Le soir tombe, mon chat dort face au petit poêle. La chambre est éclairée par la seule lueur d'une chandelle. Parents et enfants sont rassemblés autour de la table pour un jeu de mines. Chacun y va de son imagination.
Le chat se réveille et saute sur la table en nous regardant. Lui aussi est devenu joueur. Il semble vouloir nous faire rire, mais en ayant peur de nous décevoir ou de mal faire.
Nous rions toutes et tous de bon cœur, mais sur un signe du père, tout le monde se tait et continue le jeu dans le silence.
La longue nuit polaire vient à peine de commencer et il va falloir "tenir" pendant de longues semaines. Au loin, un troupeau de rennes se prépare à rejoindre le père Noël…
Louis Delville (extrait de "Petites et grandes histoires")
Ses pas l'avaient machinalement guidé vers cette exposition de crèches. Pourquoi vers cette exposition plutôt que vers l'un des nombreux chalets installés pour le marché de Noël ou encore vers le gigantesque sapin dressé à la périphérie de la place ou vers la crèche joliment composée sous le porche ? Il ne pourrait le dire. Il y a bien longtemps qu'il ne retenait de Noël que la vaste entreprise commerciale. Il n'avait plus en pensée le mystère qui y était lié ou tout simplement la joie. Demain, 24 décembre, il passerait un réveillon ordinaire avec des amis qu'avec le temps, il jugeait tout aussi ordinaires. Il y aurait des huîtres, de la bisque de homard, de la dinde, des fromages, une bûche, du champagne et de la musique. Il y aurait le sapin, la nappe et les serviettes d'une blancheur immaculée, des décorations rouges, vertes, dorées. On ferait la fête comme pour un quelconque anniversaire. Puis on s'en irait l'âme creuse, la pensée vide vers des jours tout ordinaires eux aussi.
Son cœur se mit à battre la chamade face à elle, l'unique, la merveilleuse. Face à elle, pareille à la crèche de ses dix ans. De minuscules personnages disposés dans un coquillage. Qui eut cru que cela pouvait encore exister ? D'un coup lui revinrent pêle-mêle des chants religieux, des paroles des Écritures, des caresses de sa mère, des parfums de sapin et une foi plus tenace que toutes ces croyances accumulées en cinquante ans d'existence. Il retrouvait ses dix ans, avec leurs émotions, leurs certitudes, leurs valeurs, leurs idées, leurs relations, leurs amis, leur confiance.
Cela ne pouvait être qu'elle. Il l'aurait reconnue parmi des dizaines d'autres fort semblables. Elle seule pouvait raviver ainsi sa mémoire, son sentiment. Il devait en retrouver le propriétaire. Ça ne pouvait être qu'un membre de sa famille. A dix-huit heures, il ne pouvait guère espérer qu'une de ces deux bénévoles qui accueillaient les visiteurs puissent le renseigner. Mais son désir était si grand qu'il allait tenter l'incroyable. Avec la force, avec la détermination, avec ce goût de la réussite de ses dix ans, il s'approcha de la femme la plus âgée, celle dont le regard était en partie dissimulé par des lunettes. Alors, sans qu'il eut dit un mot, elle l'appela par son prénom. Elle lui prit la main. "Nous t'avons attendu tant et tant d'années mes frères, mes sœurs et moi."
Il reconnut l'aînée de ses cousines aux intonations chaudes de sa voix. Il l'avait perdue de vue tout comme les autres membres de sa famille suite à une sordide question d'héritage. Il l'avait perdue de vue, comme il avait perdu de vue sa foi, son innocence, son enfance suite aux événements qui avaient suivi le décès accidentel de ses grands-parents paternels.
D'un coup, il avait retrouvé tout ce qui lui manquait à présent sans qu'il ait jamais pu le nommer.
"Attends-moi un peu, dans une demi-heure je pourrai m'en aller".
Il était prêt à attendre plus longtemps que l'heure de fermeture de l'exposition, pour retrouver ce qu'il avait cherché sans le savoir. Il était prêt à abandonner tous les réveillons luxueux pour en organiser un de bonheur, de retrouvailles, d'espérance, d'amour.
Ce n'était pas sa crèche, c'était une des crèches offertes par sa grand-mère à ses petits-enfants lors de son dernier Noël, mais que lui importait ? Le souvenir et l'émotion avaient plus de poids que tous les trésors matériels !
Micheline Boland (extrait de "Contes à travers les saisons")
L’émergence sur Terre d’une organisation conçue pour élargir la paix et maintenir les équilibres,
Des disparitions étranges, l’apparition de groupuscules transhumanistes violents, un laboratoire secret pour créer génétiquement le prédateur parfait...
Quelle puissance occulte est en passe de prendre le pouvoir sur notre planète ?
