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Journal de bord... Hugues Draye...

Publié le par christine brunet /aloys

 

H.draye

 

 

Sur les chemins de Compostelle ...
 
18 juillet 2011
 
Ca fait une semaine, aujourd'hui, que je suis parti ... tenter la suite de cette belle aventure.
 
Heutregiville.
 
Ouf ! J'arrive à retenir le nom de la localité où j'ai atterri, hier. Pas des moindres. Il s'agit d'un lieu connu, dans le coin. Eprouvé par la guerre de 14. Faut dire : Verdun n'est pas loin. Brigitte, la dame de l'endroit, m'a montré de vieilles cartes postales, d'avant la première guerre, avec, notamment ... la ferme où nous nous trouvions et l'église de l'époque (détruite lors de la guerre 14-18).
 
J'ai partagé la chambre (de l'endroit) avec un pélerin hollandais, Frans. Ca s'est bien passé. Sur son lit, le gars lisait un bouquin (en néerlandais, bien sûr) sur une espèce de mini-ordinateur de la taille d'un livre.
J'ai juste eu un peu peur, à l'idée que, la nuit, je peux ... ronfler. Et que ça puisse causer des problèmes.
J'ai juste eu un peu peur, vers deux heures du matin, lorsque j'ai du, dans le noir, tenter de quitter la chambre pour me rendre à la toilette, dans la salle de bain située elle-même à côté de la chambre. Final'ment, lorsque, le plus discrèt'ment, j'ai réintégré la chambre, c'est lui qui se levait ... pour se rendre au même endroit que moi.
Comme quoi !
 
Il a soixante-quatre ans, le FRans. Il est taillé comme un athlète.
Ce qui est fou, c'est que la rencontre entre lui et moi aurait pu se passer mal. De ... ma faute, cette fois, je l'avoue.
 
Faut dire ...
 
J'étais parti, le matin, de Château-Porcien. J'avais un peu tourné en rond dans le village, avant de trouver les bonnes balises. J'avais eu un mal fou à repérer les deux bras de l'Aisne, le canal des Ardennes, le terrain de sport, la coopérative agricole.
Ca f'sait plus d'un jour que je tentais de contacter un hôtel, à Bazancourt, renseigné dans le dépliant, où devait, logiqu'ment, se trouver la fin de l'étape. Sans réponse. Or, il était bien dit : réservation 48 heures à l'avance. Bien, bien. Heureus'ment que, dans le sillage, deux ou trois autres numéros de téléphone étaient renseignés. J'avais fini par tomber sur une dame qui m'avait dit de la contacter vers 18 heures, car son lieu d'hébergement se trouvait à dix kilomètres de là.
 
Faut dire, aussi ...
 
C'était la quatrième ou cinquième journée que je me remettais en marche, en repartant d'un point où j'étais arrivé, la veille. C'est passionnant, oui. On voit du paysage, oui. Mais ... poser ses bagages quelque part, dormir, reprendre ses bagages le lend'main, c'est de l'énergie physique, psychologique. Et je commençais à me dire qu'il serait temps que je me pose plusieurs jours quelque part, sans bouger. Heureus'ment que Reims n'était pas loin.
 
Faut dire, aussi ...
 
En chemin, une des bretelles de ma guitare a laché.
 
Alors, bon ...
 
Quand je suis arrivé, d'abord, à Bazancourt, que je suis tombé, une fois de plus, sur le premier bistro venu, c'était la Providence, la délivrance qui s'imposait d'elle-même. Et là, j'ai reçu un chouette accueil du tenancier et des clients du lieu.
A un moment donné ...
Le tenancier du coin me dit : "tiens, voilà un pélerin !". Il sort et appelle le gars en question. Je me réjouis. Je suis curieux. Un grand gars, avec des lunettes, une casquette et un sac-à-dos, entre dans l'enceinte. Mince : il parle pas français. Mince : il me rappelle sans doute quelqu'un que je ne garde pas dans mon coeur. Et ... quand il me parle, je m'arrange pour écourter. Je suis trop fatigué. Je veux pas écouter, c'est une torture. Et ... je lui tourne le dos. Le client, à côté de moi, a vu la scène et ... me comprend.
Quant au gars, lui, il ne désarme pas. Il s'assied, prend son portable (ou GSM), tente d'appeler des endroits pour loger. Et ... il repart.
 
Silence dans le bistro. Je sympathise avec la serveuse. Je sympathise avec un voisin de comptoir (venu de Guyane, je crois).
Et je commence à me dire : et si le gars "hollandais", que je viens de croiser, devait se trouver, ce soir, dans le même endroit que moi !
Et je commence à me dire : Hugues, prépare-toi, si le cas se présente, à retrouver le gars "hollandais", et à le vivre bien (il n'a pas à subir tes états de mauvaise humeur ... légitimes).
 
Et ... une heure plus tard (toujours dans le même bistro) ...
Une dame sort d'une voiture. Elle appelle un certain "Hugues" qui l'a contactée le matin. C'est bien là que j'irai loger ce soir. Et devinez qui je vois, dans sa voiture, qui l'a prévenue qu'il y avait un pélerin qui attendait au bistro : eh bien, Frans, le pélerin hollandais, comme je l'avais imaginé, comme je l'avais supposé ...
Et ... ça commence à bien se passer.
 
 
On ne passera qu'un jour à Heutregiville ... déjà le jour suivant, on nous conduit, Frans et moi, au début d'une espèce de voie romaine qui nous mènera vers Reims
 

 
on se salue bons amis ... on se reverra ...
 

 
allez : juste un regard vers la gauche
 

 
Frans me devance vachement, déjà ...

 

21 juillet 2011
 
C'est la Fête Nationale, aujourd'hui, en Belgique. Tiens, je l'avais oublié, pas plus tard qu'hier.
 
Trois jours passés à Reims. Trois jours que je ne regrette pas. Charlène, Julie, Dino, je vous emporte avec moi. Nous nous retrouverons toujours quelque part.
 
Ce soir, j'échouerai à Verzy. Je dois contacter un responsable de la maison paroissiale du village, sur le coup de six heures.
 
J'ai quitté Reims. Dans la pluie. J'ai entamé la Via Francegina. Que de ponts sur la route ! J'ai longé un canal. Aperçu une barque, avec des gosses qui ramaient, un chef de bande qui donnait le rythme au tambour, un prof' (ou un guide) qui dynamisait la bande.
 
Hier, j'ai aperçu une modeste chapelle, en face d'une des grandes usines où on fabrique du champagne. Foujita, un peintre d'origine japonaise qui a échoué à Montmartre, a décoré l'intérieur. Malheureus'ment, y avaient des chaînes tout à l'extérieur, je n'ai pas pu pénétrer dans ce lieu modeste.
 
Jusque Saint-Jacques de Compostelle : encore 2400 kilomètres à franchir. Pas encore pour moi !
 
Mon pied gauche commence à souffrir.
 

 
Dernier clin d'oeil à la chambre, à Reims, de la maison diocésaine où j'ai passé trois jours
 
Encore un ultime passage dans un bistro typé du coin 
Heureusement que les rues de Reims sont des labyrinthes ...
 

 
Allez, Hugues ... on se remet en route ... tournons à gauche, là où y a un pont ...
 

 
douce campagne pluvieuse ... j'ai dépassé Sillery ...
 

 
saluons le moulin de Verzenay...
  

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Terreurs nocturnes, une nouvelle d'Adam Gray - Une fin alternative

Publié le par christine brunet /aloys

 

 PHOTO pour 4me de COUVERTURE (ADAM GRAY)

Terreurs nocturnes


Bonus : la fin alternative…

 

– Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre no… commença-t-elle.

 

Quatre griffes, qui venaient de percer la surface, entraînèrent la jeune femme tout au fond de l’eau, et plus profondément encore… dans sa propre baignoire.

Dans la glace de la pharmacie entrouverte, les deux yeux jaunes, satisfaits, regardaient les bulles remonter à la surface…

Couleur grenadine.

 

Que vous l’appréciez ou non, n’oubliez jamais… jamais !… chers lecteurs, ce qu’a écrit Stephen King : « Plains ceux qui ont peur car ils créent leurs propres terreurs. »

 

Ils nous épient. À chaque instant. Ils nous guettent…

« Ils », ce sont les monstres de nos terreurs nocturnes d’autrefois.

En vérité, je vous le dis, prenez garde, chers lecteurs !… Prenez garde à vos pensées. Ils sont LÀ !… N’attendent que cela : que vous leur donniez vie.

Ils sont là – NON ! N’allez pas vérifier !… –, dans la glace, quand vous refermez la porte de votre pharmacie.

Ils sont là, dans le tiroir de votre commode. Là, dans votre armoire. Là, derrière vos vêtements, dans le dressing… LÀ !… Sous votre lit.

Ne vous retournez pas… Ne bougez surtout pas, non. Ils sont là… à cet instant précis… au-dessus de votre épaule… alors que vous lisez ces lignes. Ils n’attendent… QUE ÇA !… que vous vous retourniez… Que vous les regardiez ! Pour vous…

 

Hein ?

Qu’est-ce que c’est ?

 

L’auteur se leva, afin d’aller voir qui frappait sur les baies coulissantes de son refuge. Il découvrit deux mots tracés en lettres de sang sur l’une des vitres : JE VIS.

 

Une semaine plus tard…

 

…Au 13h.

 

– Alors que venait de paraître son autobiographie intitulée L’Enfer, c’est de n’avoir pas pu prendre un seul malheureux mois de vacances en 20 ans, l’écrivain Adam Gray, bientôt 40 ans, adulé par ses lecteurs mais souvent la cible de certains critiques le jugeant… « populaire », « grande gueule », s’est donné la mort en se tranchant la gorge dans son chalet d’Orcières-Merlette… L’écrivain a filmé son suicide, comme un ultime témoignage morbide à ses fans… La vidéo a été découverte par son agent artistique sur son ordinateur. Par ailleurs, cette vidéo tendrait à prouver que l’écrivain, dont le best-seller, Ainsi, je devins un Vampire…, venait tout juste d’être adapté au cinéma avec le comédien Ben Barnes en vedette, aurait perdu tout contact avec la réalité… Attention, chers téléspectateurs. Ces images, dévoilées en intégralité, sont des plus choquantes.

 

À qui regardera cette vidéo… Je m’appelle Adam Gray. J’écris des romans.

