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Silvana Minchela : un interview dans le blog d'Elodie Lemaire pour LIMAGINARIA

Publié le par christine brunet /aloys

 

limaginaria.png

 

La Terre nous dit A Dieu a été le premier roman chroniqué en cette année 2014. Suite à sa lecture, et touchés par la plume pleine de tendresse et de poésie de son auteur, nous avons voulu en savoir plus. 
Interview réalisée pour Limaginaria en janvier 2014.

Felixita : Bonjour Silvana, pour commencer, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Silvana Minchella : Je suis descendue de ma montagne du sud de l’Italie, à l’âge de cinq ans, pour suivre mes parents à  Bruxelles.
Mais je pense qu’une partie de moi est restée là bas et c’est elle qui capte et me renvoie les histoires que j’écris.
Si la montagne m’a offert l’alliance avec la vie sauvage, la ville m’a permis de découvrir les livres.
J’ai été prise de boulimie dès le premier contact visuel puis tactile avec la merveille qu’est un livre… son odeur, la sensualité du papier, les mots qui murmurent ou crient. Je les voulais tous, c’était mon seul désir.  J’en oubliais de manger et de dormir.
Tout naturellement, j’ai commencé à écrire des poèmes.  A l’adolescence, ce furent des nouvelles et des lettres d’amour…
Vers la trentaine, j’ai découvert la pensée de plusieurs guides spirituels et ce fut une deuxième naissance.  Depuis, cette quête ne me quitte pas.
La petite fille en haut de la montagne me dit qu’elle sait tout cela depuis toujours mais que je ne l’écoutais pas!

F : La Terre Nous Dit A Dieu est-il votre premier roman ? Quel est votre parcours littéraire ?La Terre nous dit à dieu
S.M :
 C’est, à ce jour, mon seul roman. Le deuxième est en cours d’écriture.  J’ai publié plusieurs recueils de nouvelles, un livre de poésie, des contes pour enfants.

F : La Terre Nous Dit A Dieu est un ouvrage plein de poésie et de tendresse. Quelles ont été vos sources d’inspiration pour ce titre ? Comment avez-vous abordé la création des personnages ?
S.M : La poésie et la tendresse, ainsi que l’humour, se retrouvent dans tous mes ouvrages.  " La Terre nous dit à Dieu" reste pour moi un grand mystère.  Je l’ai "reçu" et écrit sans en changer un virgule.  Tous les matins, à l’aube, j’étais tirée hors du lit et menée au clavier. Par qui? Par quoi? Mystère… J’écrivais, dans un état second, et j’avais très froid.  Soudain, je me réveillais, je relisais et découvrais le texte dont j’ignorais tout!  Il m’arrivait de pleurer, parfois je voulais changer le cours des choses.  Impossible.  L’histoire et les personnages cherchaient un canal pour se matérialiser, ce fut moi.

F : Le roman traite aussi de sujets plus écologiques. Êtes-vous écologiste ? Quel regard portez-vous sur la planète et les créatures qui la peuplent ?
S.M : Je ne suis pas écologiste.  Ce mot ne signifie rien pour moi. J’aime passionnément cette merveilleuse Planète et tout ce qui la peuple. Jamais je ne pourrais faire du mal à un arbre, et l’idée de manger un petit animal me révulse l’estomac.
Je pense que les humains vivent en état d’hypnose, coupés de la Source, et qu’ils sont très malheureux.  Je les aime.  Si les messages contenus dans mes livres pouvaient en aider quelques uns, j’en serais heureuse.

F : Avec La Terre Nous Dit A Dieu, vous avez laissé un message à destination des adultes. Vous arrive-t-il, avec vos mots très poétiques, d’écrire pour les plus jeunes, ou d’écrire dans d’autres genre de littérature ? Si oui lesquels ?
S.M : Oui,  j’ai écrit  " La princesse Amandine" pour les petits.  De très belles illustrations l’accompagnent.  Ce sont des messages d’amour, de gratitude, d’espoir.
On retrouve ces messages dans le recueil de nouvelles  " Eveil"  destiné aux adultes.

F : Vous publiez votre roman chez Chloé des Lys, comment s’est passé le travail de recherche d’éditeur ? Avez-vous envoyé le texte chez plusieurs éditeurs ou un seul ?
S. M :  La recherche d’un éditeur m’a appris la patience et le lâcher-prise.  Beaucoup de réponses du style  " Votre travail est bon mais ne correspond pas à notre ligne éditoriale".   Il semblerait que les romans policiers, les thrillers et les histoires érotiques soient plus appréciés par le grand public.  Concernant " La Terre nous dit à Dieu", je pense que le titre fait peur.  Ce n’est pourtant pas du tout un livre catastrophe.  Finalement, je fus contactée par le directeur de Chloé des Lys pour aller signer mon premier contrat. Il s’agissait du recueil de nouvelles "Eveil".
Chloé des Lys aime beaucoup mon écriture, le comité de lecture me fait toujours un accueil chaleureux.  Ils ont publié trois ouvrages  :  Eveil  -  La Terre nous dit à Dieu  -  Les louves -

L’année dernière, Edilivre a publié un de mes recueils de nouvelles  " Jeux de dupes" qui parle d’aventures à la fois drôles et cruelles sur les sites de rencontres.

F : Comment s’est passé le processus éditorial, a-t-il été long entre le moment où le roman a été accepté et le moment où le roman a été publié ? Comment travaillez-vous une fois le roman accepté ?
S. M : Eh oui, il ne suffit pas d’écrire, de trouver enfin un éditeur.   Chez Chloé des Lys par exemple,  il faut attendre plusieurs mois pour réaliser la mise en page, le choix de la couverture, l’impression et la livraison.  Et après, une fois passé l’émerveillement de tenir en mains son nouveau livre, ii faut redoubler de persévérance, de créativité, de travail … Je m’occupe de la promotion de six livres, un travail d’équipe que je dois assumer seule.

F : Au sujet de la couverture du roman, quels ont été vos choix pour la création ? Comment s’est passée l’élaboration de la couverture ? Avez-vous eu votre mot à dire ou pas du tout ?
S. M : J’aime associer les talents.  Je choisis un ami peintre, sculpteur ou photographe pour illustrer la couverture de mes livres.   Sauf pour " La Terre nous dit à Dieu" pour qui,  à y bien réfléchir, je n’ai jamais décidé quoi que ce soit!   ( Rire )

F : Enfin, quels sont vos projets pour l’année à venir, pouvez-vous nous en parler ?
S. M : Trouver du temps pour continuer à écrire le roman qui me brûle la tête ( celle que vous savez tape du pied là-haut sur la montagne).  Continuer les animations mises en route  :  Conférences "L’énergie sauvage de la Femme" autour du livre  " Les louves"   -    Animation de soirées littéraires réunissant des auteurs, des musiciens et des peintres  -  Brunchs littéraires -  Foires du livre -  Recherche d’éditeur pour un nouveau conte pour enfants …

Retrouvez les ouvrages de Silvana Minchella sur le site de son éditeur:http://www.editionschloedeslys.be/

 

Elodie Lemaire

http://limaginaria.wordpress.com/2014/01/19/silvana-minchella/

Publié dans interview

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L'annonciade, de Didier Fond, portraits

Publié le par christine brunet /aloys

L'annonciade

 

Portrait de commerçants du quartier :

 

La Laitière

 

Edith Martin était une jolie femme d’une quarantaine d’années, de petite taille. Sa poitrine émergeait à peine de derrière son comptoir. Ses bras, courts, avaient bien des difficultés à se saisir des fromages relégués au bord de la bande frigorifique et elle était alors obligée de se livrer à de formidables étirements qui lui mettaient les joues en feu et transformaient le simple fait de servir un client en une gymnastique parfois proche des positions les plus invraisemblables du yoga.  Elle avait de beaux cheveux noirs, coiffés à la diable, un visage fin et agréable, une voix douce. Le regard qu’elle posait sur vous, aussi sombre que sa chevelure, se teintait souvent d’étonnement naïf, comme si elle se demandait ce que vous pouviez bien lui vouloir et quelle étrange idée vous avait saisi de venir dans son magasin. Elle est constamment ahurie, disait d’elle Emeline Lemaire, c’est énervant, à la longue. D’autres prétendaient qu’Edith Martin s’endormait derrière son comptoir entre chaque client, ce qui expliquait le fait qu’on avait toujours l’impression de l’arracher au sommeil le plus profond. Avec ça d’une lenteur ! Une vraie traîne-la-grolle ! Vous aviez le temps de prendre racine dans le magasin et de bourgeonner à votre aise avant qu’elle ait fini d’envelopper dans son papier un malheureux fromage. Tout ceci n’était que calomnie. L’air rêveur, un peu extraterrestre, de la laitière était sans doute un de ses plus grands charmes. Et ce n’était qu’un air. Elle était très capable, quand il le fallait, de se déplacer avec célérité et d’expédier les clients en deux temps trois mouvements. Surtout ceux qu’elle n’aimait pas. Les gens du quartier trouvaient qu’elle ressemblait parfois à une folle, mais ce n’était pas grave, au fond. Elle était gentille, aimable –enfin moins désagréable que la boulangère, celle-là, quelle porte de prison ambulante !- et ne rechignait pas à rendre service.