L'affrontement est inévitable…
Il ouvre les paupières sur les barreaux d’une cage. Une semi-obscurité baigne le réduit et les parois creusées dans une roche noire, dense et granuleuse. La lueur verdâtre vient du couloir, derrière la grille. D‘où exactement, il n’en sait rien. Il n’est pas seul : des gémissements, des cris, des hurlements lui vrillent les oreilles.
Il est recroquevillé dans un coin. Il a froid. Il baisse les yeux, contemple ses… non, pas des mains, plus de la chair, mais une sorte de cuir granuleux comme celui des pattes de poulet… Mais pourquoi penser à ça maintenant ? Et ces longues griffes… Pas d’ongles, mais des lames de rasoir terrifiantes.
Il parle de chair, de mains, mais… les mots sont encore là, mais les images se sont effacées.
Il essaie de se souvenir : son nom, d’abord…
?
Son cœur cogne soudain dans sa poitrine dans un désordre assourdissant. Il ne se souvient plus de rien… Plus d’avant… Plus d’après… Il est, mais quoi ?
Sa gueule s’entrouvre et laisse filtrer un mugissement déchirant, interminable…
J’ai lu Pourvu qu’il pleuve de Bernard Depelchin – Edmée De Xhavée
Un mariage qui se fatigue un peu, en douceur. Un souvenir d’enfance qui surgit dans les souvenirs, Anna. La découverte du visage de l’Anna de maintenant. Les mille questions, les retours aux infinies possibilités, les reproches – pourquoi l’avoir laissée se faire perdre de vue ?
Anna, la gente enfant à protéger à la lointaine époque du preux chevalier en culottes courtes. Elle n’a pu devenir que douce et belle… Plus douce et plus belle. L’obsession s’installe, se répand, refuse de s’apaiser. Le mariage fatigué tombe dans un brouillard bienveillant, à quoi bon trop y penser alors qu’Anna se révèle, au fil des rencontres, de plus en plus nette et envoutante. Le premier baiser, les confidences, les sourires, l’époux d’Anna qu’elle avoue aimer même si… L’attente brûlante de son retour de vacances en famille…
Il est si facile de rendre un amour impossible, dit l’auteur, le narrateur. Il suffit de ne pas avoir gardé le contact, d’avoir mis assez de temps entre les deux amants potentiels.
L’auteur est belge, et donc ce « pourvu qu’il pleuve » est surprenant : aucune incantation n’est nécessaire pour que la pluie s’invite. Et cependant, c’est à mes yeux une partie délicieusement romantique et lumineuse dans le récit, ce qui se passe juste avant la pluie. Une déclaration qui contient tout, avec décence mais aussi impudeur. Décence pour Anna et impudeur pour son ancien preux chevalier en culottes courtes.
J’ai suivi les espoirs et projets du narrateur et ses rencontres avec Anna en quelques soirées de lecture, sans hâte. Un voyage agréable, un peu fou, surprenant, une vénération du souvenir, de l’enfance, d’une période où certes toutes les options existaient encore. Une aventure vécue à coups d’attentes folles et nimbée des fantasmes de la mémoire.
Il fait nuit. Il gèle à pierre fendre dans les ruelles pavées du petit village provençal. Toutes les fenêtres sont tendues d’un lourd tissu noir ou barricadées derrière les volets en bois. Pas une lumière ne filtre. Tout semble endormi. Pas un bruit.
Pourtant, en y regardant de plus près, une ombre rase les murs, avance avec circonspection, oreille aux aguets. Elle s’arrête sous un balcon, observe à droite puis à gauche, se déporte dans une zone plus éclairée et observe ce premier étage : un mouchoir esseulé et raidi par le froid pendouille sur une corde à linge. C’est le signal : la voie est libre.
Agile comme un singe, l’ombre grimpe le long de la gouttière, passe la rambarde, retire le mouchoir et tape le volet du bout de l’index. Le battant s’ouvre puis se referme immédiatement sur le visiteur.
L’intérieur de l’appartement est commun à toutes les maisons de village : tommettes en terre cuite rouge au sol, murs blanchis à la chaux, chaises en paille installées autour d’une lourde table ronde. Sur la droite, le coin cuisine avec sa pile en pierre de Cassis et le poêle à bois qui ronronne doucement. Dessus, un poêlon en terre garde au chaud le repas de la semaine.
Une jeune femme se jette au cou de l’homme, l’embrasse avec emportement :
Joseph ! Mon Dieu ! Tu es là, enfin ! Ce que j’ai eu peur ! s’exclame-t-elle en détaillant le petit gabarit fluet aux courts cheveux noirs plaqués sur le crâne. Tu en as mis du temps !