Saviez-vous qu’il arrive parfois que la fiction dépasse la réalité ? Il arrive parfois qu’on engendre un personnage si mauvais qu’il est bien trop puissant pour être contenu dans les pages d’un seul livre. J’ai créé ce personnage… Tout a commencé il y a ( ?) une semaine. Désormais, il me dicte ce qu’il veut que j’écrive… et uniquement. Si je ne le fais pas, il me harcèle, me fais tomber dans les escaliers… Bref ! J’ai perdu tout contrôle sur lui. Putain de démon aux yeux jaunes… Pouvez-vous me dire pourquoi je n’ai pas choisi d’écrire des trucs tout mignons, plutôt ? Des trucs comme… Martine ! J’ai peur, putain… Pas pour moi, non il est trop tard, pour moi… J’ai peur pour ma famille, ça oui. J’ai peur pour vous. Car il est vivant. Vivant, vous dis-je… La seule façon de le faire disparaître c’est de disparaître moi aussi, je crois bien. Je l’espère… Si je me plante, que Dieu me pardonne… Il se servira des terreurs nocturnes de votre enfance pour vous atteindre… vous emmener. Gardez toujours une croix, sur vous !… Ça le repoussera… un moment. Prudence, surtout… Car il est peut-être déjà chez vous… Au-dessus… de vous. Derrière…

 

Fais chier, merde !

Bon… Euh… À tout le monde : je vous aime. Maman, papa… Bengali, Félibelle, Misty…

Avant de… (Mais… il est où, ce putain de scalpel ?) Désolé… Ceci est pour mon éditeur : Laurent, je t’ai envoyé les tapuscrits II et III qui font suite à Ainsi, je devins un Vampire…, O.K. ? Si besoin, y a des copies chez ma mère, sur toutes mes clés USB. Et tu n’oublies pas, surtout ! Si la New Line veut poursuivre avec mes bouquins, JE NE VEUX PAS DE SHYAMALAN ! Plutôt mourir deux fois que laisser cet has been jouer avec mes personnages ! Vois avec Aja, Gans, Leterrier… Ils sont cools, ceux-là. Mais Shyamalan : NON ! NICHT ! DEĞİL !

En réalité… Qu’est-c’qu’on en a à foutre de tout ça ?… Si je me plante, tout le monde va crever, de toute façon, et la Terre deviendra le Musée des Horreurs…

 

( ?…) Merde… Il revient, cet enc !… Vous l’entendez ? Vous entendez, ÇA ? Vous l’entendez frapper à la porte ?

TU CROIS QUE TU ME FAIS PEUR, EMPAFFÉ !?! Tu vas avoir une surprise… Allez, courage, Ad… C’était le romancier Adam Gray. Bonne chance à tous… Quant aux plus malchanceux, je vous dis à très bientôt…

 

La chaîne de télévision imposa alors un écran de mire. Le téléphone de la jeune femme sonna.

 

– Ils vont me virer, MERDE ! hurla la journaliste. Enfoiré d’écrivain désaxé mégalo !!! C’était bien trop gore !!! J’aurais dû la visionner, cette vidéo !

 

– Allô. Allô !… Aaallôôô ! Mais qui diable est au bout du fil, bon sang !?! Répondez ! Bon. Je vous préviens, je vais raccrocher. Un… Deux…

 

– TU VAS CREVER, CONNASSE !!!

 

 

 

 

Adam Gray

adam-gray.skyrock.com

adam-gray.over-blog.com

Publié dans Nouvelle

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C'est Carine-Laure Desguin !

Publié le par christine brunet /aloys

                                      

desguin

 

 

 

Deuxième étage, salle  07.

 

 

Après avoir écrasé son mégot, le trentenaire mal rasé appuie lourdement son front tout gras de sueur sur la grande fenêtre de la salle 07, celle des interrogatoires de longue haleine. Sa hargne, il veut la jeter sur la ville endormie, à travers les premiers brouillards de l’automne. De ce deuxième étage du commissariat, cet obstiné ne voit de la métropole que peu de chose…A 23 heures, un mardi soir de septembre, rien de bien spécial, à part cette gonzesse, là, derrière lui. Elle joue à l’amnésique, doublée de la muette de service. De temps en temps, elle déballe une miette ou deux. Le cerveau gonflé par les séries américaines, le visage dégoulinant de produits à bon marché, elle attend quoi, ce trésor, pour vomir des noms de types véreux, de bars mal famés, de tripots encavés ou de rues aux enseignes qui ne s’éteignent jamais ? Un hot-dog avec du ketchup et une bague de fiançailles au dessus, en guise de cerise sur le gâteau ? Demain, Cédric Durlière affrontera les familles des disparues ainsi que des politiciens ronds-de-cuir, des gens qui ignorent tout des poubelles de la ville, des quartiers qui puent le rat et la dope, et du jus de sperme qu’éclaboussent sur les murs des hôtels miteux, des calotins binoclards et sans scrupules. Les fichiers sont saturés de vieux dégueulasses, de jeunes tordus, de désaxés qui harponnent à coups de poussières blanches des gonzesses qui rêvent d’écrans plats et d’hôtels quatre étoiles sur une île de plein soleil, le 24 décembre à minuit.

Quelques heures. Il ne reste que quelques heures au flicard à la voix râpeuse, pour extirper de cette paumée, cette bimbo factice aux lèvres épaisses affalée sur la chaise métallique, un indice, n’importe quoi qui pourrait allumer une piste : une odeur, un bruit de train, les chuintements d’une émeute de souris, des cris d’enfants dans une cour de récréation.

- J’peux ravoir mon ? minaude la fille, avec la voix hésitante de celle qui sait qu’elle patauge dans la panade…

Durlière se retourne, outré, les yeux couleur  de prison :

- Pourquoi ? Tu t’emmerdes avec moi ? Ton G ? Tu parles de quel G, p’tite salope ?

- Ben non,  mais c’est que, c’est que, continue-t-elle, comme une gosse paumée devant le tableau noir…

- C’est que quoi, hein ? Rien ! Rien du tout, bon sang ! On recommence depuis le début, ma grosse, creuse dans ce qui te sert de méninges, mam’zelle la pseudo- strip- teaseuse !

- Pseu… ?

Pseudo, espèce d’illettrée de mes deux ! Alors, crache plus vite que ça, je t’écoute !

- J’vous ai tout dit, tout dit dix fois au moins ! Vous m’en voulez d’être vivante ou quoi ?

Face à cette espèce de brute qui lui déshabille le cœur petit à petit, Lisbeth a un sursaut de révolte. Des heures qu’elle est plantée là, les yeux rivés sur ce qu’elle peut, sur les fardes noires empilées dans les étagères, sur le calendrier accroché au mur, sur ce flic, un jeune loup aux  dents longues, qui recherche plus la promotion qu’autre chose. Bien sûr, les deux autres traînées, les disparues, il désire les retrouver saines et sauves mais ce qu’il veut avant tout, c’est que son nom soit cité à la une de tous les canards, il veut qu’on le reconnaisse dans la rue, le dimanche, quand il se pointe à la boulangerie !

- Alors quoi, c’est le gras de tes hanches qui t’empêche de réfléchir, fille de merde ? Tu craches ou je dois aller chercher les morceaux plus loin ?

Cédric Durlière reste debout, piétine autour de son vieux bureau, les deux mains dans les poches, pour se donner une contenance, comme dans les feuilletons, au moment où une musique à suspense nous fait comprendre qu’un élément de premier ordre va apparaître bientôt. Quand il parle, ce flicard démineur, il se penche en avant, tout en haussant le ton de sa voix, pour singer une autorité de futur commissaire.

La fille à la chair boudinée triture un bracelet en cuir noir, avec des initiales fluo et un cœur qui pendouille, une breloque. Les yeux lançant un regard bravache, elle murmure, en reniflant tous les trois mots :

- C’est Debbie et Zoé…elles avaient un pote…Aldo qu’il s’appelait, ce type…il demandait des filles…des grosses…pour un casting…il devait nous filer du pognon…

- Et ? fulmine Durlière.

- Debbie et Zoé se sont amenées chez moi…On a pris le matos et…

- Du matos ? De la dope ?

- Non ! Du matos… pour le strip…des trucs en cuir noir, des slips, des clous, des menottes, des cuissardes, du matos quoi ! Aldo, il lui fallait des filles grosses, avec du gras sur les hanches, comme vous dites….des gros seins…des bourrelets sur les genoux…des grosses quoi ! C’était pour tourner dans un film porno…Des tunes, il devait nous en filer un paquet, de quoi gonfler nos plumards ! Vers six heures du soir, on avait rencart au golden saloon…Un type grand et maigre s’est amené…il avait un long menton…sa bagnole sentait le cuir neuf…on a tourné dans la ville…les rues défilaient…puis on a stoppé dans une espèce de cours d’usine …des bétons…

- Continue, mon trésor, continue …

-Une grande et haute pièce toute froide…une scène…des tissus noirs…des projecteurs…comme au cinéma !

- Tu parles d’un cinéma ! C’est bien poulette, continue, continue, tu l’auras ton septième ciel,  tu l’auras …

- Plus loin que la scène, il y avait un jeu ….un jeu …des quilles et des boules…un bowling, c’est ça, un bowling…

A ce moment, Lisbeth  met les mains sur son visage flétri et balance ses longs cheveux roux et bouclés en arrière. Sous sa peau, son cœur pulse à grands remous.

- Continue, creuse tes méninges ! Des odeurs ? Des bruits ? Des indices, bordel, des indices ! T’as rien entendu ? Une ambulance ? Les pompiers ? Plus vite bordel, plus vite, tu causes comme si tu faisais ton strip, à petites doses ! Balance, balance !

La fille continue, la voix ondulante comme un serpent éméché…

- Aldo était là, appuyé contre un bar, un bar très long, long comme j’ai jamais vu…c’est Debbie et Zoé qui ont dit que c’était Aldo, moi, j’en savais que dalle…deux autres types étaient là, ils causaient pas français, je crois  et …

- Tu crois ou t’es sûre, bordel, réfléchis, t’es majeure et encore plus, à voir les sillons charbonneux autour de tes yeux, t’es censée savoir réfléchir ! Le flic gueule ça avec dans la voix comme des glaçons, des trucs froids, qui coupent et qui font mal.

- Les types lâchaient des mots que je comprenais pas…ils étaient accoudés au bar …par terre, y’avait des débris de verre et des bouteilles vides…les types avaient des yeux de hiboux, des épaules pleines d’os et un sourire, un sourire ….tordu…c’est ça…un sourire tordu….un sourire comme une cuvette de wc qu’on n’aurait jamais récurée …Y’avait des lumières vertes et rouges  s’allumaient et s’éteignaient, de partout…

- Voyez-vous ça, la mémoire revient…

Durlière reluque la grosse fille et se fend du rictus de celui qui a des projets …Sous le pull en grosses mailles noires et argentées, la poitrine sémillante se soulève. La fille baisse les yeux, elle pressent qu’elle doit obéir, son cœur bringuebale. A ce moment-là, Durlière s’écarte de son bureau, recule de deux pas vers la sortie et gueule, tout en gardant ses mains en poche et en s’adossant au mur coquille d’œuf :

- Fais-le moi ce strip, fais-le moi maintenant ! Et dans une heure, dit-il en prenant une voix radoucie et presque sensuelle, je te ramène chez toi, dans ton tripot de derrière les fagots.