 

Par contre, son gros, son énorme défaut, et là tout le monde était d’accord, c’était sa manie de laisser, été comme hiver, la porte de son magasin grande ouverte. Résultat : de novembre à mars, la laiterie était une véritable glacière qui reflétait avec une constance et une exactitude admirables la température parfois sibérienne du dehors. Fermez donc votre porte, lui disaient régulièrement les clients quand ils la voyaient surgir de son arrière-boutique, matelassée de trois couches de vestes de laine, l’écharpe autour du cou, et les mains frileusement enfoncées dans les poches de sa blouse. Je ne supporte pas l’odeur du fromage et du lait, expliquait-elle en éternuant. Cette incohérence amusait beaucoup le quartier. Pourquoi cette femme, à qui la vue et le parfum d’un morceau de fromage et d’un litre de lait donnaient envie de vomir, avait-elle eu l’idée saugrenue de tenir une laiterie ? C’était à se taper la tête contre les murs. Et naturellement, comme il faisait toujours un froid de canard dans ce magasin, Edith Martin s’enrhumait très vite et passait l’hiver à renifler, à tousser, à éviter de contaminer ses produits et ses clients et à soigner ce qui risquait de dégénérer en bronchite chronique. En conséquence, son nez était-il toujours aussi rouge que celui d’un clown et le mouchoir roulé en boule dans la manche était-il devenu l’accessoire indispensable à toutes ses occupations commerciales, le symbole de la laiterie et de sa propriétaire.

 

 

Didier Fond

fonddetiroir.hautetfort.com

 

 

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Bouchon... Un exercice de style, deux versions pour un même sujet ! Aujourd'hui, version Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Petites et grandes histoires

 

La Capitale des Gaules

 

 

Connaissez-vous Lyon, une cité bâtie sur un fleuve et une rivière, le Rhône et la Saône. La seconde ville de France, vous diront ses habitants. La troisième, rétorqueront les Marseillais.

 

J'ai de bons amis à Lyon, Monique et Gérard, et pourtant je n'y ai jamais mis les pieds, mais je ne désespère pas d'aller jusque là et de rentrer dans un bouchon lyonnais pour manger une spécialité de la cuisine lyonnaise considérée comme une des meilleures du monde et dont certains restaurants font la réputation.

 

C'est sûrement dans un de ces établissements que je connaîtrai enfin l'origine de l'expression c'est mon petit bouchon que répète souvent Gérard en parlant de sa charmante épouse, car lui ne sait rien de cela, si ce n'est que son père l'utilisait déjà avec sa mère. Peut-être une affaire de famille, donc ! Qui sait ?

 

Cette histoire s'arrêterait là si je n'avais d'autres souvenirs de mes rencontres avec Monique et Gérard. Jugez plutôt…

 

Nous nous retrouvons en Beaujolais pour un week-end consacré à leur anniversaire de mariage : un superbe restaurant, un excellent repas copieusement arrosé et un service prévenant. Une soirée pourtant ternie par un vin suspect. Nul doute, il avait un goût de bouchon. Une bonne nuit nous a fait oublier l'aventure et le lendemain, nous étions prêts pour passer une belle journée. Dans un petit village ensoleillé, où le bouchon doseur de Ricard semble bien mal réglé. Le verre servi est à peine jauni et l'eau ajoutée délaya le tout en un breuvage à la couleur incertaine. Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Gérard, d'ordinaire si patient - quand on connaît Monique, on a vite compris - exigea que son verre soit remplacé et comme le serveur refusait, Gérard roula sa serviette en bouchon et quitta bruyamment l'établissement en jurant que plus jamais, il n'y remettrait les pieds !

 

Les cours d'eau me rendent toujours nostalgiques. Pendant plus de vingt ans, mes parents ont habité Liège en bord de Meuse et Lyon me laissait une impression triste. Çà et là sur les quais, un pêcheur ne quittait pas des yeux le bouchon de sa ligne, un autre se prélassait au soleil et les chalands passaient, poussifs…

 

Quand fut venue l'heure du départ, Monique et Gérard nous donnèrent plein de conseils pour éviter les embouteillages. En effet, Bison futé annonçait des bouchons à l'entrée des grandes villes.

 

Le voyage de retour fut à la mesure des quelques jours passés là-bas, intenses et joyeux. Une belle étape dans les Vosges nous a permis de recharger nos batteries avant de rejoindre Charleroi. Promis on se retrouve l'an prochain pour nos 40 ans de mariage et on allait enfin faire sauter le bouchon ! La champagne ça a du bon aussi !

 

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

delvilletete

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Bouchon... Un exercice de style, deux versions pour un même sujet ! Aujourd'hui, version Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

Des bleus au coeur

 

BOUCHON

 

Lors de cet atelier d'écriture du 13/1/2014, il était demandé d'inventer une histoire dans laquelle on trouverait dans l'ordre, les termes suivants :

dans un bouchon lyonnais,

c'est mon petit bouchon,

nul doute, il avait un petit goût de bouchon,

bouchon doseur,

roula sa serviette en bouchon,

ne quittait pas des yeux le bouchon de sa ligne,

Bison Futé annonçait des bouchons à l'entrée des grandes villes,

on allait enfin faire sauter le bouchon !

 

Les deux textes qui suivent, postés aujourd'hui et demain, ont été écrits par Micheline Boland et Louis Delville en un peu plus de quinze minutes.

 

 

Clara Bouchonnet

 

 

Clara Bouchonnet était ce qu'on appelle une bonne fourchette. C'est un sourire aux lèvres qu'elle poussa la porte de "La salade folle". Entrer ainsi, seule, dans un bouchon lyonnais n'était pas dans ses habitudes, mais l'envie de tester au plus vite la bonne adresse recommandée par sa sœur était si forte !

 

Clara Bouchonnet s'installa à une petite table proche de la vitrine. On lui tendit la carte et elle fixa son choix sur cette fameuse salade maison aux deux saucissons chauds dont sa sœur lui avait vanté l'équilibre des saveurs et sur un beaujolais à la ficelle. Sitôt le vin servi, Clara but machinalement une gorgée. Il était bizarre ce vin ! La curiosité de Clara l'emporta sur la mauvaise impression. Elle était toute ouïe, car à la table voisine la conversation s'envenimait : "Maman, Claude, c'est mon petit bouchon, mon amoureux quoi ! Tu ne me feras pas changer d'avis." Ah ces conflits entre une mère et sa fille ! Clara but une nouvelle gorgée. Nul doute, il avait un goût de bouchon, ce beaujolais. Ça commençait bien : des clientes qui se chamaillaient, un vin qui n'était pas au top ! Clara en voulut un peu à sa sœur.

 

"Tiens je prendrai bien un Ricard en attendant ma salade", se dit Clara. "Lui au moins, il ne sera pas bouchonné !"

