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L'auteur de cette nouvelle est Philippe Desterbecq !

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Phil D

 

 

Voici un texte rédigé lors d’un atelier d’écriture.

Le personnage imposé : une femme qui ne veut pas d’enfants ;

La situation : Zut ! J’ai laissé brûler les pommes de terre.

Une journée catastrophique.

 

C'est ma journée catastrophe! Je me lève, je mets un pied par terre ... Enfin, quand je dis par terre, je mets le pied dans quelque chose de mou, d'infâme, ... C'est le chat! Non, je ne mets pas le pied sur le chat mais sur ce qu'il m'a laissé sur la descente de lit, oui, celle que ma belle-mère m'a offerte pour Noël. Je la déteste de toute façon! Je déteste autant cette carpette que celle qui me l'a offerte! Ma belle-mère n'a qu'un mot à la bouche, un seul : ENFANT.

- Vous verrez, quand vous aurez des enfants...

- Bon, dites-moi, vous n'êtes plus si jeunes que ça, les enfants, c'est pour quand?

- Jocelyne, dis-moi, entre femmes on se comprend ... tu peux avoir des enfants? Tu n'es pas ....Parce que mon Jacques, tu sais, les enfants, il les adore et si tu ..., enfin, si tu ne peux ..., tu comprends?

Ben moi, j'aime mon chat. Enfin je l'aimais jusqu'à ce qu'il me laisse ce truc puant sur la carpette.  Cette horreur! Je pourrai enfin la jeter, mais, en attendant, mon pied est plein de ... enfin, pas besoin de vous faire un dessin, vous comprenez.

Je crie :"Sale bête!" ce qui réveille Jacquot qui croit que je m'adresse à lui. Il se relève, je lui montre mon pied ... Savez-vous ce qu'il me dit?

- T'aurais un gosse au lieu d'un chat, t'aurais pas ce truc immonde sur le pied!

- Et toi, tu ne dormirais pas 10 heures par nuit, que je lui réponds. Et toc!

Alors là, il se retourne et il me dit :

- Va te laver, tu pues!

Je l'aurais tué!

- Et puis, mets la carpette dans la machine...

Celle-là, c'est dans la poubelle qu'elle va valser et plus vite qu'il ne le pense!

La journée continue pareille à toutes les autres sauf, qu'en plus, je dois aller chez le vétérinaire. Comme si mes semaines n'étaient pas assez chargées comme ça!

Du retard chez le vétérinaire et j'ai raté "Les Zamours" à la télé! Une journée catastrophique, je vous dis!

Le soir vient. Je prépare le repas pour mon gentil mari et là, pof, je vous le donne dans le mille : les patates sont trop cuites, j'ai laissé brûler la casserole!

Là-dessus, le Jacquot ouvre la porte et me lance comme tous les soirs :

- Chérie, c'est moi.

Je me demande bien qui ça pourrait être d'autre? Le facteur?

- Qu'est-ce qu'on mange ce soir?

- Ta main!

Il n'en revient pas, le Jacquot. Je ne lui ai jamais parlé comme ça. Ce n'est pas le jour, c'est tout!

Je cache la casserole sous l'évier et je lui dis :

- T'as rien oublié?

Lui, avec son air de gorille :

- Ben, j'crois pas ...

- On est le 17 janvier...

- Et alors?

- Et alors, on s'est rencontrés un 17 janvier!

Ce n'est pas vrai. En fait, c'était un 12 mars mais lui, il n'a aucune mémoire.

- Tu pourrais peut-être me payer le resto...

Je lui dis ça avec un tel regard de femme amoureuse, qu'il craque de suite. Amoureuse, je ne le suis plus depuis une décennie mais ça, il ne s'en rend pas compte!

Pour une fois, il ne se fait donc pas prier, un peu gêné d'avoir oublié l'anniversaire de notre rencontre, sans doute. Il sourit - incroyable! je me demande s'il n'en a pas marre de mes plats trop cuits, ben oui, le soir, il y a "Les feux de l'amour à la télé, c'est quand même pas ma faute s'ils passent le feuilleton à l'heure où je mets cuire le souper! - il m'embrasse - je n'en reviens pas - et il me dit :

- Je t'emmène.

On prend la voiture (le resto se trouve quand même à 250m de la maison) - je raterai sans doute "Joséphine, ange gardien", mais je ne dis rien, je sais qu'ils le rediffuseront la semaine prochaine - et on rentre au "Mets Encore". On s'installe à la seule table libre, juste à côté d'une famille nombreuse. Je regarde les gosses et je ne sais pas ce qu'il me prend. J'me mets à chialer. Ces gens rayonnent de bonheur et, moi, je suis terne, ma vie n'a aucun sens, je n'ai pas d'enfants! Je viens seulement de m'en rendre compte après 15 ans de mariage.

Jacques prend le menu, me le tend, me dit : "Qu'est-ce qui te ferait plaisir?"

Sans réfléchir, je lui réponds :

- Un enfant !

Il me regarde avec des yeux grands comme des boules de billard. Il se demande s'il a bien entendu...

- Répète ...

- J'veux un enfant...

- T'en as jamais voulu!

- Y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis.

- Et le chat?

Voilà tout ce qu'il trouve à dire!

- Quoi le chat? Il pue le chat, il fait des saletés sur la carpette de ta mère et ... il ne remplacera jamais un enfant!

Eh bien, vous me croirez si vous le voulez, on n'a pas commandé, on s'est levés et on est allé le faire ... l'enfant !

J'vous l'dis, une journée catastrophique!

 

Publié dans auteur mystère

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Qui est l'auteur de cette nouvelle ? A vous de me le dire...

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

point d'interrogation

 

 

 

Une journée catastrophique.

 

C'est ma journée catastrophe! Je me lève, je mets un pied par terre ... Enfin, quand je dis par terre, je mets le pied dans quelque chose de mou, d'infâme, ... C'est le chat! Non, je ne mets pas le pied sur le chat mais sur ce qu'il m'a laissé sur la descente de lit, oui, celle que ma belle-mère m'a offerte pour Noël. Je la déteste de toute façon! Je déteste autant cette carpette que celle qui me l'a offerte! Ma belle-mère n'a qu'un mot à la bouche, un seul : ENFANT.

- Vous verrez, quand vous aurez des enfants...

- Bon, dites-moi, vous n'êtes plus si jeunes que ça, les enfants, c'est pour quand?

- Jocelyne, dis-moi, entre femmes on se comprend ... tu peux avoir des enfants? Tu n'es pas ....Parce que mon Jacques, tu sais, les enfants, il les adore et si tu ..., enfin, si tu ne peux ..., tu comprends?

Ben moi, j'aime mon chat. Enfin je l'aimais jusqu'à ce qu'il me laisse ce truc puant sur la carpette.  Cette horreur! Je pourrai enfin la jeter, mais, en attendant, mon pied est plein de ... enfin, pas besoin de vous faire un dessin, vous comprenez.

Je crie :"Sale bête!" ce qui réveille Jacquot qui croit que je m'adresse à lui. Il se relève, je lui montre mon pied ... Savez-vous ce qu'il me dit?

- T'aurais un gosse au lieu d'un chat, t'aurais pas ce truc immonde sur le pied!

- Et toi, tu ne dormirais pas 10 heures par nuit, que je lui réponds. Et toc!

Alors là, il se retourne et il me dit :

- Va te laver, tu pues!

Je l'aurais tué!

- Et puis, mets la carpette dans la machine...

Celle-là, c'est dans la poubelle qu'elle va valser et plus vite qu'il ne le pense!

La journée continue pareille à toutes les autres sauf, qu'en plus, je dois aller chez le vétérinaire. Comme si mes semaines n'étaient pas assez chargées comme ça!

Du retard chez le vétérinaire et j'ai raté "Les Zamours" à la télé! Une journée catastrophique, je vous dis!

Le soir vient. Je prépare le repas pour mon gentil mari et là, pof, je vous le donne dans le mille : les patates sont trop cuites, j'ai laissé brûler la casserole!

Là-dessus, le Jacquot ouvre la porte et me lance comme tous les soirs :

- Chérie, c'est moi.

Je me demande bien qui ça pourrait être d'autre? Le facteur?

- Qu'est-ce qu'on mange ce soir?

- Ta main!

Il n'en revient pas, le Jacquot. Je ne lui ai jamais parlé comme ça. Ce n'est pas le jour, c'est tout!