Ensuite, dans un mouvement sec et rapide, Durlière sort d’un haut et profond placard un escabeau à quatre marches, une paire de ciseaux, un boa en plumes turquoise et …une boussole. Allez savoir tout ce qu’on peut extirper des armoises des commissariats ! De l’improbable, de l’imprévu, de l’insolite !

Lisbeth n’en croit pas ses yeux. Jamais sa cervelle de piaf n’aurait imaginé un ticket d’embarquement pour un voyage inconnu et haut en couleurs…avec ce flic, ce jeunot à peine sevré du sein de sa mère ! Et Dieu seul sait qu’elle en a connu, la Lisbeth, des zozos, des frimeurs évadés des bandes dessinées, des baratineurs engoncés dans un costume trois-pièces avec la pochette bleu nuit qui clignote comme l’autoroute de Bruxelles un soir de 21 juillet, des gars à l’haleine de porc et aux cheveux gominés qui salivaient devant ces strip-teases….Et la voilà, la Lisbeth, gratinée, un mardi soir, dans la salle 07 d’un commissariat ! Tout ça parce que Debbie et Zoé, deux nanas parties sans laisser d’adresse, n’ont pas rempli le frigo de leurs ringards de souteneurs. Alors, ces messieurs crève-la-faim s’inquiètent …Ils appellent la flicaille ! Un comble ! Si, à l’heure qu’il est, ces deux gonzesses se sont fait la malle, elles sont loin, en route vers le sud, les talons aiguilles et les bouches en cœurs carapatées et enfermées à double tour, dans la valise en écailles de crocodiles qui servait à Sixte l’africain, un vieux pote du milieu,  pour transporter les cure-dents en défense d’éléphant. 

 

Sous les lumières artificielles de la salle 07, sans piper mot, les deux regards allumés se toisent. Labimbo sait qu’elle doit jouer du mieux qu’elle peut, qu’elle doit offrir au jeune merdeux un effeuillage tout en ondulations et frissonnements …

- Vas-y, lui dit-il d’une voix de chef de tribu …Donne-moi ce que tu as toujours donné ! Et encore plus, si tu ne veux pas finir en chair à saucisses dans les congélateurs du sous-sol ! Vas-y !

Durlière se paie une clope et se retape le dos contre le mur. Il se frotte les yeux et se passe la main dans ses cheveux bruns et frisés. Un pan de sa chemise en jeans s’est égaré hors de son pantalon. Pour un peu, s’il n’avait sur la face ce masque de type suffisant, sûr de lui, il serait séduisant. Des yeux bruns bien aiguisés, qui savent lancer de la beauté et l’accrocher sur de belles gambettes demandeuses de ces promesses, un corps grand et long, avec des épaules larges comme il faut, sans trop se la jouer surfeur de body-building et mangeur de protéines pour la gonflette …

Avec des gestes aussi lents qu’elle le peut, la soumise se poudre les joues, dépose sur ses lèvres épaisses un sourire grenat très foncé, et allonge ses faux-cils d’une couche de mascara noir et poisseux, du matériel à deux sous, puisé dans les solderies pakistanaises.

Elle ajuste son long pull aux mailles noires et argentées, avec un décolleté en V et une large ceinture cloutée qui donne du relief à tous ces bourrelets de vieille chair. Car, si vous ne l’aviez pas encore compris, la Lisbeth, elle n’est plus de première jeunesse, elle gamberge depuis des lustres, de mecs en bistrots, et de boîtes à musique en geôles de luxe, elle a du répondant et des décorations plus nombreuses qu’un combattant de la grande guerre. Lisbeth, elle est d’une poésie ronde comme les arènes de Nîmes, grasse comme une saucisse de Francfort vendue dans les grandes surfaces de Charleroi et vieille comme les momies égyptiennes, celles que  le carbone 14 ne sait pas chiffrer …C’est dire ! Sa légèreté se love, tout en subtilité, dans ses gestes de gazelle et son regard de langouste…Que les filles du Moulin Rouge ne se bilent pas, de l’ombre, la Lisbeth, elle ne leur en fera pas !

- Alors, tu dors ? T’as sniffé avant de venir ou quoi ? Tu l’ouvres ce spectacle, espèce de cruche ? Dépêche-toi, la nuit s’avance…Le flic scande ça tout en envoyant des volutes de fumée vers l’esseulée et avec dans la voix comme un ton de menace …

La strip-teaseuse ondule et se passe autour du cou le boa turquoise, à la façon d’une grande professionnelle de music-hall et puis, elle place l’escabeau tout près du bureau, en n’oubliant pas de déposer  les ciseaux et la boussole. Ses faux-cils lui effleurent les joues,  tellement ils battent sous le sourire froid, sa gorge se noue, trop tard pour faire marche-arrière.

Elle grimpe pas à pas les marches et gagne le bureau. De son pied droit, elle pousse, hésitante, quelques dossiers, tout en jetant vers son geôlier un regard gonflé d’interrogations.

- Commence, commence, je veux te voir te trémousser, lance le flic, avec une  voix éraillée   de fumeur de gitanes …Et puis, en éteignant une des lampes, il commence à chantonner en sourdineLa décadence, une chanson de Serge Gainsbourg ….

- Bouge tes reins lentement  et danse la décadence  des eaux troubles soudain troublent mes sens ….

Alors, Lisbeth joue …

Suivant le rythme des paroles murmurées, elle agrippe la paire de ciseaux et découpe du bas vers le haut le long pull aux mailles noires et argentées …Dans un déhanchement doux et langoureux, elle mène ses ciseaux comme on mène un slow…Ses grands yeux vert émeraude, maquillés à outrance, ne quittent pas le visage satisfait du flicaillon émoustillé.

Une fois atteinte la hauteur des gros seins pulpeux, Lisbeth ralentit le mouvement de son poignet …

- La décadence sous mes doigts t’emmènera …

A ce moment, on voit de la strip-teaseuse les souliers noirs à talons aiguilles, des collants noirs et luisants qui laissent s’exprimer tous les amas graisseux suspendus aux jambes de la madone, et le soutien-gorge, deux capuchons de tissus noirs dentelés sous lesquels se laissent deviner d’énormes glandes, molles, adipeuses, mais vivantes….

Appuyé contre le mur de la salle 07, Durlière, le regard à la fois luisant et évaporé continue ses murmures…

- …la décadence m’a perdu ah tu me tues mon amour …

Superbe d’impudeur, la grosse déballe tout…Ses collants, en lambeaux, ne cachent plus d’épaisses jambes blanches, épaisses et flétries…Le boa est gênant, il s’accroche à ce qu’il peut, les dentelles noires du soutien-gorge et du slip à lacets de cuir …

…la décadence m’a perdu ah tu me tues mon amour …, chantonne le flic, tout en déboutonnant sa chemise en jeans, d’un geste très suggestif…

La poupée aux rides profondes  se déshabille le corps, comme d’ailleurs elle venait de se déshabiller et le cœur et l’âme … Des hanches, harmonieuses comme un rock’n’roll joué sans partition par un musicien saoul, des bras et des jambes couronnés tous les dix centimètres de  bourrelets graisseux...

Ses reins se cambrent, la belle joue le jeu jusqu’au bout…Elle prend maintenant dans ses mains boudinées, aux doigts asphyxiés par de vulgaires bagues, ses longs cheveux roux et bouclés…Tout son corps, gras et mou, exprime au flicard un je suis à toi, sans même suer une seule syllabe…

Durlière est tout sourire, des étincelles dans les yeux, il fume clope sur clope et écrase les cadavres, à même le sol…

Des odeurs de vieille chair et de fumée de cigarettes se mêlent aux lumières vaporeuses de la nuit….Une grosse cruche se trémousse devant un jeune flic plein d’avenir…Le turquoise du boa ondule entre les bourrelets blancs et flasques …Sur le vieux bureau, des tissus noirs de lainage et de dentelles, des lacets de cuir, et au milieu de tout cela, une boussole.

Tout à coup, pleines lumières dans la salle 07. Une voix  masculine, suintante de certitudes, de Césars et de festivals cinématographiques, gueule à toute l’équipe :

- Les enfants, fini pour ce soir ! Dans vingt minutes, tous à la feuille d’Eve ! Débriefing ! On l’aura, ce César ! Nom de dieu !

 

 

Carine-Laure Desguin

carinelauredesguin.over-blog.com

 

Publié dans auteur mystère

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Qui a écrit cette nouvelle selon vous ???

Publié le par christine brunet /aloys

point d'interrogation

 

 

                                      Deuxième étage, salle  07.

 

 

Après avoir écrasé son mégot, le trentenaire mal rasé appuie lourdement son front tout gras de sueur sur la grande fenêtre de la salle 07, celle des interrogatoires de longue haleine. Sa hargne, il veut la jeter sur la ville endormie, à travers les premiers brouillards de l’automne. De ce deuxième étage du commissariat, cet obstiné ne voit de la métropole que peu de chose…A 23 heures, un mardi soir de septembre, rien de bien spécial, à part cette gonzesse, là, derrière lui. Elle joue à l’amnésique, doublée de la muette de service. De temps en temps, elle déballe une miette ou deux. Le cerveau gonflé par les séries américaines, le visage dégoulinant de produits à bon marché, elle attend quoi, ce trésor, pour vomir des noms de types véreux, de bars mal famés, de tripots encavés ou de rues aux enseignes qui ne s’éteignent jamais ? Un hot-dog avec du ketchup et une bague de fiançailles au dessus, en guise de cerise sur le gâteau ? Demain, Cédric Durlière affrontera les familles des disparues ainsi que des politiciens ronds-de-cuir, des gens qui ignorent tout des poubelles de la ville, des quartiers qui puent le rat et la dope, et du jus de sperme qu’éclaboussent sur les murs des hôtels miteux, des calotins binoclards et sans scrupules. Les fichiers sont saturés de vieux dégueulasses, de jeunes tordus, de désaxés qui harponnent à coups de poussières blanches des gonzesses qui rêvent d’écrans plats et d’hôtels quatre étoiles sur une île de plein soleil, le 24 décembre à minuit.

Quelques heures. Il ne reste que quelques heures au flicard à la voix râpeuse, pour extirper de cette paumée, cette bimbo factice aux lèvres épaisses affalée sur la chaise métallique, un indice, n’importe quoi qui pourrait allumer une piste : une odeur, un bruit de train, les chuintements d’une émeute de souris, des cris d’enfants dans une cour de récréation.

