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A deux pour la vie, le feuilleton signé Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

carinelauredesguin.over-blog.com

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A deux pour la vie

 

Episode 1 : Estelle reçoit une promotion

 

— Une bonne nouvelle pour toi, Estelle.

Le boss avait lâché ces mots avec de l’ironie dans la voix et Estelle s’attendait à un coup foireux, une fausse promotion, l’écriture d’un article à six mains ou une autre absurdité dont seul ce boss atterri de nulle part connaissait la recette. Depuis que ce macho dirigeait ce magazine –L’Il et l’Elle –, tout était chamboulé, le personnel avait perdu ses repères et les ventes chutaient de mois en mois.

Estelle décrocha les yeux de son pc et ne put s’empêcher de couler un regard vers la porte car le boss avait la désagréable manie d’entrer sans frapper. Elle voulait le lui rappeler, poliment.

— Bonjour monsieur, je vous écoute, dit-elle en rangeant quelques paperasses, après avoir chipoté le nœud de son foulard fushia, histoire de se donner une contenance.

Le boss, un type grand et maigre dont aucun trait ne reflétait une quelconque marque de sympathie, tout en lançant un regard circulaire dans la pièce qu’Estelle occupait depuis cinq années déjà, dit, sur un ton neutre :

— Comme tout le monde le sait maintenant depuis la dernière réunion, le président de notre société a donné le feu vert et libéré les fonds pour le lancement de ce nouveau magazine « Gothiques ados » et c’est toi qui pars à Paris.

— A Paris ! s’exclama Estelle qui s’arrêta net de fouiner dans ses dossiers, la bouche en accent circonflexe et le souffle quasi-coupé.

— Tu obtiens une rubrique que tu pourras gérer comme bon te semblera. Je t’accorde un an. Pour le premier numéro de ce magazine, je voudrais que tu files trois jours à Paris et que tu me pondes un article concernant le cimetière de Montmartre. Des lignes qui alimenteraient la curiosité de ces jeunes accrocs de lieux glauques tout en leur soufflant des miettes de culture générale, le principe même de notre ligne éditoriale.

Estelle venait de passer en quelques secondes d’un état de fébrilité intense à celui d’un glaçon dans le surgélateur. Elle avait humé l’air de Paris, ses beaux quartiers, ses nuits délirantes, et tout d’un coup, les gaz sulfureux des moribonds urbains lui chatouillaient les narines.

La sonnerie d’un gsm retentit et le boss s’éclipsa, en prenant au vol une feuille et un crayon. Une silhouette de fantôme, ce boss.

Estelle resta figée, recula son siège d’un geste brusque, secoua la tête et puis enfouit celle-ci entre ses mains. Ses beaux cheveux bruns et soyeux s’étalaient entre ses doigts comme un écran entre les désirs de la vie et les dures réalités du quotidien. Elle avait prévu une sortie sympa avec ses copines, Sophie et Marielle, et l’idée de se rendre à Paris, qui plus est, au beau milieu d’un cimetière, la rendit furieuse. Pourquoi bon Dieu venait-on systématiquement contrecarrer ses projets ? Bien sûr, la responsabilité d’un nouveau magazine restait une belle opportunité pour une carriériste comme elle mais…

A ce moment-là, Claudine, la secrétaire de Simon S.A. frappa et entra avec, entre les mains, une épaisse enveloppe grise.

— Voilà ma belle, tu prends le train dès ce soir pour Paris et tu nous reviens vendredi matin, avec dans la mémoire de ton joli pc, des photos inédites et un article décliné une dizaine de fois, pour les dix humeurs journalières du boss ! Dans l’enveloppe, les billets et l’adresse de ton hôtel ! N’oublie pas les justificatifs pour tes frais, comme d’hab ! Et crois-moi, avec ton dynamisme de jeune citadine et ta curiosité artistique, les ventes de ce nouveau magazine pour ados vampiriques flamberont !

Claudine s’était assise d’une façon décontractée sur un coin du bureau, la minijupe lie-de-vin de son tailleur s’ouvrait légèrement et laissait entrevoir un porte-jarretelles noir et rouge très affriolant. La secrétaire sexy compatissait et tentait de trouver les mots justes pour consoler sa jeune collègue, qu’elle pensait si inexpérimentée au sujet des choses de la vie. Elle se disait que quelques jours à Paris, en ce début de printemps, ça ne pouvait qu’émoustiller les humeurs d’une jeune femme et sublimer sa féminité. Et les dandys de la capitale feraient le reste. Estelle affichait un air désespéré et derrière son regard absent, on devinait que toutes sortes d’idées moroses traçaient leur chemin.

— Allons, allons, ma belle, ce n’est pas la fin du monde et puis c’est Paris, quand même ! Trois jours à Paris ! Tu penses bien qu’il te restera du temps pour te balader dans les Grands Magasins, tu ne passeras pas tes trois jours à arpenter les allées de ton cimetière, fussent-elles tellement verdoyantes en ce mois d’avril !

— Je n’y connais rien moi, au cimetière de Montmartre ! Je vais encore glander des heures sur Google tu veux dire, à la recherche d’informations débiles et…

— Oh, positive un peu, ma belle ! Je ne te reconnais pas ! Tu peux t’installer à la terrasse d’un bistro et tapoter sur ton pc ! On ne t’envoie pas dans un couvent ! lance-t-elle tout en se contorsionnant pour feuilleter le calendrier fixé sur le bureau de la journaliste, entre le dernier bouquin de Kate Milie, Noire Jonction, et une pile de cahiers étiquetés projet numéro un, projet numéro deux…

Estelle s’esclaffa et se détendit. Claudine avait l’art de résoudre les conflits intérieurs et d’envelopper les choses d’un optimisme déroutant. Et ça marchait !

— Allez, hop, tu peux filer pour préparer ton sac ! Pendant trois jours, laisse Lille ici, et pars respirer les effluves de ce printemps ! A Paris ! Tu rencontreras peut-être ton prince ! Qui sait ! N’oublie pas ton mascara et tes strings !

— Non mais, tu rêves ! Je suis bien comme je suis ! Je veux rester célibataire !

— Non, non, non, allez, allez, ne recommence pas tes sottises, tu as subi quelques déconvenues et à ton âge, c’est normal ! Attendons la suite ! Et la suite, c’est ce soir ! Et puis au fait, qui te parle de bague au doigt et de longue robe blanche ? Tu vois, tu es bien plus romantique et fleur bleue que tu nous laisses croire ! Tu es une femme, ma belle, une femme !

Paris, gare du Nord, vingt-trois heures. Estelle, sortit de la gare et héla un taxi. Elle traînait derrière elle son gros sac rouge foncé, celui dont les roulettes hurlaient à la mort tous les cinquante centimètres et dont la bandoulière risquait de craquer à un moment ou à un autre.