Je cache la casserole sous l'évier et je lui dis :

- T'as rien oublié?

Lui, avec son air de gorille :

- Ben, j'crois pas ...

- On est le 17 janvier...

- Et alors?

- Et alors, on s'est rencontrés un 17 janvier!

Ce n'est pas vrai. En fait, c'était un 12 mars mais lui, il n'a aucune mémoire.

- Tu pourrais peut-être me payer le resto...

Je lui dis ça avec un tel regard de femme amoureuse, qu'il craque de suite. Amoureuse, je ne le suis plus depuis une décennie mais ça, il ne s'en rend pas compte!

Pour une fois, il ne se fait donc pas prier, un peu gêné d'avoir oublié l'anniversaire de notre rencontre, sans doute. Il sourit - incroyable! je me demande s'il n'en a pas marre de mes plats trop cuits, ben oui, le soir, il y a "Les feux de l'amour à la télé, c'est quand même pas ma faute s'ils passent le feuilleton à l'heure où je mets cuire le souper! - il m'embrasse - je n'en reviens pas - et il me dit :

- Je t'emmène.

On prend la voiture (le resto se trouve quand même à 250m de la maison) - je raterai sans doute "Joséphine, ange gardien", mais je ne dis rien, je sais qu'ils le rediffuseront la semaine prochaine - et on rentre au "Mets Encore". On s'installe à la seule table libre, juste à côté d'une famille nombreuse. Je regarde les gosses et je ne sais pas ce qu'il me prend. J'me mets à chialer. Ces gens rayonnent de bonheur et, moi, je suis terne, ma vie n'a aucun sens, je n'ai pas d'enfants! Je viens seulement de m'en rendre compte après 15 ans de mariage.

Jacques prend le menu, me le tend, me dit : "Qu'est-ce qui te ferait plaisir?"

Sans réfléchir, je lui réponds :

- Un enfant !

Il me regarde avec des yeux grands comme des boules de billard. Il se demande s'il a bien entendu...

- Répète ...

- J'veux un enfant...

- T'en as jamais voulu!

- Y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis.

- Et le chat?

Voilà tout ce qu'il trouve à dire!

- Quoi le chat? Il pue le chat, il fait des saletés sur la carpette de ta mère et ... il ne remplacera jamais un enfant!

Eh bien, vous me croirez si vous le voulez, on n'a pas commandé, on s'est levés et on est allé le faire ... l'enfant !

J'vous l'dis, une journée catastrophique!

 

Publié dans auteur mystère

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Carton rouge pour un tueur, une nouvelle d'Alain Magerotte

Publié le par christine brunet /aloys

 

Alain

 

 

CARTON  ROUGE  POUR  UN  TUEUR

 

Très énervé, Paul Lapaire empoigne la canette de bière, les yeux rivés sur le téléviseur à écran plat, format 16/9, technologie 100Hz, son nicam stéréo avec effet surround.

D’un coup sec de l’index, il dégoupille la boîte en métal recyclé et colle la brèche contre ses lèvres charnues pour s’envoyer une rasade de liquide frais, «les hommes savent pourquoi», qui le revigore quelque peu.

Cela fait une demi-heure que Paul souffre mille morts en assistant, impuissant, à la domination de son équipe par un adversaire qui maintient la pression depuis le début du match.

«La défense en a plein les pieds», comme se plaît à le répéter un speaker aux accents défaitistes.

Il reste trois minutes à jouer lorsque l’arbitre siffle un coup franc à l’entrée du rectangle. Lapaire retient son souffle, arc-bouté sur les accoudoirs d’un fauteuil gris foncé frappé du sceau de l’Univers du Cuir, patiné par l’usure du temps et les pandiculations de son propriétaire.  Le visage ruisselant de bière et de sueur, de ses doigts boudinés, il s’empare de la télécommande pour baisser le volume du son et le rendre ainsi moins insupportable que l’angoisse qui l’étreint.

Profitant de la tension provoquée par cette phase cruciale, une inquiétante silhouette se faufile derrière lui, foulant subrepticement le tapis népalais authentique «fait main» en laine, et trouve refuge dans les nombreux replis des tentures du salon en tissu Jacquard 100% polyester.

Et le ballon va se loger au fond des filets ! Paul, effondré, se laisse choir dans le fauteuil qui geint sous le choc. Notre homme hurle sa détresse :

« Catastrophe ! Il ne leur restait plus qu’une poignée de minutes à tenir avant le repos... c’est foutu, ils sont éliminés... ils finiront par avoir ma peau...

- Tu ne crois pas si bien dire, bonhomme ! » Mêlant l’acte à la parole, la vraiment très inquiétante silhouette cravate Paul au moyen d’un lacet de chaussure de football.

« Hé ! Qui va là ? s’écrie le supporter angoissé.

- Le marchand de sable, mon gros. Il est temps d’aller dormir » répond la silhouette, de plus en plus inquiétante.

Paul Lapaire ressent une violente brûlure autour du cou. L’air vient à lui manquer. Avec l’énergie du désespoir, il tente de se soustraire de l’étreinte mortelle mais l’astucieuse, vraiment très inquiétante, silhouette, bloquant le dos du fauteuil au moyen de son corps, a coincé ses coudes dans le dossier moelleux, s’offrant ainsi une prise imparable.

L’arbitre siffle la fin de la première mi-temps. Le regard vitreux, Paul assiste pour la dernière fois à la rentrée des joueurs au vestiaire sur le téléviseur à écran plat, format 16/9, technologie 100Hz, son nicam stéréo avec effet surround, avant de s’effondrer sur une carpette 100% polypropylène.

 

Lorenzo Cristaldi, détective privé de son état, gare sa Fiat tipo, moteur diesel, 1900cc, direction assistée, en bordure du trottoir.

Il sort de la poche intérieure de sa veste en Prince de Galles, un morceau de papier toilette tiré d’un rouleau de 200 coupons, double épaisseur, trouvé dans sa boîte aux lettres et sur lequel Paul Lapaire a griffonné un message proposant une rencontre ce mercredi à 22 heures après le match... 22 heures 30 en cas de prolongations,... et 23 heures si les équipes devaient avoir recours aux bottés des penalties.

«Ah, ces footeux !» Lorenzo constate cependant que, malgré le choix d’un horaire élastique, il est à la bourre comme d’habitude, sa rolex indique 23 heures 30.

Cristaldi ferme la portière de sa voiture non sans avoir planqué au préalable, dans la boîte à gants, son autoradio Blaupunkt muni d’un système de recherche RDS.

«Bon sang, j’espère que le gaillard n’est pas déjà couché...» maugrée-t-il.

Notre détective, qui s’engage dans la première rue à droite, ne croit pas si bien dire. Malgré l’heure tardive, il règne une grande effervescence dans le quartier. La présence de la police n’y est pas étrangère, elle attise la curiosité naturelle et méfiante des voisins et des badauds.

Arrivé à la hauteur de la boucherie, Cristaldi croise des brancardiers éprouvant un mal fou à installer dans l’ambulance (un break Mercedes E300 diesel), la civière sur laquelle gît, inerte et recouvert d’un linge blanc, le corps de Paul Lapaire.

Lorenzo médite sur la précarité de la vie lorsqu’il est interrompu par un balèze du genre «on a les moyens de vous faire parler». Compressé dans un vieux trench-coat de couleur incertaine, mais beige à l’origine, le molosse brandit sa carte plastifiée de flic.

« Inspecteur Piet Boule, papiers si iou plaît ! » Cristaldi toise l’arrogant de haut en bas, ce qui lui permet de constater que l’individu porte des chaussures en simili cuir achetées en soldes «Chez Berca».

« Pardon ? » Le doberman monte dans les aigus :

« J’ai réclamé vos papelards poliment... z’êtes sourdingue ?

- Ne vous méprenez pas, j’avais bien compris, mais, je n’en vois pas la nécessité...

- Je vous tiens à l’oeil depuis un moment, votre attitude est suspecte…

- Si je vous suis bien, vous me houspillez pour délit de réflexion…

- Je suis flic, et c’est mon job de demander les papelards quand ça me plaît et à qui ça me chante, point à la ligne.

- Pourquoi tant d’agressivité ?... Ma tête ne vous revient-elle pas ?

- Ici, c’est Bibi qui pose les questions », grommelle le bouledogue.

Désirant mettre un terme à cette stupide algarade, le privé décline son identité. Le rottweiler s’obstine :

« Vous pouvez me raconter ce que vous voulez, j’exige de voir vos papiers !