- J’peux ravoir mon ? minaude la fille, avec la voix hésitante de celle qui sait qu’elle patauge dans la panade…

Durlière se retourne, outré, les yeux couleur  de prison :

- Pourquoi ? Tu t’emmerdes avec moi ? Ton G ? Tu parles de quel G, p’tite salope ?

- Ben non,  mais c’est que, c’est que, continue-t-elle, comme une gosse paumée devant le tableau noir…

- C’est que quoi, hein ? Rien ! Rien du tout, bon sang ! On recommence depuis le début, ma grosse, creuse dans ce qui te sert de méninges, mam’zelle la pseudo- strip- teaseuse !

- Pseu… ?

- Pseudo, espèce d’illettrée de mes deux ! Alors, crache plus vite que ça, je t’écoute !

- J’vous ai tout dit, tout dit dix fois au moins ! Vous m’en voulez d’être vivante ou quoi ?

Face à cette espèce de brute qui lui déshabille le cœur petit à petit, Lisbeth a un sursaut de révolte. Des heures qu’elle est plantée là, les yeux rivés sur ce qu’elle peut, sur les fardes noires empilées dans les étagères, sur le calendrier accroché au mur, sur ce flic, un jeune loup aux  dents longues, qui recherche plus la promotion qu’autre chose. Bien sûr, les deux autres traînées, les disparues, il désire les retrouver saines et sauves mais ce qu’il veut avant tout, c’est que son nom soit cité à la une de tous les canards, il veut qu’on le reconnaisse dans la rue, le dimanche, quand il se pointe à la boulangerie !

- Alors quoi, c’est le gras de tes hanches qui t’empêche de réfléchir, fille de merde ? Tu craches ou je dois aller chercher les morceaux plus loin ?

Cédric Durlière reste debout, piétine autour de son vieux bureau, les deux mains dans les poches, pour se donner une contenance, comme dans les feuilletons, au moment où une musique à suspense nous fait comprendre qu’un élément de premier ordre va apparaître bientôt. Quand il parle, ce flicard démineur, il se penche en avant, tout en haussant le ton de sa voix, pour singer une autorité de futur commissaire.

La fille à la chair boudinée triture un bracelet en cuir noir, avec des initiales fluo et un cœur qui pendouille, une breloque. Les yeux lançant un regard bravache, elle murmure, en reniflant tous les trois mots :

- C’est Debbie et Zoé…elles avaient un pote…Aldo qu’il s’appelait, ce type…il demandait des filles…des grosses…pour un casting…il devait nous filer du pognon…

- Et ? fulmine Durlière.

- Debbie et Zoé se sont amenées chez moi…On a pris le matos et…

- Du matos ? De la dope ?

- Non ! Du matos… pour le strip…des trucs en cuir noir, des slips, des clous, des menottes, des cuissardes, du matos quoi ! Aldo, il lui fallait des filles grosses, avec du gras sur les hanches, comme vous dites….des gros seins…des bourrelets sur les genoux…des grosses quoi ! C’était pour tourner dans un film porno…Des tunes, il devait nous en filer un paquet, de quoi gonfler nos plumards ! Vers six heures du soir, on avait rencart au golden saloon…Un type grand et maigre s’est amené…il avait un long menton…sa bagnole sentait le cuir neuf…on a tourné dans la ville…les rues défilaient…puis on a stoppé dans une espèce de cours d’usine …des bétons…

- Continue, mon trésor, continue …

-Une grande et haute pièce toute froide…une scène…des tissus noirs…des projecteurs…comme au cinéma !

- Tu parles d’un cinéma ! C’est bien poulette, continue, continue, tu l’auras ton septième ciel,  tu l’auras …

- Plus loin que la scène, il y avait un jeu ….un jeu …des quilles et des boules…un bowling, c’est ça, un bowling…

A ce moment, Lisbeth  met les mains sur son visage flétri et balance ses longs cheveux roux et bouclés en arrière. Sous sa peau, son cœur pulse à grands remous.

- Continue, creuse tes méninges ! Des odeurs ? Des bruits ? Des indices, bordel, des indices ! T’as rien entendu ? Une ambulance ? Les pompiers ? Plus vite bordel, plus vite, tu causes comme si tu faisais ton strip, à petites doses ! Balance, balance !

La fille continue, la voix ondulante comme un serpent éméché…

- Aldo était là, appuyé contre un bar, un bar très long, long comme j’ai jamais vu…c’est Debbie et Zoé qui ont dit que c’était Aldo, moi, j’en savais que dalle…deux autres types étaient là, ils causaient pas français, je crois  et …

- Tu crois ou t’es sûre, bordel, réfléchis, t’es majeure et encore plus, à voir les sillons charbonneux autour de tes yeux, t’es censée savoir réfléchir ! Le flic gueule ça avec dans la voix comme des glaçons, des trucs froids, qui coupent et qui font mal.

- Les types lâchaient des mots que je comprenais pas…ils étaient accoudés au bar …par terre, y’avait des débris de verre et des bouteilles vides…les types avaient des yeux de hiboux, des épaules pleines d’os et un sourire, un sourire ….tordu…c’est ça…un sourire tordu….un sourire comme une cuvette de wc qu’on n’aurait jamais récurée …Y’avait des lumières vertes et rouges  s’allumaient et s’éteignaient, de partout…

- Voyez-vous ça, la mémoire revient…

Durlière reluque la grosse fille et se fend du rictus de celui qui a des projets …Sous le pull en grosses mailles noires et argentées, la poitrine sémillante se soulève. La fille baisse les yeux, elle pressent qu’elle doit obéir, son cœur bringuebale. A ce moment-là, Durlière s’écarte de son bureau, recule de deux pas vers la sortie et gueule, tout en gardant ses mains en poche et en s’adossant au mur coquille d’œuf :

- Fais-le moi ce strip, fais-le moi maintenant ! Et dans une heure, dit-il en prenant une voix radoucie et presque sensuelle, je te ramène chez toi, dans ton tripot de derrière les fagots.

Ensuite, dans un mouvement sec et rapide, Durlière sort d’un haut et profond placard un escabeau à quatre marches, une paire de ciseaux, un boa en plumes turquoise et …une boussole. Allez savoir tout ce qu’on peut extirper des armoises des commissariats ! De l’improbable, de l’imprévu, de l’insolite !

Lisbeth n’en croit pas ses yeux. Jamais sa cervelle de piaf n’aurait imaginé un ticket d’embarquement pour un voyage inconnu et haut en couleurs…avec ce flic, ce jeunot à peine sevré du sein de sa mère ! Et Dieu seul sait qu’elle en a connu, la Lisbeth, des zozos, des frimeurs évadés des bandes dessinées, des baratineurs engoncés dans un costume trois-pièces avec la pochette bleu nuit qui clignote comme l’autoroute de Bruxelles un soir de 21 juillet, des gars à l’haleine de porc et aux cheveux gominés qui salivaient devant ces strip-teases….Et la voilà, la Lisbeth, gratinée, un mardi soir, dans la salle 07 d’un commissariat ! Tout ça parce que Debbie et Zoé, deux nanas parties sans laisser d’adresse, n’ont pas rempli le frigo de leurs ringards de souteneurs. Alors, ces messieurs crève-la-faim s’inquiètent …Ils appellent la flicaille ! Un comble ! Si, à l’heure qu’il est, ces deux gonzesses se sont fait la malle, elles sont loin, en route vers le sud, les talons aiguilles et les bouches en cœurs carapatées et enfermées à double tour, dans la valise en écailles de crocodiles qui servait à Sixte l’africain, un vieux pote du milieu,  pour transporter les cure-dents en défense d’éléphant. 

 

Sous les lumières artificielles de la salle 07, sans piper mot, les deux regards allumés se toisent. La bimbo sait qu’elle doit jouer du mieux qu’elle peut, qu’elle doit offrir au jeune merdeux un effeuillage tout en ondulations et frissonnements …

- Vas-y, lui dit-il d’une voix de chef de tribu …Donne-moi ce que tu as toujours donné ! Et encore plus, si tu ne veux pas finir en chair à saucisses dans les congélateurs du sous-sol ! Vas-y !

Durlière se paie une clope et se retape le dos contre le mur. Il se frotte les yeux et se passe la main dans ses cheveux bruns et frisés. Un pan de sa chemise en jeans s’est égaré hors de son pantalon. Pour un peu, s’il n’avait sur la face ce masque de type suffisant, sûr de lui, il serait séduisant. Des yeux bruns bien aiguisés, qui savent lancer de la beauté et l’accrocher sur de belles gambettes demandeuses de ces promesses, un corps grand et long, avec des épaules larges comme il faut, sans trop se la jouer surfeur de body-building et mangeur de protéines pour la gonflette …

Avec des gestes aussi lents qu’elle le peut, la soumise se poudre les joues, dépose sur ses lèvres épaisses un sourire grenat très foncé, et allonge ses faux-cils d’une couche de mascara noir et poisseux, du matériel à deux sous, puisé dans les solderies pakistanaises.

Elle ajuste son long pull aux mailles noires et argentées, avec un décolleté en V et une large ceinture cloutée qui donne du relief à tous ces bourrelets de vieille chair. Car, si vous ne l’aviez pas encore compris, la Lisbeth, elle n’est plus de première jeunesse, elle gamberge depuis des lustres, de mecs en bistrots, et de boîtes à musique en geôles de luxe, elle a du répondant et des décorations plus nombreuses qu’un combattant de la grande guerre. Lisbeth, elle est d’une poésie ronde comme les arènes de Nîmes, grasse comme une saucisse de Francfort vendue dans les grandes surfaces de Charleroi et vieille comme les momies égyptiennes, celles que  le carbone 14 ne sait pas chiffrer …C’est dire ! Sa légèreté se love, tout en subtilité, dans ses gestes de gazelle et son regard de langouste…Que les filles du Moulin Rouge ne se bilent pas, de l’ombre, la Lisbeth, elle ne leur en fera pas !

- Alors, tu dors ? T’as sniffé avant de venir ou quoi ? Tu l’ouvres ce spectacle, espèce de cruche ? Dépêche-toi, la nuit s’avance…Le flic scande ça tout en envoyant des volutes de fumée vers l’esseulée et avec dans la voix comme un ton de menace …

La strip-teaseuse ondule et se passe autour du cou le boa turquoise, à la façon d’une grande professionnelle de music-hall et puis, elle place l’escabeau tout près du bureau, en n’oubliant pas de déposer  les ciseaux et la boussole. Ses faux-cils lui effleurent les joues,  tellement ils battent sous le sourire froid, sa gorge se noue, trop tard pour faire marche-arrière.