 

Sitôt dit, sitôt fait. La commande était passée et Clara observait le barman. Ce n'était pas possible, il y avait sûrement un problème avec le bouchon doseur. Le verre qui lui était destiné ne contenait qu'un tout petit fond d'alcool.

 

Un tout, tout petit Ricard. Ce n'était pas normal. Clara sentit la mauvaise humeur la submerger. Elle n'allait pas se laisser faire !

 

"Garçon, je crois que mon beaujolais est bouchonné."

 

"Hum, je vais le faire goûter par le patron et le remplacer si nécessaire, bien entendu."

 

Clara était furieuse. Comment ce jeune serveur pouvait-il douter de sa bonne foi. Nerveusement, elle roula sa serviette en bouchon, la roula et la déroula, la re-roula et la re-déroula.

 

La fille reprit de plus belle : "Et je ne t'ai pas raconté… Tu sais, Claude adore pêcher, je t'en ai déjà parlé. Eh bien figure-toi qu'il s'est fait voler ses asticots pendant qu'il était au bord de l'Étang des Grenouilles ! Comme tous les pêcheurs, il ne quittait pas des yeux le bouchon de sa ligne. Il n'a rien vu… Et quand il s'est retourné, la boîte à asticots avait disparu. Envolée, la boîte.

 

"Quel sot ! Et il n'a rien vu, rien entendu ?"

 

"Maman, on voit bien que tu n'as jamais pêché. On voit surtout que tu ne l'aimes pas, mon petit bouchon."

 

Entre la mère et la fille le ton montait…

 

Clara prêta alors attention à la radio qui diffusait des infos trafic : "Bison Futé annonçait des bouchons à l'entrée des grandes villes, mais il s'était pour une fois mis le doigt dans l'œil. La circulation est fluide presque partout."

 

De toute façon, Clara Bouchonnet s'en fichait des conseils trafic. Elle ne se déplaçait qu'à pied et en bus !

 

"Maman, il faut que je te dise, Claude et moi, on va se marier. C'est décidé. D'ailleurs, on est sur le point d'acheter une maison et de faire un bébé. Pense qu'on approche tous les deux des trente ans !"

 

Voilà on allait enfin faire sauter le bouchon de champagne ! Tout allait s'arranger entre la mère et la flle…

 

"Madame, Madame…"

 

Clara regarda le serveur : "Effectivement le beaujolais est un peu bouchonné. Le patron a décidé de vous le remplacer."

 

La quantité de Ricard avait beau avoir été minimaliste, Clara était sur un petit nuage, celui créé par les brumes de l'alcool. Elle mangea le pain qui était devant elle, mais cela n'arrangeait pas son état. Elle avait de plus en plus chaud.

 

"Ainsi vous avez décidé de vous marier. Je n'en reviens pas. Toi une fille si rationnelle et Claude, un garçon tellement bohême et nonchalant. C'est pas possible !"

 

Clara revint les pieds sur terre. À côté d'elle, les deux femmes n'étaient toujours pas sur la même longueur d'onde, loin de là !

 

"Madame, je regrette, il ne reste qu'une sorte de saucisson."

 

Le garçon était de nouveau devant elle et Clara avait envie de le secouer. Il ne méritait que ça.

 

Quant à sa sœur, Clara Bouchonnet lui téléphonerait dès qu'elle serait chez elle pour lui dire ses quatre vérités et surtout que ses soi-disant bonnes adresses, elle pouvait dorénavant les garder pour elle.

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

boland photo

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Par-dessus, par-dessous, les enfants, un poème de Jean-Louis Gillessen

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Par-dessus, par-dessous, les enfants.

 

 

Soleil tiède en pays du nord,

miel chaud et gorge à mort,

enfants mal en dedans.

À l'école, grippe en avant.

l'art d'hier ils n'écoutent plus,

ceux pensés passés par dessous dessus.

Des sous par- dessus manquants sont là pour les aider,

eux sont bien las, chacun, dans l'avidité.

D'amour. De grâce. De générosité.

Besoin des trois, détroit du droit,

qu'un chacun envers l'autre se doit.

Enfants maintenant à devenir plus grands.

Espoirs ténus à tenir pour eux,

au travers du concret travail dans le quotidien réalité.

Espoirs pour tant tenus même vacillants, formulés

oscillants par eux, par nous, adultes apprivoisés non privatisés.

Secteur social je te sens mal, tu me renvoies la balle.

Ellipses et paraboles, discours et paraphrases,

nous supputons, nous pérorons. De formations en formations

nous ramons en rassurants diapasons. Bémoles satisfactions

pour résultats sur notes en clés tronquées.

Passés par dessous dessus, hauts de gammes non intégrées par nous,

ils évoluent pourtant, se construisent " ce " pendant ou se pendant,

lancent appel ou jettent la pelle, disent ce qu'ils peuvent …

ou souvent pire, … ne savent plus dire ce qu'ils désirent.

 

Soleil chaud des pays du sud,

les enfants meurent en l'aube de l'azur.

 

Cependant  je  crois.   Je  continue.   Je  travaille.

 

Mots  d'un  intervenant  social 

 

Jean-Louis Gillessen                               

 

                                                     

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Le bouton et la fermeture éclair, une nouvelle de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

 

Petites et grandes histoires

 

 

LE BOUTON ET LA FERMETURE ÉCLAIR

 

 

- Tu sais, moi je suis moderne et j'ai les défauts et les qualités du monde moderne. Ainsi, je suis rapide mais je résiste rarement aux enfants ! Je ne vis pas aussi longtemps que vous les boutons et je me bloque souvent. Quand cela arrive, c'est souvent un drame. Si on n'arrive pas à me fermer, il pleut à torrent ou il fait un froid glacial. Si je suis irrémédiablement fermée, il faut de la patience ou des contorsions à mon propriétaire pour se débarrasser du vêtement qu'il porte.

Mais, dis-moi d'où viens-tu ?

 

- Si j'étais prétentieux, je te raconterais que je viens de la plus belle ville du monde et que j'ai déjà été vu par bien des gens, même à la télé. On nous a photographiés moi et mes frères : une famille nombreuse.

 

- Vraiment ? Tu en as de la chance. Nous, nous vivons toujours en célibataire. Note que cela ne nous empêche pas de bien rigoler… Tiens, pas plus tard qu'hier, j'ai pris un malin plaisir à coincer une mèche de cheveux qui avait eu l'audace de me défier ! Certes, un coup de ciseau rageur a résolu le problème mais, qu'est-ce que j'ai ri !

 

- Ce n'est pas très chrétien cette attitude ! Quand nous sommes en famille, notre seul amusement est de subtilement nous faufiler au mauvais endroit et de voir notre propriétaire recommencer le travail à zéro.

 

- Mais vous, vos couleurs sont assorties au vêtement dont vous êtes locataires. Nous nous parons de mille et une teintes, de jolis motifs, de tissus chamarrés et nos ancêtres étaient parfois en os ou en bois.

 

- Oui mais toi, tu es simplement blanc… Je me demande comment autant de gens te connaissent si bien ?

 

- C'est vrai, je ne me suis pas encore présenté. Toi non plus d'ailleurs.

 

- Je suis "Zip" du manteau d'un brave homme de Charleroi.

 

- Enchanté. Je suis "33", de la soutane du pape François.

 

 

Louis Delville

 

http://louis-quenpensez-vous.blogspot.be/

 

delvilletete

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Un texte d'Edmée de Xhavée, "l'attente"

Publié le par christine brunet /aloys

 

lovebirds

 

L’attente… 

 

Il descend le chemin vers la vallée, ses cheveux blonds bondissant autour de sa tête, et je l’attends déjà. L’attente brûle mon cœur, cet écureuil enfoui sous mon sein comme il dit. Il reviendra pour la noce, dans trois jours. Plus que trois jours pour que notre bonheur ne fasse qu’une seule chair.

Sur les marches de l’église je l’attends, retarde le prêtre, retarde les heures. Il va venir, je l’attends, je souris au chemin qui me l’apportera, essoufflé mais épris.

L’Octavie est morte, et le Gaston veut m’épouser. Il lui faut une mère pour les trois petits et une femme pour chauffer sa couette. Mais moi, j’attends mon Louis… comme chaque jour je guette l’or de ses cheveux au bout du chemin.