- Lorenzo ! Mais que faites-vous ici ? » s’écrie soudain une voix amicale.

« Commissaire Malowski ! Je suis doublement content de vous revoir » répond Cristaldi au nouvel arrivant qui porte avec une élégance raffinée un costume brun en velours côtelé de «Chez Rampant».

Piet Boule, contrarié, regarde les deux hommes se serrer la main chaleureusement. Après les banalités d’usage, Lorenzo s’inquiète auprès de son ami :

« Paul Lapaire m’avait filé un rencard, je crains d’être arrivé trop tard. Dites-moi, commissaire, comment est-il mort ? » Tout en posant sa question, il allume une Chesterfield.

Le roquet saisit la balle au bond :

« Comment vous savez qu’il est mort ? »

Cristaldi ne se démonte pas et regarde l’animal droit dans les yeux :

« L’ambulance est partie sans actionner la sirène. S’il y avait eu une chance de survie, si ténue fût-elle, elle n’aurait pas manqué de le faire.

- Mouais, marmonne Piet Boule, dubitatif. C’est peut-être aussi parce qu’à cette heure-ci, y a pas beaucoup de circulation...

- Cela suffit, inspecteur, l’excès nuit en tout, même pour le zèle » tance le commissaire qui se tourne à nouveau vers son ami :

« On l’a retrouvé, étranglé avec un lacet. Au fait, Lorenzo, quel était le motif de son appel ?

- Je ne sais pas, tout ce que je peux dire, c’est qu’il réalisait le meilleur cacciatore du coin. Dorénavant, où vais-je trouver du saucisson d’une telle qualité ?

- Oui, fameux problème en perspective... qui n’est pas loin d’être aussi épineux que celui de découvrir l’auteur de ce crime crapuleux... enchaîne, ironique et perplexe, Malowski.

- Aujourd’hui le foot tue à domicile, il n’est même plus nécessaire de se rendre au stade pour se faire trucider... » constate Cristaldi.

L’irascible Piet Boule saisit l’opportunité :

« Au fait, tagliatelle, tu t’intéresses, toi, à ce sport de dingue ? M’étonnerait qu’à moitié…

- Pas vraiment... je ne vois pas où vous voulez en venir, réplique Lorenzo, un brin d’ironie dans la voix.

- Très simple. En fait, ton copain, le boucher, te propose de venir assister au match chez lui. Un match important, vu le nombre de cadavres de canettes qu’on a comptabilisé. Pris tous les deux par l’ambiance et sous l’effet de l’alcool, la soirée se termine en pugilat, en rixe entre supporters. Je suppose que t’as été assez malin pour effacer tes empreintes digitales… en outre, ta présence ici me surprend qu’à moitié… l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime… alors ? Y en a là-dedans, hein ? » A l’énoncé de cette question, il se martèle le front à l’aide de l’index.

Malowski juge urgent de couper court à cette pitoyable mascarade :

« Inspecteur Boule, je vous propose d’aller vous reposer. Revenez-moi demain, frais et dispos. La nuit porte conseil, vous verrez. Je suis certain que vous l’aurez, votre assassin mais, surtout, pas de précipitation, je vous l’ai déjà dit cent fois… »

Le Piet boule maugrée des paroles inintelligibles et s’éclipse. Le commissaire agrippe Lorenzo par le bras, l’invitant ainsi à effectuer une promenade de réflexion dans un quartier où le calme est revenu.

« Ne lui en veuillez pas trop, c’est un impétueux... il fait preuve d’une audace rarement payante mais qui mérite le respect... vous savez, il n’aime pas sentir de la résistance quand il demande quelque chose «poliment»…

- Je ne l’avais jamais vu...

- Il a été parachuté récemment… son oncle est Ministre de l’Intérieur...

- Dans ce cas, pas utile d’être futé. Pour en revenir au crime, qui a découvert le corps de Lapaire ?

- Le fils de la voisine du dessus, un certain Roman Noir... il désirait présenter ses condoléances à Paul, suite à l’élimination de son équipe.

- Charmante et heureuse initiative… ce gars-là est aussi boucher ?

- Non. Il travaille au Ministère des Finances. En état de choc, il a sollicité la faveur de faire sa déposition demain matin. Nous avons accepté, on n’est pas chien dans la police...

- A part Piet Boule, bien entendu. Tiens, au fait, c’est marrant ce que vous me dîtes là, commissaire, figurez-vous que j’ai été contacté, il y a deux semaines, par un certain Jean-Philippe Homard, précisément directeur au Ministère des Finances, qui m’avait donné rendez-vous dans un bistrot de la Rue Royale.

- Intéressante, cette rencontre ?

- Peut-être... » Cristaldi rallume une cigarette. La fumée s’évapore dans la douceur du soir. L’attention du détective est attirée par une lumière en provenance d’une fenêtre en PVC double vitrage d’un appartement situé au deuxième étage d’un immeuble. Une lumière qui semble vouloir entretenir la flamme de la vie dans une obscurité qui étend, sans complaisance, son manteau de couleur néant sur la ville. Lorenzo poursuit son récit :

«... Un drôle de zèbre, en fait. Au téléphone, il en impose par le ton tranchant qu’il adopte. Mais, lorsque je me suis trouvé face à lui, quelle ne fut pas ma surprise de rencontrer un bonhomme ne payant guère de mine avec une tête d’épingle vissée sur un cou décharné; son corps malingre étant à l’avenant. Ses bras me sont apparus démesurément longs. Avantageux, me direz-vous, pour qui ne manque point d’ambitions dans un Ministère. Me fixant d’un oeil critique, il commença par me reprocher mon retard tout en écorchant mon nom. Crisalti, s’ingéniait-il à prononcer. Au fil de la conversation, je me rendis à l’évidence : ce gibbon microcéphale ne doutait de rien et possédait une très haute opinion de sa personne. J’apprenais, entre autres, qu’il était président d’un club de foot amateur, le Royal Sporting Club, familièrement appelé R.S.C. »

Lorenzo se tait soudain, gagné par la sensation d’être suivi. Le principe des vases communicants joue son rôle à la perfection car le commissaire Malowski est habité du même sentiment.

Les deux hommes se consultent du regard et se retournent de concert pour n’apercevoir que le défilé des maisons qui se perd dans le noir. Malowski et Cristaldi reprennent leur marche, toujours persuadés qu’on leur file le train.

Le détective, qui n’a pas besoin de porter un nom de chien pour posséder du flair, se demande s’il n’y a pas un lien étroit entre la fenêtre éclairée et la perception d’être filé. Aussi, fait-il demi-tour pour aller s’enquérir de l’identité de l’insomniaque qui habite au deuxième étage… un certain Jean-Philippe Homard !

« Hé dites donc, commissaire, figurez-vous que le gars dont je vous parle, habite ici…

- Ah, ça, pour une coïncidence !

- Coïncidence ? Pas sûr…

- Mais, pourquoi vous a-t-il appelé au juste ?

-... Il craignait pour sa vie. Parce que sa haute compétence dans de multiples  domaines suscite d’effroyables jalousies…

- Rien que ça ? Des menaces de mort ?

- Oui… il m’a montré un papier froissé sur lequel étaient dactylographiés les mots «j’aurai ta peau !», le document est chez moi...

- Non signé, je suppose ? » Lorenzo élude la question de Malowski :

«... Ce bonhomme, qui ne doute de rien, s’est également arrogé le poste de trésorier du club, et cela en grand gestionnaire qu’il se targue d’être. Côté biffetons, Monsieur le directeur au Ministère des Finances les lâche «avec des élastiques». Pour preuve : il a émis le désir de régler ma consultation à tempérament et les consommations ont été pour ma pomme…

- Non ? Quel radin ! Et parano par-dessus le marché... euh, vous avez accepté ?

- Oui... attendez, ce n’est pas tout, c’est ici que cela devient très intéressant. Paul Lapaire fait... ou plutôt faisait partie du conseil d’administration du R.S.C., Homard me l’a présenté comme un homme aux idées progressistes mais suicidaires pour le club.

- Ils devaient se heurter...

- Souvent... quelques franches engueulades se terminant devant un bon verre. Ils étaient, paraît-il, des amis de longue date. Ce qui est curieux... » Cristaldi allume une énième cigarette et achève :

«... C’est qu’il craignait aussi qu’on attente à la vie du boucher…

- Tiens, tiens... et ce dernier désirait ardemment vous rencontrer... pour vous entretenir d’une éventuelle menace de mort, probablement...