— Vous ne savez pas faire la file comme tout le monde ? revendiqua un jeune loup aux yeux fatigués, des dossiers épais sous le bras gauche et un trolley au bout de la main droite.

Estelle ne répondit pas et fit mine de traverser la rue.

— Et puis après tout, montez avec moi, vous n’allez pas lacérer la capitale toute seule et à cette heure, jeune provinciale!

— Lacérer ? Provinciale ? s’offusqua Estelle qui n’avait pas sa langue en poche pour répondre du tac au tac.

— Montons dans ce taxi !

Estelle comprit qu’elle n’aurait pas de réponse et obtempéra, bien contente au fond de ne devoir attendre plus longtemps. Après une journée remplie de rebondissements et de précipitations, ce voyage en train et toutes ces images dans la tête, elle se sentait très lasse. Un autre jour, elle se serait éclipsée, par esprit de contrariété et par plaisir de narguer, mais ce soir…

— Hôtel Mercure, à Montmartre, lança l’inconnu au taximan. Et vous ? demanda-t-il sans même daigner tourner la tête pour interpeller la jeune femme.

Fin épisode 1

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Publié dans Feuilleton

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Le parachute oublié, une nouvelle signée Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

 

Petites et grandes histoires

 

 

LE PARAPLUIE OUBLIÉ

 

 

Pourquoi la météo était-elle aussi mauvaise ce jour-là ? Pourquoi Pierre, mon propriétaire, avait-il  décidé de me prendre, moi son vieux parapluie, alors que depuis des mois, il ne faisait plus confiance qu'à son duffel-coat ?

 

Pourquoi surtout m'a-t-il pris pour aller voir Brigitte ?

 

Vous ne connaissez pas Brigitte ? Je vous explique… Brigitte, 1m70, soixante deux kilos, des mensurations à rendre jalouse une danseuse du Crazy Horse et un sourire ravageur. Brigitte une amie de vingt ans de Marie, la femme de Pierre !

 

Sitôt sur le seuil, Pierre m'a donc ouvert et s'est soigneusement abrité des hallebardes que le ciel faisait tomber. Heureusement, Brigitte habitait le même quartier et quelques minutes plus tard, je me retrouvais tout dégoulinant dans le porte-parapluie de la belle.

 

De là, je pouvais entendre, je pouvais deviner…

 

Les mots doux, le bruit des baisers, les cris de plaisir et même les grincements du lit !

 

Brigitte et Pierre, Pierre et Brigitte, un couple d'amoureux comme on n'en voit plus guère qu'au cinéma… Deux heures après, le soleil brillait, la rue était sèche et Pierre quittait les lieux en m'oubliant !

 

J'ai crié, j'ai appelé, en vain ! C'est vrai qu'un parapluie n'a guère la voix qui porte surtout quand il se trouve à l'écart.

 

Pierre parti, Brigitte a rejoint le salon et a décroché le téléphone… L'après-midi s'annonçait mouvementée puisque Marie venait prendre le thé chez Brigitte et que les nuages s'amoncelaient dans le ciel, signe d'orage imminent.

 

"Laissez-moi partir. Je veux sortir. Je ne veux pas voir ça !"

 

Je suis sûr que cette histoire finira mal ! Marie est bien capable de me casser sur le dos de son coquin de mari !

 

 

Louis Delville

 

http://louis-quenpensez-vous.blogspot.be/

delvilletete

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Vineta, un conte de Didier FOND

Publié le par christine brunet /aloys

Vineta, un conte de Didier FOND

VINETA

Une légende allemande…

Il y a bien longtemps de cela, existait au bord de la mer Baltique une ville qui s’appelait Vineta. Les habitants de cette cité s’étaient enrichis grâce au commerce maritime et terrestre. Les maisons étaient de véritables palais dont les murs étaient couverts d’or et de pierreries. Les dames ne portaient que des robes en velours de soie et couvraient leurs habits de bijoux étincelants. Il n’y avait pas de pauvres, dans la ville ; ou du moins, ceux qui ne pouvaient pas montrer ostensiblement leur richesse étaient impitoyablement chassés. La cité n’ouvrait ses portes qu’aux étrangers fortunés et les fermaient aux mendiants ou aux simples voyageurs qui demandaient asile pour la nuit. L’égoïsme, le luxe, l’individualisme n’avaient point de bornes à l’intérieur des remparts. Vineta était crainte, enviée et haïe par tous ses voisins.

Une nuit, alors que Vineta était en fête et que l’or, l’argent, le vin coulaient à flot dans ses rues, une tempête monstrueuse s’éleva sur la Baltique. Les digues qui protégeaient la ville s’effondrèrent, un séisme épouvantable fit craquer la croûte terrestre et Vineta fut engloutie au fond de la mer avec tous ses habitants : il n’y eut aucun survivant.

Les années, les siècles passèrent. Personne ne se souvenait qu’un jour, une ville orgueilleuse et puissante se fût dressée là, au bord de la mer, à la place de cette longue plage de sable fin.

Et puis un jour, un jeune cavalier apparut sur la plage. Il avait déjà parcouru un long chemin et sa destination finale était encore éloignée. Il désirait se reposer un moment et mit pied à terre. Pour se dégourdir les jambes, il marcha lentement dans le sable, contemplant la mer, laissant le vent du large lui fouetter le visage. Soudain, le bout de sa botte déterra un objet bizarre, enfoui dans le sable. Il se pencha, le ramassa, l’examina. C’était une pièce de monnaie, une pièce très ancienne, dont il ne parvenait pas à trouver l’origine. Sur le côté pile, le graveur avait représenté une sorte de ville minuscule, enfermée dans des remparts. Il n’y avait rien sur le côté face, sinon le chiffre 100. La pièce n’était pas belle : toute bosselée, rongée par l’eau de mer et les intempéries. Le jeune homme la rejeta et poursuivit sa promenade. Bientôt, il sentit la fatigue envahir ses membres. Il s’allongea sur le sable et s’endormit.

Ce fut un bruit étrange qui le tira de son sommeil : le bruit de quelques voix qui chuchotaient, et celui de chevaux qui hennissaient, de charrettes qu’on tirait. Il ouvrit les yeux. Il était allongé devant les portes grandes ouvertes d’une cité de l’ancien temps. Il se redressa, ébahi, puis se dit qu’il rêvait et qu’il n’avait qu’à accepter ce rêve.