Hier quelques promeneurs sont arrivés de la vallée, avec des sacs à dos et deux chiens. Ils m’ont demandé si le chemin les mènerait bien au refuge des trois ours, et j’ai dit oui. Pendant qu’ils s’éloignaient j’ai entendu une des jeunes filles dire que je marchais encore bien vite et bien droite … pour mon âge.

La maison des parents de Louis vient d’être achetée par des citadins. Elle tombait en ruine, abandonnée depuis que son frère ainé est mort d’un coup de sabot. Je l’attends, patiente. Quand il reviendra le temps de la chair sera peut-être passé, mais pas celui du cœur.

Je me fais bien vieille. J’ai demandé que l’on m’enterre dans ma robe d’épousée, qu’on la découse un peu à la taille et aux manches pour la faire passer. Et qu’on mette Louis près de moi lorsqu’il reviendra. Mais surtout qu’il ne monte pas avec cette tempête, et attende que le vent soit tombé.

 

L’avalanche a emporté quelques chalets et une partie du plateau, mettant à nu un corps congelé. A bout de souffle deux gendarmes ont couru vers la maison d’où la vieille Elodie ne sort plus… Le Louis… il était là, à deux pas, Elodie. Elle a souri, fermé les yeux et acquiescé de la tête. 

 

 

Edmée de Xhavée

edmeedexhavee.wordpress.com

edmee.de.xhavee.over-blog.com

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Christine Brunet présente un extrait de son 4e thriller, E16

Publié le par christine brunet /aloys

 

E16

 

 

 

II

 

 

 

Le téléphone de la voiture de fonction émit une sonnerie aigre qui tira un juron au conducteur : pour une fois qu’il rentrait tôt chez lui ! Sûrement l’un ou l’autre de ses équipiers pour lui demander encore un coup de main. Et dire qu’il était censé être en congé !

Il appuya sur la touche d’appel en soupirant tout en gardant un œil sur le trafic encore dense de la capitale londonienne :

- Oui ? lança-t-il en s’arrêtant pour la énième fois.

- Anton ? J’ai besoin d’un coup de main ! Un indic qui aurait des infos à vendre…

Sheridan ! Et dire qu’il avait, enfin, décidé de laisser tomber une enquête qui lui pourrissait la vie ! Qu’est-ce qu’il avait dit, hein ? Malheureusement, impossible de se défiler sur ce coup-là…

- Ok… Je te rejoins où ?

- A l’entrée du chantier du métro West India Quay, dans une demi-heure…

- Une demi-heure ? Ça va être chaud ! Tout est bloqué en centre-ville !

- Démerde-toi ! s’énerva son interlocuteur avant de raccrocher sans plus de civilités.

 

Plus personne au bout du fil ! Quel caractère de chien, cet Irlandais ! Le grand Tchèque jura entre ses dents, jeta un œil dans le rétroviseur, mit le gyrophare et fit un demi-tour brusque en faisant crisser les pneus.

Vingt minutes pour rejoindre le quartier, une performance ! Il vérifia son arme avant de sortir de son véhicule, la passa dans la ceinture, sur le devant comme à son habitude, et quitta la Vauxhall.

 

 Les lieux étaient totalement déserts, vaguement éclairés par des réverbères éparses. Une vague brume laiteuse commençait à suinter de la Tamise toute proche.

Il remonta le col de son manteau et fouilla les environs des yeux. Pas même un chat… Un peu comme à Prague, sa ville natale, à la nuit tombée en automne… La Vltava étalait avec autant de générosité sa brume sur les pavés luisants de la vieille ville. Il sourit à ce souvenir bien spécifique et chercha du regard son patron. Personne, encore. Peut-être à l’intérieur du chantier ?

Il longea la palissade, découvrit la porte en tôle ondulée entrouverte, sortit son arme sans précipitation, en abaissa la sécurité et pénétra sur le terrain vague avec circonspection. A part le chahut incessant de la ville, le passage régulier du métro aérien, aucune présence. La boue du chantier collait désagréablement aux semelles de ses chaussures en émettant un bruit de succion qu’il tentait d’atténuer en marchant sur la pointe des pieds. Le sol était défoncé par le passage des engins. Des baraquements, des bidons en ferraille, des monticules de palettes et de cartons à peine éclairés par un réverbère voisin. Rien d’autre.

 

 

Un mouvement léger sur le côté. Il se retourna, sans doute trop lentement, et s’effondra dans un grand trou d’eau boueuse, touché à mort.

 

 

Christine Brunet

www.christine-brunet.com

 

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Le voyage du lapin bleu, un nouveau conte de Jean Destrée

Publié le par christine brunet /aloys

 

Le tilleul du parc

 

LE VOYAGE DU LAPIN BLEU

 

 

 

     Les vacances d'automne étaient arrivées. Elles venaient à point après les chaleurs de l'été. Lapin bleu aurait bien aimé partir en voyage comme certains de ses camarades d'école, mais papa et maman n'étaient pas assez riches pour s'en aller au soleil avec leurs six petits et Lapin bleu se morfondait. Oh! Bien sûr, il pouvait jouer dans la cour avec ses frères et sœurs. Il trouvait qu'à la longue, les jeux devenaient monotones.

      Une après-midi alors qu'il se promenait, il rencontra son ami le Chat qui le trouva bien triste.

Oh oui! Je m'ennuie, je ne vois jamais que les mêmes têtes. C'est lassant à la  fin.

Pourquoi ne vas-tu pas te promener? Voyage, cela te changera les idées.

Comment veux-tu que je partes, tu sais bien qu'on n'est pas riche chez moi. Je ne suis pas tout seul à la maison. Je ne peux pas laisser les autres.

Tu devrais en parler à la cigogne qui monte la garde sur le toit de l'école. Elle est bien gentille et je suis à peu près sûr qu'elle fera quelque chose pour t'aider.

     Le lendemain, Lapin bleu épia la cigogne. Il s'arrangea pour la croiser pendant qu'elle faisait ses courses.

- Tiens! Lapin bleu! Comment vas-tu ? dit la cigogne.

- Pas très bien, Madame, répondit le lapin. Ce sont les vacances et je m'ennuie. J'aimerais bien partir en voyage, mais je n'ai pas de sous.

En as-tu parlé à tes parents?

Non. Je n'oserais pas. Que diraient les autres ?

Écoute-moi bien. Après-demain, je dois partir en Afrique dans ma famille. Veux-tu venir avec moi ?

Oh oui ! Madame. Vous êtes bien bonne.

Attends ! Ne t'emballe pas trop vite. Je vais trouver tes parents. Si tu es bien sage, je leur demanderai s'ils sont d'accord pour que tu m'accompagnes.

Je ne sais pas s'ils accepteront.

Nous verrons bien, on peut toujours essayer.

 

    Le lendemain, comme elle l'avait promis, la cigogne vint trouver les parents Lapin et leur proposa d'emmener leur petit Lapin bleu. Ils hésitèrent un peu. L’Afrique, c'est loin, n'est-ce pas ? Mais ils se laissèrent convaincre par la gentillesse de la cigogne.

- Soyez bien prudents, dit la maman.

 

     Le jour tant attendu était arrivé. À peine le soleil s'était-il levé que la cigogne vint frapper chez Lapin qui était debout depuis longtemps. Il avait mal dormi tant il était impatient de partir.

 

- Allons, dit la cigogne, il est temps. Nous avons une longue étape aujourd'hui.

   

     Le chat, qui épiait derrière la haie du jardin, vint saluer son ami.

- Fais bon voyage. Regarde bien partout pour voir le plus de choses possible.

    - Allez! Vite! Dit la cigogne. Grimpe sur mon dos et accroche-toi à mon cou. C'est l'heure. Nous partons.

 

   Lapin bleu embrassa une dernière fois toute sa famille puis, la cigogne, replia ses longues jambes et le lapin sauta sur son dos. Ils s'envolèrent.