- Si c’était le cas… Homard a vraiment tout à craindre pour sa peau… »

Ce n’est pas la première fois que les deux hommes travaillent sur une même affaire. Ils en ont déjà élucidé plusieurs à coups de logiques déductives agrémentées de marches roboratives. Mais ici, l’écheveau est particulièrement difficile à démêler.

En effet, peut-on imaginer un règlement de comptes, entraînant la mort d’un homme, dans un milieu aussi propre que celui du football amateur ?

Il faut dès lors chercher la solution de ce crime odieux dans d’autres sphères. Au cœur de la cellule familiale, par exemple ? Bof ! Paul Lapaire était célibataire, il n’avait ni frère, ni sœur et ses parents étaient morts depuis longtemps. La vengeance d’un client mécontent ? La boucherie est réputée pour la qualité unique de sa marchandise. On ne tue pas pour un morceau de viande, à moins d’avoir la gale aux dents et puis, rien n’a été dérobé dans la boutique.

Un crime gratuit ? Fort peu probable, dans une société de fric où tout se vend, où tout s’achète…

Après d’intenses réflexions mettant sur la sellette une substantielle quantité neuronale, il paraissait logique, après ce tour d’horizon, de remettre le cap vers le domaine de la discipline sportive; l’éthique de cette noble activité dût-elle en prendre un coup.

La cause de ce crime impuni, aussi dur à croquer qu’un nougat de Montélimar, pourrait bien trouver son explication dans les premières lignes d’un récit, décrivant une mise à mort particulièrement atroce. Rappelez-vous… il est fait allusion à la qualité de produits de consommation divers car, de nos jours, toute entreprise, quelle qu’elle soit, est vouée à l’échec si elle ne bénéficie pas d’un support publicitaire conséquent. Même le sport amateur est gagné par cette foire aux réclames.

Alors, Lorenzo Cristaldi, désirant rester digne de ses illustres prédécesseurs, Hercule Poirot et Miss Marple, met en branle sa ravageuse puissance déductive. Il constate tout d’abord que dans son dialogue avec Malowski, il n’est fait référence à aucun produit de consommations. Conséquence : nos deux fils de pub, qui n’ont cependant pas eu le choix de leur génitrice, tournent en rond. Il n’y a, dès lors, plus à tergiverser, Lorenzo s’engage dans le seul raisonnement capable d’apporter un heureux dénouement à l’affaire et qui fera aussi le bonheur des amateurs de publicité jamais rassasiés. Suivons-le :

Paul Lapaire, membre actif et visionnaire, émet le désir de sponsoriser le club cher à son coeur. Rompu au sens des affaires, il est prêt à débourser gros pour faire apparaître le logo de sa boutique sur le maillot des joueurs.

L’idée est intéressante : Boucherie Lapaire. Dans le contexte viril et moderne du monde du foot, rien ne doit être négligé pour en imposer à l’adversaire.

Le projet est refusé par Homard qui voit dans cette initiative, un essai de mainmise sur toutes décisions présentes et à venir pour le R.S.C. C’en serait trop pour son prestige déjà écorné par de vaines approches auprès d’une secrétaire qui lui file entre les mains comme une anguille.

Le boucher insiste, se fait plus pressant. La coupe est pleine, Homard décide d’en finir avec ce personnage devenu encombrant. Mais comment venir à bout d’un homme qui lui rend 60 kilos ?

Il n’existe pas, à sa connaissance, de potion magique qui aurait le don de décupler sa force même si, il en fait une idée fixe en consultant, via Internet, la liste des produits pharmaceutiques aux pouvoirs toniques dont la plupart ne sont pas remboursés par la Mutuelle. Près de ses sous, qu’il engrange comme l’écureuil de la Caisse d’Epargne, Homard abandonne cette démarche ainsi que celle consistant à s’offrir les services onéreux d’un tueur à gages.

«Bon sang, mais c’est bien sûr !» se dit Cristaldi, toujours en référence à de célèbres devanciers, comme le commissaire Bourrel qui élucidait un mystère dans les cinq dernières minutes. Roman Noir, voilà l’homme providentiel de Jean-Philippe Homard…»

Lors de son entretien avec le directeur au Ministère des Finances, Lorenzo se souvient que ce dernier s’était notamment vanté d’avoir donné à Roman Noir, huissier dans son service, une place d’homme à tout faire au sein du R.S.C. Un lourdaud, passionné de foot, qui habite avec sa mère dans un appartement au-dessus de la boucherie.

L’homme à la tête d’épingle n’éprouve aucun mal à monter le bourrichon de l’homme à tout faire du R.S.C. contre Lapaire, en lui faisant croire que le boucher cherche à l’évincer du club sous prétexte qu’il ne convient pas. Dans la foulée, l’homme à la tête d’épingle rappelle à l’homme à tout faire du R.S.C. qu’il peut lui être d’une aide précieuse dans une carrière toujours perfectible. Monsieur le directeur possède, on s’en souvient, de longs bras…

Enfin, notre conspirateur s’empresse de faire appel aux services d’un détective privé sous prétexte qu’on veut attenter à sa vie ainsi qu’à celle de son «ami» Lapaire. Le décor est planté.

Homard choisit un soir de match de coupe d’Europe pour abattre son joker et son ennemi. Il sait que le boucher sera absorbé par la rencontre et que rien ne pourra le distraire de la partie.

Tout se passera suivant le plan conçu dans sa petite tête, y compris l’alerte donnée aux flics par un Roman Noir commotionné par «ce qui est arrivé». Quand le calme sera revenu dans le quartier, l’homme à tout faire du R.S.C. devra rejoindre l’homme à la tête d’épingle qui, comme point de repère, laissera la lumière de son appartement briller. D’où, cette sensation de Cristaldi d’être suivi… car, le détective en est persuadé maintenant : sa promenade nocturne avec le commissaire Malowski contrarie la bonne marche à suivre… Roman Noir est derrière eux, prenant soin de ne pas se faire repérer !

Bravo Lorenzo pour ta perspicacité ! Mais ce que tu ignores, c’est que… l’irascible Piet Boule est aussi dans le coup…

Quand le commissaire Malowski lui a suggéré de rentrer pour se reposer, le molosse, prêt à évacuer le terrain, obéissant ainsi aux injonctions de son supérieur, s’aperçoit soudain du manège de l’homme à tout faire du R.S.C. et entreprend aussitôt une filature. Pourquoi ce lourdaud suit-il le commissaire ? Qui est-il ? Que veut-il ?

On en arrive ainsi à cette situation biscornue où l’inspecteur Boule file, sans le savoir, l’assassin, filant lui-même, sans le vouloir, le détective et le commissaire devisant sous le clair de lune.

Lorsque Cristaldi et Malowski rebroussent chemin, Roman Noir vient juste de s’engouffrer dans l’immeuble à la fenêtre éclairée, Piet Boule aux trousses.

Lorenzo, guidé par la certitude d’avoir éclairci le mystère de l’assassinat de Paul Lapaire, pénètre à son tour dans le bâtiment, le commissaire sur les talons.

Arrivés au deuxième étage, les deux hommes ont l’attention attirée par un corps allongé sur un faux tapis persan devant une porte en bois du Japon entrouverte et traitée par une substance ininflammable.

Cristaldi se penche sur le gisant et reconnaît... Piet Boule !

« Il est mort ? s’inquiète Malowski.

- Non, son pouls bat…

- Tant mieux, je pourrai lui botter les fesses plus tard. »

Un bruit leur parvient de la salle de séjour, les deux hommes s’y précipitent.

Devant leurs yeux ébahis, dans un combat inégal, ils voient l’homme à la tête d’épingle, soulevé de terre, agitant bras et jambes pour tenter de se soustraire à l’étreinte puissante de l’homme à tout faire du R.S.C., hurlant TRAÎTRE tout en lui serrant le cou.

Malgré la sommation d’usage, l’homme à tout faire du R.S.C. ne veut pas déposer sa proie qui vire au cramoisi. Le commissaire expédie alors une balle dans le bras de l’homme à tout faire du R.S.C. qui lâche prise, s’affale et pleure de douleur en invoquant sa maman.

L’homme à la tête d’épingle reprend peu à peu ses esprits. Il déboutonne le col de sa chemise puis, ouvre la bouche afin d’y laisser pénétrer un maximum d’air en lançant un regard de chien battu à l’adresse de Cristaldi qui s’est approché.