Les trois hommes qui se tenaient debout non loin de lui s’approchèrent. Ils souriaient, ils avaient l’air ravi de le voir. Avec de grands gestes d’amitié, ils l’invitèrent à franchir la porte et à pénétrer dans la ville. A peine avait-il dépassé la poterne que les premiers marchands se précipitèrent vers lui : l’un lui tendait des étoffes, l’autre des bijoux, le troisième de la vaisselle… Mais le jeune homme secouait doucement la tête. Vu la beauté et la richesse des objets, le contenu de sa bourse était largement insuffisant pour lui permettre d’acheter quoi que ce soit. Une femme, drapée dans une robe somptueuse, l’entraîna dans sa boutique, le supplia de choisir parmi la vaisselle exposée ce qui lui plaisait le mieux. Il crut à un cadeau et prit un gobelet en or. Mais quand il apprit qu’il devait payer l’objet, il le reposa en souriant, disant à la jeune femme qu’il n’était pas assez riche pour s’offrir ce luxe. « Une pièce, dit-elle, juste une pièce, et le gobelet est à vous. » Il sortit un peu d’argent de sa poche, le tendit à la jeune femme. Elle hocha négativement la tête et se mit à pleurer, sans bruit. « Ce n’est pas cela, dit-elle. Ce n’est pas cela. »

Il reprit sa promenade dans la ville, sans se soucier de consoler la belle marchande. A chaque pas, il était arrêté par des passants qui le suppliaient d’acheter n’importe quoi. Une pièce suffisait. Chaque fois, cependant, son argent était repoussé et femmes et hommes se détournaient en pleurant.

Un vent violent s’éleva tout à coup sur la cité. Si violent qu’il jeta le jeune homme à terre. Une pluie de sable s’abattit sur lui. Il voulut se réfugier sous l’auvent d’une maison mais il lui était impossible de bouger. Il ferma les yeux, serra les lèvres au maximum pour empêcher le sable de l’étouffer. Enfin la tempête s’apaisa. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il était allongé sur la plage ; aucune ville à l’horizon. Seulement la mer, grise, et le sable, à perte de vue.

Quel rêve bizarre, pensa-t-il en se relevant. Il était temps de repartir. Il ne savait pas exactement combien d’heures il avait dormi mais le jour commençait à baisser. Il se remit en selle. Au loin, sur la grève, il aperçut une silhouette qui marchait péniblement le long de la mer. Il dirigea sa monture vers elle. C’était un vieil homme qui logeait non loin de là, dans une cabane. Parvenu à sa hauteur, le cavalier s’arrêta. Il n’avait nullement l’intention d’engager une conversation avec cet homme et pourtant, sans qu’il sût pourquoi, il lui demanda s’il n’y avait pas une ville dans les environs, « une très belle ville, avec des remparts, et des gens vêtus d’étranges habits ». Le vieil homme lui jeta un regard curieux. « Vous l’avez vue ? » demanda-t-il et le cavalier eut l’impression désagréable qu’il se moquait de lui. Il répondit sèchement que non, mais qu’il avait dormi sur la plage et fait un rêve qui sortait de l’ordinaire. « Vous avez dormi sur la plage, répéta le vieil homme en remuant la tête. Avez-vous trouvé quelque chose, dans le sable ? » Le cavalier répondit par l’affirmative : une vieille pièce de monnaie, qu’il avait jetée avant de s’endormir. « C’était une pièce appartenant à la cité de Vineta, dit le vieillard. Et vous n’avez pas rêvé. Vineta était une merveilleuse ville ; mais les dieux l’ont punie de son orgueil en la précipitant dans la mer. Tous les cent ans, Vineta réapparaît et si un étranger peut acheter un objet avec l’argent de la cité, la malédiction prend fin. Vous auriez pu sauver ces âmes en peine. Mais votre ignorance les a rejetées à leur géhenne. » Et sans laisser le temps au cavalier de réagir, le vieil homme tourna les talons et s’éloigna sur la plage.

Passant, si un jour vous vous promenez au bord de la Baltique et que vous trouvez une étrange pièce de monnaie, ne la jetez surtout pas. Asseyez-vous, attendez. Peut-être est-ce le moment où Vineta va surgir des flots et tenter d’échapper à la malédiction…

Didier FOND

fonddetiroir.hautetfort.com

Publié dans Nouvelle

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Ecriture. Instant T, un extrait de "Naissance" d'Alexandra Coenraets

Publié le par christine brunet /aloys

 

naissancerv

 

18 janvier 2014. 13h.

Mes doigts trépignent, mes doigts s'échauffent.

Mes doigts se lancent à l'assaut d'un texte dont ils ne connaissent pas la teneur, et encore moins l'issue.

Mes doigts font bruyamment crépiter les touches du clavier, gicler des mots sur l’écran, mes doigts envoient des lettres se figer les unes après les autres sur la page blanche virtuelle, qu’ensuite elles malaxent et triturent pour lui donner vie, qu’elles couvrent et découvrent pour lui donner forme.

Et force.

Puis sens.

De leurs extrémités en action, mes doigts tentent de faire jaillir l’émotion.

Mes doigts s’énervent, se contractent, s’agitent de plus belle et, furieux, déversent en Times New Roman 12, leurs flots de colère, prisonniers qu’ils sont de la peur de mal faire. Déplaire. De ne pas en faire. Assez. Bientôt j’oublie de respirer, remarque l’erreur, la rectifie, et j’expire, j’expire, j’expire encore.

Je laisse. La vague. De colère. Passer.

Je m’arrête. Parce qu’un air sort de ma radio et me capte aussitôt, parvient à mes oreilles, oui j’entends à présent cet air que j’adore, de Sanson, Véronique, et dont je ne connais pas le nom. Un nom de nulle part, probablement. Un instant plus tard, la voix qui comble de son talent le vide entre deux chansons, m’apprendra que c’est « Bernard’s song », le titre que religieusement j’écoute, les doigts immobiles, cernés de notes de musique auxquelles ils ne peuvent résister. Envoûtant.

Revigorés, mes doigts à nouveau tentent que la fusion tête-cœur-doigts-écran ait lieu, et renvoie au lecteur une parcelle du plaisir qu’il y a d’écrire lorsque la magie opère. Un accouchement. Dans la douleur aussi. Et la douceur, aussi, de contempler ces caractères qui s’alignent un à un, comme une banderole qu’on déroulerait d'un geste naturel. L’écran prend vie et s’anime de voir qu’en son sein, s’entame une danse fluide qui m’enveloppe d’un voile apaisant, et les phrases que j'ai fait naître me laissent habiter leur bulle ouatée.

Mes doigts s’enivrent de ces mots qui s’écrivent en temps réel, et me propulsent d’un coup au cœur d’un univers bleu nuit obscur, et pourtant si pur, où je me plais à flotter, délicieusement légère, prise en apesanteur, et volontairement passagère, d’un convoi qui m’entraîne, sous la mer.