Elle grimpe pas à pas les marches et gagne le bureau. De son pied droit, elle pousse, hésitante, quelques dossiers, tout en jetant vers son geôlier un regard gonflé d’interrogations.

- Commence, commence, je veux te voir te trémousser, lance le flic, avec une  voix éraillée   de fumeur de gitanes …Et puis, en éteignant une des lampes, il commence à chantonner en sourdine La décadence, une chanson de Serge Gainsbourg ….

- Bouge tes reins lentement  et danse la décadence  des eaux troubles soudain troublent mes sens ….

Alors, Lisbeth joue …

Suivant le rythme des paroles murmurées, elle agrippe la paire de ciseaux et découpe du bas vers le haut le long pull aux mailles noires et argentées …Dans un déhanchement doux et langoureux, elle mène ses ciseaux comme on mène un slow…Ses grands yeux vert émeraude, maquillés à outrance, ne quittent pas le visage satisfait du flicaillon émoustillé.

Une fois atteinte la hauteur des gros seins pulpeux, Lisbeth ralentit le mouvement de son poignet …

- La décadence sous mes doigts t’emmènera …

A ce moment, on voit de la strip-teaseuse les souliers noirs à talons aiguilles, des collants noirs et luisants qui laissent s’exprimer tous les amas graisseux suspendus aux jambes de la madone, et le soutien-gorge, deux capuchons de tissus noirs dentelés sous lesquels se laissent deviner d’énormes glandes, molles, adipeuses, mais vivantes….

Appuyé contre le mur de la salle 07, Durlière, le regard à la fois luisant et évaporé continue ses murmures…

- …la décadence m’a perdu ah tu me tues mon amour

Superbe d’impudeur, la grosse déballe tout…Ses collants, en lambeaux, ne cachent plus d’épaisses jambes blanches, épaisses et flétries…Le boa est gênant, il s’accroche à ce qu’il peut, les dentelles noires du soutien-gorge et du slip à lacets de cuir …

- …la décadence m’a perdu ah tu me tues mon amour …, chantonne le flic, tout en déboutonnant sa chemise en jeans, d’un geste très suggestif…

La poupée aux rides profondes  se déshabille le corps, comme d’ailleurs elle venait de se déshabiller et le cœur et l’âme … Des hanches, harmonieuses comme un rock’n’roll joué sans partition par un musicien saoul, des bras et des jambes couronnés tous les dix centimètres de  bourrelets graisseux...

Ses reins se cambrent, la belle joue le jeu jusqu’au bout…Elle prend maintenant dans ses mains boudinées, aux doigts asphyxiés par de vulgaires bagues, ses longs cheveux roux et bouclés…Tout son corps, gras et mou, exprime au flicard un je suis à toi, sans même suer une seule syllabe…

Durlière est tout sourire, des étincelles dans les yeux, il fume clope sur clope et écrase les cadavres, à même le sol…

Des odeurs de vieille chair et de fumée de cigarettes se mêlent aux lumières vaporeuses de la nuit….Une grosse cruche se trémousse devant un jeune flic plein d’avenir…Le turquoise du boa ondule entre les bourrelets blancs et flasques …Sur le vieux bureau, des tissus noirs de lainage et de dentelles, des lacets de cuir, et au milieu de tout cela, une boussole.

Tout à coup, pleines lumières dans la salle 07. Une voix  masculine, suintante de certitudes, de Césars et de festivals cinématographiques, gueule à toute l’équipe :

- Les enfants, fini pour ce soir ! Dans vingt minutes, tous à la feuille d’Eve ! Débriefing ! On l’aura, ce César ! Nom de dieu !

Publié dans auteur mystère

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Delphine Bouneb se présente...

Publié le par christine brunet /aloys

 

delphine-Bouneb.jpg

 

 

 

 

Native du Sud de la France où elle connut ses premières influences littéraires, BOUNEB Delphine qui publie sous le pseudonyme de Sahel (http://www.sahel-artiste.net),  n’en n’est pas à ses débuts dans le milieu de la Poésie.

 

L’envie d’écrire lui prend dès le plus jeune âge,  dernière d’une famille de trois enfants, assez introvertie et solitaire, éduquée dans le tabou, les non-dits et une certaine violence psychologique,  elle s’inventait un monde pour se distraire et se laissait porter par son imaginaire qui lui a toujours donné une impression singulière de liberté.

 

Son attitude renfermée étant adolescente lui a valu d’être stigmatisée comme une fille timide,  incomprise et vite mise à l’écart des autres ce qui lui engendra un certain mal-être et renforça sa solitude.

Influencée par le genre Poétique, vraiment découvert au Lycée par une prof de lettre, elle s’essaie  à son tour d’y tracer ses premiers vers.


 Ces exercices bouleversent radicalement sa personnalité tellement l’écriture devient pour elle source de richesse lorsqu’il s’agit d’y relâcher ses souffrances par des mots, de suggérer plutôt que de raconter, de faire vivre le texte.

 

Le bac en poche,  et intéressée par le monde du journalisme et des grands « rapporteurs » de guerre, notamment par le biais d’un ouvrage de  Patrick Chauvel . Blasée par la censure du monde moderne qui ne s’autorise plus à laisser libre cours à la liberté de raconter la souffrance à une échelle humaine, son intérêt pour les mots et la littérature en général n’en devient que plus grandissant et révélateur.

 

Étudiante en fac de Droit et Science politique dans le sud de la France, les démons du passé refont surface et la sobriété de son quotidien n’en devient que plus handicapante.

 

Entre déceptions amoureuses et profond mal-être, en  2006, elle décide du jour au lendemain de tout quitter, par une rencontre de cœur et de rejoindre l’homme qu’elle aime et qui partage la même passion de l’écriture à l’autre bout de la France.

 

Très vite, elle donne naissance à son premier enfant (« Gabriel ») , source dailleurs de beaucoup de ses écrits, et elle s’engage au sein d’une carrière d’Aide à la personne.

 

Delphine est l’Auteur de « Par des Mots d’errance » en 2007 aux Éditions Chloé Des Lys son premier ouvrage écrit à l’âge de 20 ans, co-Auteur de « L’éloge de l’Autre » et co-Fondatrice du site http://www.nouvelle-poesie.com où elle assuma pendant deux ans comme sur Autresmots.com la fonction de correctrice.

 

Adepte de la plume sanguine, ébréchée, jonglant entre liberté impulsive du vers et césure voulue pour ne pas être subie, elle revient aujourd’hui poursuivre son travail d’écriture, après quelques mois d’absence et l’ambition d’un troisième opus plus intimiste en témoin de parcours de vie."

Publié dans présentations

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A la Une... Salons du livre pour Chloé des lys, un article signé Bob Boutique !

Publié le par christine brunet /aloys

bobclinLe Salon des auteurs et éditeurs de la région montoise, au Musée Emile Verhaeren de Roisin a littéralement cartonné ! (dimanche 16 octobre)

 

La petite vraie histoire d’un salon du livre qui n’a pas fini de faire parler de lui…

 

OK, on commence par le commencement. Une visite privée dans ce véritable bijou qu’ est le musée Emile Verhaeren de Roisin, un site arboré, situé à l’écart du village,  entre des champs de labours, au fond d’une vallée que traverse une rivière argentée, la Honnelle. Ca se trouve à dix minutes de voiture de la gzand ville, Mons et on  se croirait au milieu des Ardennes.

 

« Emile Verhaeren était venu ici pour rendre visite à l’épouse de son grand amimuseeroisin.jpg Georges Rodenbach qui venait de décéder et dont la veuve avait choisi de se retirer dans sa région natale… il trouva l’endroit si beau qu’il y revint en vacances pendant quinze ans, jusqu'à début de la grande guerre en 1914… et trouva à se loger dans cette ferme auberge où nous nous trouvons maintenant… »

 

C’est René Legrand,  le Président du Musée, qui raconte, avec une faconde envoutante. Il connaît tout d’ Emile Verhaeren, y compris la pointure des chaussures. Un personnage !

 

renepoussin.jpg« Verhaeren a écrit un grand nombre de ses œuvres à cet endroit et les paysans du pays ( les très très vieux…) se souviennent d’une sorte d’ huberlulu qui se promenait en parlant tout seul,  le long de la Honnelle, sur le sentier du Caillou qui Bique. Même qu’on l’appelait « le sot… si vous voulez, je vous emmène… »

 

La question ? Le soleil est au zénith et la campagne environnante emplie des senteurs de l’été.

Et nous voila René, Poussin et moi partis sous les ombrages en devisant… Le muséesalon2.jpg n’existe que depuis une bonne année explique le Président, car il a fallu convaincre pas mal de gens pour obtenir la restauration de l’ancienne auberge, mais ça commence à se savoir… et de temps à autre deux ou trois touristes égarés se perdent dans le coin, tout heureux d’y trouver ce petit bijou.

 

Et ces stèles de pierres usées» qui jalonnnent la ballade demandons-nous à notre guide ? Il  y en a une trentaine qui balisent la promenade (4 kms) elles datent des années 50. On y avait gravé des strophes du grand poète , mais il faudrait les rafistoler car certaines inscriptions commencent à s’effacer…

 

On longe une ferme devant laquelle trône un tas de fumier, un chien égaré traverse le chemin, la cloche d’une chapelle sonne au loin…

 

Et si ?

 

Et si on organisait dans ce site superbe,  le prochain salon des auteurs et éditeurs de laverhaerenmarie.jpg région montoise ? René Legrand nous regarde abasourdi…

 

Mais oui, réfléchissez… ce salon littéraire qui se tenait depuis plus de dix ans dans la salle Saint-Georges sur la Grand-Place n’aura plus lieu. Ainsi en ont décidé les responsables, au grand dam des écrivains de la région…

 

Pourquoi ne pas le réinventer ici-même. Tout y est, le nom d’ Emile Verhaeren, le musée, les salles  de cours du service provincial de la jeunesse tout nouvellement aménagées à deux pas du musée, un vaste parking, la campagne…  le tout à quinze kms de Mons ?

 

afficheroisin.jpgLe reste coule de source… avec des gens motivés comme René Legrand, Muriel Vigneron, Manu Paz, Thierry Ries etc…  les choses ne traînent pas.

 

Ils ont trouvé une date ( le dimanche 16 octobre), ameuté leurs amis et connaissances, envoyé des mails, secoué facebook… et le miracle s’est accompli. Ils sont venus… les (petits) éditeurs de la région, les auteurs, les amoureux de littérature et de livres,  enchantés d’apprendre qu’on ne les laissait pas tomber et que ça allait continuer…

 

Car Roisin, c’est décidé, va remettre ça en 2012 … en attendant mieux.

