parties ci-après ???? trois jours pour donner un nom et tenter de deviner !!!
Bonne chance !
J’ai fait le test ce matin.
À sept heures pétantes, je me suis glissé dehors, traversé la cour pour aller casser un œuf sur une pierre plate à la lisière des pommiers pour le laisser en plein soleil jusqu’à dix-huit heures comme prévu. Ensuite, je suis vite rentré dans le bâtiment pour éviter qu’on me surprenne.
Il ne faisait que vingt-sept degrés, j’aurais pu patienter, regarder le début de la transformation, même si je savais que l’effet ne serait pas visible tout de suite et qu’il faudrait patienter longtemps. En revanche, si j’attendais un peu, je verrais si Abelle disait vrai ou si elle s’était moquée de moi comme souvent.
À nouveau à l’intérieur de la vaste demeure, j’avais essayé de trouver un truc à faire, même si c’était vachement difficile de s’occuper sans sortir. Il n’y avait même pas moyen de jouer à la console ou mater une série dans la salle commune, les câbles avaient encore cramé ! Chaque été, c’était pareil ; cette turne tombait en ruines.
Althea, La Très Chère Pseudo Mère, se battait contre des moulins pour assurer notre subsistance à tous, en revanche, l’accès au réseau n’était, pour elle, qu’un point situé très très bas dans sa liste de priorités.
Elle n’avait jamais été partisane de l’Internet et des « rézosocios », lesquels avaient, de son point de vue, grandement contribué au déclin de la jeunesse postpandémique.
J’ai toujours été en désaccord avec elle car j’étais ravi de pouvoir converser avec d’autres jeunes, en tous cas, autres que ceux de cette vieille barraque que je ne supportais plus.
De surcroit, les jeux en réseau m’apportaient beaucoup, davantage en tous cas que ceux qu’Althea nous proposait
(imposait ?)
pour – je cite – « renforcer les liens ».
Jamais je ne me suis considéré comme un modèle relationnel, même quand je n’étais pas enfermé ici. « Enfermé » est peut-être un mot trop fort, c’est pourtant ce que je ressens régulièrement.
Abelle prétend que je suis un asocial, je me défends en affirmant être sélectif dans mes amitiés. Un peu trop sans doute... En réalité, je ne ressens pas grand-chose pour les autres, même si nous nous fréquentons, la fille a rapidement compris que nous n’étions pas de véritables amis.
Abelle, en dépit son nom étrange et de son caractère de cochon, je l’apprécie – enfin, je ne la hais pas – même si son passe-temps favori consiste à me faire passer pour un imbécile.
Comme moi, elle fait partie des enfants d’Althea, ceux dont personne n’a voulu. Elle est arrivée lorsqu’elle avait onze ans, ses parents sont morts tous les deux, personne – à part Althea sans doute – n’a su ce qui leur était arrivé. L’orpheline n’a jamais voulu en parler. Je sais simplement qu’aucun membre de sa famille ne voulait se charger d’elle, elle était sans doute trop vieille pour être éduquée.
Elle attend sa majorité dans cette magnifique bicoque qui prend l’eau de tous les côtés.
Nous nous sommes rapprochés, ça a pris du temps, pas comme dans ces films où des ennemis jurés deviennent les meilleurs amis du monde à la suite d’une épreuve, ça ne s’est pas du tout passé comme ça dans la vraie vie.
Abelle et Rob, votre serviteur, ont conclu une sorte d’alliance parce que c’était la solution la plus simple, et surtout parce que, tacitement, on a compris qu’on serait plus fort en duo.
Les autres pensionnaires pensent que c’est juste parce que nous sommes noirs et que notre couleur de peau suffit à justifier cette alliance.
Abelle est convaincue qu’il est inutile de leur expliquer que ça n’a rien à voir et que c’est tout à fait absurde de penser de cette façon. Cela ne servirait à rien, la génération post-Trump est beaucoup trop conne et ces débats constitueraient une perte de temps pour tout le monde.