En eau profonde. Dans un endroit où le trouble s’insinue et m’invite à dévoiler quelques recoins inexplorés de mon être. Là, j’explore une terre apparemment vierge de présence humaine, une terre qui renferme pourtant la vie, qu’elle enferme encore. Trop. Et quand, sous

mes pieds, la terre se fissure et que, de la brèche ainsi créée, jaillissent d’autres émotions, d’autres sensations, au vu d'être apprivoisées, il reste, malgré moi, dans l’ombre, une hésitation.

Mes doigts continuent de frapper, eux, sans hésiter. Du haut-parleur, s’échappe maintenant la voix rude et rauque d’Arno, aux accents bruts de décoffrage, ancrés dans la terre de Flandre, vaguement teintés d’embruns ostendais, et je découvre qu’il a repris Julio Iglesias, dont la voix latine serait davantage haut perchée dans les nuages. J'entends qu'ils sont deux, maintenant, à nous chanter, nous, « les femmes », de leur point de vue d’homme, ce « pauvre diable », paraît-il, dont ils content désarrois et autres errements de l'amour, chacun dans leur inimitable style.

Et je souris.

 

 

Alexandra Coenraets

http://quandilnaitdusens.wordpress.com/

“Naissance”, roman, paru chez Chloé des Lys, mai 2013.

 

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Un peu de terre, une nouvelle de Micheline BOLAND

Publié le par christine brunet /aloys

 

Le magasin de contes

UN PEU DE TERRE

 

 

Massimo triture le tablier de sa grand-mère entre ses mains. Il tente en vain de retenir ses larmes.

 

Il renifle un peu. Il articule : "Tu viendras nous voir, n'est-ce pas Nonna ? Tu viendras dis ?"

 

"Mais oui, mon trésor…" Massimo est partagé. D'un côté, il est heureux de revoir bientôt son père qui, depuis des mois, est parti travailler loin du village, dans un pays du nord. Mais d'un autre côté, il est tellement triste d'être séparé de sa grand-mère. Cela lui est si dur de se dire qu'il ne la verra plus, qu'elle ne le consolera plus de ses petits malheurs, qu'elle ne rira plus avec lui quand il expliquera comment Eduardo a dissimulé un copion dans son plumier ou comment Flavio a marqué un but. À qui se confiera-t-il encore ? Sa mère ne semble remarquer que les bêtises qu'il peut commettre…"Tiens-toi droit", "écris plus petit", "mouche-toi". Sa mère n'est vraiment tendre que lorsqu'il est malade. Elle passe et repasse alors, inlassablement, la main sur son front, le frictionne avec de l'eau de Cologne, le cajole en murmurant des mots gentils. "Ça va ma puce ?", "Tu veux quelque chose de spécial …"

 

"Et n'oublie pas ce que je t'ai dit… La petite boîte."

 

"Oui Nonna…"

 

"Maintenant va, ta mère doit t'attendre."

 

Massimo rejoint sa mère dans la petite maison mitoyenne. Elle est occupée à remplir une valise avec des robes, tabliers, pyjamas, chemises de nuit, culottes, pulls… "Prépare ce que tu veux emporter, Massimo."

 

Massimo ressort. Aujourd'hui, le ciel est gris comme le sont ses pensées. Massimo sort la petite boîte bleue de sa poche et de ses mains nues fait ce que sa grand-mère lui a dit de faire, il remplit la boîte de terre. C'est la première fois de sa vie qu'il connaît ce contact. La terre lui apparaît chaude, douce, maternelle. Massimo la regarde longuement avant de placer le couvercle et de fourrer cette petite chose bleue, ultime présent de sa grand-mère, en poche.

 

"Massimo, Massimo…"

 

"Oui Maman…"

 

"Seigneur, où t'es-tu encore sali ainsi !"

 

Massimo ne répond pas. Il va dans sa chambre, y prend le petit personnage de bois et la balle à peine plus grosse qu'un citron que lui a offerts sa grand-mère puis va porter le tout à sa mère pour qu'elle les case dans son bagage.

 

Sa mère chante. Sa mère ne pense sans doute qu'à son père, à la jolie maison qu'il a louée là-bas. Son père a écrit : "Marie, la vieille propriétaire est très gentille, elle m'a aidé à aménager. Elle est si heureuse de louer une partie de son habitation à un jeune couple avec enfant. Il y a un magasin et une école près de chez nous, un jardin derrière. J'ai eu de la chance."

 

Massimo part. Durant le voyage en train, pour se réconforter, il lui arrive de mettre la main en poche et d'effleurer la boîte. Quand ses doigts rencontrent le métal, il se sent moins seul, plus fort, moins inquiet à l'idée d'affronter l'inconnu. Enfin, il revoit son père. Il voit la jolie maison, pas si jolie que ça. Il voit Marie, la propriétaire, plus ridée qu'il ne l'imaginait. Il voit l'école, l'épicerie. Mais Marie même si elle lui sourit et dit quelques mots d'italien, n'a pas l'odeur de savonnette de sa grand-mère. Le ciel est bas, les enfants du quartier ne parlent pas sa langue. Marie, c'est une institutrice retraitée, elle l'embrasse trop fort, le réprimande parfois comme sa mère le fait, et elle s'efforce de lui apprendre le français en lui lisant des livres de filles. Marie, elle ne connaît rien au football ni aux jeux de garçon.

 

Sa mère travaille. Marie lui a prêté une machine à coudre et elle passe beaucoup de temps à confectionner des vêtements pour des clientes. Sa mère semble contente. Elle gagne de l'argent, apprend le français avec Marie, essaye de lire la bible en français pour tester ses progrès. Elle attend un bébé. De temps à autre, son père joue avec lui. À l'école, il y a des enfants qui le traitent parfois de "macaroni" et il ne sait quoi répondre. Il n'est pas aussi fort que Gino qui a frappé un gamin qui l'avait appelé ainsi ni aussi mignon que Rosa qui trouve toujours une autre fille pour la consoler. Parfois, Massimo a le cœur gros mais il n'en dit rien. Seule, sa petite boîte bleue lui apporte un peu de baume quand il a la nostalgie du pays. Il lui arrive alors de l'ouvrir et d'embrasser la terre comme s'il embrassait sa grand-mère.

 

À l'école, l'institutrice a fait réaliser un herbier. Un jour de cafard, Massimo envoie à sa grand-mère une enveloppe qui contient dans une feuille pliée en trois, un peu de terre et des pâquerettes séchées. Sa grand-mère lui répond par retour du courrier. Elle lui envoie le dessin de la colline qu'il y a devant sa maison. Elle a simplement calligraphié : "Tu m'as écrit de là où la terre fait souffrir mais rend riches les hommes qui la travaillent. Moi, je t'écris d'ici où la terre pleure de n'avoir pu nourrir ses enfants. Un jour tu comprendras, mon trésor." Il n'a pas vraiment saisi tout le sens du message mais a punaisé le dessin sur le mur de sa chambre.