« Je vous avais bien dit que je craignais pour ma vie... » lâche-t-il sans vergogne.

« Ce gars-là ne doute vraiment de rien », soupire Lorenzo.

 

Le lendemain après-midi, à la fromagerie d’un centre commercial.

« Commissaire, quelle bonne surprise ! Alors, quoi de neuf depuis hier soir ? Vous n’êtes pas en plein interrogatoire ? » Cristaldi tend une main toujours aussi chaleureuse vers Malowski.

« Ne m’en parlez pas. Je m’octroie un peu de repos. Bien qu’il ne paie pas de mine, ce Homard est dur à cuisiner. Vous aviez raison, le gaillard ne nourrit aucun complexe. Cuit et même recuit, il continue de nier. Il parle maintenant de machination ourdie par la police pour le faire tomber… par contre, Roman Noir est passé aux aveux…

- Voilà qui est raisonnable et... Piet Boule ?

- Ce crétin n’arrête pas de se tresser des lauriers en rappelant que sans lui, l’enquête tournerait en rond. N’empêche que cet abruti avait provoqué l’ire du lourdaud en lui brandissant sa carte d’inspecteur sous le nez… et cela au moment où Noir pénétrait chez Homard…

- La gaffe ! fait Lorenzo, hilare.

- Résultat, poursuit le commissaire, Roman Noir est persuadé que Homard l’a balancé aux flics... et qu’il désirait lui faire porter le chapeau d’une seconde tentative d’assassinat. Dame, on ne se rend pas chez un particulier à une heure aussi indue, si ce n’est dans un but non avouable. Fou de rage, le lourdaud se jette alors sur le félon pour l’étrangler. On a failli avoir un deuxième macchabée sur les bras…

- Eh, pas si simplet le lourdaud ! Je me demande si Monsieur le directeur avait imaginé une telle chute pour son scénario ?

- M’étonnerait pas que dans sa mégalo, une fois acculé, il s’en arroge l’idée... ricane Malowski.

- Dommage pour mon ami Piet Boule, après cette boulette, je suppose qu’il n’y a pas de promotion prévue ? s’inquiète hypocritement Cristaldi.

- Non, mais dès que son oncle ne sera plus Ministre de l’Intérieur, il aura droit à une mutation... à la brigade canine…

- Vous êtes dur, commissaire... » lance Lorenzo sous un faux air de reproche. Se piquant volontiers au jeu de l’ironie, Malowski conclut :

« Peut-être, mais je lui rendrai service… je n’ai jamais vu un poulet aussi cabot… »

A présent que le plat de résistance est bien digéré, passons au fromage. On ne sera guère étonné si les deux hommes portent leur choix sur cette aguichante petite boîte de forme ovale aux couleurs bleu, blanc, or et qui recèle un trésor d’une saveur incomparable (seulement 60% de matière grasse).

Alors, caprice des deux ?... Caprice des Dieux, voyons…

 

 

Alain Magerotte

A. Magerotte Le démon de la solitude

Publié dans Nouvelle

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L'invité d'Aloys est Muriel Leclercq

Publié le par christine brunet /aloys

 

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LOULOU

 

 

 

Les rêves, ça pâlit à l’usage

Et Loulou n’a jamais trouvé

Le moindre petit bout de plage

Sous le moindre petit pavé

Nos temps sont trop déraisonnables

Dans ce monde en hypermarché

Pour refaire des châteaux de sable

Alors Loulou préfère chanter

 

 

Refrain : Loulou s’en fout, elle prend sa guitare

Loulou s’en fout, elle préfère chanter

Loulou s’en fout si les copains d’Mouffetard

La tiennent au chaud jusqu’au prochain été

 

 

On a vécu l’ère des floués

De Prague à Paris : flop mondial !

Et tant d’œillets se sont fanés

Depuis les fleurs du Portugal

Nos temps sont trop impitoyables

Dans c’monde américanisé

Pour rendre notre air respirable

Alors Loulou préfère chanter

 

 

Refrain

 

 

Nous vivons l’ère des oubliés

Qui comptent peu mais qui dérangent

Les bobos lisent toujours Libé

Et le petit prince est agent de change

Ce monde est trop impraticable

En ces temps informatisés

Pour ne pas fuir l’intolérable

Alors Loulou préfère chanter

 

 

Refrain

 

 

Muriel Leclerc

 

Qui est Muriel Leclercq ? Juste quelques mots...

 

 

Depuis que j'ai demandé ma retraite de professeur de français, j'ai plus de temps à consacrer au théâtre, passion depuis longtemps. Et j'ai eu envie d'écrire pour des spectacles plutôt que de me contenter de jouer.
J'ai donc écrit des textes pour un cabaret littéraire, et c'est ainsi qu'un autre projet a vu le jour l'an dernier et la troupe  a joué ma pièce "A54, la faille".

Je suis en train d'écrire une saynète imaginant Antigone en vieille pocharde... les autres textes dorment à présent, et les mots, je trouve que c'est fait pour être partagés, c'est ce qui m'a donné envie de contacter le blog...

"A54, la faille", ce sont des règlements de comptes entre trois générations sur une aire d'autoroute...

Publié dans l'invité d'Aloys

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"Une jupe de grand couturier", une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

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UNE ROBE DE GRAND COUTURIER

 

Jeannot entendit un bruit de pas. Il était accroupi occupé à examiner un criquet. Il se redressa. Une jeune fille se trouvait à quelques pas de lui. Elle passait le petit pont de pierre. Elle était blonde, portait une robe de pétales et d'herbes, ainsi qu'un canotier de feuilles. Quand elle eut atteint l'autre côté du pont, elle disparut dans une sorte de brume. Il regretta de ne pas l'avoir mieux regardée tant il était absorbé par le criquet. Un peu plus tard, il regretta de ne pas l'avoir appelée, de ne pas avoir couru pour la rejoindre.

 

Longtemps, Jeannot garda d'elle cette image. Des pétales de toutes les couleurs, de longues herbes tressées, des feuilles assemblées pour faire un joli chapeau.

 

Jeannot rentra chez lui. Comme à leur habitude, ses parents étaient occupés à coudre. Ils cousaient pour tous les gens importants de la région, les châtelains, le notaire, le médecin, mais aussi pour des gens moins connus qui fêtaient simplement un événement particulier comme des fiançailles, un mariage, un baptême ou un anniversaire. Ils confectionnaient des jupes, des robes, des chemises, des pantalons, des boléros et aussi des capes, des manteaux, des vestes.

 

Jeannot grandit. Il termina l'école primaire et fit un premier cycle d'études secondaires. Il devint un adolescent sage. Il apprit tout d'abord sur le tas le métier de ses parents qui le moment venu le jugèrent prêt à effectuer le grand saut et l'envoyèrent à la capitale pour peaufiner son art dans une maison renommée. Jeannot entra chez Dodo Banel, le célèbre couturier qui avait ouvert une maison sur un grand boulevard. Tout en jouant les petites mains, Jeannot découvrit les secrets de la passementerie, de l'élégance, du style, du mélange des couleurs et des matières.

 

Un jour, Dodo Banel réunit tout le personnel et annonça : "Je commence à me faire vieux. Il me faut penser à la relève pour qu'aucune de mes techniques ne se perde. Je prendrai comme associé, celui d'entre vous, qui parviendra à m'étonner en présentant une robe exceptionnelle, digne de ma griffe. Vous avez deux ans pour vous préparer à ce défit."

 

Jeannot qui était le dernier arrivé, se réjouit qu'une telle opportunité lui soit offerte. Chaque soir, il s'endormait en pensant à la robe de pétales et d'herbes de ses onze ans ! Chaque week-end, il faisait sécher et dessinait des pétales et des herbes. Enfin, il se mit au travail. Il découpa dans des étoffes légères de couleurs variées une multitude de pétales. Pétales de roses, de dahlias, de bleuets, de coquelicots, de lys, de fuchsias… Puis dans des mousselines vertes, il coupa des herbes longues. Il tressa ces minces lanières de tissu. Cela lui occupa tant de samedis et tant de dimanches qu'il ne voyait plus guère Chloé, sa voisine, dont il était amoureux depuis la fin de son enfance. Il s'en excusa, il lui dit qu'il était sur un projet magnifique. Il prit ensuite un temps considérable à trouver la soie blanche qu'il allait tailler et sur laquelle il allait coudre ses pétales ainsi que les tresses vertes qu'il avait préparées.