Je jette un coup d’œil à ma montre : quinze minutes se sont écoulées depuis que le blanc et le jaune ont quitté la coquille.
Il faut que je trouve des trucs à faire, mais ranger ma chambre, bouquiner ou aller causer à quelqu’un sont des activités que je n’apprécie guère.
Et Abelle m’a trop énervé pour que j’aille lui taper la causette ce matin.
Alors, je fais les cent pas dans la salle commune. Les autres ne sont pas encore descendus.
Althea a décidé de suspendre les cours de ce matin, elle a pris sa décision en consultant la météo, sûrement avant que la connexion ne lâche.
Plus de quarante-cinq au beau milieu de la journée ! Déjà trente ce matin. Tu mets le nez dehors, tu crames, il n’y a pas un souffle de vent.
La climatisation, rendue obligatoire depuis quelques années, fonctionne à peu près dans le vieux bâtiment. Elle fait un bruit du tonnerre, surtout la nuit, et nous avons tous peur qu’elle lâche en pleine canicule. Sûr qu’on cuirait à étouffée dans notre lit.
Il y a une semaine à peu près, Abelle a prétendu que si quelqu’un mettait un œuf en plein soleil, il cuirait aussi bien que dans une poêle. J’ai ri, elle a pris la mouche et s’en est suivi une dispute comme on en a de plus en plus fréquemment. Elle m’a traité d’idiot, pourtant, je suis convaincu de ne pas faire partie de la famille de décérébrés que l’on trouve par grappes dans ce pays. Je lui ai donc proposé une sorte de pari : casser un œuf au bout du verger cramé, sur une pierre plate et voir ce qui se passe. Je suis convaincu que lorsque je viendrai prendre l’œuf cette nuit, il aura juste coulé de la pierre, sera vaguement chaud et bien entendu, immangeable. Néanmoins, il ne sera certainement pas transformé en omelette.
J’attends le résultat de cette expérience complètement stupide avec impatience.
Pour la tromper, cette impatience, je me rends à l’étage, puis frappe à la porte d’Althea.
Je sais que la vieille se lève très tôt et qu’il y a de fortes chances pour qu’elle soit déjà au turbin.
Cette femme sans âge est à la tête de l’orphelinat Saint Jérôme depuis des temps immémoriaux. Les murs de son minuscule bureau sont tapissés de visages d’enfants qui ont tous connu la vieille comme protectrice.
Elle nous aime particulièrement, Abelle et moi, sans doute parce qu’Althea est noire, diraient certains adaptes du slogan MAWA[1].
Elle prétend que nous sommes les balles les plus rapides de son fusil et que nous irions loin si nous nous en donnions la peine. Au lieu de ça, déplore-t-elle, nous passons notre temps à nous chamailler comme des gamins et à nous lancer des gages stupides.
Celle que je surnomme « Notre Très Chère Pseudo Mère » (quoique jamais devant elle) depuis que j’ai posé le pied à St Jérôme m’invite à entrer et je la découvre les pieds nus sur le bureau, en train de se rafraîchir avec un ventilateur portatif. Elle porte une robe blanc écru très légère dont les bretelles lui tombent des épaules. J’ai peur de lui voir les seins qu’elle doit avoir tout fripés.
Comme si elle avait pu lire dans mon esprit, elle rectifie sa posture.
Robby ! Te voilà bien chaudement habillé ce matin !
Je m’observe comme si je ne m’étais pas vêtu moi-même moins d’une heure auparavant : tee-shirt, jeans et basket. Je n’ai pas enfilé de chaussettes simplement parce que je n’en ai pas trouvé de propres. Pas réfléchi, trop pressé d’aller casser l’œuf sur la pierre sans qu’on me surprenne.