 

Le temps passe. Nonna écrit de moins en moins souvent, son écriture est moins lisible. Le bébé est bien là, il marche et commence à parler. Marie aide Massimo à faire ses devoirs et à étudier ses leçons. Elle l'appelle "mon petit loup", lui offre des chocolats et des livres mais est exigeante. Une phrase lui revient si souvent : "Tu peux faire mieux mon petit loup." Au fil des mois, les choses s'arrangent, les bulletins sont meilleurs et puis Massimo a une copine, une vraie qui n'a pas sa langue en

poche, qui se moque des plus forts de la classe, qui fait des grimaces inimaginables, qui lui remonte le moral en le faisant rire : "Hé Massimo t'as vu les longs pieds de Claire ? On dirait qu'elle est chaussée comme un clown." Son père parle d'acheter une maison mais pas encore de rentrer en Italie.

 

Massimo prend racine. Une première fois, il va en vacances en Italie. Les valises sont remplies de cadeaux, notamment des pantoufles garnies de pompons et d'un chapeau à aigrettes pour Nonna, des chocolats pour les cousins. Il remplit une boîte vide de ballons de Tournai avec de la terre de son jardin. Son père le voit faire et sourit. Il dit juste : "Toi aussi…" Mais il a des larmes dans les yeux.

 

Maintenant, il y a un peu de terre d'ici, là-bas et un peu de terre de là-bas, ici. Massimo est un pré-adolescent. La petite boîte bleue reste au fond d'un tiroir du bureau que ses parents lui ont offert pour sa communion. Il n'y pense plus guère que quand il reçoit du courrier de sa grand-mère ou quand il lui écrit.

 

Quand enfin, ses parents achètent une maison à l'autre bout de l'agglomération, Massimo éprouve un peu de difficulté à quitter la vieille et Monique. Les séparations, il n'a jamais aimé et ne les aimera jamais…

La petite boîte bleue semble à présent presque oubliée comme sa première dent de lait que sa mère a emballée dans un morceau d'ouate, comme les premières gommettes reçues à l'école qu'il conserve parce qu'elles sont des preuves de sa bonne conduite. Pourtant, quand sa grand-mère meurt, il cherche la boîte et la garde longtemps dans les mains. Il la place même, quelques nuits, sous son oreiller. Elle est devenue pareille à un grigri. Il la garde sur lui le temps d'un examen difficile, le temps que cicatrice son premier chagrin d'amour, le temps des entretiens d'embauche, le jour de son mariage.

 

La petite boîte remplie de terre de là-bas, c'est le signe qu'il est rattaché à un autre pays, c'est le souvenir d'une enfance merveilleuse passée aux côtés d'une grand-mère extraordinaire, c'est le rêve d'un ailleurs magique, un beau rêve à entretenir comme un feu sa vie durant.

 

Micheline BOLAND

micheline-ecrit.blogspot.com

 

 

Conte finaliste de "Fais-moi un conte" - Surice 2012

(Extrait de "Nouveau magasin de contes")

boland photo

Publié dans Nouvelle

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Souvenir oublié, un poème de Philippe Wolfenberg

Publié le par christine brunet /aloys

Les états d'âme de la Lune et du Soleil

 

Souvenir oublié

 

 

 

Quand le soleil se couche et qu’arrive le soir,

Je me rappelle une fille aux yeux marron et cheveux noirs

Dont l’absence, parfois, me plonge dans un sombre désespoir

Et, alors, des moments exquis reviennent à ma mémoire.

 

 

A une époque révolue et regrettée, en d’autres lieux,

Perdu dans un parc arboré, un château merveilleux,

Habité par le spectre affligé et vaporeux

D’une amazone à l’intense regard de feu.

 

 

Sous le feuillage des géants séculaires,

Reniant sans remords sa nature première,

Sur un banc, la belle et troublante guerrière

S’offre à moi, à l’ombre d’une grande tour austère.

 

 

Cette réminiscence d’un lointain passé

A le goût doux et amer du dernier baiser,

Ultime vestige de l’amour devenu suranné,

Laissant dans le cœur l’envie de tout effacer.

 

Philippe Wolfenberg

philippewolfenberg.skynetblogs.be

http://www.bandbsa.be/contes3/wolfenbergtete.jpg

Publié dans Poésie

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Jean-Louis Gillessen nous parle de Claude Colson

Publié le par christine brunet /aloys

Jean-Louis Gillessen nous parle de Claude Colson

Bonjour bonsoir à toutes et à tous,

En consultant le forum, j’ai ouvert un sujet consacré aux « Textes et poèmes » de notre ami

Claude Colson . Une partie d’entre eux participe de la coquinerie, ils sont délicieux.

Ses écrits sont un petit bijou … Le sujet abordé a provoqué en moi une résonance, et, comme il se trouve que Claude et moi avons déjà échangé de bons moments sur la toile, je me suis autorisé en écho à ajouter le commentaire suivant qui reprend un extrait de ma pièce Léon 20H30.

La tentation était trop forte. D’aucuns m’ont suggéré d’en faire part à Christine pour une éventuelle publication sur ALOYS. Ceci explique cela, et en voici donc le copié-collé …

(« Je viens, en tant que jeune nouveau cédélien fraîchement éclos, émoulu et déjà presque moulu, je viens donc de découvrir dans le forum le sujet concernant « Textes et poèmes » de Claude Colson : quel pur délice que tes textes!

Très modestement je livre ici l'un de mes écrits, extrait de ma pièce Léon 20H30 :

Avant de citer son poème, le personnage, seul sur scène, dit :

- Quand je pense qu'en Écosse, nous avons dormi tous les deux simplement,
tendrement, entrouverts, ma tête posée près de l'antre raviné de son ventre raffiné.
Paupières closes. Lèvres roses. T'en souvie
ns-tu? -

Il enchaîne lyriquement :

- « Et cette main que maintenant tu guides sûre mais tendrement,
nos quelques doigts qui frémissants sur ton sein droit vont en glissant,
ces lèvres humides et détendues qu'en ce soir pleines tu as rendues
pour sur nos peaux les poser nues,
belles d'amour, perles de désirs, saines complices de nos soupirs,
relient nos chairs, chères à chérir. » -

Il conclut :

- Aaaargghhh, quand je pense qu'en Écosse on a dormi tous les deux sans joindre nos corps,
sans aucun ... " temps " passé, Roméo, Juliette, cent ans passés, sans même nous " embrasser ",
sans préserver cette chaleur qui soude un
être à l'autre ...
... Déjà qu'y faisait caillant, on est cons quand même! - »)

L'effet est certes moins évident hors contexte de la pièce ...