 

    Ils montaient lentement. Lapin bleu regardait vers le bas mais il eut beaucoup de peine à se reconnaître. Vu du ciel, tout est tellement différent. La maison devenait de plus en plus petite ; ses parents, ses frères, ses sœurs, son ami le chat n'étaient plus que de tout petits points noirs qui bien vite disparurent. Il ne vit plus rien.

                

     Flap, flap, flap faisaient les ailes de la cigogne. Zzziih, zzziih, zzziih chantait le vent à ses oreilles. Lapin bleu voulut se pencher. Très loin en bas, les champs, les bois, les prés, les villages défilaient si lentement. Il eut peur de tomber et serra un peu plus fort le cou de la cigogne.

 

- Eh ! doucement ! dit-elle, tu m'étouffes.

 

     Ils voyagèrent longtemps, longtemps. Le jour baissait. Lapin bleu s'endormit.

 

- Je vais m'arrêter, dit la Cigogne, il fera bientôt nuit. Tiens-toi bien, je descends.

 

     Piquant comme un avion, elle fonça vers le sol qui se rapprocha rapidement. Lapin bleu frissonna de peur et se cramponna au cou de la Cigogne. Il aperçut pourtant un tout petit étang qui, à mesure qu'ils descendaient, s'agrandit pour devenir un grand lac au bord duquel ils se posèrent.

 

Ça va? s'enquit la Cigogne.

Oui, ça va mieux. J'ai mal aux pattes et je commence à avoir froid.

Va te dégourdir mais méfie-toi, les bords du lac sont très marécageux. Ne t'éloigne pas trop.

 

    Lapin bleu sautilla dans l'herbe et s'approcha du bord. Il s'arrêta soudain: les hautes herbes frémissaient. Il en sortit un animal tout roux un peu plus gros que lui.

 

- Qui es-tu toi? Demanda le roux. Je ne t'ai jamais vu ici. Comme tu es drôle, tout bleu comme ça.

     

    Et il se mit à rire aux éclats.

 

Je m'appelle Lapin Bleu, répondit celui-ci un peu confus. Je suis venu avec la Cigogne. Et toi, qui es-tu? Tu ressembles à un gros rat.

Bien vu ! Tu as raison, je m'appelle Rat musqué. Je vis dans ma maison en-dessous de l'eau. Veux-tu la visiter?

Oh! Non merci. La Cigogne m'a dit que les bords du lac étaient dangereux. Je ne sais pas nager.

Dans ce cas, ne reste pas ici, tu pourrais te noyer

 

      Et Lapin bleu s'en alla, pensant que ce rat tout roux n'était pas très aimable. La Cigogne l'attendait.

 

Vite! Viens voir!

 

   Des centaines de flamants roses, perchés sur une seule patte, attendaient le signal du chef.

 

Ouac!Ouac!Ouac ! Fit le chef de sa voix la plus forte.

 

Tous en même temps les flamants prirent leur envol dans un assourdissant claquement d'ailes. Effrayé par le bruit, Lapin bleu se blottit contre la Cigogne. À ce moment, Rat musqué sortit de l'eau, trempé et furieux.

 

Ils ne peuvent donc faire attention, ces sauvages, Ils viennent de détruire ma maison.

 

      Les remous que l'envol des flamants roses avaient provoqués avaient arraché les branchages du nid de Rat musqué. Ils flottaient sur le lac.

 

Bah ! Tu seras quitte pour te construire une nouvelle maison, dit la Cigogne sans rire.

 

   Rat musqué s'en alla, maugréant contre ces grands oiseaux dénués de respect pour les autres.

 

    Le soleil était maintenant couché. La Cigogne avait découvert un petit coin tranquille. Elle s'y installa avec lapin bleu pour y passer la nuit. Ils dormirent longtemps, car le soleil était déjà bien haut dans le ciel quand ils s'éveillèrent.

 

Oh là là ! Dit la Cigogne. Il est tard. Dépêchons- nous. Nous devons traverser la mer.  Mais avant, je voudrais te montrer la région. Elle s'appelle la Camargue. On y élève des chevaux et des taureaux de combat, comme en Espagne.

 

      Très vite, ils prirent leur petit déjeuner puis, avec Lapin bleu accroché à son cou, la Cigogne qui volait très bas, fit le tour du lac, survolant les immenses prairies qui l'entouraient. Lapin bleu, les yeux grands-ouverts, observait les troupeaux de chevaux et de taureaux qui paissaient tranquillement, gardés par de grands chiens et surveillés par des cavaliers aux larges chapeaux qu'on appelle « gardians ».

 

Qu'en penses-tu ? Lui demanda la Cigogne.

C'est beau. J'aimerais bien vivre ici, il y a beaucoup d'espace pour jouer. C'est autre chose que chez nous. Les villes sont dangereuses, il y a beaucoup de circulation. Par ici, c'est le calme et puis il y a le soleil.

Allons ! Continua-t-elle, si nous tardons trop, nous serons obligés de faire une escale de plus, en Sicile et ce sera une demi-journée de perdue.

Au revoir, la Camargue, dit Lapin, À bientôt.

 

      La Cigogne mit le cap vers le Sud. La traversée  de la Méditerranée fut longue. Pendant des heures et des heures, ils survolèrent la mer à perte de vue. Heureusement un petit vent du nord les poussa vers l'Afrique et il faisait encore jour quand ils atterrirent sur la côte tunisienne.

 

Ouf! dit la Cigogne, je suis fatiguée et j'ai faim.

Moi aussi, répondit  Lapin bleu. Dommage qu'il n'y ait pas beaucoup d'herbe dans le coin.

 

     Nos deux amis partirent à la recherche d'un peu de nourriture. Lapin bleu, qui avait découvert un peu d'herbe sèche, grignotait sans trop se préoccuper de ce qui se passait autour de lui.

 

Ne bouge pas! Cria soudain la Cigogne.

 

Et avant que le Lapin eut le temps de réagir, elle s'était précipitée, bec en avant et d'un coup sec, coupa en deux un scorpion jaune qui se préparait à attaquer  Lapin bleu.

 

Eh bien! tu l'as échappé belle, dit la Cigogne en montrant le scorpion mort au petit lapin qui se mit à trembler très fort.

Allons-nous-en, dit-il, c'est un pays dangereux.

 

   Le lendemain, après une bonne nuit, ils partirent très tôt pour traverser le désert du Sahara. Ce n'était que du sable, des cailloux, des blocs de pierre. Ils survolèrent le Hoggar où ils croisèrent des nomades. Ils rattrapèrent une caravane qui s'approchait d'une oasis.

 

- Arrêtons-nous pour boire un coup, cela fera du bien.

     

    Du ciel, l'oasis ressemblait à une grosse tache verte au milieu du sable jaune. Ils se posèrent à l'orée de la palmeraie, tout près d'un puits où poussait une bonne herbe douce. Un troupeau de dromadaires, que les gens appellent «méharis», broutaient dans une grande prairie bordée de palmiers.

 

    Nos deux amis savouraient le calme du soir quand un léger grattement les tira de leur demi-sommeil. Un animal à grandes oreilles et aussi roux que Rat musqué mais deux fois plus gros sortit des hautes herbes et s'approcha doucement presque sans faire de bruit. La Cigogne tourna la tête tandis que Lapin bleu se soulevait pour mieux voir le nouvel arrivant.

 

Tiens ! Qui voilà! s'exclama la Cigogne. Bonsoir Fennec, Je te présente Lapin bleu, mon compagnon de voyage. Lui, c'est mon ami Fennec, le renard du désert.

Tu es bien joli, dit gentiment Lapin bleu, mais tu as les oreilles plus grandes que celles de mon ami le renard de chez nous. Tu manges aussi des poules?

Non, répondit Fennec en souriant. Ici, il n'y a pas beaucoup de poules. Elles sont bien cachées. Je mange des sauterelles et des petits rats.

Ce n'est pas grand-chose.

Pas du tout. Ici les sauterelles sont très grosses. Viens voir, je vais te montrer.