Ouais, je réponds sans pour autant rebondir sur la remarque qui m’est lancée et qui ne m’intéresse pas. Je voulais voir avec vous si le mec du câble va venir réparer Internet.
La vieille femme aux cheveux noués en chignon lève les yeux.
Pour l’amour du Ciel, Robby, je t’ai déjà expliqué qu’à part pour des circonstances exceptionnelles, personne n’est autorisé à sortir par un temps pareil.
Sur Internet, on raconte que le temps s’est totalement déréglé à cause de l’Homme. Je pense – et beaucoup sont d’accord avec moi sur la Toile – que ce sont des conneries en boîte. Que donc ont pu faire les êtres humains pour foutre un coup de pied dans les roubignoles des saisons ? Abelle prétend que j’ai tort, que nos ancêtres n’ont pas écouté ceux qui leur disaient de prendre garde.
Aujourd’hui, à cause de leur négligence, de larges parties de certains pays sont sous l’eau, tandis que des forêts entières ont disparu dans des incendies.
D’après elle, dans le temps, il ne faisait pas quarante-cinq degrés dans le New Jersey au mois de juillet et plus de cinquante au Nouveau Mexique en juin.
Du bout des lèvres, j’ai reconnu que nos semblables ont pu contribuer à ce changement climatique, pourtant, je reste convaincu que la Terre y est pour beaucoup. Combien de fois la Planète bleue a-t-elle éradiqué toute vie sans le concours des êtres humains ? Il y a eu cinq extinctions massives sur les quatre cents dernières millions d'années. Période glaciaire, épuisement d’oxygène dans les océans, activité volcanique, impact d’astéroïde, les causes sont multiples et variées. Le Monde n’a pas besoin de sa créature autoproclamée la plus intelligente pour s’autodétruire.
[1] Déformation pour l’histoire du slogan trumpien : MAGA (Make America Great Again) par Make American White Again.
Je suis assis sur un banc devant le long du fleuve. La nuit est tombée depuis un bon bout de temps sur la ville. Déjà... Sur ma sacoche est attaché un MP3. Un MP3 qu’une personne m’avait offerte. J’y tiens comme à la prunelle de mes yeux, il vaut tout l’or du monde…
- Hé ! Mais c’est Manu !
Je regarde à ma droite, c’est Francis.
- Qu’est-ce que tu fous ici en pleine nuit ? Il n’est pas bon de traîner seul dans Anvy. C’est dangereux...
- Je pourrais te dire la même chose…
- Ouais, mais moi, je sais me défendre. Ne le prends pas mal, surtout.
- Je ne le prends nullement mal.
- Tant mieux. Tant mieux…
Un silence gênant s’installe.
- Je voudrais en profiter pour te demander quelque chose, me dit-il.
- Je t’écoute…
- Tu ne m’en veux pas pour Clara ?
- Le fait que mon meilleur ami et mon ancienne copine soit maintenant ensemble… Non, Francis. Je ne t’en veux pas. Du moment que Clara soit heureuse…
- Ça me rassure. Merci à toi, mon ami. Mon frère...
- Je t’en prie.
- Sans rancune, donc ?
- Puisque je te le dis…
- Génial. Cool...
Silence…
- Bon, je vais te laisser. On se verra à l’école, demain. Tchouss, Manu !
- Oui. A demain…
Francis sourit. Il me tourne le dos et commence à marcher. Je me lève en silence et commence à m’approcher de lui à pas de loup. Je sors le coupe-papier de ma sacoche, celui là même que j’ai pris en douce dans le bureau du directeur. Il voulait absolument me voir, tous les professeurs disaient que je n’étais pas fort bien… Je ne suis plus qu’à quelques centimètres, je lève le coupe-papier…
Je n’ai pas compté le nombre de coups. Je ne ressens ni remord ni satisfaction.
Je jette le coupe-papier dans le fleuve, je décide de rentrer chez moi. Je peux écouter Saez chanter dans mon MP3 :