Jean-Louis Gillessen

Publié dans Fiche de lecture

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Papy Nzili en interview pour notre blog : " j’ai toujours ce besoin (et cette liberté !) de dire tout haut ce que beaucoup peinent encore à exprimer."

Publié le par christine brunet /aloys

 

Tu te présentes pour ceux qui n'auraient pas encore lu les articles postés sur ce blog ?
Je suis le quatrième d’une famille de cinq enfants. Je suis né à Kinshasa en 1973, je vis en Belgique depuis 17 ans. J’ai deux garçons. En dehors de l’écriture, je suis contrôleur des impôts. Je sais qu’on ne se fait pas toujours des amis en disant ça (rires). Je me destinais à être médecin, mais j’ai quitté la fac de médecine en deuxième année pour faire les études d’économie appliquée. Je n’ai jamais étudié la littérature. J’étais plutôt dans les chiffres depuis l’école secondaire. Je me suis rattrapé avec les langues car je parle couramment l’anglais et l’espagnol, et j’ai quelques notions de néerlandais.

Depuis quand écris-tu ? Un déclencheur ?
Mon premier roman date de 2005. Je tenais à raconter quelque chose sur l’ambigüité sexuelle. Tout ce que j’écris d’ailleurs parle d’une sexualité différente. J’ai plusieurs raisons de le faire. D’abord à cause du contexte fort religieux dans lequel j’ai passé pratiquement toute ma vie. J’ai été scolarisé pendant douze ans dans un collège jésuite très strict.
Ensuite, mon éducation chrétienne fort conservatrice.
Est-il besoin de rajouter mes origines africaines qui diabolisent tous ceux qui aiment différemment ? 
Enfin, un besoin de rompre avec le mythe de « garçon modèle ». 
Ainsi, j’ai toujours ce besoin (et cette liberté !) de dire tout haut ce que beaucoup peinent encore à exprimer.

Donne-moi ta définition du mot "écriture"
L’écriture pour moi va au-delà de la rédaction des textes à soumettre à la critique du monde littéraire sous la forme de romans, essais, …
C’est un exercice qui consiste fondamentalement à véhiculer par les mots les plus corrects des sentiments précis. Croyez-moi, ce n’est pas un exercice facile. Chacun de nous est le seul à ressentir les choses comme il les ressent. C’est une démarche pratiquement condamnée à l’échec, lorsque nous tentons d’en faire part aux autres. C’est justement cela qui me plaît le plus : récolter les différentes émotions par lesquelles sont passés les lecteurs, parfois juste en un mot. On est parfois surpris de ces retours inattendus.

 

Parle-nous de "Mon histoire avec eux" : un roman ? 

Parler de pur roman serait une manière de tricher avec la vérité. Disons que ce sont des récits fortement romancés. De là à m’approprier toutes ces fabuleuses expériences que raconte Matt Princier, il n’y a qu’un pas que certaines personnes franchiront sans peine. Il reste la question fantasmagorique de savoir si une seule vie peut vraiment jouir d’autant d’expériences sentimentales aussi fortes. À croire que tous ceux qui croisent un jour la vie de Matt Princier revêtent une importance indescriptible qui, par ailleurs, semble ne jamais être la même. Qu’il ait onze ans ou qu’il ait la trentaine, il demeure invariablement amoureux, aussi bien des hommes que des femmes. 

 

Des nouvelles, donc ? 
 Absolument ! En première de couverture j’inscris d’ailleurs « Nouvelles ».
 

 

Papy Nzili en interview pour notre blog : " j’ai toujours ce besoin (et cette liberté !) de dire tout haut ce que beaucoup peinent encore à exprimer."

D'où sortent tes personnages ? Qui sont "eux" ? 
Je ne vous apprendrais rien en vous disant qu’on ne donne que ce qu’on a. Mes personnages sortent de mon vécu. Ils ne sont pas tous réels, même s’il est vrai que certaines personnes m’ont fortement inspiré au point de devenir « eux » (rires). Il y a d’épaisses couches de maquillage, de la caricature, et de l’enjolivement. C’est voulu. J’aime me savoir maître de mes personnages. Je les crée. Ils sont à moi. Ils sont mon monde. J’en dispose comme je le sens et rien ne me les arrachera. Voyez-vous, la vie nous enlève beaucoup de personnes, sans compter ceux qui choisissent eux-mêmes de nous tourner le dos. « Eux », j’ai le pouvoir de leur faire devenir à tout moment ce que je voudrais. 

Essaie de définir ton style
J’écris dans un style d’échange de correspondance. Je pense qu’en composant mes textes, je ne les vois pas comme une suite d’idées et de mots destinée à aboutir dans un roman. C’est comme des échanges de courriels que j’entretiens quotidiennement depuis quatre ans avec un ami Parisien, là où je laisse les sentiments, les émotions, s’exprimer librement. Vous savez, quand vous essayez de vous adresser verbalement à vos interlocuteurs, vous rencontrez deux types de problèmes :
1°) soit ils ne sont pas prêts ou pas en mesure d’entendre vos mots
2°) soit ils croient déjà savoir ce que vous aviez l’intention de leur dire
Dans les deux cas, ils ne vous laissent pas aller jusqu’au but de vos propos. On a moins ce problème à l’écrit. C’est ce qui me fait aimer l’écriture narrative. Elle me permet d’aller jusqu’au bout de ma pensée sans être interrompu. D’où les phrases simples inspirées du langage parlé que j’emploie dans mes écrits. Et avec le temps, je fais de plus en plus intervenir mes lecteurs en les interpellant par des interrogations et en demandant leur opinion. Même s’ils ne sont pas là pour me répondre, cela me procure néanmoins le sentiment d’avoir échangé. Je n’ai pas de grandes théories à livrer au monde. J’ai juste envie de partager. Et le seul moyen que j’ai trouvé c’est de faire ces longues correspondances destinées à un public inconnu sous la forme de romans. Comprenez que je suis de la génération qui a passé l’adolescence à entretenir des correspondances avec des personnes parfois lointaines et
totalement inconnues. Tout ça est désormais fini avec l’arrivée d’Internet et des SMS. Et je le dis avec regret.


Je ne comprends pas très bien ce que tu veux dire... Les mots sont là pour véhiculer le plus fidèlement possible les images que nous avons en tête... mais... mets-tu en scène les émotions de tes lecteurs ? Tu me donnes un exemple de ces "retours inattendus" ?