 

   Fennec entraîna Lapin bleu près d'un grand palmier. Ils parlèrent longtemps et Lapin bleu apprit comment Fennec faisait pour attraper les sauterelles. Puis ils revinrent vers la Cigogne qu'ils trouvèrent endormie. Le lendemain, la Cigogne et Lapin bleu quittèrent l'oasis, laissant Fennec tout triste de laisser partir son ami. Mais celui-ci lui promit de repasser le voir au retour.

 

    La dernière étape fut plus courte et nos amis arrivèrent alors qu'il faisait encore grand jour sue les rives du Niger, un des trois grands fleuves d'Afrique. Ils le suivirent un petit moment puis la Cigogne décrivit un grand cercle et atterrit près d'un petit lac formé par un des bras du fleuve.

 

C'est ici, dit-elle en déposant le lapin.

Ouf, dit celui-ci. Je suis content d'être arrivé, j'ai des fourmis dans les pattes.

 

     Tous deux firent un brin de toilette et la Cigogne emmena son ami sur une petite colline qui dominait le fleuve. C'est là qu'habitaient ses grands-parents. Elle venait les voir chaque année parce qu'ils étaient trop vieux pour faire le voyage vers l'Europe. Grand-père cigogne, qui était très myope, s'approcha si près de Lapin bleu pour le voir que celui-ci sauta de côté, ce qui fit rire la grand-mère. Tout le monde s'esclaffa.

 

Ha ! Ha ! Ha ! S'exclama Grand-père, quand j'étais jeune, je suis allé souvent  dans ton pays et j'ai vu beaucoup de petits lapins mais je n'ai jamais rencontré un beau petit lapin bleu comme toi.

 

    Lapin bleu ne savait pas s'il devait rire des paroles du grand-père qu'il trouvait si comique avec ses grosses lunettes d'écailles. Il se souvenait que maman lui avait bien recommandé d'être très poli chez les gens. Un moment donné, il n'écouta plus la conversation, car son attention était attirée par une colonne de fumée ou de poussière qui s'élevait bien au-dessus des hautes herbes de la brousse. Il regarda bien attentivement.

 

Regardez, cria-t-il, regardez, il y a le feu!

 

    Les autres se retournèrent et se mirent à rire.

 

Mais non, il n'y a pas le feu. Ce n'est rien, ce ne sont que les éléphants qui viennent faire leur toilette dans le lac. Ils font ça tous les soirs.

Oh! Je veux voir! Je veux voir! S'exclama Lapin.

Tu verras mieux d'ici, répondit la grand-mère. Là-bas, c'est trop dangereux, tu pourrais être écrasé. Ce sont de grosses bêtes.

 

   Des coups sourds résonnèrent; c'étaient les éléphants. Conduits par le chef du troupeau, ils descendaient vers le lac en martelant le sol de leurs grosses pattes. Boum! Boum ! Boum!Boum ! Ils émergèrent lentement des hautes herbes et se laissèrent glisser dans l'eau boueuse du bord. C'était extra- ordinaire à voir et Lapin bleu n'avait pas assez de ses deux yeux pour regarder. Les grosses bêtes provoquaient d'énormes remous dans l'eau. Avec leur trompe, les éléphants aspiraient l'eau et la soufflaient sur leurs voisins. HHHFFFTTT ! CCHHHH ! HHHFFFTTT ! CCHHHHH ! Faisaient-ils. En les  voyant faire, Lapin bleu riait aux éclats. Il se souviendrait longtemps du bain des éléphants.

 

Tu vois, commenta la Cigogne, l'éléphant est très propre. Il fait sa toilette chaque soir pour se débarrasser des insectes collés à sa peau. Ainsi les petites bestioles ne l'empêchent pas de dormir.

 

   La fête continua jusqu'à ce que le soleil fût sur le point de se coucher. À ce moment, le chef poussa un énorme barrissement et sortit de l'eau, suivi de tous les autres. Tout le monde partit comme il était venu. Longtemps on entendit les pas lourds s'éloigner dans la brousse. Maintenant, le soleil était couché. La Cigogne prit congé de ses grands-parents et emmena le Lapin bleu.

 

Allons au village, dit-elle. C'est là que j'ai mon lit sur le toit de la maison du chef. Nous y passerons la nuit.

 

    Il approchèrent du village. Le tam-tam résonna.

 

Tiens! Que se passe-t-il? se demanda-t-elle. Ce n'est pas normal que le tam-tam se mette à battre à cette heure-ci. Il a dû se passer quelque chose. Pressons-nous.

 

    Quand ils débouchèrent sur la place du village, ils virent des gens réunis autour d'un grand feu. Le tam-tam battit plus fort et les gens se mirent à danser en levant les bras bien haut et en formant un grand cercle. Soudain le tam-tam cessa et le chef sortit de sa case et grimpa sur une sorte d'estrade pour prendre la parole.

 

Mes amis, il vient d'arriver une chose extraordinaire. Notre amie la Cigogne est revenue et elle a amené avec elle un animal fabuleux que personne n'a jamais vu par ici. C'est un lapin bleu. Ils sont là.

 

La cigogne serra un peu plus Lapin bleu contre elle de crainte qu'on ne l'écrasât quand les gens le verraient. Ils furent pourtant vite repérés.

 

Ils sont ici, cria un petit garçon qui attendait derrière la case du chef.

 

    La foule jusqu'alors très calme se précipita vers l'endroit indiqué par le petit garçon, mais, plus rapide, la Cigogne serrant Lapin bleu entre ses pattes, s'envola pour se poser sur le toit de la case du chef.

 

Descendez, dit le chef, venez près de moi sur l'estrade. N'ayez pas peur.

 

      La Cigogne et Lapin bleu prirent place près du chef.

 

Que l'on danse en leur honneur, dit le chef.

 

     Alors les tam-tams reprirent à battre de plus belle,  les gens se mirent à danser autour du feu en chantant:

 

Un lapin bleu est venu, regardez comme il est beau

Un lapin bleu est venu, c'est un grand jour pour nous.

 

    Lapin bleu était heureux comme il ne l'avait jamais été. Il allait pouvoir en raconter des choses quand il serait rentré en Europe. La Cigogne était si contente qu'elle aussi se mit à chanter, pendant que Lapin bleu applaudissait de toutes ses forces. C'était une très belle fête. Mais comme les plus belles choses ont une fin et qu'il était tard, la Cigogne prit congé et, prenant Lapin bleu sur son dos, elle s'envola jusqu'au-dessus de la case où elle avait son nid.

 

     Ils furent réveillés par des petits cris. Lapin bleu sortit du nid et se trouva nez à nez avec un étrange animal qui le salua en faisant des grimaces. D'abord inquiet, Lapin se mit enfin à rire devant les mimiques de l'animal aux grands yeux et à la longue queue qui s'enroulait autour du nid de la Cigogne.

 

N'aie pas peur, dit le comique, je ne ferai pas de mal. Je m'appelle Ouistiti, je suis un singe et si tu veux, je te ferai visiter la foret. Et toi, comment t'appelles-tu? Non. Ne dis rien, laisse-moi deviner. D'abord, tu es un lapin, je le sais car mon cousin qui vit en Europe m'a envoyé des photos. Ensuite tu es bleu, comme le ciel. Tu dois donc t'appeler Lapin bleu si je ne me trompe. Est-ce vrai?

Oui, tu as raison, je m'appelle Lapin bleu. Tu es vraiment très fort pour avoir deviné mon nom sans me connaître. Comment fais-tu?

Ce n'est pas bien difficile. Il suffit de réfléchir et d'observer attentivement les choses et les gens. Les hommes prétendent que les singes sont intelligents, ce n'est pas tout à fait vrai. Ils sont seulement très attentifs, voilà tout. Nous ne sommes pas tous des « Bandarlocks » comme ceux du Livre de la Jungle qui prétend que nous sommes sots et imprévoyants.

 

    La conversation avait réveillé la Cigogne.

 

Ouistiti, que fais-tu ici? Veux-tu bien descendre!

Ne te fâche pas, je parlais avec ton ami Lapin bleu. Il est bien joli et j'ai envie de l'emmener faire un tour dans la forêt. Tu veux bien?

D'accord, mais sois prudent. Surveille-le bien.