 

Voilà, c’était aussi simple que ça. Le tout était d’y croire.

 

Bob BOUTIQUE

www.bandbsa.be/contes.htm

 

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actutvcarre

 

 

EMISSION ACTU TV LE 23 OCTOBRE A PARTIR DE 20H surla page ACTU MAG,

 www.bandbsa.be/contes.htm.

 

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http://www.lesamisdetournai.be/photo/art/imagette_16_9/3343312-4799795.jpg?v=1318325949Puisque nous y sommes, je vous rappelle le Salon de TOURNAI, Halle aux Draps, Grand place... TOURNAI LA PAGE les 12 et 13 novembre.

 

Une semaine plus tard, le Salon des auteurs et Editeurs belges àuccle.jpg UCCLE, Bruxelles, au Centre Culturel... Ce sera les 18, 19 et 20 novembre !

 

 

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Lunessences : "Ma passion ne me rapportera jamais rien matériellement, mais elle m'enrichit tous les jours."

Publié le par christine brunet /aloys

visage-lunessences.jpgIl est des interviews qui sont plus compliqués à mener que d'autres... celui-ci en est un. Pourquoi ? Parce que Lunessences est du genre hyper dynamique et multifacettes. Poète, photographe, créatrice de photomontages originaux, novelliste, et bientôt romancière... Sa passion est partout et donc difficile à cerner... au début... Mais vous allez pouvoir le constater, l'univers créatif de lunessences, certes éclectique, est surtout très homogène... Un paradoxe ? Jugez-en plutôt... 

Tu es une artiste auteur : comment te définirais-tu ? plus artiste? plus écrivain, plus poète ?
Première question difficile pour répondre, mais ni une chose ni une autre, je suis une femme qui essaie de traduire comme elle peut donc avec des outils différents tout ce quiIMGP2854.JPG lui passe par le coeur. La poésie est une arme à double tranchant elle est faite de mots qui en disent bien plus qu'on ne le voudrait parfois, mais c'est aussi le plus sûr moyen de toucher l'humanité de chaque être.
L'écriture, c'est très difficile alors j'écris très peu de nouvelles, j'essaie pour l'instant de mettre en forme un essai, une réflexion sur l'amour et le sentiment d'attachement.
Artiste je ne sais pas, par la photo, je veux capter éternellement l'instant...
  

Depuis quand écris-tu et pourquoi ? Un déclencheur ? Mêmes questions pour la photo.
Décembre 1999 exactement, puis 2000 a été une année qui a tout déclenché, c'est la meilleure façon que j'ai trouvé pour dire à l'homme combien la femme peut aimer, combien sa sensibilité est grande. Je voulais que l'homme sache que l'Amour d'après la femme est un don de soi et que la douleur d'aimer existe même si le couple est heureux. Le déclencheur fut l'impossibilité de croire et d'être prise au sérieux dans ma relation amoureuse. Le deuxième déclencheur a été mes enfants, je voulais leurs laisser quelque chose par peur qu'ils m'oublient. C'est bête hein !! Mais c'est comme ça !
La photo c'est autre chose, quand je regarde un paysage une personne j'ai envie de faire partager la beauté que je vois, beauté qui peut parfois être différente selon la vision et les filtres (critères d'éducation, de culture, d'environnement) que l'individu utilise pour voir. Quelquefois, je réussis à montrer la beauté telle que je la vois...

Penses-tu qu'il existe une interactivité entre ces deux processus créatifs ? ou bien dualité ?
emotionsessence.jpgPour moi c'est complémentaire, mais toujours dans ce que je veux transmettre. Quand je n'arrive pas à montrer en photo, je le dis en mot.
Exemple, j'ai vu un arbre l'autre jour tout nu, normal en hiver, mais pour moi il sortait du lot, on aurait dit qu'il avait froid, alors je l'ai écrit, un autre avait l'air d'avoir eu la peur de sa vie, il me le montrait par son tronc et ses branches s'enfuyant vers le ciel de façon très régulière, et il y a une grande folle de saule pleureur, qui parfois ne se peigne pas le matin, c'est rigolo, mais des choses comme ça parfois ne peuvent pas se montrer mais se dire, c'est pourquoi pour moi photo et écriture sont complémentaires.

Donne-moi ta définition de l'art... et ta définition de l'écriture.
Je n'en ai pas ou je pense déjà l'avoir exprimé dans les réponses précédentes. Honnêtement je n'ai pas de définition, sauf une, peut-être, l'art est une façon autiste d'exprimer le trop plein de sentiment humain.

Tes créations sont éclectiques: photos, photo-montage, poésies, nouvelles... est-ce que chacune de ces "catégories" correspond à une émotion particulière ? pourquoi le photo-montage ?
 
Le photo-montage pour permettre à mes yeux de regarder ce que j'aime. Il existe tellement de belles choses autour de nous que les réunir sur une même photo me ravie l'esprit. Exemple, j'aime l'océan et ses couleurs au lever du jour, mais j'aime aussi les cités médiévales, et je ne connais aucun endroit réunissant les deux , pas de château sur laemotions2.jpg plage, alors je l'ai crée!
Mais c'est aussi pour faire vivre mes rêves d'enfant, les fées, les dragons, le bien le mal, tout est réunis en un seul cliché. J'ai aussi besoin de montrer des contrastes, actuellement je travaille sur une photo de rue à New-york avec des ordures répandus c'est un cliché fort de la négligence humaine, de son irresponsabilité, je vais donc la transposer sur une beauté naturelle ! Effet choc que j'espère donner pour frapper fort dans la connerie des gens, leur insolence, etc... Beaucoup de colère dans mon coeur par rapport à ça ! Pourtant je ne suis pas une engagée écolo !
Et pour te répondre,  toutes les émotions passent par tout ce que je fais, la colère contre ceux qui manient la langue de bois, l'hypocrisie, la méchanceté, la pédanterie, sont très difficiles alors pour traduire ça j'écris.
Je ne suis peut-être pas tendre, et surtout pas obséquieuse, les courbettes, les flatteries ne sont pas dans mon humanité, mais j'essaie d'être moi.

Fleur d'huitreTu es une artiste passionnée: c'est ce qui ressort de tes premières réponses. L'écriture est un genre qui demande beaucoup de travail et de relectures : ces relectures ne tuent-elles pas la passion ?

La relecture m'agace parfois, mais elle ne tue en rien ma passion au contraire, je veux exprimer le mieux possible, au plus près de ce que je veux faire ressentir alors parfois les mots me semblent faibles et pour cela je dois ajouter de la couleur de la force, c'est pour cette raison que la relecture est nécessaire, pour cette raison aussi que cela m'agace, j'aimerai tellement être parfaite la première fois

D'où une autre question : comment écris-tu ? beaucoup de ratures, de travail sur ton écriture ? Du premier jet ?

Du premier jet parfois, mais c'est très rare, c'est un peu comme faire une pâte à crêpe parfois elle est trop lourde et il faut rajouter un peu d'eau.
Mes écrits sont des plats de pâtes à crêpes qui ne sont jamais parfaites, mais tout de même pas si mauvaises que ça !


Tu es en train de travailler sur un roman: il s'agit d'un travail de longue haleine : n'est-ce pas opposé à l'approche de la photo (vision immédiate, tangible), opposé également à faire perdurer une passion ?

Qui a dit qu'une passion était obligatoirement éphémère? J'ai une grande passion que je nourris tous les jours et cela depuis plus de 30 ans, et une autre depuis 5 ans qui se nourrit toute seule au fil des jours qui passent.
Écrire un roman est extrêmement dur pour moi non pas à cause du temps que cela peut prendre, mais tout simplement parce que les idées sont trop nombreuses et les mettre en place est un véritable travail de titan


J'aimerais que tu me parles de ton rapport aux lecteurs (crées-tu pour eux ou pour toi avant tout). Est-ce que ce rapport est le même avec les fans de photos et photomontages que tu crées ?

Tous les "artistes" sont des gens égoïstes avant tout, ils créent pour eux, mais garder leurs créations au secret rimerait à rien, alors que l'on soit auteur, peintre, photographe nous créons tous pour nous d'abord, pour les autres ensuite. Mais ceux qui vivent de leurs arts sont des "hommes d'affaires" qui se sont donnés l'opportunité de vivre avec leur temps et de répondre  à la demande pour pouvoir un jour ne créer que pour eux .

Voilà, c'est tout sauf que j'aimerais te laisser le mot de la fin... Ta vie et ton/tes passions artistiques...

IMGP3018.JPGMa passion ne me rapportera jamais rien matériellement, mais elle m'enrichit tous les jours. Chaque instant qui passe même lorsque je répond à ces questions, j'apprends à connaître de plus en plus l'humain, car l'humain est ma passion. Ses défauts, ses qualités, le pourquoi des émotions qui l'assaillent et le tenaillent.
Ces sentiments qui le font réagir. Voilà ma passion...
J'ai intitulé mes deux recueils "Émotions essences de vie" car c'est l'émotion, le sentiment qui rend vivant, si un jour l'humain arrive à vivre sans émotion, il ne sera plus ma passion.
Pour retrouver Lunessences sur son blog lunessences.unblog.fr et sur son site http://www.conjugaisonsdarts.fr/... Soyez curieux !

Christine Brunet

www.christine-brunet.com
www.aloys.me
www.passion-creatrice.com

Publié dans interview

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Martine Dillies-Snaet a lu Rue Baraka de Carine-Laure DESGUIN

Publié le par christine brunet /aloys

MARTINEJ’ai lu « Rue Baraka » de Carine-Laure Desquin

 

 

 

            Avant de commencer la lecture de son ouvrage, je me demandais quelles surprises me réservait ce diable d’auteur  avec qui  j’ai partagé une  pizza des  plus infectes !


            Infirmière de profession, Carine-Laure DESGUIN  passe sa vie en réserve, en retrait, « en écoute » des autres et, a contrario, ce diable d’auteur libère un punch du tonnerre quand elle laisse ses mains pianoter le silence. Derrière son clavier, elle exulte, trouve le mot, sa famille et la technique pour les propulser au sommet d’un ouragan qui emporte. Elle ratisse large et tout le monde la  suit dans son trop-plein de vie délirant.

Pourtant, si vous la rencontrez, elle vous installe dans le silence et la quiétude dont elle s’est fait des alliés.

 

            Celui qui a aimé « Le  fabuleux destin d’Amélie Poulain » de Jean-Pierre Jeunet  et « Truman Show » de Peter Weir adoreront son récit. Le verbe est juste. L’écriture  impeccable  sent bon la gaieté,  les couleursimage-1 et l’optimisme. Si vous êtes stressés et avez le teint grisâtre, vous vous accrocherez peu à peu  à cette rencontre. Avec un air de ne toucher à rien, si ce n’est par ce savoir-faire, Carine-Laure DESGUIN vous forcera à ouvrir les yeux et vous entraînera dans la rue Baraka colorée qui est en chacun d’entre nous.