Il ne s’agit pas de mettre en scène les émotions de mes lecteurs, il s’agit toujours de celles de mon protagoniste (Matt Princier, qui est au centre de tous mes ouvrages). La difficulté de la communication réside déjà dans la conceptualisation des choses (que tu appelles « images »). Nous n’avons pas tous ces mêmes « images » concernant une chose précise. Ce qui me paraît un carré parfait peut être discuté comme un losange chez un autre ou comme un rectangle chez un autre encore. Pourtant c’est une évidence pour moi : c’est carré. D’où l’émerveillement de se rendre compte qu’il n’y a pas une seule manière de voir les choses. Tiens, dans le deuxième chapitre de « Mon histoire avec eux », j’aborde un sujet fort sensible et risqué de l’amour d’un petit garçon de 11 ans pour son professeur de 25 ans. J’ai dû mettre une double couche de gants pour ne pas choquer le lecteur, j’ai avancé dans
le récit avec la plus grande prudence. Je craignais qu’on m’oblige simplement de retirer ce chapitre. Pourtant, les personnes à qui je fais lire habituellement mes ouvrages quand je les termine ont été unanimes : c’est dans ce chapitre qu’on trouve un condensé de sentiments partagés par la plupart des lecteurs.
Il est clair que les mots sont là, mais il faut en prendre les bons pour amener les autres à s’aligner sur votre logique. Après, l’interprétation de ces mots c’est aspect qui échappe totalement à l’auteur.

Si j'ai bien compris, tes nouvelles ont toutes, comme fil conducteur "l'amour" ? 
Toutes mes histoires ne parlent que de l’amour, sous toutes ses formes, allant d’une amitié classique à des amitiés amoureuses, en traversant les amours charnels, passionnels, et platoniques. 

Dans la mesure où tu "engages un dialogue" avec tes lecteurs, tu te mets en scène, non ? Dans ce contexte, n'est-il pas compliqué d'être lu puisque tes textes peuvent s'apparenter à de l'autobiographie (certes fictive mais beaucoup de lecteurs les prendront au premier degré...) 
C’est un piège, en particulier pour des lecteurs qui me connaissent dans la vie de tous les jours. Ils s’acharnent à établir des équivalences avec mon quotidien, même lorsque je leur aurais prescrit de faire abstraction de l’auteur. Je parle à la première personne du singulier, mais c’est Matt Princier qui se raconte en réalité. C’est lui qui fait intervenir les autres quand il est face à des choix difficiles. Il faut garder en tête une chose : Matt Princier est un garçon qui se pose beaucoup de questions. Il essaie de trouver des réponses dans ses propres expériences et dans ce qui tombe sous le sens commun. C’est dans ce contexte-là qu’il s’applique à faire réagir son lecteur avec qui il voudrait communiquer. C’est pour ça qu’il a souvent recours à des points d’interrogation dans son emploi de ponctuations. Tiens, voici en exemples quelques extraits tirés de « Mon histoire avec eux » :

« Devrions-nous à tout prix rester corrects ? J’aimerais que vous arriviez à répondre à cette question à la fin de ce récit. Et si quelqu’un y arrive, qu’il ne manque pas de me dire de quelle manière nous y parviendrons. J’ai passé minute après minute pendant huit heures aujourd’hui à essayer de trouver une réponse neutre à cette question. Devrais-je vous dire que mon activité cérébrale est restée improductive de résultat cohérent ? Alors, je crie ma révolte : au diable la bienséance ! Au profit de qui œuvrons-nous quand nous nous privons des choses à la fois basiques et vitales à notre existence ? »

« Croyez-moi, j’ai l’expérience de ce genre de choses. Les gens ne sont pas si différents les uns des autres qu’on semble se le présenter. On est faits de chair et de sang, on est un corps et un esprit. Cela ne connait ni différenciation raciale, ni tribale, ni même de genre. On est juste des êtres humains. Dans votre haute estime de vous-mêmes, vous refuserez très certainement de l’entendre, mais je vais vous le dire : à circonstances égales, vous seriez tout à fait capables de faire exactement la même chose que l’autre a faite. Je vais vous le répéter jusqu’à ce que le message percute bien vos oreilles : vous n’êtes pas si exceptionnels que vous vous êtes plu à le penser depuis des lustres. Et si vous en voulez la preuve, je vous en fournirai une qui cassera votre haute opinion de vous-mêmes : quand vous ne serez plus là demain, quelqu’un d’autre prendra votre femme, votre mari, votre maison et votre travail. Le
monde vous regrettera peut-être un jour, mais le jour d’après il oubliera jusqu’à votre existence. Alors, descendez tous de votre piédestal ! »

« Il n’y avait pas de malice en lui. Les gentils comme Hugo ont du mal à concevoir que les gens agissent ou parlent par pure méchanceté. Ce sont les méchants qui, en plus de leur propre rosserie, attribuent une intention malveillante aux faits et gestes des autres. Hugo trouvait toujours une excuse pour disculper ceux qui ont manqué de correction envers lui. Vous voyez, vous avez du mal à croire qu’il existe des gens comme Hugo Lambermont dans le monde d’aujourd’hui. »

« Osez me dire que vous vous êtes toujours montrés magnanimes face à ces proches qui ont eu le malheur de vous révéler un jour un côté moins illustre de leur vie. Nous les avons rejetés, regardés comme des êtres impurs que les Juifs de l’Ancien Testament condamnaient à vivre en dehors des fortifications de leurs villes. Oseriez-vous prétendre que vous en êtes indemnes ? Enfin, je vais arrêter de vous harceler, ce n’est pas après vous que j’en ai. Ma désapprobation va à l’endroit de ces pseudo amis qui n’ont rien compris de moi et n’ont pas accepté que quelqu’un d’autre s’y lance. »

« Jacques Rouvrin rendit l’inimaginable possible et c’est précisément cela, sans aucun détour, que je vais vous raconter. Ne soyez pas dégoûtés par cette lecture. Soyez-en plutôt par ce que fit Jacques Rouvrin, mon beau-père. Je doute d’ailleurs qu’il y en ait, parmi mes lecteurs masculins, qui s’identifient à Jacques. Je n’aurais pu, moi non plus, me voir en lui, malgré la luxure que certains ont déjà attachée à mon personnage, allant jusqu’à évoquer le Marquis de Sade quand ils parlent de moi. »

Des projets d'écriture ?
Des projets d’écriture ne manquent pas. « Nos rêves et nos vies » que je viens de finir a pour vocation de boucler la trilogie commencée en 2005 lorsque j’ai écrit « Gaypard », et qui s’est poursuivie en 2009 à travers « Vers le Sud ». Mais vu que j’ai quelque peu évolué dans ma manière d’écrire, je vais devoir retravailler en profondeur les deux premiers pour atténuer la cassure entre les différents styles. 