Viens, Lapin bleu, laisse-toi glisser du toit.

 

    Ils partirent tous deux, empruntant les petits sentiers encombrés de lianes. Ouistiti marchait devant, regardant de tout côté pour éviter les serpents. Ils rencontrèrent d'abord un fourmilier occupé à terminer son petit déjeuner. Installé confortablement devant une énorme termitière, il happait de sa longue langue les insectes qui avaient l'imprudence de sortir. D'un seul coup de langue, il ramassait une grosse poignée de termites et les engloutissait en secouant sa queue.

 

Beurk! fit Lapin bleu dégoûté. Je n'aime pas ça!

Tu as tort de te moquer. Le fourmilier très utile, car les termites détruisent les cases en mangeant le bois.

Ah bon! se contenta de dire lapin bleu tout confus.

 

    Ils croisèrent aussi des perroquets qui criaillaient sans arrêt, des papillons multicolores, des singes qui ne ressemblaient pas beaucoup à Ouistiti. La forêt s'arrêtait au fleuve et Ouistiti proposa de le traverser avec le bac.

 

Oh non! Dit Lapin bleu, il vaut mieux ne pas trop s'éloigner car la Cigogne pourrait s'inquiéter.

 

    Ils rebroussèrent chemin et rentrèrent dans la forêt. Mais Ouistiti prit une autre piste et ils se retrouvèrent dans la savane. Ça et là, un gros baobab se dressait au-dessus des hautes herbes. Ouistiti prit Lapin bleu sur son dos, sauta sur l'un d'eux et grimpa jusqu'au sommet. Lapin bleu se mit à hurler de peur.

 

Tais-toi donc! gronda Ouistiti, tu vas réveiller le lion. Regarde, il est là-bas, en train de dormir, ce qui lui arrive chaque fois qu'il a fait un bon repas. Si tu le réveilles, il sera de très mauvaise humeur et deviendra très méchant.

Ah ! dit Lapin bleu qui, changeant de conversation, demanda ce que mangeaient les lions.

Toutes sortes d'animaux, des antilopes, des rats, des zèbres et même des bêtes plus grosses que lui. Je l'ai vu un jour manger un buffle.

Oh! le vilain! Passe encore pour les rats mais ce n'est pas bien de manger les antilopes, elles sont si jolies.

C'est vrai, mais c'est comme ça, dans la savane, comme dans la vie, dit philosophiquement Ouistiti. C'est presque toujours le plus fort qui mange le plus faible. Tu verras ça aussi chez toi.

Peut-être, mais ça n'est pas juste.

 

    Ils virent aussi des antilopes aux longues jambes, des zèbres qui sautaient dans tous les sens, ce qui faisait rire notre Lapin bleu. Et aussi des buffles avec leurs grandes cornes. Lapin bleu s'en mettait plein les yeux, observait tout comme Ouistiti le lui avait conseillé.

 

     Le jour baissait car il fait nuit très tôt en Afrique où il n'y a pas de saisons comme en Europe. Nos deux amis revinrent donc sagement vers le village où ils retrouvèrent la Cigogne en conversation avec la chef.

 

Alors, mon petit lapin, es-tu content de ta journée?

Oh oui, madame. Je suis si heureux. Merci pour ce beau voyage.

 

Ils restèrent encore quelques jours. Lapin bleu ne se lassait pas.  Ouistiti lui fit visiter la forêt, les rives du fleuve et la savane. Mais tout à une fin et un soir la Cigogne lui dit:

 

La nuit tombe. Tu vas aller dormir tout de suite car demain très tôt, nous repartons vers l'Europe.

Oh déjà! Comme c'est court!

Eh oui! N'oublie pas que tu vas rentrer à l'école. Nous aurons juste le temps. Il ne faut pas que tes parents s'inquiètent sinon ils ne te laisseront plus partir.

 

    Le lendemain, Ouistiti attendait ses amis au pied de la case. Le chef voulut prononcer un petit discours d'adieu et leur souhaita bon voyage. Tout le village était réuni et au moment du départ, les gens se mirent à danser au son du tam-tam, comme c'est la coutume. La Cigogne et Lapin bleu s'envolèrent et bientôt, ils ne furent plus qu'un tout petit point noir qui disparut dans le ciel. Ils avaient pris la route du retour.

 

     Comme promis, ils passèrent par la Tunisie pour saluer leur ami Fennec qui fut tout heureux de leur faire les honneurs de sa table. En Camargue, ils furent reçus par Rat musqué qui avait reconstruit sa maison qu'il leur fit visiter.

 

    Enfin, après quatre jours, ils arrivèrent au-dessus du village. Lapin bleu reconnut tout de suite sa maison et le jardin où l'attendaient ses parents, ses frères et ses sœurs. Sans oublier le Chat qui n'était pas le moins heureux. Tout le monde lui sauta au cou dès qu'il eut atterri. Maman remercia la Cigogne et l'invita à rentrer à la maison pour partager le repas. Chacun les pressait de questions. Quand le repas fut fini, la famille s'installa autour de la Cigogne et de Lapin bleu qui commença à raconter sa belle aventure.

 

    Mais au fait, vous la connaissez comme moi puisque je viens de vous la raconter. N'est-ce pas qu'il a fait un beau voyage, notre petit Lapin bleu !

 

 

 

Jean DESTREE

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La folle du logis, une nouvelle extraite de "Elles", le nouveau recueil d'Alain Magerotte

Publié le par christine brunet /aloys

LA  FOLLE  DU  LOGIS

 

« Vous l’entendez ? » questionne ex-abrupto Norman Blöckner, l’index pointé vers le haut. « Elle se met en branle à l’instant précis où je vous parle, poursuit-il aussitôt.

- De qui parlez-vous ? demande l’autre, intrigué par l’étrange lueur de son regard. 

- De la folle du logis !

- La folle du logis ?

- Oui, elle met la pression si forte que mon esprit est en ébullition… »

L’autre prête attention mais n’entend rien. Le silence remplit la maison d’un froid glacial. D’ailleurs, tout dans cette vaste demeure sans style est glacial. Il y a trop de pièces. Certaines ne sont sans doute jamais visitées. Elles ne servent qu’à donner une vision imposante de la maison. L’homme qui y vit, le dénommé Norman Blöckner, se limite, semble-t-il, à la cuisine et au salon. Dans ce dernier, il a installé un canapé-lit, preuve qu’il réduit au minimum ses déplacements dans la bâtisse.    

« Je pensais que vous viviez seul, se hasarde l’autre.

- Erreur ! Comment pourrais-je en sortir, sinon ?... Elle m’accapare beaucoup…

- Même la nuit ? fait l’autre, hébété.

- Je m’octroie des plages de repos… au fait, pourquoi cette question puisque vous niez son existence ?

- Je ne nie rien du tout ! 

- Oh que si, puisque vous pensez que je vis seul… désirez-vous boire quelque chose ?... Un petit verre d’alcool ?

- Non, sans façon. Je préfère garder les idées claires...

- Il n’entre pas dans mes intentions de vous saouler, Monsieur… Monsieur ? 

- Malcik… j’habite trois maisons plus loin…

- Je me permets d’insister Monsieur Malcik «qui habite trois maisons plus loin»… 

- Alors, juste un fond de verre… »

Blöckner se lève pour se diriger vers une armoire aux vitres bleutées. Il en extrait un flacon sans étiquette. D’une pression du pouce, il fait sauter le bouchon qui roule sur la table en décrivant un arc de cercle, avant de s’immobiliser. Il remplit les verres puis s’assied.

« Vous me direz des nouvelles de cet alcool de prunes. A votre santé ! » fait Blöckner, l’œil malicieux.

« Monsieur Blöckner, ce n’est pas votre… convivialité qui me fera oublier le but de ma visite...

- Elle est là, dit soudain Blöckner, l’air mystérieux.

- Où cela ?... Présentez-la moi… je ne vois que nous dans cette pièce… »

Blöckner regarde Malcik, amusé.

« Vous êtes trop drôle ! fait-il alors, avant d’éclater de rire.