Et le cheminement sera bon.

 

            Les descriptions sont superbes. Mille touches de senteur,  de couleur qui,… paf/paf/paf/ sont claquées  sur la toile à un  rythme de claquettes. Même la palette du peintre fait partie inhérente du jeu : l’auteur n’est pas étranger à son histoire, le lecteur l’y sent partout.

 

            « Autour d’eux, les gens se parlent, s’occupent, achètent le journal, le pain, le kilo d’oranges ». Si je ne devais retenir qu’une seule phrase de ce livre, ce serait celle-là. Rien à voir avec l’histoire, avec la philosophie du récit, mais pour moi, elle est un morceau de musique à part entière. Rien que pour ces mots-là, pour avoir trouvé cet assemblage,  Madame Carine-Laure DESGUIN, merci.

 

            Alors, en un mot, si vous avez aimé « Amélie Poulain », vous aimerez «  Rue Baraka ».

 

 

Martine Dillies-Snaet

http://users.skynet.be/TheDillies/

Publié dans Fiche de lecture

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Sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle, un texte de Louis Delville.

Publié le par christine brunet /aloys

 

delvilletete

 

CHANGEMENT DE DÉCOR

Choisissez une image de personnage et une image de lieu et imaginez ce que fait cette personne à cet endroit précis (plus il y a de contradiction entre les deux images, mieux c'est)…

J'ai choisi une photo d'une jeune femme se baignant en bikini dans la mer.

J'ai choisi une photo de coquille Saint-Jacques.


Sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle

 

Qu'allait-elle y faire sur cette route ? Partant de Namur, Jacqueline a suivi les coquilles dorées placées en rue et très vite, les bords de Meuse se sont révélés bien agréables. Le pâle soleil belge lui donnait des ailes et les kilomètres succédaient aux kilomètres. La France était en vue.

 

Les pèlerins qu'elles rencontraient se plaisaient à lui raconter leurs exploits passés mais aussi futurs. La traversée des grandes plaines semblait lui convenir. Elle parcourait en un jour ce que d'autres faisaient en deux ou trois étapes.

 

Un entraînement d'enfer ! Depuis deux ans, elle marchait de plus en plus. Elle en était arrivée à dégoûter tous les compagnons qui voulaient aussi la défier !

 

En moins de trois semaines, Jacqueline était en Espagne !

 

Chaque soir à l'étape elle téléphonait à son ami François, resté en Belgique. Elle lui décrivait les chemins emprunté, les villages traversés et lui, à l'autre bout du fil, prenait consciencieusement note de son récit et le retranscrivait sur son ordinateur.

 

Le dernier soir, elle ne téléphona pas et il commença à s'inquiéter. Peut-être une panne de téléphone, se dit-il pour se rassurer… Le lendemain, toujours rien ce qui commença à inquiéter François.

 

Où était Jacqueline ? La police avertie, on commença les recherches. Pourtant le chemin qu'elle avait dû emprunter était facile et sûr. Quelques témoins l'avaient vue approchant de la basilique. Elle s'était évaporée en quelques minutes.

 

François décida de se rendre sur place en avion et en dépit de ses efforts, il revint en Belgique complètement désespéré par cette disparition.

 

Pendant ce temps-là, au Couvent des Dominicaines Cloîtrées de Saint-Jacques de Compostelle, on préparait l'intronisation de la nouvelle mère supérieure Sœur Jacqueline, venue de Belgique.

 

Louis Delville

http://louis-quenpensez-vous.blogspot.com/

 

http://www.bandbsa.be/contes2/noelouis.jpg

 

Publié dans Textes

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L'homme du tramway, une nouvelle de Christine Brunet

Publié le par christine brunet /aloys

 

Photo Christine Brunet

 

L'homme du tramway...

 

 

 

 

     Il fait une chaleur torride en ce mois d’août à Moscou. Le centre ville est loin, à plusieurs kilomètres à l’Est. C’est la banlieue faite de barres grises et jaunes surpeuplées et parfaitement alignées, de rues tirées au cordeau surlignées de véhicules increvables.

 

     Un arrêt de tram au bord d’une voie ferrée sur Baumanskaya. Pas de quai. Un abri en ferraille, des herbes sèches entre les traverses et entre les deux voies. C’est midi et une foule besogneuse s’agglutine contre le rail brûlant qui s’étire tout droit de part et d’autre de la station. Personne ne parle.

 

     Tout au bout, en limite de vision, la silhouette rouge et blanche montre le bout de son nez. Un murmure se répand comme une traînée de poudre. Les gens s’agitent, se préparent à escalader la marche un peu haute pour s’entasser dans la boîte de sardine surchauffée.

 

     Le bruit métallique augmente. Le mouvement de foule s’intensifie. Parmi eux, un homme aux cheveux bruns un peu longs joue des coudes et s’attire les foudres des babouchkas bousculées. Il serre contre son tee-shirt noir aux couleurs des Rolling Stones un cabas en plastique bleu et blanc. Il pousse et s’active pour atteindre le premier rang. Derrière, un autre profite de l’opportunité dans son sillage.

 

     Là-bas, à trois cents mètres à peine, la machine s’est arrêtée à Aptekarski… Une petite minute et les portes se referment. C’est leur tour.

 

     Cent mètres, soixante, cinquante… Les freins serrent dans le vacarme crissant habituel. Un hurlement puis un second. La foule s’écarte soudain, rejetée en arrière par une force terrifiée. Le conducteur passe la tête hors de sa cabine, fronce les sourcils, se penche puis fait sonner deux fois la cloche de son avertisseur et met en panne. Il débloque sa porte, hurle pour se frayer un passage parmi les passagers apathiques, saute à terre et suit des yeux les doigts qui lui désignent l’impensable : sous les roues de son tram, un bras ensanglanté. Du sang sur la carrosserie. Il s’agenouille et distingue, dessous, un corps ou plutôt, ce qu’il en reste.

 

     Un juron bien senti et il se tourne vers les visages anonymes soudain moins nombreux, sort son portable et appelle la police. Que faire d’autre ? Il repousse les trop curieux et cherche à comprendre :

-  C’était qui, ce mec ? Quelqu’un le connaît ?

 

Un brouhaha mais aucune réponse distincte.

-  Quelqu’un a vu ce qui s’est passé ? reprend-il en évitant de penser au carnage.

-  Moi ! J’ai tout vu ! hurle un bonhomme maigre au visage mangé par une barbe grise de plusieurs jours. On l’a poussé !

-  Vous êtes sûr ? C’est pas un suicide ?

-  C’est vrai, il a raison ! s’exclame une vieille. J’ai bien vu la main ! Il voulait passer devant… Un pressé, comme qui dirait ! Quelqu’un l’a poussé juste devant la machine !

 

     Déjà les sirènes de la police du district. Ils ont fait vite, cette fois. Deux voitures bleues et blanches siglées de blanc se garent derrière l’attroupement. Les portières claquent. On s’écarte sur le passage agacé de deux policiers en civil et deux autres en uniforme gris. Les commentaires se taisent. On retient son souffle en cherchant à en savoir plus.

-  Alors ? demande un grand gaillard blond en jeans et baskets. C’est toi, le conducteur ?

 

Il tutoie toujours… Une manie prise au contact de son instructeur, souvent payante.

-  Oui… Mais j’ai rien vu, rien entendu… Vous pensez, au freinage, on n’entend que dalle !

-   Tu le connais ?

-  Jamais vu… mais je m’occupe pas des passagers, juste de la conduite ! Mais eux ont tout vu ! affirme-t-il en désignant la vieille et le grand maigre.

-  On vous écoute ! lâche le policier en s’approchant des deux témoins tandis que sa collègue, une brune aux cheveux tressés, passe des gants de latex en se penchant sur le bras arraché.

-  Il voulait passer devant tout le monde. Il poussait… Il était devant moi quand la machine a freiné. Une main est sortie de la foule et l’a poussé sous les roues !

-  Tu es sûr ?

-  Certain ! Je suis prêt à le jurer !

-  Et tu t’appelles ?

-  Iouri Ourlakov… A la retraite… J’habite dans la barre G 103…

-  Moi aussi, j’ai vu la main ! s’exclame la vieille en jouant des coudes pour se montrer. Moi, je suis Elena Maliekovska… J’habite avec ma fille Block B 98.

-  Et cette main ? Elle était à qui, vous le savez ?

-  Une femme, oui ! Une petite grosse avec une blouse.

-  Elle a raison ! confirme l’autre témoin d’une voix excitée.

 

     Un coup d’œil à la foule puis un ordre muet aux deux policiers en uniforme pour retrouver la suspecte et il reprend pour la cantonade:

-  Est-ce que l’un de vous connaît la victime ?

 

     Des signes négatifs, des regards fuyants… Du coup, il se tourne vers sa collègue déjà à plat ventre sous le wagon tracteur.

-  Eh, Macha ! Tu as quelque chose ?

-  Il est dans un sale état ! Il a dû tomber de travers sur les rails… Une jambe est coupée au niveau du genou, l’autre de la cuisse… Le rebord tranchant de la carrosserie a coupé la tête… C’est con, je ne la retrouve pas ! Va voir de l’autre côté !

 

     Il se relève, contourne la cabine et jette un œil sur l’intervalle mal entretenu entre les deux voies. Rien. Il s’accroupit à nouveau, repère son équipière et grimace :

-  Non, j’ai rien de ce côté !

 

     Une autre sirène, celle d’une ambulance. Et dire qu’il a demandé l’aide du service de recherche de l’université déjà sollicité sur deux affaires similaires… 

-  Capitaine ! On a la meurtrière ! lance la voix de l’un des policiers en uniforme.

 

          Bonne nouvelle… Il s’empresse de le rejoindre et dévisage une femme sans signe distinctif à part son opulente poitrine sur laquelle elle serre un vieux sac noir comme s’il s’agissait de sa dernière bouée de sauvetage. Une blouse de nylon, des jambes couvertes de varices, des mains de femme de ménage… Il fait ces observations en un clin d’œil, habitué à jauger très vite témoins et suspects.

-  Tu es qui ? lui demande-t-il d’une voix brusque qui mène bien souvent aux aveux.

 

          Pas de réponse. Le visage figé, les yeux rivés sur ses chaussures, les doigts crispés sur le vieux cuir, elle ne bronche pas. Un simple signe du menton et l’officier, qui la tient au collet, lui arrache son sac, le fouille et tend la carte d’identité à son supérieur.