 

Quand il eut terminé son ouvrage, Jeannot alla jusqu'au petit pont de pierre. Il ferma les yeux et toute la scène de son enfance lui revint en mémoire avec une précision extrême. Il rentra chez lui et fit quelques corrections à son œuvre. Là il permuta deux pétales, là il ajouta des tresses d'herbes. Alors que cela n'était pas demandé, il réalisa le chapeau de feuilles. Mousseline et tissu cloqué furent les matières de base.

 

Puis, il attendit, attendit, attendit. Il lui en fallait de la patience. Enfin, Dodo Banel, retint une date pour la présentation. Ce jour-là, Jeannot avait le cœur battant et les mains moites. Ce jour-là, il crut défaillir quand Dodo Banel annonça le résultat. Il était le gagnant et en avait le souffle coupé.

 

Plus tard, Dodo Banel, lui confia, que quinze ans plus tôt, il avait conçu le même type de robe, une robe de pétales et d'herbes tressées pour un jeune mannequin dont il était follement amoureux. Hélas, la belle ne la porta qu'une fois ! Elle quitta la maison Dodo Banel pour épouser un homme riche qui l'emmenait de cocktail en cocktail, de vernissage et vernissage, de fête en fête. Elle dit à Dodo que ce n'était pas la peine de la courtiser ni de lui offrir des robes. Il était trop âgé, trop occupé par ses affaires et surtout il accordait moins d'importance à elle qu'à sa carrière. Quelques mois après son mariage, le bolide, piloté par son époux, alla se fracasser contre un platane. Ni elle ni son mari ne survécurent à cet accident. Des sanglots dans la voix, Dodo Banel ajouta que depuis sa mort, la jeune femme lui apparaissait régulièrement en songe mais que cela ne calmait pas sa souffrance. Il ne cessait de se culpabiliser et de penser que s'il était parvenu à la conquérir, elle ne serait pas décédée. Dodo Banel dit encore qu'elle restait, pour lui, une muse secrète et fort précieuse.

 

Jeannot vit dans cette histoire une sorte de leçon. Il fit une déclaration enflammée à Chloé, sa jolie voisine et l'intéressa peu à peu à son art de la couture. Il fut heureux en amour comme il l'était professionnellement.

 

Micheline Boland

Site : http://homeusers.brutele.be/bolandecrits

Blog : http://micheline-ecrit.blogspot.com

 

M. Boland Contes à travers les saisons

 

Publié dans Nouvelle

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Train d'automne, un poème de Claude Colson

Publié le par christine brunet /aloys

 

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TRAIN D'AUTOMNE

En train d'automne
Sous ciel chargé
J'avance monotone
J'avance dans le foncé

Disparue la clarté d'antan
Loin est déjà l'été
Je fredonne en maugréant
Où est-il donc allé

Aux antipodes il se complaît
Y donne ses bienfaits
On l'y a bien mérité
Lui au moins se sait partager

Dans la grisaille je m'étonne
De voir pourtant beauté
Contours comme estompés
Halo aux arbres point de maldonne
Automne est là en majesté

Et moi en âge je m'avance
Sans résistance perdue d'avance

Je trouve grâce dans le foncé

 

 

Claude Colson

claude-colson.monsite-orange.fr

 

Lena C. Colson

Publié dans Poésie

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"Coûter la peau des fesses", un texte de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

 

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"COÛTER LA PEAU DES FESSES"

Origine historique de l'expression…

 

Éphèse une ville turque célèbre pour son site archéologique extraordinaire. Dans l'antiquité, Éphèse était un port actif sur la Mer Égée.

 

Mais l'ensablement provoqué par les sédiments charriés par le fleuve Caystre a fait reculer la côte vers l'ouest si bien qu'aujourd'hui, la ville se situe à près de sept kilomètres à l'intérieur des terres.

 

Éphèse était une ville riche, de nombreux marchands y faisaient le commerce des épices, du bois précieux et surtout des fourrures. De nos jours, on voit encore quelques montreurs d'ours descendre des montagnes toutes proches avec leur animal pour ravir les touristes.

 

La qualité des peaux vendues faisait la richesse des négociants d'Éphèse et de ses environs. Les navires affrétés par les Tatars venant du nord de la Mer Noire repartaient d'Éphèse chargés de mille et un produits qui ont fait la richesse de toute la région.

 

Peu à peu, l'ensablement du port empêcha le commerce avec les grands voiliers. Au fur et à mesure de cet ensablement, Éphèse perdit petit à petit sa prépondérance et se contenta de rester une ville moyenne. Le commerce périclitait, les riches marchands sont partis vers des lieux plus prospères.

 

Les négociants en fourrure tentèrent bien de résister mais ils ont été obligés d'augmenter le prix de leurs marchandises pour tenir le coup.

 

Dans toute la région, on commença à raconter que les peaux d'ours et d'autres animaux étaient bien plus onéreuses à Éphèse qu'en d'autres endroits. Partout, on parlait des peaux d'Éphèse comme d'un produit coûteux.

 

De nos jours encore, quand on vous dit que quelque chose coûte la peau des fesses cela fait référence à ces fameuses peaux qui ont fait la réputation de cette ville d'Éphèse, joyau de l'antiquité.

 

 

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

Couverture Louis dernière version copie

 

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Faut-il croire aux hallucinations ? un texte d'Hugues Draye

Publié le par christine brunet /aloys

 

H.draye

 

Faut-il croire aux hallucinations ?
 
hier, je réintègre le boulot, après quelques jours de relâche
 
évidemment, nous étions le 26 décembre, nous étions lundi, et y avait ... pas mal de pain sur la planche (on s'en s'rait doutés)
 
en tant que facteur, tout le monde le sait, on circule, pour distribuer notre courrier, avec un caddy ... qui, lui-même, se compose de trois étages qu'on appelle des "refeelbacks" ... chaque facteur dispose, pour travailler, de quatre à cinq "refeelbacks" qui lui servent aussi de surcharges et grâce auxquels il dépose, à l'intérieur, une partie du courrier qu'un chauffeur déposera, en cours de route, sur les lieux de la tournée où le facteur officie ...
 
or, il se fait ...
 
que, chaque fois que je réintègre le boulot, toutes les six semaines (j'ai un 4/5ème temps, donc toutes les cinq semaines, je m'accorde une relâche), le lundi, je ne retrouve plus mes quatre ou cinq "refeelbacks" de réserve ... soit, le facteur qui m'a remplacé les a laissés quelque part sur ma tournée, en comptant sur le chauffeur (de la même tournée) qui les reprendra en temps voulu ... soit, le facteur qui m'a remplacé les a repris à son compte, lorsqu'il remplace un autre facteur ... allez-vous en savoir ...
 
ce qui implique que ...
 
chaque fois que je reviens, je dois passer dix minutes à tenter de récupérer des "refeelbacks" ... quand je tombe sur un chef et que le signale, il me dit "je vais m'en occuper", mais du fait que ce chef est souvent occupé lui aussi (et qu'il a plsu d'un chat à fouetter), il met un certain temps à répondre à ma demande (parfois, il n'a même pas le temps de m'y répondre) ...
 
bref, bref ...
 
j'avais pris la résolution, avant de partir en congé, de descendre à l'entresol, où, dans le vestiaire, j'ai une armoire (comme la plupart de mes collègues) ... j'y avais planqué quatre ou cinq "refeelbacks" ... dans le but de les retrouver, à mon retour
 
et il se fait que, hier ...
 
je redescends à l'entresol ... j'ouvre à mon armoire ... et les cinq "refeelbacks" ont disparu
 
je le signale à trois chefs, qui me disent, chacun leur tour : "c'est pas normal, tu es le seul à avoir une clé de l'armoire"
 
tout me passe par la tête ... je me suis peut-être trompé d'armoire ... je retourne à l'entresol ... j'essaie trois ou quatre armoires voisines, avec la clé ... rien n'y fait, bien sûr ... je réouvre mon armoire ... je ne tombe toujours sur aucun "refeelback"
 
que faut-il penser ?
 
un chef avait-il une seconde clé et est-il allé ouvrir l'armoire en mon absence, se doutant (vu que le remplaçant manquait de "refeelbacks" et qu'il l'avait signalé) que moi, le facteur, je l'avais planqué dans l'armoire ?
 
un autre facteur est-il allé forcer la porte ?
 
un magicien est-il passé par là ?