- Même si je vous réclame les 100 euros prêtés il y a un mois ?...

- Soit, j’accepte, dit Blöckner.

- Vous pouvez régler cette dette selon votre convenance…

- J’accepte… de vous mettre en présence de la folle du logis, précise Blöckner.

- On s’égare à nouveau, s’énerve l’autre.

- Monsieur Malcik, je ne voudrais pas être en mauvais termes avec un voisin, même s’il habite trois maisons plus loin !

- D’accord. Mais quand j’aurai rencontré votre… folle… j’aimerais que vous me remboursiez… »

Blöckner se ressert de l’alcool de prunes. Il vide son verre d’un coup sec puis le garde entre ses mains comme pour l’imprégner de sa chaleur.

« Elle… elle se trouve dans une pièce du haut ? interroge Malcik, désirant se débarrasser au plus vite de cette corvée.    

« C’est cela, dans une pièce du haut, reprend Blöckner, songeur... suivez-moi ! » Il dépose le verre sur la table et se lève aussitôt.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

Ils se retrouvent dans le hall d’entrée où commence un escalier dont les dernières marches se perdent dans une obscurité inquiétante. Blöckner entame la montée, Malcik à ses basques.

Ils gravissent les marches dans un silence mortel. Malcik gamberge à fond. Que va-t-il trouver dans cette pièce ? Une cinglée qui va se jeter sur lui ?... Ou alors, Blöckner a pris soin de l’attacher… qui est cette folle ? Existe-t-elle vraiment ? Lui revient en mémoire un film dans lequel un psychopathe vit seul avec sa mère. En fait, il l’a tuée mais l’individu fait comme si elle était toujours en vie… en se substituant parfois à elle… un dédoublement de la personnalité…

«Une fois au haut de l’escalier, il va me planter un couteau dans le coeur… calmons-nous… si Blöckner veut me tuer, il ne va pas le faire dans l’obscurité; il risquerait de rater son coup» se rassure Malcik.

Ils atteignent un étage. Encore quelques mètres puis, Blöckner s’arrête.

« C’est ici » fait-il laconiquement.

Une porte s’ouvre en grinçant sur ses gonds.

Malcik se retrouve dans une pièce plongée dans le noir.

« Blöckner, allumez la lumière, je n’y vois rien… »

Aucune réponse. Au bout d’un moment qui semble durer une éternité, Malcik, cloué par la peur, perçoit des bruits de pas.

« Qui est là ? » crie-t-il, la voix tremblante.   

Quelqu’un vient vers lui; une femme au teint et aux cheveux gris portant une robe de couleur… grise. Elle tient un fanal qui fait découvrir à Malcik un lieu rempli de livres empilés formant d’imposantes colonnes. Il y a aussi des monceaux de lettres, manuscrites ou rédigées suivant un traitement de textes.

«La folle du logis !» pense aussitôt Malcik.     

L’inconnue s’arrête, dépose le fanal et se présente :

« Je suis l’imagination fertile de Norman Blöckner… la gardienne de tout ça » fait-elle en écartant les bras comme si elle voulait englober le contenu de la pièce entre ceux-ci.

- Euh… bien… mais… euh, que signifie «tout ça» ? 

- Le centre nerveux de l’imagination fertile de Blöckner. La source de son univers créatif.

- Ah… l’homme pousse un sifflement admiratif. Et vous… vous êtes, je suppose…

- La folle du logis…

- Qu’allez-vous me faire ?

- Rien. Je n’ai pas reçu d’instructions précises vous concernant.  

- Dans ce cas, laissez-moi partir…

- Je ne vous retiens pas.

- Minute papillon, je dois récupérer mes 100 euros !

- On ne peut obtenir à la fois la liberté et l’argent !

- N’essayez pas de m’embrouiller, je veux mon fric, c’est tout.

- Faudrait savoir, il y a un instant, vous ne pensiez qu’à partir.

- Ecoutez, si vous voulez me rendre dingue, vous perdez votre temps !

- Il n’est point question de vous faire perdre la raison mais plutôt de vous la rendre…

- Inutile de me rendre ce que je n’ai pas perdu !

- Et les 100 euros ?

- Quoi, les 100 euros ?

- Vous les avez perdus ?

- Euh… non…

- Dans ce cas, si je vous suis bien, il ne faut pas vous les rendre !

- Je les ai prêtés, c’est différent !

- Perdre et prêter sont deux actions distinctes. Si l’on considère que celui qui perd de l’argent ne peut le prêter, par contre celui qui prête de l’argent peut le perdre…

- Tout ce que je demande, c’est mon pognon ! Après, je me tire…

- Je n’en vois pas l’intérêt et ici, je ne fais point allusion à un prêt. Certains prêts sont faits avec intérêts, mais, cela porte sur des sommes importantes. Je ne vois pas l’intérêt de le faire sur une somme ridicule comme 100 euros. Où serait dès lors l’intérêt de celui à qui nécessite un si petit prêt ?

- Vous me fatiguez…

- Il n’entre pas dans mon intention, forcément dans mon intérêt, de vous fatiguer puisque vous désirez partir. Et, on ne peut laisser partir un homme fatigué…

- Assez ! Je répète que vous n’arriverez pas à me rendre cinglé !

- Vous avez une fâcheuse tendance à consentir des prêts, comme celui de me prêter une intention que je n’ai pas !

- Silence !... Appelez Blöckner, qu’il me sorte d’ici…

- Tant que vous le harcèlerez, Blöckner ne pourra vous chasser de ses pensées. Nous sommes complémentaires. Elles retiennent les données; moi, je les manipule. Voulez-vous que je les appelle pour faire plus ample connaissance ? Maintenant que nous avons sympathisé…

- Tout ce que je veux, c’est que Blöckner vienne me chercher !

- Impossible et cela pour la raison invoquée. Je pense qu’il serait plus sage que vous quittiez ces lieux pour ne plus y revenir.

- Et comment donc ! Je ne resterai pas une minute de plus dans cette maison de fous !

- Enfin ! Vous ne pouvez imaginer combien votre entêtement m’a fait travailler. Les pensées et moi risquions, par votre acharnement, de provoquer un chambardement dans la pauvre tête de Norman Blöckner. La folie guettait. Dès lors, imaginez le danger que vous encouriez. Un homme devenu fou est capable du pire, c’est-à-dire de tuer et vous, Monsieur Malcik, étiez la victime désignée. Par votre décision de partir, le calme est revenu… merci et adieu, Monsieur Malcik… »   

La folle du logis disparaît d’un coup.  

Malcik reprend ses esprits aussitôt. Une porte s’ouvre en grinçant sur ses gonds. La lumière apparaît. Malcik se dirige vers elle. Il dévale ensuite une volée d’escaliers et manque de trébucher. Arrivé en bas, il se met à courir sans se retourner.

 

Norman Blöckner se regarde dans un miroir. Il a les traits fatigués. 

«Quand je lui ai ouvert la porte, cet idiot a failli se casser la figure dans l’escalier. Quelle panique ! J’imagine que passer des heures dans une totale obscurité perturbe, mais à ce point… sûr qu’il ne viendra plus m’enquiquiner…»

Exact. Cependant, Norman Blöckner ne saura jamais combien sa fable de «la folle du logis»  a fonctionné au-delà de toute espérance.

Enfermé dans le noir absolu, Malcik n’avait pas d’autre solution pour en sortir que celle de faire travailler dur son imagination. Celle-ci, en surrégime, a créé un entretien fictif avec «la folle du logis» ! Entretien qui devait le convaincre d’annuler la dette de 100 euros s’il voulait retrouver la liberté…

Norman Blöckner se fige soudain. Il perçoit un bruit en provenance de l’étage. Il gagne le hall d’entrée.

 

« Il y a quelqu’un ? » crie-t-il. Pas de réponse. « Il y a quelqu’un ? » demande-t-il à nouveau en entamant les premières marches d’un escalier dont les dernières se perdent dans une obscurité inquiétante…

 

 

ALAIN MAGEROTTE

Nouvelle extraite de "ELLES" recueil pari en mai 2013

Alain

Publié dans Nouvelle

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