À part ceux-là, j’ai aussi écrit « Crispin Sadelier, mon rêve d’amitié ». Il parle du voyage de Matt avec son ami Crispin à travers les Etats-Unis. C’est à nouveau une relation qui s’est vécue comme se joue de la musique. Elle a connu sa courbe ascendante qui est venue mourir dans un silence qui laisse Matt Princier avec ses éternelles interrogations. Le lecteur qui aime les romans de style récit de voyage ne manquerait pas de l’apprécier. Ah, « Nos rêves et nos vies » également. C’est une histoire d’amour qui se vit à travers villes et campagne irlandaises.

« La vie me l’a interdit ! » est un roman que j’ai écrit l’an dernier. Je craignais de le faire lire tant je le trouvais noir. Toutes les histoires se terminent dramatiquement. J’avais besoin de partager cet aspect de la vie, qu’on évite quand même souvent d’aborder.

J’ai envie de faire vivre à Matt Princier d’autres aventures. Mais pour l’instant, je préfère me concentrer sur des améliorations à apporter à ce qui existe avant de passer à autre chose.

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Christine Brunet a lu "Et si c'était mieux là-bas ?" de Lionel Cieciura

Publié le par christine brunet /aloys

Christine Brunet a lu "Et si c'était mieux là-bas ?" de Lionel Cieciura

J’ai lu « Et si c’était mieux là-bas ? » de Lionel Cieciura

Compliqué de parler de ce livre… Peut-être parce qu’il réveille des images et des sensations oubliées ? Ou peut-être parce qu’il propose au lecteur une richesse d’images difficile à restituer ? Je ne sais pas… Mais j’essaie parce que ce livre est passionnant !

Voilà une invitation au voyage. Pas le voyage conventionnel, pas celui organisé pour les tours operators où confort rime trop souvent avec images-clichés. Non, loin s’en faut !

« Et si c’était mieux là-bas ? » est une invitation à l’aventure, un parcours atypique d’une quinzaine d’années au sein de pays encore peu courus à l’époque (avant 2000) : Laos, Cambodge, Birmanie, Ladakh, Tibet, Indonésie… Des années de rencontres humaines, d’expériences extrêmes. Des images différentes, des réflexions personnelles sur les contextes, les coutumes, le caractère des peuples rencontrés…

Je voyage, une drogue depuis ma plus tendre enfance. Très souvent dans des conditions difficiles. J’ai retrouvé dans ce livre le plaisir de la découverte, de la surprise, de la joie d’une rencontre impromptue ou improbable qui restera gravée à tout jamais dans la mémoire, la frayeur lors d’un mouvement de foule ou lors d’un passage de col dans l’Himalaya, mes narines titillées à nouveau par les parfums exotiques (ou putrides) des marchés, la langue anesthésiée par le goût extrême d’un thé au beurre rance préparé par un moine retiré au fin fond d’une vallée oubliée.

Un voyage initiatique ? Non, pas vraiment. Une expérience vécue comme une volonté de vivre sa vie pleinement, de donner, peut-être, un sens différent à son existence.

Ecrit comme un journal de bord, nous vivons au rythme des rencontres (souvent récurrentes), au fil des paysages grandioses, des opportunités quotidiennes ou des choix de l’auteur. Voyage au cœur de l’humain, au cœur des images.

Le rythme de l’écriture se calque sur le rythme du voyage : parfois rapide, parfois plus posé, on s’attarde sur tel ou tel endroit, dans tel ou tel pays. Une plongée dans la vie besogneuse des uns, trépidante de certains, insouciante du voyageur curieux qu’on ne peut qu’envier.

Belles descriptions des êtres rencontrés, d’ethnies oubliées désormais effacées par la « civilisation », des militaires et autres personnages qui détiennent, à leur niveau, le pouvoir, de certains touristes au comportement ahurissant. Je me suis surprise à rire à certaines situations, à sourire à d’autres.

Ces quelques mots ne peuvent rendre compte pleinement de l’expérience que propose Lionel Cieciura, mais vous donneront, je l’espère, l’envie sinon d’aller là-bas, à défaut de vous plonger très vite dans ces 350 pages de pure évasion.

Son site auteur : conseils-de-voyage.com

Christine Brunet

www.christine-brunet.com

Publié dans Fiche de lecture

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Sophie Vuillemin a lu "Cactus Orchidée" d'Emma Casanove

Publié le par christine brunet /aloys

Sophie Vuillemin a lu "Cactus Orchidée" d'Emma Casanove

Un titre énigmatique....et une accroche qui m'interpelle : Ils entament un jeu qui n’en est pas vraiment un, un jeu qui leur est propre. Il lance une idée, elle y ajoute un élément, auquel il réagit à son tour. Ils jonglent avec leurs émotions, leurs ressentis, leurs rêves.

Et me voici avec le premier roman d'Emma Casanove entre les mains. Au bout des doigts, devrais-je dire, car je l'ai découvert en version numérique.

Zoé, enseignante d'espagnol à l'université, est promue directrice du département. Femme dynamique, engagée, ambitieuse, débordée, Zoé est une femme "moderne". Elle rencontre Thomas, un étudiant sensible. Ils vont tisser une relation complexe qui va devenir essentielle pour la jeune femme. Une amitié amoureuse très forte.

Emma livre un portrait de femme très fouillé. Elle sait analyser et décrire finement les caractères des personnages. Zoé incarne les contradictions des femmes qui veulent tout : mère-femme-amoureuse et plus si possible.

"Etre épouse et mère ne lui suffit pas. Elle veut plus. Toujours plus."

Zoé ne veut renoncer à rien. En cela, il me semble que l'auteur dépeint fidèlement une génération de femmes ( la mienne !) qui courent pour concilier carrière et vie familiale, tout en rêvant de quelque chose de plus. Ou peut être est-ce ma lecture personnelle du roman car Cactus Orchidée offre aussi une galerie de portraits, la description du développement lent des sentiments ou des mécanismes de l'attirance...

"Raphaël, Thomas. Où en est-elle ? Comment donner sa place à chacun? Comment être là pour les deux ? Elle se refuse à choisir."

Zoé ne choisira pas. La vie s'en chargera. Dans la deuxième partie, le roman prend un tour différent, plus sensuel, maitrisé avec virtuosité et sensibilité par l'auteur.

Le style d'Emma est fluide et précis. Les phrases courtes donnent un ton moderne et du rythme au texte.

Un premier roman prometteur.. Emma a déjà publié le deuxième aux Editions Assyelle: Maman, Papa, Louise et moi.

Sophie Vuillemin

sophievuillemin.over-blog.com

C'est quoi ton stage, Sophie Vuillemin, Ed. Chloé des Lys

C'est quoi ton stage, Sophie Vuillemin, Ed. Chloé des Lys

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