 

 

Hugues Draye

huguesdraye.over-blog.com

 

 

http://www.bandbsa.be/contes2/marietherese.jpg

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La mort de Thérèse, Maurice Stencel

Publié le par christine brunet /aloys

 

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La mort de Thérèse.

 

 

Mon père est mort sans savoir que ma femme était morte depuis plus de six mois, que les nouvelles que je lui donnais à son sujet était fausses. Lorsqu'il croisait l'infirmière dans le salon, il me disait:

- Durant quelques minutes, je ne l'ai pas reconnue.

- Elle a changé, comme nous tous. C'est l'âge.

- C'est l'âge, oui.

Il retournait se mettre au lit. L'infirmière pouvait faire sa toilette et lui donner ses médicaments. La plupart ne servaient à rien mais durant des années il avait eu chez lui, sur une console, devant le poste de télévision, une grande variété de flacons dont il avalait le contenu, liquides ou pilules, dans un ordre déterminé, et selon un horaire précis. Il n’avait plus pour longtemps à vivre, le médecin me l'avait laissé entendre. Si l'infirmière avait cessé de lui en donner, il en aurait été profondément perturbé.

Il avait commencé à déraisonner d'une manière étrange, mais est-ce qu'il en est qui ne le sont pas? Une nuit, il avait ouvert la fenêtre de sa chambre, et il avait crié qu'il ne se rendrait pas.

- Vous ne m'aurez pas, jamais!

C'est un de ses voisins qui m'avait téléphoné le lendemain matin. J'ai persuadé mon père de venir vivre

chez moi. Après quelques jours, il avait retrouvé sa sérénité, et j'ai eu le sentiment qu'il était heureux.

A midi, nous nous attablions dans la cuisine pour manger. Souvent, lorsqu'il était en face moi, il me regardait attentivement, et il secouait la tête.

- Quel âge as-tu? Laisse-moi deviner. Tu as déjà quarante ans. Est-ce que Thérèse va venir nous rejoindre?

- J'ai cinquante cinq ans, papa. Thérèse n'est pas là.

La scène se répétait régulièrement mais je m'efforçais de ne pas m'énerver. Ensuite, c'était pareil à chaque fois, il me racontait en détail des évènements survenus durant sa jeunesse en accordant autant d'importance à des vétilles qu'à des incidents qui avaient marqué sa vie. Tous les vieillards atteints de la même affection agissent ainsi, m'a-t-on dit. C'est le début de la sénilité. Est-ce que moi aussi, je finirai comme lui?

Parfois, par contre, il me faisait des reproches avec animosité. Il me reprochait d'avoir été un mauvais fils, de ne l'avoir jamais aimé. Je lui répondais avec véhémence jusqu'à ce que je me souvienne qu'il était malade.

- Oui papa, tu as raison.

Thérèse était morte depuis six mois. Je le lui avais annoncé par téléphone le jour de son décès, et il avait pleuré. A l'époque, il était encore chez lui, et je lui téléphonais tous les jours.

Mon père était veuf depuis vingt ans. Il vivait seul. J'étais sa principale distraction. J'ai compris que sa

santé mentale se dégradait lorsqu'il m'avait demandé des nouvelles de Thérèse quelques jours après que je lui avais annoncé qu'elle était morte. A chaque fois que je l'appelais, il me disait:

- Oui, je me souviens bien d'elle. Comment va-t-elle?

Si bien que je répondais qu'elle allait bien.

- Comme d'habitude.

Et il arrivait que je lui donne des détails quant à ce qu'elle avait fait ou ce qu'elle avait dit. Il m'arrivait de penser que ce n'était pas seulement à lui que je m'adressais. Je n'inventais pas ce que je lui disais. Les faits que je lui relatais, et à moi aussi par conséquent, étaient réels. Ils s'étaient produits lorsqu'elle vivait encore.

Thérèse aussi avait perdu la raison avant de mourir. Cela s'était fait lentement. Au début, elle s'obstinait sur des détails sans intérêt, je le lui disais, et nous finissions par nous disputer. Un jour cependant, à un carrefour, alors que nous nous apprêtions à traverser parce que les feux étaient passés au vert, elle m'a retenu par le bras.

- Il y a quelque chose?

- Non. Mais où va-t-on?

- Voyons, Thérèse, ne me dis pas que tu as oublié. Nous allons chez le chausseur. En face.

Elle s'est accrochée plus fort à mon bras.

- Je veux rentrer.

Elle a répété: je veux rentrer, et j'ai vu son regard vaciller.

Désormais une zone d'ombre s'était installée entre nous. C'est ainsi que je définissais nos silences, et nos regards qui se fuyaient. Je me disais: il faut que nous nous parlions sinon notre couple va se défaire, rongé par notre peur de parler, et d'autant plus vite que, par amour, nous avons peur de nous blesser.

Mais le comportement de Thérèse s'est modifié Ce n'était pas de la distraction, c'était plus que cela. Quelque chose d'indéfinissable. Par exemple, elle qui était d'une minutie quasi rituelle, elle mettait les couverts dans un ordre parfait mais elle oubliait de cuire le repas. Elle devenait imprévisible dans les actes les plus simples.

Je le lui faisais remarquer en riant comme s'il s'agissait d'une plaisanterie, et elle riait avec moi.

Un jour, je suis rentré du bureau au début de l'après-midi, Thérèse était en pyjama, et elle s'est serrée contre moi.

- Fais-moi l'amour.

Jamais, elle ne s'était conduite de cette manière. Elle dont il m'arrivait de regretter qu'elle soit si pudique, elle avait eu des gestes qui m'avaient surpris et exaltés tout à la fois. C'est elle qui nous avait conduits jusqu'à la jouissance.

Je rentrais du bureau de plus en plus tôt pour des retrouvailles dont il faut bien reconnaitre qu'elles étaient d'abord sexuelles. Et d'autant plus excitantes qu'elles n'attendaient plus la nuit des époux routiniers pour s'exprimer.

C'était une période étrange. Un jour, j'ai acheté en même temps que mon quotidien, une revue pornographique. Nous l'avons feuilletée côte à côte. Jamais, je n'ai ressenti avec autant de vigueur à quel point, Thérèse était à la fois ma femme et ma propriété. A la pensée qu'elle pourrait accueillir un autre homme dans son lit, la rage me soulevait la poitrine. J'avais envie de la tuer.

La plupart du temps, c'est elle qui décidait du jour et de l'heure où nous faisions l'amour. On eut dit, tant elle y mettait d'invention, qu'à chaque fois elle se livrait à une expérience. J'avais le sentiment de devenir un objet sexuel qu'elle découvrait avec surprise.

- Thérèse, tu ne penses pas.…

Je ne savais pas comment le dire, et elle, elle me regardait comme si j'étais un étranger qui s'efforçait de lui faire des propositions inconvenantes.

Un jour, alors qu'à moitié nue elle m'avait poussé sur le lit mais qu'elle s'était refusée à moi au moment où je m'étendais sur elle, je me suis écartée en l'insultant.

- Tu agis comme une pute. Ou comme une folle, et moi, j'en ai assez.

Elle s'est mise à pleurer.

Je crois que je l'ai violée ce jour-là, et c'est elle qui ne voulait plus que je m'écarte.

Durant la nuit, j'ai à peine pu dormir, je me répétais: elle est malade, elle est malade, il faut l'obliger à consulter un médecin. En même temps, je me demandais pourquoi ?

Je me persuadais que son comportement était identique à celui que j'avais connu durant de nombreuses années. Un peu de distraction, des mots qu'on oublie, des propos curieux qui sont comme la marque d'un esprit original. Sinon que les moments d'absence, s'ils n'étaient pas très longs, étaient plus nombreux.

Je me disais qu'un peu d'organisation, un peu de vigilance de ma part, l'amour que je luis portais, aboutiraient à rendre notre vie aussi naturelle que possible. Je me disais que chez de nombreux couples, ce qui me paraissait hors de la normalité convenue était le lot quotidien depuis toujours, et n'étonnait personne. Ou faisait leur charme.

La nuit, ou dès que j'avais envie d'elle, ce n'était pas nécessairement la nuit, nous nous livrions à ce que j'aurais appelé, il y a peu de temps encore et avec envie probablement, des débordements sexuels. Si elle s'y refusa d'abord, c'est elle ensuite qui avait les gestes et les exigences qu'on espère parfois de sa maîtresse. Je n'avais qu'à commander, et elle obéissait.