-  Tatiana Mulchikova… Block B 95… Tu fais quoi comme métier ?

 

          Pas de réponse. Elle se mure dans le silence. Du coup, il s’accroupit et s’adresse à sa collègue toujours en quête d’indices sous la carcasse.

-  Eh, Macha ! Tu as les papiers d’identité du gus !

-  Un moment, tu veux ! Là-dessous, c’est la Bérézina ! Y a des morceaux partout ! Attends voir ! Je regarde dans la poche de derrière… Ça va, j’ai ton info ! Ivan Mulchikov… Dis aux ambulanciers de rappliquer avec des sacs !

 

          Un simple regard à l’un des hommes en blouse blanche sert d’ordre et il se rapproche, menaçant, de la femme plus roide encore.

-  Alors ?  Ivan Mulchikov, c’était ton mari, hein ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Vous vous êtes disputés ? Il a peut-être bu… Il t’a frappée… Et puis il est parti. Tu l’as suivi et tu l’as poussé sous les roues pour t’en débarrasser… Avec la foule, tu t’es dit que tu passerais inaperçue… Pas de chance, hein ?

 

          Elle secoue la tête sans parvenir à sortir un son cohérent. Il s’apprête à s’énerver lorsque la vieille intervient, accusatrice :

-  Je la reconnais, la Mulchikov ! Elle habitait, y a quelques années, dans le Block 98 ! Ça hurlait tout le temps, chez eux ! Et pas aimables, avec ça ! Ivan, c’est pas son mari, c’est son fils ! Il a porté plainte une fois contre ma fille… Il l’a accusée d’avoir renversé exprès sa mobylette ! Mais c’était pas ça ! Il n’avait pas le droit de la garer dans le couloir ! Le couloir, c’est à tout le monde !

 

          Le flot de paroles agaçant, débité d’une voix aiguë, a de quoi énerver sous ce soleil implacable et l’odeur plus présente du cadavre. Le capitaine l’interrompt d’un geste brusque qui coupe le sifflet à la commère. Il s’adresse au grand maigre qui hoche la tête d’assentiment.

-  Toi aussi, tu la connais, Tatiana Mulchikova ?

-  Pas du tout !

-  Et tu es certain que la main, c’était la sienne ?

-  Puisque je vous le dis !

 

          Les curieux contemplent la coupable d’un œil dur et mauvais. Les esprits s’échauffent. Les commentaires fusent.

-  Et toi, Mulchikova, t’as rien à ajouter ? Pourquoi t’as poussé ton fils ?

 

          Toujours cette apathie muette. Pas la peine de s’exciter… Son cas est entendu : elle est coupable. Il a deux témoins, peut-être pas si fiables que ça mais qui peuvent pousser la suspecte aux aveux.

-  C’est bon, emmenez-la ! ordonne-t-il à ses deux subordonnés en croisant les bras sur sa poitrine avec satisfaction.

-  C’est faux ! Je l’ai pas poussé ! couine une petite voix qu’il a soudain du mal à situer.

 

          Elle craque… mais pas dans le bon sens… Elle reprend ses esprits… Peut-être instructif… Il choisit l’ironie et la toise d’un œil froid qu’il espère convaincant.

-  Tiens, tu te réveilles ? Un peu tardif, tu ne trouves pas ?

-  Ivan… Je l’ai pas poussé ! C’était mon fils, commissaire ! s’indigne la femme en tentant de reprendre son sac.

-  Capitaine, la corrige-t-il d’une voix fraîche. Pourtant, j’ai deux témoins !

-  Ils mentent, commissaire ! s’obstine-t-elle. Il avait trop bu ! C’est vrai qu’il était violent quand il avait bu mais je l’ai pas poussé ! Au contraire ! J’ai essayé de le rattraper mais il est tombé sur la voie… J’ai rien pu faire avec cette foule !

-  Alors, c’est ça, ta version ! Vas-y, je t’écoute !

-  Je travaille au dépôt Rusakov… Je nettoie les rames… J’ai terminé comme tous les jours à 11heures et je suis rentrée. Ivan était déjà parti… Il y avait deux bouteilles de vodka vides sur la table. J’ai eu peur… J’ai couru jusqu’à l’arrêt : il prend toujours le tram de midi. Je l’ai aperçu de loin. J’ai essayé de passer pour le rejoindre. J’étais presque derrière lui quand le tramway est arrivé. Il vacillait. J’ai tendu la main pour le retenir, pour pas qu’il tombe…

-  Et il est tombé… C’est pas de chance !

 

          Le capitaine ne veut pas tomber dans l’apitoiement ni montrer qu’il croit l’histoire plausible. Il se tourne vers les deux témoins puis dévisage les badauds. La réponse est là, il le sent, il le sait.

-  Quelqu’un confirme l’état d’ébriété de la victime ? lance-t-il d’une voix forte.

-  Moi ! s’exclame une fille d’une petite vingtaine d’année en mini jupe et cheveux rouges hirsutes. Il m’a cherchée, toute à l’heure ! Il chlinguait la vodka ! Le mec était défoncé, bourré comme un coing ! Je l’ai poussé pour qu’il me lâche les miches. Tout juste s’il s’est pas cassé la gueule !

 

          Sans lâcher la fille, il surveille la vieille mégère qui s’énerve dans son coin en tentant de trouver des appuis autour d’elle.

-  D’accord… Quelqu’un d’autre ? marmonne-t-il en montrant une impatience compréhensible.

 

          Personne… On n’ose pas l’affronter, prendre partie… qu’on ait vu quelque chose ou pas, d’ailleurs. Du coup, il se tourne vers le vieux maigrichon.

-  Tu maintiens ta déposition, Ourlakov ?

-  J’ai vu la main, c’est clair ! Maintenant, si elle dit qu’elle voulait le rattraper et pas le pousser, moi, j’en sais rien ! C’est possible, finalement, ce qu’elle dit…

-  Et toi, Maliekovska ?

-  Moi ? On dirait que c’est moi que tu accuses, capitaine !

 

          Maligne, elle renverse les rôles, utilise les armes du policier pour se défendre… Il apprécie mais commence à y voir plus clair.

-  Réponds ! grince-t-il en tournant franchement vers elle son buste puissant.

 

Il sait jouer avec sa stature… La vieille lui arrive à la poitrine… Toujours impressionnant.

-  J’ai dit ce que je savais ! Les Mulchikov, c’est de la graine de bons à rien ! Des menteurs et des voleurs ! Moi je dis que c’est elle qui l’a poussé sous le train pour s’en débarrasser et toucher la pension !

 

          Un murmure d’indignation parcourt la foule. On juge même si on ne connaît aucun des protagonistes. Ce meurtre, c’est le grain de sable qui met du piment dans la vie grise de tous les jours. On veut participer pour dire : j’ai tout vu, j’y étais…

-  Ça ne me dit pas si vous avez vraiment vu cette femme pousser son fils sous les roues ! remarque-t-il en la toisant sans vergogne.

 

          Un bruit de vêtements froissés et de cailloux déplacés derrière lui. Il se retourne et toutes les attentions se fixent sur cette femme aux vêtements froissés et sales qui porte une arme à la ceinture.

-  Passez-moi le sac ! ordonne-t-elle en restant à genoux.

 

          Une silhouette vêtue de blanc sort à son tour de dessous le tram et lui tend un grand plastique rebondi et transparent, aux parois intérieures couvertes de sang frais qui se dépose lentement dans le fond.

-  L’autre aussi…

 

          L’ambulancier repasse patiemment sous les roues et en ramène un second renfermant deux bouteilles cassées.

-  Vodka ! lance-t-elle d’une voix satisfaite en soulevant la seconde preuve.

-  L’autre, c’est quoi ?

 

Pour toute réponse, elle lui tend la poche zippée qu’il examine, un sourcil levé.

-  La tête… murmure-t-il, peu étonné, avec un sang froid professionnel.

 

Les cous se tendent pour voir.

-  Qu’est-ce que tu en penses ? continue-t-il en lui rendant la chose.

-  D’abord, il n’a pas souffert. La mort a été instantanée… Et puis… mais je te laisse la surprise… Vas-y, ouvre…

 

Une grimace et il reprend le sac, fait coulisser la fermeture nylon et jette un œil à l’intérieur.

-  Quoi ?

-  Sens…

 

Il renifle, cherche l’élément déterminant puis referme.

-  De l’alcool !

-  Exact… Ce mec devait être dans un drôle d’état… Sens l’autre sac…

 

          Nouvelle épreuve. Cette fois, il fronce les sourcils. La foule est en apnée. Que se passe-t-il ? Qui est coupable ?

-  Même saloperie que dans les deux premiers cas… Vodka frelatée…

 

Il se tourne vers la vieille qui n’en mène soudain pas large et la domine de toute sa hauteur :

-  Alors ? Toujours aussi catégorique ?

-  Moi, j’ai dit ce que j’avais à dire ! J’ai dit qu’elle l’a poussé parce que c’est ce que j’ai vu ! C’est tout. C’est vous, le policier !

-  Ça suffit, s’énerve-t-il, finalement pas mécontent d’avoir réglé cette affaire aussi rapidement. Tu as de la chance que je ne t’inculpe pas de faux témoignage ! La prochaine fois, tourne ta langue sept fois dans ta bouche avant de parler !

 

          La vieille lève le menton en signe de défi, le regarde droit dans les yeux puis bouscule les badauds autour pour s’éloigner d’un pas rapide : on ne sait jamais… s’il décidait de mettre ses menaces à exécution…

 

          Le capitaine la suit des yeux puis reporte son attention sur le maigrichon qui s’en sort pas si mal et la mère à qui on a rendu son sac et ses papiers.

-  Il faudra venir au commissariat, lui annonce-t-il d’une voix maintenant neutre.

-  Bien sûr, capitaine…

 

          Elle ne pleure pas, n’a même pas les yeux rouges ou la pâleur inhérente au choc. Elle est digne. Il apprécie. Il s’avance vers la foule qui, à nouveau, s’écarte sur son passage. Derrière lui, son équipière et l’ambulancier qui fait là son dernier trajet avec les différents morceaux retrouvés.

-  Capitaine ? Qu’est-ce que je fais ?

 

          C’est le chauffeur du tram. Il réfléchit et donne son accord pour la reprise du trafic : pourquoi attendre ?

 

          On remonte dans les wagons avec quelque chose à dire, à présent. Tatiana s’éloigne, son sac serré contre sa poitrine, le sourire aux lèvres : elle n’est pas coupable…

 

 

 CHRISTINE BRUNET  ©2010

 www.christine-brunet.com

www.aloys.me

www.passion-creatrice.com

Publié dans Nouvelle

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