Elle regarde le pantalon, élimé comme sa parka, l’écharpe tricotée, les bottines usées, remonte vers la ceinture et devine la présence rassurante du Lüger qu’il trimbale partout.
Ça a été chaud… Hum, ça sent bon ! Les enfants ?
Au lit.
Les boches ?
Rien d’inhabituel. Tu as tes instructions ?
Il élude les questions pour ne pas mettre son épouse trop en danger.
Je mange et je repars.
Tu rentreras quand ?
J’en sais rien…
Il hésite et décide de lui en dire plus : elle est forte.
… Je dois partir sur Lyon…
Lyon ! Oh Bonne Mère ! Mais…
Chut… Ultra secret.
Elle essuie ses mains tremblantes à son tablier : elle est plus pâle que d’habitude.
Et j’aurai des nouvelles ?
Tu sais bien que non…
Il évite son regard et s’installe à table sans aller voir ses deux gosses : pas l’envie qui lui manque, mais la pudeur peut-être, ou la crainte de ne plus avoir le courage de repartir.
Je te sers tout de suite…
Empressée, elle court vers l’évier, sort de dessous un bol puis se déporte vers le poêle et remplit l’écuelle qu’elle pose devant son mari avec un morceau de pain noir.
Des rutabagas… Rien trouvé d’autre.
Il grogne, mais enfourne la nourriture à toute allure.
Au fait, Mireille, fais attention aux Figuières. Ils fricotent avec les schleus.
Très bien… Mais notre Victor et leur fils jouent ensemble à la sortie de l’école. Je fais quoi ? Difficile de les en empêcher sans qu’ils posent tout un tas de questions…
Je sais… Mais tu dois être très prudente avec ce que tu dis aux enfants… Tu m’as compris ?
Je sais, mon chéri… murmure-t-elle en s’essuyant à nouveau les mains à son tablier fleuri. Tu sais que le père Figuières a disparu ?
Joseph acquiesce et passe simplement l’ongle de son pouce en travers de la gorge : exécuté.
Sur les ordres d’en haut… Un collabo de moins, c’est toujours ça… siffle-t-il, les sourcils froncés, mauvais.
Un caillou contre le volet. Il bondit comme s’il est monté sur ressort.
Il est temps, ma chérie. Fais bien attention à toi et aux gosses.
Attends ! J’ai quelque chose pour toi…
Elle sort d’un tiroir un papier plié avec un mot écrit à l’encre bleue qu’elle lui tend… « Llm Malfarat »
Il prend la missive[1], contemple l’écriture, fronce vaguement les sourcils très noirs, l’ouvre, en parcourt le message et empoche le papier sans plus d’explication.
Sois prudent !
Évidemment…
Il se lève, la prend par la taille, l’embrasse avec emportement et quitte le petit logement pour le balcon. En un clin d’œil, il a disparu dans la nuit.
Texte de l’ordre de mission
« Pour la Question de font Chapelle ji serai le Samedi 9 Courant 13h
Ne manqueS paS di Etre ce Jour
GilReilGer »
Mars 1943
Des hurlements, des pleurs, des supplications… Au premier étage de la maison de village, quatre agents de la Gestapo mettent le petit appartement provençal à sac. À leurs côtés, deux Français de la Milice en long manteau noir, croix gammée au bras, montrent un empressement suspect. Une paire de boucles d’oreille en or disparaît dans l’une des poches avec quelques pièces de monnaie et deux tickets de rationnement découverts dans l’un des tiroirs renversés au sol. Les deux enfants et la femme sont poussés sans ménagement sur le palier puis dans les escaliers.
En bas, une voisine pomponnée, en robe fourreau décalée pour l’endroit et talons hauts, petit chapeau perché sur une coiffure sophistiquée, observe la scène, sourire mauvais aux lèvres : elle a dénoncé ses voisins sans états d’âme. Des communistes à ce qu’on dit, peut-être même des juifs… Le mari est toujours absent, dans le maquis à ce qu’on raconte.
Elle est du côté de la loi. Son mari l’était aussi ! Un bon Français éliminé par ces traîtres à leur Patrie, ceux qui se disent ‘Résistants’… Résistants à quoi, on se le demande !
Elle regarde la femme et ses deux rejetons partir vers la place où un camion bâché les attend. Enfin débarrassée… Enfin vengée !
Son regard croise celui de Mireille, haineux, puis celui de l’aîné, Victor, le copain de classe de son fils Paul et enfin les yeux noir charbon de la cadette. C’est une autre étincelle qu’elle y décèle, frissonne puis se reprend : quelle importance ? Ceux qui partent avec la Gestapo disparaissent à jamais.
Elle peut dormir sur ses deux oreilles…
[1] Cette lettre existe vraiment avec ses fautes… Seule la signature a été modifiée… Et ce n’était pas un ordre de mission… Du moins a priori !