 

 

 

Il m'arrivait de le ressentir lorsque j'étais au bureau, et c'est comme un jeune époux surpris de sa propre exaltation que je rentrais chez moi.

Une nouvelle vie s'offrait à nous. Je ne pouvais plus me passer de Thérèse. Il n'y a pas si longtemps, je me demandais si la routine n'était pas en train de ronger

notre union, et s'il ne valait pas mieux dès lors songer à refaire ma vie avec une autre.

Aujourd'hui, je comprends le sens de ces mots qui me faisaient sourire: je l'ai dans la peau.

Thérèse est morte sans s'en rendre compte. Elle a eu un léger soubresaut, puis elle s'est raidie. Durant des jours entiers, je ne suis pas sorti de chez moi. J'étais prostré et je pleurais. J'espérais que si je m'efforçais de pleurer et de rester sans bouger, moi aussi je deviendrais fou

Le soir, je téléphonais à mon père qui était veuf et seul depuis vingt ans. Je ne pense pas qu'il ait eu une maitresse de tout son veuvage. Est-ce qu'il aimait sa femme à ce point.

Lorsque le voisin de mon père m'a appelé pour me dire que mon père perdait la raison, j'en ai été heureux. Chez moi, désormais, chacun d'entre nous poursuivait le monologue qui lui tenait à cœur sans que l'autre n'en soit surpris. Nous nous parlions, et comme dans la vie réelle sans doute, mais sans hypocrisie ou faux semblant, il n'était pas nécessaire de nous écouter. Il parlait de lui, de sa femme, je ne suis pas sûr qu'il avait conscience qu’elle avait été ma mère.

Il la dépeignait avec amour, souvent il répétait qu'elle était belle. Ou bien il m'interrogeait sur Thérèse, et Thérèse avait la vie que je lui inventais au travers de mes réponses. Etait-ce de l'invention?

Quant aux nuits, elles étaient consacrées aux tortures que je m'infligeais jusqu'à l'apaisement de mon corps.

Et qui reprenaient jusqu'à ce que je sombre dans le sommeil.

Thérèse était née le 14 septembre. Le jour de son anniversaire, j’ai débouché une bouteille de champagne et j'ai demandé à mon père s'il voulait que je l'aide à se lever. Son regard était plus vif qu'à l'habitude.

- Est-ce que Thérèse est là?

- Thérèse est morte, papa.

- J'ai quelque chose à lui dire.

Mon père dépérissait. Je savais qu'il n'avait plus longtemps à vivre. Je ne sais pas si j'appréhendais sa mort ou si je la souhaitais. Je ne comprenais pas qu'un vieillard puisse vivre plus longtemps qu'un être jeune qui est censé avoir une longue vie devant lui pour accomplir, plus tard sans doute, ce qu'il n'avait pas eu le temps d'accomplir durant sa jeunesse. En réalité, je lui reprochais la mort de Thérèse qu'il aurait pu échanger contre la sienne.

- Thérèse est morte, papa. Tu entends, elle est morte.

J'ai répété:

- Elle est morte, morte.

J'ai dû le faire entrer à l'hôpital où, m'a-t-on dit, il attendrait sans souffrir la fin qui était proche. Il disposait d'une chambre pour lui seul, et une infirmière le veillait constamment. C'était une jeune femme attentive, et d'une santé triomphante.

Ce soir-là, le médecin m'avait fait savoir que mon père ne passerait probablement pas la nuit, et j'ai décidé de veiller à ses côtés. Je lui serrais le poignet pour lui

transmettre les flux de ma propre vie, et J'avais la sensation qu'il en avait conscience.

- C'est la fin.

L'infirmière était penchée au dessus de lui. A travers sa blouse de nylon, je distinguais son corps. Je ne sais pas si c'était l'atmosphère de cette chambre, la lumière mate qui venait du mur et marquait d'ombres nos visages, l'odeur de désinfectant, et la présence de ce cadavre qui avait été mon père, mais je voyais sa lourde poitrine à peine dissimulée par un mince soutien, ses cuisses pleines et serrées, et j'avais envie de la toucher. Elle m'a regardé un moment, peut-être qu'elle attendait quelque chose, j'ai pensé à Thérèse, puis elle s'est écartée en disant:

-Il est mort.

 

 

Maurice Stencel

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Alain Magerotte a lu Eveil de Silvana Minchella

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Alain

 

 

EVEIL

Par Silvana Minchella

 

Sur la couverture (recto/verso) de ce petit recueil de Nouvelles bien singulier,  la reproduction d’un bronze de Jeanloup ‘T Kint que l’on peut apprécier sous des éclairages différents.

Le contenu : 13 Nouvelles qui s’étalent sur 67 pages. Des Nouvelles très courtes (une tendance ?) dont quelques-unes auraient pu bénéficier d’un développement plus important. La quantité n’excluant pas automatiquement la qualité.

Alors, ce titre «Eveil» ?… Eveil à la vie… mais surtout éveil de notre conscience face à un comportement que l’on pourrait relier à une époque révolue mais qui est, malheureusement, bien d’actualité. En effet, l’exploitation humaine a malheureusement encore de beaux jours devant elle. J’emploierais même un terme plus dur ou tout simplement plus adéquat : l’esclavagisme !

Exemples : dans la Nouvelle C’EST PAS CHER, une femme prend connaissance, par le biais de l’étiquette blanche d’un vêtement qu’elle essaye dans un grand magasin, des conditions pénibles endurées par celles qui ont confectionné ledit vêtement.

Dans CHAÎNE DE DISTRIBUTION, Louise feuillète une pub et elle est attirée par le mot «chaîne»… ici, l’auteure dénonce les conditions de travail imposées à des enfants pour que nos «chères têtes blondes» bénéficient de beaux jouets. Dans le même ordre d’idée, une jeune fille écrit une lettre tout à fait inattendue au Père Noël dans LETTRE AU PÈRE NOËL. 

Hé oui, c’est un fameux cas de conscience que celui consistant à cautionner (in)directement l’inadmissible.

Mais comment agir autrement ? Car c’est le contexte économique (coût de lahttp://www.bandbsa.be/contes3/eveil1recto.jpg vie, précarité de l’emploi,…) qui pousse à acheter des produits fabriqués aux prix de cadences infernales, de journées de 14H… des produits fabriqués au mépris de toute considération humaine par des exploitants obsédés par le guide suprême appelé «profit»…

Terrible constatation teintée d’un cynisme écoeurant : notre société d’hyper consommation favorise ce genre de pratique !   

Passons en revue, si vous le désirez, les autres Nouvelles.

COURRIER DES LECTEURS : Les produits light fustigés dans un courrier envoyé à la rédaction d’un magazine féminin, car l’auteur du courrier se demande alors que deviennent les matières grasses ôtées de notre alimentation…

JEAN DORMY : Jean Dormy est kiné. Il a passé une nuit agitée à cause d’un rêve dont il ne se souvient pas. Fidèle cliente, Madame Doucet vient pour sa séance…

LE CADEAU DE MARIAGE : Le lendemain de leur mariage, un jeune couple découvre, devant leur porte, un téléviseur flambant neuf…

LA TENDRESSE DU VEAU : De quoi devenir végétarien…

FAIRE LA MONNAIE : Charles-Edouard est un gosse de riche au grand cœur…

TOUCHÉ-COULÉ : Dans un vaisseau spatial, des enfants s’amusent à changer la donne sur la terre au moyen de la téléportation…

NUIT : Le soleil ne s’est pas levé… les hommes ont peur, ils prient…

L’ANGE DE L’OUBLI : Aube et l’ange de l’oubli dans un très court dialogue…

ICI LA TERRE : Un accouchement «anormal» et un journaliste en quête de sensations…

L’ARBRE ÉCOLE : Et si l’éducation des enfants se faisaient par le biais d’oiseaux-enseignants ?…

 

Une sensibilité à fleur de peau mise au profit de la défense de la dignité humaine fait de ce livre quelque chose d’un peu à part, quelque chose que je n’avais pas encore rencontré dans mes lectures cédéliennes.

Une présentation soignée confère à ce recueil un indéniable côté classieux.

Bref, vous l’aurez compris, tout «Eveil» respire la classe, tant dans la présentation que dans les sentiments. 

Un livre à déguster… forcément un livre à conseiller.

Alain Magerotte    

Publié dans Fiche de lecture

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